CHAPITRE III Études de Tl>éolc^ie
Salamanque (Septembre 1566 -Septembre 1571).
1. L'Espagne patrie de la scolasUque au xvi« siècle. — 2. Salamanque foyer de la scolastique en Espagne. — 3. François Vitoria, réformateur des études théologiques à Salamanque. — 4. Influence et fruits de cette réforme. — 5. Les Jésuites et la théologie en Espagne et à Salamanque. — 6. Les professeurs de théologie de Suarez. — 1. Défauts ambiants des méthodes d'enseignement et de travail : routine d'opinions, abus des transcriptions et des dictées. — 8. Réaction de Suarez : réflexion personnelle et initiative. — 9. Bon emploi du temps. — 10. Ferveur spirituelle. — H. Initiation à l'apostolat : étudiants religieux et étudiants séculiers. — 12. Rectorat de Martin Gutierrez. Dévotion envers la Sainte Vierge. Vœu de défendre la Conception immaculée. — 13. Travail sur la suréminence de grâce en Marie. — 14. Incorporation du collège à l'université. — 15. Grand acte de Suarez à l'université. — 16. Fin du cours : succès et aptitudes. — 11. Voyage à Grenade et abandon de ses biens. — 18. Vocation de son frère Gaspar à la Compagnie. — 19. Retour à Salamanque et enseignement stagiaire de la philosophie.
I. — Au moment où François Suarez aborde l'étude d'une science dont il deviendra l'un des maîtres les plus éminents, il convient d'indiquer à grands traits en quel état elle se trouvait dans son pays à cette époque.
La gloire littéraire la plus incontestable du génie espagnol, au xvie siècle, fut de s'attacher de préférence à la science la plus
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élevée et d'y monter plus haut que tous les autres. Il fut surtout théologien et fut théologien sans rival. Tout contribua à lui faire conquérir cette prééminence, la situation du pays, les goûts et le caractère de la race, l'état politique et social du dedans aussi bien que les événements du dehors. Le mouvement de la Renaissance, qui, ailleurs, entraînait les esprits dans l'admiration exclusive et l'étude exagérée des littératures anciennes, n'avait atteint la Péninsule qu'alfaibli parla distance même. A ce peuple, placé si loin de son point de départ et si en dehors de sa direction, il n'avait pu imprimer qu'une impulsion tardive et débilitée. Cette impulsion même s'était heurtée et amortie contre des tendances toutes contraires. « Notre nation, écrivait plus tard Mariana, n'a jamais eu grande inclination pour ces éludes littéraires et pour ces humanités. » Ailleurs, il alléguait ce peu d'inclination pour s'excuser d'avoir traduit du latin en castillan son Hisioria de Espana{i). Sans doute, le culte excessif de la forme classique, toute d'art et de mesure, convenait peu à des natures ardentes et fières, chez qui le sentiment a besoin de jaillir du cœur aux lèvres, comme au bras, avec toute sa spontanéité et toute sa force. L'Espagne, aussi, avait sa langue déjà formée, langue riche, sonore, pompeuse ou familière à volonté, et elle ne se sentait nulle envie de la traiter de barbare pour lui substituer celle de Cicéron et de Titc-Live. En même temps, elle Irouvaitdans ses propres annales trop de faits héroïques et elle avait un sentiment trop vif de ses gloires, pour aller demander à d'autres peuples le sujet de ses chants. Même lorsque ses poètes conq)osaicnt sous l'inspiration ou à l'imitation des poètes étrangers, ilaliens par exemple, ils ne leur empruntaient le plus souvent qu'un vêtement extérieur, qu'ils adaptaient à des sujets patriotiques.
La Renaissance donc, plus modérée et plus sage, n'eut pas dans ce pays des effets aussi fâcheux que dans les autres. Il y eut des humanistes et de fort distingués, mais il ne fut pas indispensable de l'être pour valoir quelque chose et pour s'élever. L'étude des langues anciennes s'y développa ; mais elle y fut moins générale, moins intense, moins raffinée, et on la rechercha comme la
(l) Juon de Mariuna, S. J. : Traiudo del f/obierno de la Compania de Jesiis, cap. vi. • — Hifiloi ia de Espai'iu, Pr.îlogu al Hey Catôlico.
