DERRI
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du cœur, comme il le sera bientôt par tous les labeurs de l'esprit, il ne cherchait que Dieu et ne se souciait que de vivre en lui. De là, cette énergie et cet empressement h répondre à son appel. Les mœurs du temps et du pays permettaient, alors mieux qu'aujourd'hui et là mieux qu'ailleurs, de suivre à la Icllre le conseil de Notre-Seigneur et l'exemple des saints. François le fit : il n'alla même pas revoir sa famille avant de s'en séparer pour toujours. Il faut qu'avertie de son dessein, elle y ait donné, sans vouloir en retarder d'un seul jour la réalisation, un prompt et entier consentement. Rare exemple de générosité chez l'enfant, plus rare encore d'esprit tout chrétien chez les parents !
Dans les anciens registres où étaient ofticiellcment inscrits les novices admis au collège de Salamanque, on lit, parmi les inscriptions de l'année i564, la formule suivante en langue castillane (i) :
Le Frère François Suarez a élé reçu dans ce collège pur le Père Jean Suarez, provincial, le 16 juin 1564, après avoir été examiné par le Père recteur du collège. Né à Grenade, il est le fils du licencié Gaspar de Toledo et de Dorta Antonia Vazqucz, qui ont largement de quoi vivre. Il a ti'ois frères, dont l'un est religieux, et quatre sœurs non encore mariées. Il est tonsuré. Il a étudié la grammaire quatre ans et le droit canon près de trois ans. Il na pas encore fait la promesse de renoncer à ses biens. Ayant lu les Bulles et les Constitutions et Vexamen qui les résume, et ne se trouvant lié par aucun empêchement, il a déclaré vouloir s'y conformer en tout avec l'aide de Dieu. Il a été examiné comme indifférent. En foi de quoi il a signé de son nom, le 28 juin I,')64.
Suivent les signatures de François Suarez et du recteur Fernandcz. La formule tout entière est écrite de la main du novice. Mais à la fin, une autre plume a inséré plus tard la clause : « Il a fait la promesse touchant ses biens. » En marge et
(1) Sylamaiiquc. Arch. de l'Université. Registre déjà mentionné : Piimeio libro antigu'j de los que en esta colcgio de la Camp, de Jesua ban sido reccbidus... Voici le texte espognoi de celte immatricule :
JiJ hcrmano Francisco Suarez lue rescebido en este coUegio por cl padre Juan Suarez provincial a 16 de Junio de 1564 y fu!: examinado por ol padre Hector de este coHegio; es nntural de Granada hijo dcl liccnciooo (iasparde Toledo y de dona Antonia Vazqucz que ticucn bien loque au mencster; ticne très hermanos, el uno es religioso y 4 bermanas por casar; es de i" corona; ha oydo 4 anos de gramatica y très de caaones no eu m pi i dos ; no a aun hecbo la promesa de dcxar la hazienda y avicndo visto las bulas y ronslilutiones y examen de ellos y no tcniendo impcdimcnto alguno, fue contenta de pasar jior todas ellas con la ayuda del Sefior ; fue examinado para indiferentey ansi lo lirma do su nombre a 28 de Junio de 1564. mzo la phomesa de la hacienda.
UEKN.VNDEZ. Francisco SUAREZ.
CllAP. II. VOCATION ET ETUDES PHILOSOPHIQUES (l564-l566) 49
en regard on lit aussi ces mots, écrits dans la suite par une main inconnue : « Escritor celebérrimo — c'est V auteur si célèbre. » L'admission est datée du i6, la formule du 28 juin seulement. Il est probable que dans l'intervalle le novice fit cette retraite de première probation que l'Institut prescrit à tous ceux qui entrent. Il est dit aussi qu'il fut admis dans le collège par le P. Jean Suarez, qu'il venait cependant de quitter à Valladolid. Mais une lettre explique cette apparente contradiction ; elle nous apprend que le provincial, suivant de près les candidats qui étaient allés plaider leur cause auprès de lui, vint lui-même à Salamanque plus tôt qu'on ne l'y attendait, pour s'occuper sur place de toutes ces admissions. De là, le 21 juin, c'est-à-dire cinq jours après lentrée de Suarez, il écrivait au Père général Lainez :
« Nous venons d'admettre ici sept sujets de moyenne valeur et nous allons probablement en recevoir cinq autres meilleurs (1). »
Ainsi, celui-là même qui avait accepté Suarez en prévision de ce qu'il serait un jour, ne le tenait, d'après ce qu'il était alors, que pour un sujet de médiocre ou tout au plus de moyenne valeur (siete médiocres subjectos) !
Trois mois après, ses supérieurs portaient sur lui, dans un catalogue ofTiciel, le même jugement :
Il a étudié la grammaire^ et pendant deux ans et demi le droit canon. Age : seize ans et demi; aptitudes convenables ; intelligence ordinaire (2).
Voilà qui prouve encore combien fut nécessaire, pour le faire ce qu'il fut depuis, et par suite combien se trouve vraisemblable, même en dehors des témoignages positifs, la transformation surnaturelle que nous aurons bientôt à raconter.
8. — Délînitivemenl reçu, Suarez fut envoyé à Médina del Gampo, où le noviciat, d'abord établi à Simancas, avait clé transféré deux ans auparavant, en i5()2.
(1) Arch. soc. Jesu. — Lettre dt'j;i citée du I'. Ferd. de la Goncha à Lainez. — Jean Suarez à Lainez. Salamanque, 21 juin l'iO/» — Arch. cenlr. S. J. Iliftp. Epist., Iô04.
