‹ François Suarez, de la Compagnie de JésusChapitre 21 sur 38 · CHAPITRE II Vocatiop et Études pl^ilosopl^iqucs · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Vocatiop et Études pl^ilosopl^iqucs

Salamanque — Nedina del Campe — Salamanque (Mai i;64-Aeût i;66>

i. Le collège de la Compagnie de Jésus à Salamanijua. — 2. Prédications du P. Jean Ramiiez à Salamanque. — 3. Riche moisson de vocations religieuses.

— 4. François Suarez demande en vain à entrer dans la Compagnie. — 5. Il va à Valladolid et l'obtient du provincial. — 6. Généreux empressement à suivre sa vocation. — 1. 11 est admis à Salamanque comme Indifiérent. — 8. Trois mois au noviciat de Mcdina. — 9. Etudes infructueuses de philosophie et renonciation au sacerdoce. — 10. Eveil merveilleux des facultés.

— 11. Goût de l'étude et succès extraordinaires. — 12. Fin du noviciat et du cours de philosophie.

I. — La Compagnie de Jésus, tout récemmeut fondée, était déjà, depuis une quinzaine d'années, établie à Salamanque. En 1548, le père Miguel de Torres et trois autres religieux y furent envoyés avec la mission d'y ouvrir un collège. ïorres était docteur de l'université d'Alcala, où il avait enseigné avec distinction, où même il avait connu Ignace de Loyola, au temps où l'ancien chevalier, devenu un pauvre écolier, y apprenait le latin. Arrivés à Salamanque, les premiers Jésuites, après une installation provisoire aux abords de la ville, acquirent dans la ville même, mais encore dans un quartier assez excentrique, un terrain

SUARE/. — 1-3

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et une nuiison où ils s'élablirenl (i). Le collège y l'ut commencé, puis {)evi à peu complélé, à proportion des besoins croissants et sui'loul des ressources, jusqu'au i3 décembre 1095, fête de sainte Lucie, où se célébra la première messe dans l'église enfin terminée. Aujourdhui, rem})lacement et les consiruclions sont occupés i)ar uu hospice numicipal. Gollèp^e simple et modeste, si on le comjKire à lanl d'autres qui déjà remplissaient lu ville, si on le compare surtout à ce coUci^r du Sdini-Espt'il, bâti pour les Jésuites, au siècle suivant, par Philipp(> III et Marguerite d'Autriche, immense et monumental édilice. qui, du centre et du somme! (le la ville, domine el rapetisse tout le reste, palais mieux l'ail pour les rois qui le construisirent (jue j>our les religieux auxquels ils le destinèrent (li). Il ne i'ul occupé qu'en 16(35. C'est donc de l'ancien collège seul qu'il sera question dans cette histoire. Et d'ailleurs c'est celui où, malgré l'inconnnodité de locaux trop

(Il A la tiibliotlièiiuc de l'université de Salamaïuiue, en tète d'un nianusorit iiilitulc : Piimeiu libio anti'juo de los que en csle colcglo do la Compania de Jésus an sido lecohidos â la Compania dcsdc el ai'io de 1554 hnsln el de 1589 y 28 de abril, se trouve une note ainsi conr-ue : « El priniero sitio dcste colegio fue en una casa aKjiiilada deti-às de .S. Agoslin, pcqacfia, pobi-o y apailada rîel concui-so de la ciudad ».

(2i Dans les livres 'écrits sur Salaniaii juo, on rcncoutie l'réijiicnuneni, à l'uccasiuu de ce, second collège, pour lequel il fallut démolir plusieurs rues, les tii-adcs ordinaires sur la richesse des Jésuites et sur l'urirueillcusc sumpluosité de leurs édiliccs. Pendant ((ue lo coHége se liàtissail sous ses yeux, le jésuite Mondu rérutail d'avance ces in.'tlveiUantes appréciations : « Nous voyons, écrivait-il, monter chaque jour le superbe édilice bàli aux frais du trésor royal. La Compagnie n'a pas été et n'est pas libre d'en restreiii<ire d'un pied les proportions; ce sont les architectes du roi qui en ont, sur ses ordres, tracé les plans, et le roi lui-même, ces dessins terminés, ;i défendu d'en amoindrir en rien l'exécution. 11 a voulu que dons ces constructions, conçues à la mesure de sa magnilieencc et non de nuire petitesse, resplendisse toute la grandeur de nos rois ».