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préparation nécessaire pour d'autres études, non comme une culture qui dispensât des autres. L'âge d'or de la littérature espagnole suivit de près l'invasion occidentale de celles de Uome et d'Athènes; mais, dans quelque mesure qu'il l'aille le leur attribuer, elles n'empêchèrent pas cette littérature de rester nationale par le fond comme par l'idiome.
De la sorte, rien n'avait altéré, rien n'avait fait dévier le génie espagnol. Aussi, lorsqu'il fut parvenu, comme la nation elle-même, à sa pleine croissance, il put se manifester librement dans toute l'intégrité de son caractère original. Or ce génie était essentiellement religieux, comme la vie, comme l'âme du peuple. Tout pénétré de la foi chrétienne, de cette foi qu'avait fortifiée une lutte de huit siècles contre les infidèles, il y cherchait tout naturellement ses inspirations, il en faisait l'objet le plus cher de ses spéculations. Sa pleine éclosion devait donc amener, et amena, en eil'cl, celle de la science sacrée. Alors, avec les grands saints, abondent les grands théologiens, les uns et les autres également passionnés à chercher Dieu, ceux-là de tout l'élan de leur cœur dans les effusions de la vie mystique, ceux-ci de toute la puissance de leur vigoureux esprit dans les investigations les plus profondes.
Ces investigations d'ailleurs étaient aidées par les circonstances les plus favorables. L'hérésie était loin : arrêtée aux frontières, menaçant toujours de les franchir mais n'y parvenant jamais, elle pouvait bien stimuler les docteurs catholiques à approfondir les dogmes qu'elle attaquait, mais ne les condamnait pas, comme en France et en Allemagne, en face d'ennemis toujours présents et toujours en armes, à ces luttes de chaque jour qui absorbaient le temps et les forces. De plus, partout ailleurs, l'erreur, après avoir divisé les esprits, avait divisé les cités et les états. Tous les pays étaient agités et tourmentés par les guerres de religion, excepté l'Espagne et le Portugal, qui, en possession de l'unité politique grâce à l'unité religieuse, gardaient entre les Pyrénées et les mers, comme un monastère derrière l'enceinte qui l'isole et le protège, la paix et la sécurité, nécessaires aux recherches et aux contemplations scientifiques.
C'est vers i53o qu'il faut placer l'aube de ce grand siècle de
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la théologie espagnole. Jusqu'alors, l'universilé de Paris était restée le foyer de la science sacrée le plus lumineux et le plus attirant. On y alîluait encore de partout, notamment et plus que jamais de l'Espagne et du Portugal. Quand Ignace de Loyola, en iSaj, quitta les universités d'Alcala et de Salamanque, les deux plus florissantes de son pays, pour se rendre à celle de Paris, il ne fit que céder à lintluence d'une renommée encore sans égale et suivre un entraînement assez général parmi ses compatriotes. Il nous apprend lui-même que son attente ne fut pas trompée. Après cinq ans de séjour, à son frère, le seigneur de Loyola, qui songeait à envoyer son fds aîné dans une université, il écrivait en ces termes :
(( A mon avis, vous feriez bien de le niellre h l'élude de la théologie plutôt que des lois, cette science ayant plus d'efficacilé pour procurer les richesses qui ne passent pas et pour préparer a votre vieillesse un appui qui en assurerait le repos. Pour arriver à cette fin, mon avis est encore que nulle part dans la chrétienté vous ne trouverez autant de ressources que dans cette université. Pour les dépenses d'entretien, pour le salaire du maître et les autres frais d'étude, je crois qu'il suffira de cinquante ducats par an, mais fournis régulièrement. Car je suppose que, votre fils venant dans un pays étranger, diiTérent du nôtre et froid, vous ne voudriez pas l'exposer à des privations qui pourraient nuire à ses études A mon sens, au point de vue même de la dépense, il y a profit à le mettre dans cette université; car il y fera plus de progrès en quatre ans que dans toute autre en si.x. Je pourrais dire plus encore, semhle-t-il, .sans dépasser la vérité (1). »
L'université de Paris cependant, par suite de la guerre de Cent Ans, des troubles politiques, de la rivalité des écoles, avait traversé une longue période d'all'aiblissement et de déclin. Mais elle en était sortie et commençait à s'en relever. La réforme du cardinal légat d'Estouteville (i452) avait remis plus d'ordre et de sérieux dans l'enseignement et dans les études ; la disparition progressive du nominalisme, surtout à partir de sa défaite électorale et de l'édit royal de i474' ramenait de plus en plus aux traditions doctrinales du xiiP siècle. En même temps, l'humani.sme, qui venait d'apparaître, réveillait le goût de l'étude, bien qu'en le
fi) Carias dt S. Ignacio de Loyola (Madrid, Ajuado). Lib. I, cai-la \\i, à Martin Garcia de Onaz, Senor de Loyola.