(2) Arch. cenlr. Soc. Jes., Caslell., Cutal. brèves 1569-1070. Momoria de los que an enlrado en cl colleijio de Salamanca dcsdo. verano de 1564 :... i* El Mermano Franeisi^o Suarer es Lijo do padros principale.s y riccs. Su padre es el liccnciado daspar do Tuledo, ahogadu en (Jranada, con ma.s de 30 mil! diicados de hazienda. Oyo gramatica y do.« nno» y medio de canones. es de Itï anos y medio y liucna abilidad y juizio inediano.
5o LIVRE I. — l'Étudiant
Les biographes de Suarez, trop portés ici comme ailleurs à imaginer ce qui aurait dû être au lieu de chercher ce qui fut, nous font du noviciat de François un tableau auquel rien ne manque, ni de sa part, ni de la part des autres : chez lui, ferveur extraordinaire ; autour de lui, influence puissante de la célèbre maison de Médina ; ii côté de lui, direction féconde du meilleur des maîtres, Alphonse Rodriguez, l'auteur même de ce livre de la Perfection chrétienne, qui, depuis trois siècles, sert de premier manuel d'instruction i\ tous les jeunes religieux de la Compagnie ; enfin, chez les supérieurs, satisfaction si complète qu'avant la fin des deux années réglementaires de probation, ils envoient François commencer ses études (i). Tout ici n'est pas exact. Que François se soit constamment montré novice exemplaire, qu'il se soit plié avec une inviolable lidélité à l'observation de la règle et à la pratique de l'obéissance, que d'un cœur avide de sainteté il -se soit porté à tous les exercices d'abnégation, qu'il ait fait de rapides progrès dans la vie spirituelle, et que bientôt on ait vu le parfait religieux éclore en lui, avec cette vigueur qui promet la plus heureuse croissance, nous devons l'admettre sans aucune réserve. Un candidat si énergiquemcnt épris de sa vocation, un religieux si accompli dans toute la suite de sa vie ne put qu'être un excellent novice. Mais sa bonne volonté ne fut point secondée par un ensemble de conditions extérieures aussi favorables qu'on s'est plu à le répéter-.
D'abord, le Père Alphonse Rodriguez ne se trouvait point ù !Medina et il n'y résida jamais (-j). Il était, cette année-là, ù Salamauque, avec le titre de Père maître des novices retenus ou envoyés dans ce collège pour y coiumencer leurs études. C'est donc lui qui dut s'occuper de Suarez à son entrée, mais seule-
(1) Descamps, T* part., c. 9 et 10. — i-arlulo, 1. 1, c. '.), etc., etc.
(2) La ptTSuasion que Suarez eut le I^ IJodiigucz pour unique ou pour premioi' Père inaîlie donne lieu, dans les bioj^raphies et dans Ifs notices, à des erreurs tout opposées. Les unes placent à tort Hodriî,'ue7. à Médina où se trouvait Suarez ; les autres placent, à tort aussi, le noviciat de Suarez à .Monterrcy où Itoilriguez résida peu de temps après. Pour exemple : « Puesto bajo la direcciûn del célèbre Padre Uodrijfuez en el noviciado de .Monterrey... » (Montaner y Simon : Diccionario cociclopcdico Hispano-Amcricano).
Alphonse Rodriifuir, nô à Valladolid en 1537, entra dans la Compa(,'nic à Salamanque en 10Ô7, où, six ans après, il l'ut maître des novices pendant un ou deux ans 1504-1565 ; dans la suite, professeur de morale et recteur à Monterrey, maître des novices à Montilb), en And.iloiisic, pendant douze ans, il se retiia enlin à Çordoue oii il mourut en 1010.
CilAP. H. — VOCATION ET KTUDES PHILOSOPHIQUES (l56^-l5G6) 5l
ment pendant le peu de jours qui précédèrent son départ pour Médina. Les deux années suivantes, il se trouvera encore à Salanianque, mais le titre de Père n\aître est alors donné au Père Antonio de Avendano. Il se peut toutefois que Rodriguez ait exciM^é ces fonctions quelque temps encore après le retour de Suarez à Salamanque, qui eut lieu à la fin de septembre ï564. On pourrait supposer aussi que Rodriguez, remplacé dans sa charge par Avendano, lui aurait été laissé comme aide et à ce titre aurait ganlé on partie le soin des novices, peut-être de ceux qui commençaient leurs études. C'est dans ces hypothèses et dans ces limites que Suarez a pu se trouver sous sa direction (i). Ajoutons que le Père Alphonse Rodriguez n'avait alors que vingt-sept ans : il n'était donc point encore le maître expérimenté qu'il fut plu^ tard.
A défaut du Père Rodriguez, nous trouvons pour Père maître à Me<lina, quand Suarez y arriva, le Père San-Juan de Ubilla, très bon religieux, mais Père maître plus que médiocre. Les informations envoyées cette année-lh disent de lui : « Il est confesseur des religieux de la maison et maître des novices : bon confesseur, mais pour les fonctions de Père maître, aptitudes nulles. » Et le recleui', .Teronimo Ruis de Portillo, ajoutait cette note : « Il n'est pas fait pour être Père maître : j'en ai avisé le provincial, mais il n'y a pas été porté remède : les novices en souffrent (a), » Le provincial Jean Suarez, de son côté, écrivait : « A Médina, les
(1) AiTjliiv. ëoc, Jes. — Caslell. Catalogi brèves Iô59-157l5. — On y Irouvc, au collège de ?-.a!amanque, les indications suivantes sur le V. Rodriguez :« Minula de Mayu de lGiJ4... El P. Alonso Rodriguez Maestro de novioios y confesser; cdad 25 y med°; 6 de Comp"; «•sludios : bachiller en artes y curso de Iticol. i> — Il y a environ douze novices : rien n'indique s'ils font aussi leurs études.