Le même auteur donne l'acte par lequel Marguei-ite d'.\utriche se fit la fondatrice de ce collège ; en voici les considéi'ants : « Kn piemier lieu, mes parents eurent toujours pour la Compagnie de Jésus une grande alfecliou qu'ils emportèrent au tombeau. Ce furent mes aïeux qui, les premiers, l'introduisirent en Allemagne, et qui par ses œuvres, notamment par les collèges qu'ils lui ont fondés, conservèrent dans ces F^lats la foi catholique dont nous les voyons, grâce à Dieu, jonii' encore aujourd'hui. En second lieu, le bien que la Compagnie m'a fait à moi-même depuis mon enfance est inappréciable, el de telle nature et si grand que j'en fais plus de cas que de toulo la grandeur de ce monde. Aussi me suis-je crue obligée de me montrer, selon mon pouvoir, dans les allaircs temporelles, la mère de ceux qui lurent pour moi, dans les affaires spiriUiellos, des pères si dévoués. De plus, sachant, comme tous le savent, los grands, les incroyables fruits que la Compagnie produit dans le monde entier, parmi les lidèles, les inlidèlcs, les hérétiques, au profit des hommes de tuute condition, je tiens pour heureux et pour béni de Dieu (juicomiuc peut, de son avoir, lui fonder un collège et participer ainsi à tous ses mérites. Considérant aussi, d'un côté tout le bien (|u'entre t(jus les autres collèges, plus (jue les autres peutêtre, a fait et fei-a encore celui de Salamanque, d'un autre côté la gêne oîi il a vécu jusqu'à présent faute de fondateur : j'ordonne, etc.. » (André Mendo, S. J., De Jure Acadcmiro, 1. I, q. vu, n. 10).

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ttioils, HKilgi-é riiisalublilé de ce « cimetière des jeunes Jésuites » comme on appela cette maison (i), et en dépit des plus violentes persécutions, la Compaj^nie accomplit l'œuvre la plus Icconde pour le salul des àines el pour son propre honneur.

En commençant à parler de ce collège, un ancien chroniqueur s'exprime ainsi :

(( Ignace; «Je Loyola avait à peine obtenu du Saint-Siège la conlirmafion de sa Compagnie, qu'il se sentit pris d'un très grand désir de rétal)lir dans l'université de Salamanque. Ce désir naissait de deux causes. D'abord, se souvenant des persécutions qu'il avait souflérles dans celte ville pour le service de Uieu, il voulait renflre le bien pour le mal et le bien le plus j)récieux dont il pût disposer; ensuite, il comprenait combien il serait avantageux, pour le développement de son ordre et pour le bien tks âmes, de faire connaître ses religieux, en les moidranl ù l'œuvre, «laiis l'école la [)lus célèbre el la plus fréquentée de la chrétienté, où se formait l'élite de la jeunesse [2). »

Jamais peut-être cet es[)oir apostolique ne se réalisa aussi magnitiqucment qu'en l'année 106^, grâce aux prédications du Père Jean Ramirez.

•2. — Uamiiez, né en Andalousie et formé par une éducation toute chrétienne, s'était l'ait, à peine ordonné prêtre, le disciple du bienheureux Jean d'Avila et le compagnon de ses travaux. La parole du jeune missionnaire commença dès lors à produire des fruits admirables. Malgré ces succès, son saint guide lui conseilla d'entrer dans la Compagnie de Jésus qui venait d'être l'ondée. Il y entra et l'ut, après quelques mois de noviciat, rendu à ses fécondes prédications (3). Plus tard, en janvier loO'j, il était à

(1) Arcb. Soij. Jes., Cai^tell. Litt. unn. 1095, MS : « .Editioalio quii' oinnino Xostiis uecessuiia erat, inoommodc viventilius mullisque ea do causa niorienlihus, ut jani iiostra lionius studi'jsorum sepuliura vulgu dicei-elur, ila felicilei- processit, ut iiuva operis molilione cubiculis qu;;ilraginta tribus, cum incdia tanlum domicilii pars pcrlecta sit, al»unilemus, loco el pru-'alto et saluliri, ut vel ipso veuientes l'alirica delectel aspectu, etc.. »

(2) Pedro de Guzuian, S. ,]., Jlisluiiu do l.-i l'iuvincw de Cnslllla : llistur. delculeyio du Salamanca (MS) (.\rcli. cciUr. S. J.).

(3) Haniircz naquit en i520, à (Jordouc d'après la plupart des biographes, à Madrid d'après d'autres (\'. Nieremiterj,', Varones iliistics, Tolcdo). Il entra dans la Compagnie vors Ii)55 et mourut à Alcala le 4 avril ir)8'), à UG ans, dont quarante de prédication. Au.;une épreuve ne put jamais refroidir son zèle apostolique, pas niCmc celle que l'on peut retrarder comme la plus dure de toutes pour un homme do son talent et de sa profession : " Non silenlio involvcndum quanti.s laliorilms Oeus illum |noliaveril : primo iu amcntiain

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Saragossc, quand l'ordre lui fut envoyé de se rendre à Salanianque pour y prêcher pendant le carême.

« Je dois avouer ma faute, écrivait-il quelques semaines après au général de la Gompag-nie : depuis mon départ de Sarag-osse jusqu'à mon arrivée à Salamanque, je me suis trouvé plein de trouble et d'inquiétude, dans la persuasion que ma parole, toute pratique, ne saurait être goûtée de tout ce monde savant. D'autant plus qu'il y a ici la fleur des prédicateurs de notre i)ays, tels que Martin Gallo dont la réputation est si grande, et fray Juan Gutierrez et fray Bernardine de Castro — vous pourrez savoir du Père François ce qu'ils sont (i). — Saragosse, au contraire, n'a pas un seul prédicateur de quelque renom. Aussi, tout le long du chemin, n'ai-je fait que lutter contre mes répugnances, ne réussissant pas toujours à les surmonter, parfois même m'oubliantà murmurer de mon changement. Le temps, aussi, n'était guère fait pour dissiper ma mauvaise humeur : pas un jour serein durant ce voyage, toujours la neige ou des pluies torrentielles. Mais je me félicite de tout, si je puis gagner ces chers étudiants (2). »

11 les gagnait en effet et bien d'autres avec eux.