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dépravant ; il obligeait, par son culte exagéré de l'élégance classique, à faire parler à la science sacrée une langue plus digne d'elle; et, par son scepticisme même et ses railleries à la manière de Ramus, il mettait en garde contre ce que l'abus de la dialectique avait pu introduire de factice et de conventionnel dans les doctrines et les discussions de l'école. Les hérésies à leur tour faisaient sentir combien il était nécessaire de s'attacher, pour les combattre, à une philosophie solide et à une théologie de bon aloi. C'étaient là des germes précieux de rénovation et de progrès. Toutefois^ ce ne fut pas à Paris qu'ils parvinrent tout d'abord à leur pleine éclosion : ce fut au-delà des Pyrénées, rapportés, ou reçus et cultivés par les maîtres qui illustrèrent alors les principales universités de la Péninsule, notamment celles de Coïmbre, d'Évora, d'Alcala, de Valladolid, et surtout de Salamanque.
•2. — Salamanque, en effet, allait être le berceau le plus fécond de la scolastique moderne, comme Paris l'avait été de celle du moyen âge (i). La Faculté de théologie y était organisée d'une manière à la fois très simple et très large. Les chaires fondées et stables se divisaient en deux catégories, chaires principales ou càthedras de propriedad, et chaires secondaires ou càthedras menores ou cathedrLllas. Les premières étaient : celle d'écriture sainte où étaient expliqués l'ancien et le nouveau Testament, et, pour la théologie proprement dite, la chaire de Prime (cathedra de Prima) et celle de Vêpres ou du soir (cathedra de Visperas), ainsi nommées toutes les deux parce que les cours s'y faisaient à ces heures canoniales. Celle de Prime était la première de toutes en dignité. Au siècle suivant, il y en eut deux, ainsi que deux de Visperas. Ces chaires principales devenaient pour la vie la propriété de ceux qui les avaient acquises. Après vingt ans d'enseignement, ils pouvaient faire valoir leur droit à la retraite ou jabilaciôn. Ils cessaient alors d'enseigner, mais gardaient leur
(I) La Revue allemande do Mayence Dcr KatlioUk a publié, on 1884 et 1885, sur Les miinusciils du Vatican des thi^ulogicns de Salamanque au XVI* siècle, nne série de savants articles anonymes, auxtjucls nous leouuruns souvent dans les pages suivantes. L'auleur est le Pore Eliile, j<'suite, hiMiuthécairc du Vatican. — Voir aussi, outre la Hislnria de las Univorsidades en Espana, par La Fuente, et les Histoires pailiculières de Salamanque, le Do Cultura ingenionim, du jésuite .\ntoine Possevin, chap. xxxvii.
chaire avec tous ses émoluments, saiil" une petite somme qu'ils versaient pour contribuer au traitement du suppléant qui leur avait été assigné.
Les ciiaires de second ordre, câthedras menores, étaient celle de Saint-Thomas, celle de Scot, et celle des Nominalisles où on expliqua d'abord Gabriel Biel et plus tard Durand de Saint-Pourçain. d'où son autre nom cathedra de Durando. Elles n'étaient attribuées à leurs titulaires que pour quatre ans. La chaire de Saint-Thomas se trouvait dans le couvent dominicain de San Esteban ; celle de Scot dans celui des Franciscains; toutes les autres dans les bâtiments propres de l'université, qu'on appelait Escuelas majyores.
Toutes ces chaires se gagnaient au concours et au vote des élèves. Les compétiteurs faisaient une leçon, chacun sur un sujet que le recteur tirait au sort. Ensuite les étudiants de la Faculté dont la chaire dépendait, donnaient des suffrages secrets dont la pluralité décidait du choix.
Il y avait encore les deux chaires des auxiliaires (sustitiitos) surajoutées aux deux titulaires ou cathedràticos de Prima et de Visperas. Enfin les couvents et collèges de l'université, où se trouvaient des élèves théologiens, devaient avoir, et avaient, en général, leur chaire de théologie.