An ciilalogiie suivant, date du l" janvier ir)('>5 : « Confessor : FA P. Alonso Rodriguez ha 7 aûoK que cntro en la Comp*; hizo los votus, avra 5 afios. Antes de entrar, era cstudianto y bachiller en arles y después do entrado en la Conip* estudio 5 aùos de theologia y se ordeuo de todos ordcncs ; hase exercilado en conl'essar; esta inuy resoluto eu casos de conscienlia; rs de 27 aùos. » — Ce même catalogue porte : « Anl* de Avendano, confessor de los de casa y maestro de uovicios. » — Au catalogue de 15G6, le P. Rodriguez est encore portij avec les mêmes indications à peu près qu'en 1565. — A celui de 15(17, il est porté H« personnel du colh'ge de Monterroy : « El P. Alonso Rodriguez, nal' do Valladolid, obisp" de Viilencia, es de edad de 29 anos; lieno do Comp* cerca de dies afios. OyJ las ailef on Vull'' adonde se graduo de bachiller. Oyô cinoo aùos do thcolog los Ires en la Comj > ; ha exercilado ofllcio de maestro de novicios. Consullor. Ticne talento para leer cas.os. Kxercitasn agora con algun taUnto en predicar; ha hccho su.^ experiencias ; no ha pcrf>.gi '.ncdo. »
(5f) lùil.
5a LIVRE I. — l'étudiant
études vont bien, mais il n'en est pas de même de la direcUon des novices. Le Père maître n'a pas la capacité voulue pour cet emploi et le recteur ne s'en occupe pas, absorbé qu'il est par la prédication, les confessions et la construction de la maison (i). » Un an après, Ubilla fut remplacé par le Père Balthazar Alvarez. On ne perdait rien pour avoir attendu ; seulement. Suarez n'était plus là (a). Au reste, la bonne volonté et la p:ràcc de Dieu suppléaient sans doute à ce qui pouvait manquer du fait de Ubilla : « Au noviciat, écrivait encore le P. Portillo, recteur, tout est mieux pour l'observance et la ferveur qu'aux plus beaux jours de Simancas. C'est beaucoup que d'avoir un assez grand nombre de novices (3). »
Il y a lieu de rectifier aussi ce qui est dit de la durée du séjour de Suarez à Médina. En réalité, il ne resta guère au noviciat que trois mois. Arrivé à la lin de juin, il ne se trouve plus sur une liste des novices datée de fin septembre; tandis que dans le personnel de Salamanque, au i«' janvier suivant i565, il est porté avec cette mention : « Il y a six mois qu'il est entré dans la Compagnie ; il a fait les vœux de dévotion après trois mois ; maintenant il commence la logique .(1)- »
De ces données, on peut conclure qu'il avait été renvoyé à Salamanque vers la fin de septembre, un peu avant l'ouverture des cours. Plus tard, dans son traité de l'Institut de la Compagnie de Jésus, après avoir justifié la constitution de saint Ignace, qui exige deux ans de noviciat, il ajoutera :
On dispense quelquefois, en ce sens qu'on accorde à des novices, surtout s'ils ont terminé leur première année, de oommencer avant la fin
(1) Jean Suarez, .lu P. Lainez. Salamanque, 21 juin 1564. Arch. ccnlr. S. J. Hiap. Episl., /564.
(2) Le P. BaltLazar Alvarez, né en 15:33, à Cervera, au diocèse de Calaboira, pi;it à Alcaia le titre de Maestro en artes, y étudia deux ans la théologie et entra et^suite au noviciat de la Compagnie. Il mourut provincial de Tolède, à Villarejo, en 1580. On sait quel cas sainte Tliércse faisait de sa sainteté et de sa direction. Suarez ne vwut jamais dans la même communauté que lui, mais il le trouva à Médina dcl Campo, où il revint plusieurs fois, nu cours de ses études, pour y refaire provision de ferveur, et il protUa alors de sa direction. C'est à ces rencontres, fécondes sans doute, mais rares cl courtes, qu'il faut réduire l'affirmation des biographes du théologien, par exemple de Descamps (I" part., c. 1) le donnant comme un (Ils spirituel d'Alyarez.
(3) Catalogue du collège de Médina, 1505, dressé par le recteui- Uicronimo l'uis de Portillo. — Arch. cenir. S. J., Castellan. Cita], ht-cv. 1559-1570.
(4) Catal. du collège de Salamanque au 1" janvier 1505. Jbid.
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de la seconde leurs études ; mais ils restent novices, ne font point les vœux, sont encore astreints h certains exercices du noviciat, demeurent à part sous la conduite d'un Père maître qui continue à les former, et g-ardent toujours la liberté de rentrer dans le monde, s'ils le veulent. On leur permet parfois, il est vrai, de faire les trois vœux de relig-ion ; mais ce sont des vœux de pure dévotion, ce ne sont point des vœux qui les incorporent à Tordre ; ceux-ci ne se font qu'après deux ans. Et à ces vœux mômes de dévotion, il ne faut admettre qu'avec beaucoup de prudence et de circonspection (1). »
Quand Suaiez éciivit ce passage, il dut se rappeler Médina et se demander pourquoi à son égard on avait donné à la règle une interprétation si large. Ce n'était pas, en effet, de quelques mois de noviciat qu'on l'avait dispensé, mais du noviciat presque entier ; et on lui avait permis de se lier, pour ainsi dire dès son entrée, par des vœux, irrévocables en ce qui le concernait. Il ne pouvait pas, lui, mais nous pouvons, nous, et nous devons voir dans ce privilège la preuve la plus convaincante qu'on avait vite reconnu, dans ce jeune homme de dix-sept ans, une vertu digne de l'àgc mûr.