« L'accueil fait à mes prédications, disait-il dans la même lettre, non seulement par la population de la ville, mais aussi par le monde universitaire, trompe étrangement mon attente. Je prêche chaque jour dans des églises très vastes et je puis dire en toute vérité qu'elles débordent d'auditeurs, de lettrés illustres et d'étudiants comme de peuple. Le dimanche soir, dans la cathédrale, j'explique la doctrine chrétienne, et je n'en reviens pas de voir tout ce qui s'y rassemble. Que la gloire en soit à Dieu ! Mais à vous, qui m'avez envoyé, il devra belle récompense! »

Peu après, il écrivait encore à son premier supérieur :

« Je vous envoie un ensemble de demandes et de réponses, que j'ai ajoutées à la doctrine chantée, en usage dans la Compagnie pour instruire

incidil, a qua jain lil)er ad praedicatiunem apostolicam ut antea lediit. » (Arch. S. J., Tolct.-CaslcU., Necrolo!<ia).

Le registre, di;jà cité, dos nuvices admis à Salamanque mentionne en ces termes l'arrivée de Haniirez, bien qu'il ne fiît plus novice : « Le docteur Père Jean Ramircz de Ovicdo est arrive dans ce colièt,'e le ii février 15G4, envoyé par le Père g'onéral maître Lainez et par le Père commissaire docteur Araoz; il venait du coUcge de Saragosse. Il a fait les vœux de scolaslique au collège de Grenade et a disposé de sa l'orlune. Signé de sou nom, le 9 février If'G'i. » Suiscnl les signatures du recteur Fernando/, et la sienne ; 7e docteur Jean Hamiinz de Oviedo. Kn marge, d'une autre main : aquel aposUJlico Predi- Cùdor, c'est le si apostolique prcdicaleur !

(t) Paint PVanQois de Dorgia, alors à Home, où il sera l'année suivante élu général de l'ordre.

(2) Lettre de Ramircz à Laine/. Salamanque, le dimanche des cinq pains (4* dimanche de carômc), insérée par le Poie Pedro de Guzman dans son Hislovia de la Piovincia de Castilla (MS).

CHAP. II. VOCATION ET ETUDES PHILOSOPHIQUES (l564-l566) Sj

les enfants. J'y joins la méthode que je suis dans cet enseig^nement. Des enfants de cinq ans, en répétant une fois par jour cette doctrine d'après ma méthode, arrivent, au bout de trois semaines, à la savoir si bien que j'en suis émerveillé. Le Père provincial désire qu'elle soit soumise à Votre Paternité, parce que, si elle est approuvée, elle pourrait être communiquée à tous nos collèges d'Espag-ne. Elle a déjà produit un très g-rand bien partout où elle a été adoptée... Les demandes vous indiqueront les points de doctrine que jai cru devoir introduire. Ce sont à peu près ceux (jue j"ai traités dans ces prédications doctrinales, qui ont attiré pendant ce carême un si grand nombre d'auditeurs, même des plus instruits, et des plus disting-ués (1). »

Le recteur de Salamanque écrivait de son côté :

(( Ramirez a réuni, pendant tout le carême, des auditoires dont on ne saurait g-uère se faire une idée. Les étudiants y affluaient, le Père s'appliquant avec le plus grand soin à parler de ce qui leur convient et comme il leur convient. De plus, le soir, dans le g-rand atrium de l'université, dont l'entrée est interdite aux femmes, il a prêché pour les maîtres et les disciples seuls. Qui pourrait dire tous les fruits qu'ont produits ces instructions! Elles ont eu pour objet, d'abord les caractères du parfait étudiant, ardeur infatigable pour l'étude, docilité enver-s les maîtres, puis l'honnêteté de vie et la pureté des mœurs (2). »

On le voit, l'apôtre ne cherchait le succès que par des moyens lout apostoliques. Aussi, avec les apparences, en obtenaitil toute la réalité. Dans le ministère de la prédication, bien faire, c'est l'aire du bien. Or, à la vue de tons, le bien se faisait dans la ville et dans l'université. Les mœurs se réformaient, la piété se ranimait, les sacrements de pénitence et d'eucharistie étaient plus fréquentés que jamais. « Dans ces derniers quatre mois, écrivait im Père du collège, nous avons entendu plus de 6.3oo confessions, dont 4"'>oo d'étudiants, et en outre un très grand nombre de confessions générales (3). » Le prédicateur obtint aussi un résultat qui, vu la force de certains abus invétérés, paraissait défier tous les elîorts. Plusieurs chaires de l'université étaient vacantes : il s'agissait d'y pourvoir, et d'y pourvoir, selon

(i) Caila (lel Doctor Hamirez al P. gênerai, Salamanca, Dia de Nuestra Sefiora de las Nievee l.')G4. — Arch. centr. S. J. Ilisp. Iipist., 1564.