Dans les chaires secondaires on expliquait, ou du moins on devait expliquer les ouvrages des docteurs dont elles portaient le nom. C'était donc un enseignement destiné, avec une largeur de vue alors commune, à représenter les diverses écoles nées au sein de la scolastique : il en offiait les doctrines au libre choix des étudiants. Ce libéralisme était une importation de Paris où ces écoles avaient surgi et vécu ensemble, mais trop souvent en ennemies. Bien peu coulumière y avait été l'humeur accommodante de ces professeurs qui traitaient les mêmes matières, dans la même chaire ou dans le même livre, successivement d'après les principes des thomistes, puis des nominalistes, enfin des réalistes (i). Plus indépendantes de fait comme de nom, les chaires
(1) For exemple : Quieslioncs lo'jicai sccundum vium Reulium et Nominalium, par Ant. Coronel (l'aris, lâOU;. — ExposiUo in ocio liLros PJiysiconim AiislolclJs sccundum IrJpJj'cem viam B. TJwmx, Heuliura cl Nominalium, par J. de Celaya (l'aiis, 1517.)
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principales de Prima et de Visperas, donnaient un enseignement moins systématique, plus libre et plus général. Là, Pierre Lombard était l'auteur de cours désigné par les statuts. « Mais, vers i53o, le dominicain Vitoria commença à substituer aux Distinctions du Maître des Sentences les Questions de la Somme du Docteur Angélique, ou du moins à prendre les unes et les autres pour sujet de ses leçons. Dans tous les cas, cette innovation dut se faire avec une extrême prudence. Même à l'époque de la refonte des statuts de l'université, en i538, elle ne fut pas prise en considération. Saint Thomas était, encore alors, trop l'homme d'un parti, trop le maître d'un ordre, trop le chef d'une des trois écoles rivales. De là cette vive résistance qu'on voit alors opposée constamment à tout effort, fait, même par d'autres que des Dominicains, pour accréditer saint Thomas. L'extension de son autorité date surtout de la seconde moitié du siècle, lorsque la Compagnie de Jésus d'abord, puis de nombreux ordres religieux naissants, ainsi que d'anciennes congrégations nouvellement réformées, le choisirent pour maître. Ce ne fut qu'avec le décret de i56i que la Somme Théologique entra officiellement à Salamanque, au moins pour le cours, à la place du Livre des Sentences. Celui-ci conserva même un certain rang de prééminence jusqu'au xviiie siècle (i). »
Les grades exigeaient du temps, du travail, et enfin de l'argent. Ainsi le jeune homme qui arrivait à Salamanque avec l'intention de parvenir au doctorat en théologie, devait d'abord subir un examen devant le principal professeur d'humanités, pour obtenir un certificat attestant que sa formation littéraire était sutrisante, puis suivre, pendant trois ans au moins, le cours de philosophie et pendant quatre, ceux de théologie ; alors il obtenait le diplôme de bachelier en théologie. Celui de licencié demandait encore trois ans d'étude privée et d'épreuves diverses. La licence obtenue, le doctoral n'était guère qu'une question de formalités à remplir, enfin de solennités à subir et à payer.
3. — L'organisation qui vient d'être résumée ne fut point le principal agent de la supériorité théologique de Salamanque : elle
(I r>er Kulholik, loc. cit.
se retrouvait, plus ou moins complèle et avec de légères diiTérences, dans les autres universités créées sur le modèle de cellelà, ou, comme elle, de celle de Paris. Mais Salamanque, que déjà une renommée ancienne, des ressources plus grandes, une aflluence exceptionnelle d'étudiants, plaçaient à la tête des autres, eut de plus l'avantage de posséder, au commencement du xvi^ siècle, des hommes éminents, ([ui surent relever tout à coup renseignement à un niveau, dont, ni là ni ailleurs dans la Péninsule, il n'avait encore approché.