9. — Ne voulait-on pas aussi le mettre promptement en état de manifester ce qu'on pouvait attendre de son intelligence, victime d'un jugement si sévère ? Il fallait bien régler, sans trop tarder, sa situation, et décider, au cours même de son noviciat, s'il serait destiné aux études et au sacerdoce, ou bien aux services domestiques. De plus, il se rencontrait qu'à ce moment-là, à l'automne de i5G4, on ouvrait au collège de Salamanque un cours de philosophie, ou cours des arts, Ciirso de artes, que devait professer le Père Andrés Martinez, docteur de grand mérite. Les jeunes religieux qu'on lui confiait n'étaient qu'au nombre de douze ; mais, dit une histoire inédite de la province de Castille, « de ce cours sortirent les plus brillants élèves qu'on ait jamais vus dans cette province {'i). »
(1) Suarez, De instilulo SocJetaUs Jesu, 1. II, c. iv, n* 10.
(2) Pedro de Guzman S. J., Hisloria de la Proviacia de Castilla (ms.). On lit dans cette histoire, au moment oii le P. Kernandez quitte le rectorat de Salamanque (1565), le passajço suivant : « Le P. Bartiiélomy Feinandcz, pendant son rectorat de près de dix ans, rendit à ce collège les plus grands services, le faisant croître en vertu et en nombre, et, quand il l'a pu, améliorant sa situation matérielle. En dernier lieu, il avait couronné
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Pour Suarez toutefois, il ne s'agissait pas alors d'être uu brillant élève, mais seulement de pouvoir être un élève quelconque, et l'épreuve qu'on allait en faire devait décider de son avenir. ElU* lui fut d'abord absolument défavorable. Il apportait à l'étude la plus consciencieuse application ; nul n'était plus attentif que lui aux leçons du professeur ; nul n'employait mieux le temps destiné au travail privé ; nul ne cherchait avec plus d'ardeur à tirer parti des répétitions et discussions publiques. C'était peine perdue : tout lui paraissait ténèbres épaisses dans cette Logique dont les autres avaient vile surmonté les premières difficultés. Mais lui, il y restait embarrassé sans avancer d'un pas. Il fut bientôt regardé comme un de ces pauvres élèves, que leur peu d'aptitude voue à l'insuccès et à l'humiliation. Son mutisme même était l'aveu de son incapacité : il prenait rarement la parole, ne sachant que dire en des matières qu'il ne comprenait pas ; et si parfois il rompait le silence, ses condisciples félicitaient le bœuf muet de faire enfin entendre sa voix. Ils lui avaient donné ce surnom en souvenir de saint Thomas d'Aquin, sans se douter qu'entre ces deux hommes il y aurait un jour bien d'autres ressemblances que leur taciturnité. Cette plaisanterie leur paraissait inolTensive, tant Suarez s'y prêtait de bonne grâce. Mais lorsque, ensuite, aux réponses qui lui étaient données, il constatait que ses questions ou ses observations n'avaient aucune valeur, plus douloureux se réveillait en lui le sentiment de son infériorité.
Son professeur, qui lui portait un vif intérêt, chercha par tous les moyens possibles à ouvrir cette intelligence encore fermée aux spéculations abstraites, à l'acclimater dans une région où elle se trouvait toute dépaysée. Il chargea un de ses meilleurs élèves de
brillamment son œuvre en obtenant du D' le P. Araoz, commissaire dans nos provinces, et du P. Jean Suarez, provincial de Castillo, venus dans ce collège pour la profession du docteur le P. Jean Ramirez, l'autorisation d'ouvrir un cours de philosophie (curso do BrtesJ. De fait, le P. Andrés Marlinez ouvrit ce cours à la Saint-Luc et le conduisit heureusement à sa fin. De là sortirent les plus brillants élèves qu'on ait jamais vus dans nos provinces d'Espagne. »
L'importance attribuée à ce fait vient sans doute de ce que, jusque-là, le (îollège n'avait pas eu son enseignement propre : ses quelques scolastiques allaient chercher celui de l'université. Deux ans après, ce cours de philosophie fut supprimé : il y avait encore à c«tte époque beaucoup de tâtonnements pour le choix des collèges oîi l'on placerait ces religieux étudiants. On les dispersa d'abord en trop d'endroits et tantôt ici tantôt là. Peu à peu, on en vint à les réunir, d'une minière stable, dans les deux ou trois principau.v collèges de la province.
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répéler les leçons avec Saarez, en les mettant, autant qu'il le pourrai!, à su j)ortée. Suarez en retira plus de mortilieation que de profit. Ce jeune religieux, esprit vil" et prompt, ne comprenait pas qu'un autre eut tant de peine à saisir ce qu'il avait lui-même pénétré du premier regard ; et cet étoimement, qu'il ne savait pas dissimuler, était pour François un continuel reproche.
Dans cette dure épreuve, la vertu du jeune religieux ne faiblit pas un seul instant ; il ne montra ni tristesse ni découragement, (^uoi qu'il put advenir, il resterait dans la Compagnie et y vivrait pour Dieu seul; le reste n'avait qu'une importance secondaire. Cherchant sa consolation et su force dans la ferveur de sa vie religieuse et dans l'abandon à la volonté divine, il poursuivit avec le même courage des études qui étaient pour lui un supplice de tous les jours.
Mais enfin il se demanda si le but premier de ces études n'était pas atteint, si ses supérieurs n'étaient pus assez éclairés sur ce qu'on pouvait espérer de son talent, si f esprit même de l'obéissance ne lui conseillait pas d'aller au-devant d'une décision que, peut-être par égard pour lui, on hésitait à prendre, quelque inévitable qu'elle parût. Il réfléchit, pria beaucoup et prit enfin le parti de demander k renoncer aux éludes.