(2) Epist. P. Hcrnandi de la Conclia ad Generalem « ex Patris Hartliolonifei l''criiandeK recloris jussu ». — Kal. Maii 1564. — Arch. cenlr. S. J. Ibid.

(8) IbiJ.

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les (laniî(Mvux statuts de Salainaiique, par le vote des éliuHaïUs. Raniiiez prit pour sujet d'un discours ecs élections nièuies: il lit comprendre à son jeune auditoire avec quelle consciencieuse loyauté, quelle virile indépendance, il fallait donner ou refuser les sulTrag-es. On hn sut j^ré de son intervention : des hommes d'un vrai mérite furent élus, qui, sans elle, seraient infailliblement restés victimes de l'intrigue et des cabales (i).

3. — Mais de tous les résultais de ces prédications, le plus extraordinaire, celui (pii iVappa le plus les esprits, fut le grand noml)re de vocations relii^ieuses, qui tçermèrcnt alors parmi celte jeunesse, dont la parole ardente de Ramirc/ avait réveillé les sentiments généreux. Quatre mois après le carême, plus de deux cents déjà étaient entrés dans les divers ordres, et au bout de l'année, près de cinq cents, Suarez l'aflirmait lui-même plus tard (2). Les monastères se réjouissaient de cette aflluence soudaine de novices. Mais bien des parents s'elfrayaient d'une pareille épidémie de vocations : certains même rappelaient leurs fils de Salaman([ue où ils leur paraissaient trop en danger.

Or, j)endant (pie Ramirez peuplait ainsi les couvents, il était lui-même, à l'insu de tous, sur le point de briser sa vie religieuse et apostolicfue. Il traversait une de ces crises morales, auxquelles l'exposait sa nature ardente et sensible, mais dont il sortit toujours vainqueur, grâce à la vigueur de sa foi et à sa générosité. Cette crise nous est révélée i)ar la lellrc suivante du recteur de Salamanque au généial de la Compagnie :

« J'ai ù vous manuer une chose qui vous lera plaisir. Le Père Jianiirez se trouvait depuis longtemps violemmenl tenté au sujet de sa vocation el voulait s'en aller chez les Chai-li-eux. La cause en était qu'on ne lui accordait pas le rang- de proies. Il était, celte année, et surtout ces jours derniers, plus ébranlé (jue jamais. Mais une grâce spéciale de Notrc- Seig-neur l'a soutenu el lui a donné la victoire. Il a fait le vœu de ne jamais sortir de In Compagnie, de ne point aller chez les (Chartreux, de ne jamais demander la profession. Dès ce moment, le calme est levciiu dans son âme. Il s'abandonne pour tout à Kfibéissance. A présent, \mv cet abandon

(1) IJem aJ eun}<lc:n. Caleml. ï^eplemltris lôG4. liji'l.

(2; Freire, Biographie lnline.— Dcscamps, \" part., c. H. — Sarlulu, 1. 1, c. ■'«.

CHAI'. H. VOCATION ET ihu^KS PHILOSOPHIQUES ( l504-l5()()) "ig

jnênic, ne inérile-l-il j)as que vous lui disii'z : Aiiii(:<\ asrende siiperiiis (1)? ))

Vn bioj»raphe nous apprend poui'([uoi les supérieurs refusaient ou plutôt diiréraient (radnietli-e Ramirez aux vœux de proies (12). La vertu ne manquait point au rclijçieux, ni la science au doclcju' : mais le terrible prédicateur, emporlé par son zèle, adressait parfois aux lemmes, pour des défauts (|ui ne méritaient pas tant de rigueur, de trop rudes invectives. Il se corrigea ou bien on lit comme s'il s'était corrigé. Quelque temps après, à Salamanque même, se célébrait la fête de sa profession. Vingt-deux ans plus tard, en 1086, il mourut à Alcala, au milieu de ses frères.

De celte riche moisson de vocations que faisait germer la parole d'un jésuite, il était impossible que la Compagnie n'eût pas sa bonne part. De fait, d'avril à juin, vingt-quatre candidats, et, dans Tannée entière, cinquante se présentèrent au collège de SalamaïKjuc (3). François Suarez fut un des premiers. Etait-ce la parole seule de Ramirez qui l'avait décidé à quitter le monde, ou bien des relations antérieures avec les Pères du collège l'avaient-elles déjà incliné vers la vie religieuse et vers la Compagnie? Rien ne nous l'indique. Mais il est certain que, à la lin du carême, sa résolution était prise, et prise irrévocablement. Il n'avait que seize ans ; mais son àme, innocente et pieuse, était de celles où la ilamme de l'amour divin prend et jaillit vile, au moindre souflîe d'en-Haul qui vient l'exciter.

Le récit que nous venons de faire peut éveiller dans l'esprit des lecteurs une objection, qui atteindrait, si elle était fondée, celui dont nous écrivons la vie. Ses anciens historiens ne l'apercevaient pas ou ne s'y arrêtaient pas: peut-être aujourd'hui y a-til plus de sujet de la présenter et de la discuter. Ces vocations, ([ue faisait éclore en si grand nombre Ramirez, étaient-elles bien des vocations? Voilà cinq cents jeunes gens, pour beaucoup il faudrait dire des enfants, qui, échaulfés par une parole ardente, entraînés les uns par l'exemple des autres, renoncent tout à voup

(1) Lelli'c du I'. Barlolumi': I^'ernande/., rocleui'ilu coUùge de Saliimonquo, ;iu P. s^'iiéral Laintz. Salamanque, 17 oct. 15G4. — Arcli. centr. S. J. Hisp. Epist., I,'jti4.