u Nous savons, écrivait le dominicain Banez, vers la lin du xvi^ siècle, nous savons par tout ce (|ue nos maîtres nous ont dit, qu'il y a soixante ans, dans cette université de Salamanque, ou plutôt dans toute FEspagne, les professeurs de théologie scolastique n'étaient (]ue d'une médiocre valeur; et il en fut ainsi jus(ju'au jour où un homme illustre, un maître éminentde notre ordre, François de Viloria, par la seule influence de ses leçons, comme un autre Socrale, rendit tout leur éclat aux doctrines de l'école (1). ))
François de Vitoria fut, en etfet, le principal initiateur du grand mouvement que nous résumons. Né à Vitoria vers 1480, entré après ses études littéraires au couvent dominicain de Saint- Paul de Burgos, envoyé en i5o6 à celui de Saint-Jacques de Paris, étudiant ou professeur pendant plus de quinze ans dans cette université, il revint vers loaS dans sa patrie, tout préparé au rôle fécond qui devait l'illustrer. Auparavant, il dut en remplir un autre moins brillant, mais non moins utile. Les Dominicains avaient établi, dans leur couvent de Saint-Grégoire de Valladolid, des cours spéciaux de philosophie et de théologie, une sorte de maison de hautes études, d'école normale supérieure, comme on dirait aujourd'hui, un Sludium Générale comme on disait alors, pour y former ceux de leurs jeunes religieux qu'ils destinaient à l'enseignement de ces sciences. Le dominicain Alphonse de Burgos, évèque de Cuenca, puis de Palencia, avait fondé et richement doté ce collège, où chacun des quarante-huit couvents de la province espagnole devait envoyer un sujet d'élite ; celui de Salamanque seul avait droit à deux places. Ces jeunes gens y venaient après les quatre années du cours ordinaire de théologie.
(1) Bnficz. In 2"» 2", q. 1, o. 7.
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Là, maîtres et élèves étaient dispensés du chœur; une maison de campagne, agréablement située, leur offrait les délassements nécessaires; bref, tout favorisait l'étude. Admirable institution qui explique comment Tordre réussit à avoir alors presque partout en Espagne des professeurs distingués et à occuper tant d'importants emplois ecclésiastiques. Vitoiiayfut nommé Régent, charge qui, avec la principale leçon de chaque jour, lui confiait la direction générale des études. Après avoir achevé le cours complet dont la durée était de trois ans, il obtint au concours, en i526, la chaire de Prime à la Faculté de théologie de Salamanque, qu'il occupa, en personne, jusqu'en i544 et par substitut jusqu'en i54C), date de sa mort.
Telle fut l'influence que son enseignement exerça dans cette université, tel fut au loin son rayonnement, qu'on peut le regarder comme un véritable et heureux réformateur. Sa réforme, pour ce qu'elle eut de plus important, peut, semble-t-il, se ramener aux points suivants :
D'abord, de trop humaine, trop philosophique, trop rationnelle qu'était la théologie, Vitoria la rendit pour ainsi dire plus théologique. L'enseignant d'après cette vraie méthode, dont la théorie allait être bientôt exposée par Cano dans son livre De Locis, il la ramena aux sources premières qui doivent l'alimenter, aux saintes Ecritures, aux définitions des papes et des conciles, aux ouvrages des Pères, en un mot à la parole de Dieu, soit écrite soit transmise par TEglise. On ne trouve plus chez lui une préférence exclusive accordée à la spéculation philosophique. Sans la mépriser jusqu'à tomber dans l'excès opposé, il sut faire tout d'abord leur juste part aux preuves positives et à l'érudition sacrée. C'était rendre à la théologie sa solidité et son autorité.
En second lieu, la débarrassant de mille questions oiseuses, futiles, parfois puériles, où f on s'était laissé aller peu à peu à la rabaisser, il s'appliqua à exposer avec ordre et clarté une doctrine toujours sérieuse et utile. C'était rendre à la théologie sa dignité et sa valeur.
De plus, nous l'avons déjà dit, bien que titulaire d'une chaire qui n'était pas dédiée à saint Thomas, il le prit de plus en plus pour texte de ses cours : exemple fécond pour l'avenir.
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Après lui, ses frères et suceesseurs marchèrent dans la même voie. S'aidant de ses cahiers et de ceux que chacun ajoutait à ce trésor de lamille, ils travaillèrent à composer des commentaires de plus en plus comj)lcts de la Somme Tlicologique. Bientôt, en Espajjne et ailleurs, d'autres théologiens, formés aux méthodes de Salamanque, se mirent aussi à enseigner dans les chaires, à expliquer dans leurs livres la doctrine du même maître : de là tous les commentaires de la Somme qui commencèrent à se multiplier vers la tin du siècle. Ce fut un notable progrès. Capréolus et Cajetan, d'abord les seuls ou à peu près, y perdirent peu à peu beaucoup de leur renom et de leur autorité : mais la doctrine même de saint Thomas ne put que gagner à de si multiples eiTorts se concentrant sur elle pour l'approfondir et pour la répandre.