Ici tous les biographes lui donnent pour recteur et font intervenir le célèbre Père Martin Gutierrez, dont l'influence décisive et surnaturelle aurait amené l'heureux dénoùment que nous verrons (i). Or le Père Gutierrez ne fut recteur de Salamanque qu'à la lin de 1568, alors que Suarez était en troisième année de théologie. Pendant son cours de philosophie — et c'est pendant ce cours que se passèrent les faits dont nous parlons — il eut pour recteurs, d'abord le Père Bartolomé Fernandez qui, élu pour prendre part à la seconde congrégation générale de Tordre, partit pour Rome au printemps de i565 ; puis, le reste de cette même année,
(1) Marliii Gutierrez, n6 en I52i à Almodovar, au dioct'se de Tolède, cludia à Alcala la philosophie et la médecine, « ces deux sciences soeurs «, dit son biographe d'après Tertullien, et exerça quelque temps au pueblo de San-Murtin-de-la-Vega. .Mais l)icntôt, vivement frappé, en faisant les Exercices spirituels, de cette pensée (ju'il lui servirait peu de guérir les corps des autres s'il laissait périr sa propre âme, il renonça au monda et entra dans la Compagnie de Jésus, où il parvint vile à une sainteté peu commune, due surtout à son extraordinaire dévotion envers la Mère de Dieu. Nous aurons à mentionner plus tard le glorieux martyre qu'il souffrit en France de la main des calvinistes.
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le Pèi'C Ramircz, qui, trop absorbé par ses prédications, fut d'abord suppléé par le P. de Segura, vicc-recteur, et au bout de quelques mois, remplacé par le Père Pedro Sanchez, auquel succéda, trois ans après, le Père Gutierrez.
Toutefois, l'erreur de ces historiens ne porte que sur le titre (juils donnent à ce Père et non sur le rôle qu'ils lui attribuent. Les catalogues officiels nous montrent, en effet, que le Père Gutierrez se trouvait à Salamanque dès l'année scolaire 1 565-1 566, la seconde du cours de philosophie ; nous n'avons pas de preuve qu'il ne s'y soit pas trouvé même plus tôt. Et l'histoire inédite que nous avons déjà citée nous indique les fonctions qu'il remplissait: « Le concours du Père Gutierrez, dit-elle, fut très utile, soit pour seconder le Père Ramirez dans la prédication, soit, à l'intérieur du collège, pour diriger les études des jeunes religieux (i). » Ainsi délégué pour la direction ordinaire de ces scolastiques, ce fut tout naturellement à lui que François Suarez fit part de sa résolution.
Il alla donc le trouver après une fervente prière, et, d'un ton très modeste mais très ferme, il lui déclara que les desseins de Dieu sur lui ne lui paraissaient plus douteux, que son insuccès persistant prouvait assez qu'il n'était appelé qu'à être Frère Goadjuteur, qu'il le priait donc de lui ordonner de cesser d'étudier et de se mettre aux offices matériels; et il ajouta en souriant qu'il devait bien avoir quelque aptitude pour les travaux du corps, en ayant si peu pour ceux de l'esprit. Il rappela aussi le jugement que les consulteurs avaient porté sur son talent et le titre d'Indifférent avec lequel on l'avait admis : titre auquel il était prêt à faire honneur, content de suivre sa vocation en se faisant le serviteur des savants, puisqu'il devait lui-même renoncer à l'être.
Le Père Martin Gutierrez écouta le jeune religieux avec un profond sentiment d'admiration. Renoncer au sacerdoce plutôt qu'à la vie religieuse, alors que depuis sa première enfance il aspirait au service des autels, descendre à la condition des Frères servants, alors que sa naissance et son éducation semblaient le destiner à une tout autre place, se vouer pour toujours aux plus
(1) Pedro de Guzrnan S. J., Historia de la provincia do CustiHa (ms.).
<JHAP. II. — VOCATION ET ÉTUDES PHILOSOPHIQUES (l564-l566) 57
vulgaires travaux sous les yeux de tous les condisciples qulTavaient connu aux cours de l'université, c'était bien l'héroïsme de l'humilité et de la fidélité i\ une vocation.
Gutierrez aimait l'héroïsme : il en avait l'ait la règle de sa vie — d'une vie qui allait être bientôt couronnée par le martyre — et il se plaisait à l'inspirer aux âmes capables de s'y élever. Aussi, grande fut sa joie de le rencontrer, déjà si viril et si résolu, dans un Age q\ii nolï're d'ordinaire que des vertus d'enfant. Cependant il ne voulut pas que le sacrifice fût accompli : il loua l'attachement généreux que montrait François pour sa vocation et le désir qu'il avait de marcher dans la voie la plus humble. Mais les desseins de Dieu ne lui paraissaient pas encore manifestes ; il fallait donc, jusqu'à ce que sa volonté se déclarât plus sûrement, persévérer dans des éludes dont l'inutilité apparente augmentait le mérite. Et le saint directeur ajouta : « Priez de tout cœur Notre-Seigneur, par l'intercession de la très sainte Vierge, de vous donner le succès dans vos études, s'il doit servir à la gloire de Dieu ; je le demanderai de mon côté. » Tout porte à croire que Gutierrez, habitué aux communications divines, ne donna cette décision que guidé par une lumière supérieure, qui lui faisait voir dans le disciple impuissant le futur Docteur. Un jour, en effet, montrant du doigt François Suarez qui passait à quelque distance, il avait dit à ceux qui l'entouraient : « Vous voyez ce Frère : eh bien, il sera l'honneur de notre Compagnie et une lumière de l'Église. » Ces paroles avaient surpris ; et l'autorité seule de celui qui les prononçait empêcha de les prendre pour une raillerie malséante. Le flambeau ne répandait encore que des ténèbres et ne paraissait guère capable de s'allumer jamais. En réalité, le propos était une prophétie, qui allait bientôt commencer à s'accomplir.
lo. — Suarez avait redoublé d'ardeur dans son travail ingrat, de ferveur dans la prière que lui avait dictée l'obéissance. Quelque temps encore, prière et travail restèrent aussi infructueux que par le passé. Mais un jour il se fit un changement inattendu et merveilleux.