(2) Nierembcfg, S. J. : \^atones iluslres de la Companh de Jésus, Juau Kamirc/..

(il) Kcrd. de la Coucha à Laine/. Salamanque, 1 sept. iriG4. — .\i'cli. ceulr. S. J. //.>/(/.

4o LIVRE I. — l'Étudiant

à la direction donnée à leur vie, brisent les espérances de leur famille, courent frapper à la porte des monastères, qu'on se hâte de leur ouvrir et de refermer sur eux ! Peut-on se fier k des résolutions prises ainsi sous une puissante influence extérieure, sans laquelle elles ne seraient même pas venues à la pensée ? On y voit bien l'éloquence d'un homme, on y voit les ardeurs de l'âge. Mais y voit-on aussi, de la part de Dieu, l'appel certain de la grâce, de la part des hommes, la maturité et la discrétion? El que peuvent valoir des vocations suscitées en un instant par des moyens aussi factices ?

Pour François Suarez, sa vie entière répondra. Pour l'ensemble des autres, leurs vies donneraient-elles une réponse semblable, rien dans les récits du temps ne nous permet d'en douter. Mais en eùt-il été autrement pour plusieurs, que pourrait-on en conclure? La [)erte de la foi chez un chrétien n'est pas un argument contre la validité du baptême qui la déposa dans son cœur; de même, l'infidélité d'un religieux à ses devoirs n'en est pas un contre la réalité de sa vocation. La vocation religieuse, d'ailleurs, n'est pas ce que beaucoup pensent. Facilement on se la figure comme une faveur extraordinaire de Dieu, ((ui va au-devant de quelques âmes privilégiées, mais qui est refusée à toutes les autres, sans leur laisser le moindre droit d'y prétendre. L'Ame ainsi choisie est préparée, par une sorte de culture spéciale de Dieu, à être transplantée et à vivre dans le sol réservé au<iuel elle a été destinée. Puis elle est avertie de cette élection |>ar des touches particulières de la grâce, qui lui inspirent le dégoût du monde, lui font pressentir les douceurs du cloître, l'y attirent suavemeut, et l'y amènent enfin, ratifiées par la décision d'un prudent directeur que cette conduite providentielle, longuement étudiée, a convaincu de l'appel divin. De cette conception, il est facile de conclure, et on le conclut en effet, (juc toit peu sont appelés à la vie religieuse, qu'on ne saurait l'être sans un ensemble de cpialités exceptionnelles, que le critérium indispensable est un puissant et durable attrait, enfin qu'à cet attrait il faut les garanties du plus rigoureux examen et des plus sérieuses épreuves, surtout de celle du temps.

Otte théorie, (pie l'histoire de plus d'une vocation paraîtrait

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confirmer, mais que l'histoire de beaucoup d'autres démentirait, ne doiuîe pas la notion vraie de la vocation relij^ieuse, telle que l'établissent les grands théologiens et docteurs ascétiques. D'après eux. Dieu a ouvert devant l'homme, pour parvenir à sa fin dernière, deux voies, celle des préceptes, et celle, plus haute, plus sûre, plus rapide, des conseils évangéliques ou des vœux de religion. L'une et l'autre sont proposées à tous et nul n'est exclu de la seconde par une sorte de réprobation. Sans doute, un appel plus personnel et plus pressant est adressé à plusieurs ; mais il n'en est pas moins vrai que l'appel général est réel et certain, (ju'il l'est assez pour que celui qui peut et veut y répondre puisse le l'aire avec la certitude que son oblation sera acceptée et bénie. Donc, es! appelé quiconque n'est pas exclu par des inaptitudes physiques ou morales ou sociales et veut, d'une volonté ferme et confiante en Dieu, le servir de cette manière. Cette volonté est souvent aidée par de sensibles attraits surnaturels, mais elle ne l'est pas toujours, et le plus souvent aussi elle est combattue par de violentes répugnances naturelles.

Un attrait, d'ailleurs, même vit' et persistant, n'est pas un signe auquel il faille attacher une importance décisive. Il peut naître de motifs humains, et, vint-il de la grâce, il pourrait égarer, l'Esprit-Saint ins[>irant parfois le désir méritoire de choses excellentes, dont il ne veut nullement la réalisation, par exemple des souifrances, de l'apostolat, du martyre. Aussi l'examen d'une vocation doil-il porter surtout sur ces deux points, les aptitudes et la volonté du candidat. Dès qu'il est constaté, d'abord que rien en lui ne le rend impioprc à la vie de l'ordre où il veut entrer, que rien autour de lui ne le retient impérieusement dans le monde, ensuite ({ue sa résolution naît de motifs purs et élevés, quelle est ferme et confiante en Dieu, ne procodàt-elle que de la raison et de la foi, sans aucune impulsion du sentiment, c'en est assez ; on a les marques essentielles et suffisantes d'une bonne vocation. Cette doctrine ne supprime point cette grâce spéciale de la vocation, dont parlent sans cesse les religieux eux-mêmes. En effet, les aptitudes sont un don de Dieu; la pensée et la volonté de le servir de cette manière le sont aussi ; car nous ne pouvons ni penser surnaturellement à la prali([ue du bien, ni nous résou-

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(Ire à rac'coniplir, ni surloul T accomplir, sans cire prévenus et aidés (l'une grâce (|ui lui soil proportionnée ; et le bien étant ici plus grand, la grâce est aussi plus grande ; le bien étant excellent, la grâce aussi est excellente, elle csl une grâce de choix.

Mais ne laut-il pas du moins apprécier ces aptitudes avec une exigeante rigueur? Suarcz répond après saint Thomas, et saint Thomas après bien d'autres, que tout homme peut se croire apte à la vie religieuse si le contraire ne conste de C(mjectures très probables, ou d'une expérience accjuise. Car si la vie religieuse impose des devoirs difficiles, elle procure aussi de puissants moyens. Dieu, de son côté, ne refuse pas son secours à qui lui a lait le dou de soi-même (i).

Ces lignes de Suarcz ne sont (p'un commentaiie adouci de celte remaïquable parole de saint Ignace : « Il faut de plus fortes raisons pour se croire appelé à rester dans le monde, (pie pour se croire appelé à le ([uitter (2). » Pensée hardie, mais très vraie: si on se rappelle que l'homine n'es! sur la terre que pour sauver son âme, on n'a pas de peine à comprendre ({u'il d(n'rait se porter vers un état, où le salut est prcs(pie assuré, bien plus facilement et plus volontiers que s^ers un autre, où il est exposé à mille dangers ; pour l'un Notre-Seigneur n'a eu (pie des éloges et des encouragements, pour l'autre ([ue des sévérités et des dissuasions.

Ces réflexions légitiment assez les coiH[uétes de Ramirez. Cependant, en réponse à ceux (pii veulent prolonger les délais et les épreuves, citons encore noire théologien : <(. D(^ pareilles déteiniinalioiis, ajoule-t-il, doivent sans doute cire prises avec toute la prudence et toute la maturité (jue demande leur gravité, mais sans s'y attarder trop longtemps. Car, d'uiu! pari, ces délais ne sont pas nécessaires, d'autre i)arl, ils niellent obstacle à la vocation divine et l'exposent à bien des dangers. » Avis souverainement sage ! Qui pourrait dire combien de vocations ont été i^crdues, parce que, au moment décisif, des inlhiences trop humaines ou une direction peu éclairée ont amené

(1) Suai'ez, De Bclifjionr, tract. \II, 1. v, c. viii. (Ivl. Nivos, t. xv, p. ?,A[.)

(2) y. Diierloitc des Exercices spiriluch, c. xxiii, u" 4.

CIIAP. II. VOCATION Kï ÉTUDES PHILOSOPHIQUES (l564-I')6()) ^S

d'inopportuns retards, créant à la charge de ces conseillcis mal avisés une lourde responsabilité? Reprenons notre récit.

/j. — François Suarez avait fait, d'instinct, ce qu'il devait, de science et d'expérience, enseigner plus tard: il s'était liàté d'aller manifester sa détermination au Père Bartolomé Fernandez, recteur du collège, le priant instamment de radmctlre dans la Compagnie. Des cinquante demandes dont nous avons parlé, une seule fut repoussée et ce fut la sienne. Le fait peut paraître difiicile à expllcjucr, mais il ne saurait être mis en doute. Tous les biographes l'afiirment avec des circonstances précises ; cl quel auteur aurait eu la pensée de mettre une fiction de cette nature, au début d'une vie dont toute la suite en aurait fait ressortir l'invraisemblance (i)?

Donc, le Père Fernandez interrogea le jeune candidal, cl lui lit subir, devant chacun de ses conseillers, l'examen tracé par les conslitulions de l'ordre. L'avis unanime fat quilnc pouvait pas être admis. Ses dispositions morales étaient excellentes ; mais il ne paraissait pas avoir assez de talent, il était à craindre aussi (juil n'eùl pas assez de santé. Ce jugement doit siu'prendre François avait fait avec succès ses études littéraires : pouvait-on exiger beaucoup plus d'un enfant de seize ans? Peu de temps après sa réception, une noie olTicielle attestera que sa santé est bonne : elle ne devait donc pas être si mauvaise au momenl où il se présentait.

Faut-il, pour e\pli(juer ce refus, admettre comme vrai certain porlrait de Suarez enfanl, que nous trouvons dans sa notice nécrologique ?

« Il rluiJia, (lil-ell<^ la <j;rcimiiîaire et le droit i»endanl huil ans, mais sans réussir et sans rien l'aii-e espérer de bon. Nature aimiiblo mais nb songeant qu'à riie et à causer, il fuyait même la vue des livres, ne pouvant s'appliquer à surmonter le dégoût qu'ils lui inspiraient. Tout entier aux plaisirs de son âge, il ne voulait que ne rien l'aire et s'amuser. D'ailleurs cette légèrelé n'avait i>oinl altéré ses mœurs. Une très délicate pudeur attestait et s.uivcgardr.il son iimocence: en relie nialiùrc un rien le faisait rougir [2). »

(1) V. Desoanips, r* pari., c. T). — S;utolo, 1. I, c. 5. — Klc.