Après une classe où avait été traitée une des plus difïiciles questions de philosophie, le condisciple, donné pour répétiteur à
58 LiviiE I. — l'étudiant
Suarez, s'évertuait à lui expliquer la leçon, en la simpliiianl de son mieux, mais avec moins d'espoir que jamais de réussir à U faire comprendre. Quand il eut lird, Suarez lui dit: « Si vous le permettez, je vais à mon tour exposer la question, car je crois l'avoir saisie. » Agréablement surpris de cette proposition qui ne lui avait encore jamais été i'aite, le condisciple donna bien vite son assentiment, avec la persuasion toulelbis qu'il allait entendre une étrange philosophie. 11 en fut tout autrement. Suarez reprit l'ensemble de la question et la développa avec cette précision et celte ampleur qui sont l'indice d'une pleine compréhension ; il ajouta môme de solides considérations que le professeur avait passées sous silence et résolut des dilFicultés qui n'avaient pas été touchées ; bref il parla moins comme un élève qui apprend que comme un maître qui enseigne.
Tout heureux, le répétiteur se hâta d'instruire de ce changement le Père Andrés Martinez. Celui-ci, pour en vériticr la réalité, chargea Suarez d'attaquer, auprochain exercice d'argumentation, la thèse qui devait être discutée. Suarez le fit avec une connaissance si exacte de la matière, avec tant de force et de subtilité, que le professeur dut bientôt venir au secours du défendant sur le point d'être désarçonné, et il n'eut pas trop lui-même de sa propre science pour faire triompher sa doctrine. Dès ce moment Suarez devança de loin tous ses condisciples. Il semblait pénétrer d'intuition les questions les plus ditliciles et se jouer en pleine lumière dans cette philosophie scolastique, ({ui n'avait eu pour lui jusqu'alors que des ombres.
Le récit que nous venons de faire est emprunté, jusque dans ses détails, aux biographes et aux historiens qui ont raconté la vie du grand théologien. Aussi haut que l'on remonte dans la série de ces écrivains, tous sont unanimes à aiïirmer ce soudain et merveilleux éveil de son génie. Ne citons que les deux plus anciennes notices, écrites, au lendemain de la mort de Suarez, par des hommes et pour des hommes au milieu desquels il avait vécu.
« Au commencement de son cours de philosophie, dit le premier éditeur de ses œuvres posthumes, loin de devancer ses condisciples, il no laissait voir qu'une très pauvre intelligence. Bientôt, rebuté par ce labeur
CUAP. II. — VOCATION ET ETUDES PHILOSOPHIQUES (l564-l566) 5<)
infructueux, il demanda avec instance à ses supérieurs de le retirer, sans le laisser travailler plus long-temps en pure perle, de ces études pour lesquelles il n'était pas fait. Mais, docile au refus et aux conseils de ses directeurs, il redoubla d'application; et tout à coup, de cet esprit inerte, comme d'un foyer qui se ranime, jaillit celte flamme dont les rayons éclairèrent plus tard toute l'Ég-lise (1). »
Ailleurs, le même biographe écrit :
u On peut croire, avec de bons jug-es de ses ouvrages, qu'il fut éclairé d'en haut par Tauteur de toute lumière. »
Avant tous les autres, l'auteur de la Notice nécrologique, écrite presque au moment de la mort de Suarez, donne un récit où le lait est présenté comme absolument certain, sans laisser place au doute le plus léger :
u Au commencement de sa philosophie, dit-il, il montra un esprit si peu ouvert qu'il ne pouvait prendre la parole pour exposer ou pour attaquer une thèse, sans exciter le rire ou la compassion. Il perdit si bien tout espoir de réussir que, malgi'é son extrême docilité, non seulement aux ordres, mais aux moindres désirs de ses supérieurs, il sollicita instamment et avec larmes la permission de renoncer à ses éludes. Mais ne l'ayant pas obtenue, il se remit à l'œuvre. Bientôt, ce puissant génie, endormi jusqu'alors ou succombant sous le poids de toutes ces questions, se réveilla et commença à prendre son essor : changement qui parut d'autant plus merveilleux que, loin de se manifester peu à peu selon la loi ordinaire, il se produisit tout à coup et d'une soudaine éclosion. On vit celte terre, d'abord stérile, mais devenue en un instant d'une prodigieuse fertilité, se couvrir d'une luxuriante végétation. Dès lors, ce fut un jeu pour lui de se dégager des nœuds les plus serrés de la dialectique et d'v prendre les autres. Mémoire qui tenait du prodige, esprit qui pénétrait tout, don surprenant d'ordre et de méthode, modestie toujours unie dans sa parole à la science la plus étendue : voilà ce qui parut en lui avec tant d'éclat que, surpris de sa subtilité dans l'attaque comme de son habileté dans la défense, tous, les plus savants les premiers, l'écoutaient avec admiration (2). »
Ces lignes du jeune chroniqueur, sous l'ordinaire exubérance du style, nous ollVent, pour le fond, l'aflirmalion la plus formelle cl la plus absolue du fait dont nous nous occupons. Or, elles
(1) Biographie Jatiac, par le P. Jean Frciro : P>(lition Vives, l. I, de Deo, p. 1, et t. III, de Anima, p. 502.
(2) Morim, Notice nécrologique (ms.).
(jo LivRK I. — l'Étudiant
furent écrites au lendemain de la mort : on ne saurait donc y voir ni une légende qui se serait formée dans la suite autour d'un nom devenu illustre, ni une fiction qu'aurait imaginée plus tard, lorsque les contemporains n'étaient plus là pour la contrôler, un biographe en quête de merveilleux. Ajoutons que ces éloges ne sortaient pas de la famille religieuse. Ainsi, ils étaient destinés à ceux-là j)récisément qu'il aurait été le plus difficile et le moins utile d'induire en erreur sur la vie et les mérites de l'un de leurs FrtMes. Il faut donc conclure que le biographe nécrologique dut connaître le fait par la notoriété même dont il jouissait autour de lui, divulgué sans doute de côté et d'autre par ceux tpii en avaient été les témoins à Salamanque.
Mieux encore que tous les témoignages les plus dignes de foi, l'aveu de Suarez lui-même établirait la réalité de la faveur dont il fut prévenu. Mais cet aveu ne se trouve nulle part, ni dans ses livres, où d'ailleurs il ne parle à peu près jamais de ce qui le concerne, ni dans ses lettres et autres écrits inédits, où il ne revient pas davantage sur sa vie passée. Nous savons toutefois que, dans une occasion où il pouvait, où il devait môme détruire, si elle était erronée, l'opinion qui attribuait son savoir à une cause surnaturelle, il ne le lit pas. Un indiscret lui ayant nettement demandé si sa science ne lui venait pas d'une grâce spéciale de Dieu, il sourit, et affectant une loyale franchise : « Mais oui, ditil, tout ce que je sais, si peu que ce soit, je le regarde en premier lieu comme un don de Dieu, source de tout bien ; mais je le regarde aussi comme le fruit de mon travail, l'esprit le plus stérile arrivant toujours à produire quelque chose lorsque la sueur l'arrose et le féconde (i). » Adroite réponse d'un homme trop sincère pour nier la vérité, d'un religieux trop humble pour l'avouer.
La certitude du fait mise hors de cause, il importe assez peu de savoir ce qui se passa dans l'intelligence du jeune religieux. Dieu donna-t-il tout à coup à des facultés puissantes, mais encore assoupies, toute la force et toute l'activité que les années et le travail leur auraient fait acquérir? Ou bien leur conféra-t-il des
(1) Freire, Biographie latine.
CHAP. II. — VOCATION ET ETUDES PHILOSOPHIQUES (l 564-1 56(3) 6l
énergies qu'elles n'avaient pas et n'auraient jamais eues ? Qu encore, les laissant ce qu'elles étaient, suppléa-t-il dès lors k leur insulHsance par le privilège d'une assistance habiluelle? Ou enfin fit-il à cet esprit le don d'une sorte de science infuse? Ces diverses explications sont vraisemblables ; d'autres peut-être le seraient également. Il suffît de savoir que Dieu peut, de bien des manières, faire d'un talent médiocre un grand génie, comme il peut faire d'un pécheur un saint et d'un infirme un homme robuste. L'intelligence de ses créatures n'est pas moins dans ses mains que leur volonté ou que leurs organes. Et pourquoi n'y aurait-il pas des miracles de l'ordre intellectuel, aussi bien que de l'ordre moral et de l'ordre matériel? De fait, plusieurs grands hommes, avant Suarez, avaient dû leur science à une pareille intervention de Dieu. Celle d'Albert le Grand fut un don de la très sainte Vierge. C'est à elle aussi que, arrêté aux premières difficultés de la logique, Duns Scot recourut, la priant de lui faire comprendre cette science, ou d'inspirer à ses supéiieurs de l'employer à toute autre chose : il reçut d'elle cette vigueur et cette subtilité d'esprit qui le firent pénétrer jusqu'aux dernières limites du savoir humain. Et, avant eux, saint Paul n'avait-il pas été changé en cet incomparable théologien que l'Eglise ne (;esse d'interroger et d'écouter? Qu'importe aussi, après tout, que Dieu donne le génie à un homme dès sa naissance ou qu'il le. lui octroie plus tard? C'est toujours le même don, venant de la même main, pour les mêmes desseins providentiels. La faveur accordée à Suarez fut-elle la récompense de son humilité? Ou bien la sainte Vierge, touchée de sa prière et de celle de son saint directeur, voulut-elle dès lors préparer en lui le défenseur d'un de ses plus glorieux privilèges? Questions qui sortent de l'histoire et qui ne sauraient aboutir qu'à de pieuses conjectures.