(2) Moriin, Notice avciuloiiique.

44 LiVRK I. — l'Étudiant

Évidemment ce portrait pourrait expliquer le refus que subit Suarez : mais que d'autres choses il rendrait inexplicables 1 Portrait d'ailleurs tout de fantaisie, scmble-t-il, qui ne se rencontre que dans cette notice, œuvre d'une plume de jeune humaniste, soucieux avant tout de la phraséologie latine et de l'effet littéraire. De plus, il est en opposition, sauf pour ce qu'il renferme de favorable, avec toutes les autres biographies, aussi bien qu'avec les faits. Concevrait-on que cet enfant léger, tout au plaisir, incapable de travail et de réflexion, se soit accommodé d'une vocation ecclésiastique, que, dès l'âge de treize ans, il ait été regardé par son père, honnne instruit et clairvoyant, comme capable de suivre les cours dune université, que tout k coup il se soit décidé à quitter le monde avec une fermeté de volonté que rien ne pourra ébranler, que toujours, dans la suite, l'homme et le religieux se soient trouvés d'un tempérament et d'un caractère absolument opposés à ceux qui sont attribués à l'adolescent?

Pour toutes ces raisons, nous ne saurions consentir à faire de Suarez, même dans son plus bas âge, un ennemi des livres et un aimable paresseux. Il nous parait plus probable que, appliqué trop tôt à des études juridiques pour lesquelles son esprit n'était pas encore mùi-, il n'y avait que médiocrement réussi, insuccès qui aurait autour de lui fait concevoir de son intelligence une idée peu favorable. Ajoutons que, d'une apparence toujours assez frêle, il dut l'être surtout alors que son corps n'avait point encore pris son développement normal : de là ces doutes au sujet de sa santé (i).

5. — Quoi qu'il en soit, la demande fut rejetée. Les instances du jeune homme ne purent fléchir la volonté du Père recteur, lié par l'avis de son conseil ; pas plus d'ailleurs que les refus réitérés ne fléchirent la volonté du candidat. Résolu k en appeler de ce jugement, il partit pour Valladolid où se trouvait le provincial de Castillc. La lettre, déjà citée, du Père de la Goncha

(Il Une nulle explioatiuii du lefu.s a élô doniK'e en ces termes : « Les supérieurs ciaign.Tienl (|uc l'ineptie du sujet ne lit un trop filcheux contr.islo. avec l'éclat de sa naissance. » (!'. Hamii'ie. Fcvue du Mande catholique, lHi;2, II, p. ÎJTR). Celte crainte est rendue vraisemblaMe par cette aulro, qu'il faudrait peut-être plus tard, pour garder ce candidat, le faire descendre au rang de coadjuteur temporel.

CHAP. II. VOCATION ET ÉTUDES PHILOSOPHIQUES (l564-l566) 4>

parle de deux postulants, qui, n'ayant pas la patience d'attendre que le provincial vînt à Salamanque, firent un assez long voyage pour aller le trouver. Suarez sans doute fut l'un de ces deux.

Le provincial de Gastille, le premier de celle province nouvellement créée, était Jean Suarez. Sa famille, du diocèse de Cuenca, n'avait d'ailleurs de commun que le nom avec celle de notre théologien. C'était, dit le Père Dupont dans la Vie du Père Balthazar Alvarez, un homme \rai\inent spirilucl, saint, très versé dans la direction des âmes : jugement qu'avaient confirmé des faits extraordinaires, tels que guérisons miraculeuses, apparitions célestes, lumières surnaturelles. Premier provincial de l'Andalousie, deux fois provincial de Castille, trois fois envoyé à Rome pour les alfaires de son ordre, il rendit à la Compagnie d'éminents services ; mais le plus grand de tous fut celui que nous allons raconter.

Arrivé à Valladolid et admis en sa présence. François lui manifesta avec émotion l'ardent désir qu'il éprouvait d'entrer dans la Compagnie, avec larmes la vive douleur que lui causait le refus éprouvé à Salamanque. Le provincial le consola, et l'exhorta à prier Dieu pendant quil le ferait lui-même. Bientôt il le fit examiner par ses conseillers, qu'il réunit ensuite pour recevoir et discuter leurs avis. Ces avis furent tous aussi défavorables que ceux de Salamanque et pour les mêmes raisons. Ainsi, pour la seconde fois, celui qui devait être le plus grand théologien d'un ordre qui en a tant produit, était jugé, par cet ordre même, incapable d'y occuper la plus modeste place. Dieu prémunissait cette âme contre le danger de ses succès futurs, mais en même temps il éclairait celui qui devait parler en son nom :

« Vos avis sont très sages, répondit le provincial ù son conseil, et si je m'en tenais à mon propre jugement, je devrais les suivre. Mais je ne le puis pas: une force intérieure incline ma volonté d'un autre côté. Ce jeune homme, que nous voyons si peu ouvert et qui promet si peu, je prévois que, dans la voie qu'il a choisie, il devienrlra par sa science une lumière de l'Église et une gloire de notre ordre. »

Jean Suarez affirmait à l'occasion, dans la suite, qu'il avait pris ce parti et prononcé ces paroles sous une influence d'en- Haut qui le conduisait, bien plus qu'il ne se conduisait lui-même.