II. — A partir de ce jour, la vie du jeune religieux fut tout autre. Il avait déjà réalisé l'idéal de l'étudiant par l'énergie et la constance au travail ; désormais, il le réalisa aussi par le goût passionné de l'étude et par le progrès rapide dans l'acquisition de la science. Dès qu'il eut commencé à voir clair dans le champ de la philosophie, il y trouva un attrait qui le captivait et le rendait
62 LtVRE 1. L ETUDIANT
insensible ii tout le reste, sauf à la vertu et à la prière, toujoui^ en possession de la première place dans son eœur et dans sa vie. Ce goût des hautes spéculations, ces jouissances prises dans la recherche laborieuse de la vérité, sont le propre des esprits élevés el puissants. On a vu les plus grands saints eux-mêmes, qui avaient combattu et détruit en eux tous les instincts naturels de r homme, faire grâce h celui-là. Saint Augustin, dans sa solitude de Cassiciacum. était réveillé de son sommeil par le souvenir des questions agitées la veille, et, ne pouvant plus s'en détacher, il passait la nuit dans ces studieuses insomnies. Saint Anselme, sur le point de mourir, demandait à Dieu de lui accorder quelques jours pour achever d'approfondir un problème de métaphysique dont il entrevoyait enfin la solution. Et saint Thomas, comme on lui montrait, du haut d'une colline, la grande ville de Paris, se contentait de dire : « Je la donnerais tout entière pour un livre de Chrysostôme que je n'ai pas encore rencontré. » Natures supérieures qui, de tous les biens terrestres, n'estiment comme digne d'elles que la possession de la vérité. Pour elles, d'ailleurs, l'amour de la vérité ne fait qu'un avec l'amour de Dieu. Elles veulent connaître parce qu'elles aiment et veulent faire aimer ; et plus elles connaissent, plus elles aiment et veulent connaître encore. Leur cœur va de pair avec leur esprit, se provoquant l'un l'autre à hîiter leur vol commun vers la lumière.
Suarez était de cette race. Dès que le réveil de ses facultés lui eut donné la conscience de ce qu'il pouvait faire, il s'éprit du désir d'apprendre et se plongea tout entier dans l'étude, cherchant dans la sciencte l'aliment de sa piété et dans la piété le stimulant au travail. Il commença dès lors, comme il le lit dans la suite avec plus de liberté, h régler sa vie, autant que la discipline religieuse le lui permettait, au mieux de ses études. Il estimait le tenqis comme un trésor. « Tous nos instants, aimait-il h dire, sont autant de perles de grand prix qu'il faut sans cesse défendre contre une bande de voleurs avides de nous les ravir, entretiens inutiles, occupations frivoles, rêveries stériles (i). » Quant aux repos el aux délassements que la règle permettait sans les pres-
(1) IVs.aiitp^. 1* pail., c. V,,
<mAv. II. — VOCATION ETOTCDEs pinLosopiiiQiiEs (i564-i5G6) 63
vr'we, il se les refusait, restant avec ses chers livres pendant que les antres conversaient ou se promenaient. Il aurait voulu pouvoir passer ses journées entières à la chapelle, en classe ou à sa table (le travail : pour aller ailleurs, il devait se faire violence. Certains de ses compagnons traitaient de sauvagerie ce goût de la retraite et de la solitude. Il laissait dire, fort de la droiture de ses intentions et de l'approbation de ses supérieurs. Ceux-ci lui permettaient ce que peut-être ils auraient défendu à tout autre, parce qu'ils voyaient que sa santé ne souffrait point d'un travail si intense et que son esprit en relirait des fruits merveilleux. Au reste, ainsi passionné pour l'étude, mais lui préférant toujours sa règle, même (juand elle l'en retirait, il se montrait d'une ponctualité exemplaire pour se rendre à tous les exercices de communauté, quelque étrangers qu'ils fussent à l'acquisition de la science. Un seul mérite lui manquait et lui manquera désormais, celui de réiude peiiiévérante en dépit de l'insuccès et de l'humiliation.
De fail. la philosophie ne paraissait plus avoir pour lui aucune ditliculté. Dès que le professeur exposait une question nouvelle, il la pénétrait h fond, comme s'il n'avait eu qu'à s'en rafraîchir la mémoire ; et toutes celles qu'il avait déjà étudiées, il les possédait comme un maître qui aurait longtemps enseigné. Aussi fut-il choisi par le P. Andrés Martinez pour rendre à l'un de ses frères le service qu'un autre lui avait à lui-même rendu. Giegorio de Valencia, entré au noviciat un an après lui, venait suivre le cours de philosophie : il fallait lui expliquer les matières déjà vues. Suarez en fui chargé (i). Maître digne de l'élève et élève digne du maître ! Ils seront à cette époque, par leur enseignement et par leurs écrits, l'im le représentant le plus éminent de la théologie catholique, l'autre un des plus redoutables adversaires de l'hérésie en Allemagne. En attendant, combien Suîirez dut trouver ses fonctions douces auprès de celles qu'avait i-emplies son propre répétiteur! Et quel profit durent retirer de leurs entreliens phiU)sophiques ces deux esprits si puissants et si passionnés pour leurs comnmnes études ! si précoces aussi : Valencia avait seize ans, Suarez en avait dix-huit.
(1) l>s<aiiips, H)i(i. — ïiiitulo, 1. I, c. 13.
64 LIVRE I. — l'ÉTL'DIANT
12. — Le cours de philosophie durait alors trois ans, ou même dans quelques universités, Goïnibre par exemple, trois ans et demi. Celui du P. Martinez fut terminé ou interrompu après deux années, les années scolaires i564-i565 et i365-i5GG. Peutêtre avait-on hâte de développer, au collège de Salamanque, les études de théologie. Nous y trouvons en eflet, aussitôt après, à la place du groupe de jeunes religieux philosophes, un groupe de théologiens qui augmentera d'année en année : 12 en 1067, 17 en i568, 27 en 1570. Suarez fut de ce groupe. Il avait, en commençant ces nouvelles études, un peu moins de dix-neul' ans d'âge, et un peu plus de deux ans de vie religieuse. Son noviciat avait pris fin ; aussi avait-il prononcé, au for extérieur, les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, que déjà il avait faits dans le secret de son âme : il était définitivement religieux et membi'e de la Compagnie de Jésus. Tout, dans sa vie, jusqu'au dernier soupir, fera honneur à ces deux litres.