.j6 LivuF. 1. — l'ktudiant

Il doiiim bon espoir à François et le renvoya à Sulainanque, muni d'une lelUe pour le i'ecleur(i).

(). — Des lulîes dun auUe genre allcndaienl le jeune homme. Il s'élail lié de la plus étroite amilié avec un étudiant de son âge, vive et pure alleclion, qui, après la piétés avait été sa plus douce consolation. François lui lit connaître ses projets : son ami ne les comprit pas et mit tout en œuvre pour l'en détourner, supplications, lendresses, objections de toute nature. Il lui représentait surtout (piel grand bien, tout en sauvant son âme, il pourrait l'aire dans le monde, grâce à l'induence et aux relations de sa famille, au lieu d'aller s'ensevelir dans la vie religieuse et dans un ordre encore à peine connu. Cette illusion du bien apparent <jui égare [>ariois les âmes les plus avides de dévouement, n'eut aucune prise sur François, Il comprenait que le meilleur moyen d'être utile à la cause de Dieu, c'est de le mériter en lui Taisant d" abord de soi-même, quand sa grâce y invite, un entier sacrifice. Il déclara donc au jeune tentateur que le seul moyen pour lui d'éviter une séparation à laquelle il ne pouvait se résigner, c'était d'imiter son exemple ; conseil qui ne l'ut pas suivi, mais (jui mit lin ù toutes ces importunités.

-. — Au reste, le tenq>s de l'épreuve était Uni. Le recteur de Scdamanque et son conseil, surpris de la décision du provincial, avaient bien eu la pensée d'en ajourner l'exécution, pour l'aire valoir encore les raisons de leur rel'us, mais ils n'avaient pas laidé il comprendre que le mieux était de s'en remettre à leur supérieur et à Dieu. François reçut donc l'avis que la porte du noviciat lui était ouverte, mais au litre iY liulijférenl. On appelle ainsi ceux (jui sont admis avec cette clause, qu'ils seront plus tard destinés à devenir prêtres ou à rester simples Frères Goadjuteurs, selon les aj)titu(les qu'on reconnaîtra en eux au cours de leur noviciat. Il est rare aujourd'hui (pi'on use de cette réserve et de cette formule, empruntées aux (k)nstitutions de saint Ignace (2),

(1) I)eseami)3, Surlolo, elc.

(2) Examen noDcralij, C. I, a" 11.

CHAP. II. — V(m:ation et études piiilosopuiques (i564-io(iG) 47

Mais en te lemi)s-là, du moins dans lu province de Casliile, i)ar une inlerpiélalion qui dépassait la pensée du Fondateur, on ne recevait guère ({u'en cette qualité ceux qui n'étaient pas encore eng-agés dans les ordies sacrés. Des vingt-quatre (|ui entièienl à Salanianque un peu avant ou un i)cu après Suarez, trois seulement, <[ui manifestement ne pouvaient être que coadjuteurs, sont inscrits sans cetle menlion. L'année suivante, Giegorio de Valencia, bien que déjà bachelier ès-arts, ne lut reçu, lui aussi, que comme Indifférent, (^est donc à tort que les historiens ont présenté cette restriction connue une précaution exceptionnelle prise à l'égard de Suarez ; mais on peut croire qu'elle fut jugée pour lui tout spécialement opportune. Le jeune honnne réi)ondil qu'il n'apportait qu'un désir, celui d'être admis dans la Compagnie, afin de n'y vivre (pie pour Dieu, en quelque condition que ce i'ùl. Nous verrons bientôt que celte indifférence n'était pas seulement sur ses lèvres. Il ne lui restait plus qu'à se remettre aux mains du Père recteur : il le fit, le cœur débordant de joie.

Rien ne nous donne à croire qu'il ait eu à soulenii-, pour embrasser la vie religieuse, d'autres luttes plus secrètes et plus douloureuses. L'histoire intime des vocations est aussi diverse que les circonstances extérieures qui les font naître et surtout que les tempéraments et les caractères de ceux qu" elles attirent. Il est des âmes qui ne se séparent pas du monde sans de profonds et cruels déchirements. Elles en voient la vanité, elles en craignent les dangers, elles ne le trouvent pas digne d'elles, elles ne veulent pas y rester. Cependant elles en aiment tout ce que Dieu y a mis de doux et de noble, pour aider l'iiomme à traverser celle terre sans trop de tristesse. L'amour plus fort cjui les entraîne ailleurs doit briser dans leur cœur bien des libres qui les retenaient. D'autres âmes, soit ignorance ou dégoût du monde, soit élan naturel vers une région supérieure, entrent dans la vie religieuse connue le voyageur dans sa patrie, comme l'enfant dans la maison paternelle. Chez les premières, le sacrifice s'embellit des larmes qu'il fait verser; chez les secondes, du sourire et «le la joie dont il fait rayonner le visage. Suarez parait avoir été de ceux qui croiraient faire encore trop d'honneur au monde en lui accordant un regret. Déjà théologien par toutes les aspirations

ESCRI

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