On allribue aussi à Viloria l'inlioduclion d'un usage qu'il aurait apporté de Paris, où cependant divers statuts l'avaient proscrit ou limité. Au lieu de débiter ses cours à la manière d'un orateur qui ne s'inquiète que d'être entendu, il les prononça de telle sorte (jue ses disciples pussent les prendre en entier. C'était le système de la dictée, système très goûté des élèves, utile aussi peut-être îi une époque où les livres étaient rares, mais fécond en inconvénients sérieux et dès lors très discuté, en ce temps-là, par les auteurs qui traitaient des méthodes d'enseignement.
Sur un autre point, Vitoria fit une innovation d'une opportunité plus indiscutable, mais d'une pratique bien plus diificile à généraliser. Son disciple et successeur immédiat écrivait plus tard :
(I Parler- avec ciarlé de cliûses ob.scures et ardues à comprendre, unir alors à la vérité de la pensée Télégance du langage, c'est une lâche trop laborieuse pour cpTon puisse sans injustice l'exiger du théologien... Je me suis cepenflant edorcé d'y atteindre. Je rn'a[)plique à discourir vu un style plus châtié que ne le font d'ordinaire nos professeurs et que ne l'ont fait les scolasliques dans leurs ouvrages (1). »
Cano, en effet, poussa cette culture littéraire du langage plus loin que n'avaient fait ses devanciers et que ne firent ses successeurs, peut-être même trop loin. Il semble qu'il ait eu à cœur de donner un démenti à l'opinion peu favorable ([u'on avait de la
(1) Cano. De Locis, 1. ii, Prooem. — Lib. xii, Pioucm.
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littérature ibérique dans les autres pays. On sait que la première fois qu'il prit la parole au concile de Trente, s'appliquant à luimême le terme dont les Italiens qualifiaient les latinistes espagnols, il débuta ainsi : Darbariis iste loquitiu\.. le barbare qui vous parle... Puis dans un discours très lona:, il tint la savante assemblée sous le charme de la plus exquise latinité (i). Mais c'est de son maître que Cano avait appris à apprécier et à rechercher cette distinction du lanu:age. Vitoria, formé en Espagne quand Antonio de Lcbrixa, Lucio Marineo et autres venaient d'y rajeunir l'étude du latin, puis à Paris, au moment où l'humanisme y florissait, avait rapporté dans sa chaire de Salamanque le goût et l'usage d'une langue latine plus pure et plus classique qu'on ne l'avait jamais entendue, ou qu'on ne l'entendait depuis longtemps dans les universités. Cette réforme était sage, à condition que, renfermée dans de justes limites, elle ne sacrifiât pas le fond à la forme, la précision doctrinale de la langue à la recherche d'une élégance tout académique. D'ailleurs, contre cet excès, les théologiens espagnols furent assez prémunis par le sérieux de leur esprit, plus soucieux de la vérité que des finesses de l'art. La réforme était opportune aussi : il fallait éviter que la rudesse du langage ne servit de prétexte pour mépriser la théologie catholique. Mais sur ce point, comment donner pleine satisfaction à ces puristes à outrance des autres pays, qui n'appréciaient pas plus la vérité si elle n'était pas cicéronienne, qu'ils ne détestaient l'erreur si elle l'était?
Telle fut, en résumé, l'œuvre de Yitoria. Après lui, elle fut continuée, à Salamanque même, par des maîtres d'un vrai mérite, notamment par cette lignée de savants professeurs dominicains, qui lui succédèrent sans interruption dans sa chaire de Prime, jusqu'à la fin du xvi^ siècle : Melchior Cano (i546-i552), Dominique de Soto (i552-i5Go), Pierre de Sotomayor (i5(Jo-i564), Jean Mancio de Corpore Christi (i564-i53;()), Barthélémy de ISIedina (1.576-1580), enfin Dominic^ue Baùez (i58i-i{)o4), dont la science fut digne de cette grande école dominicaine de SalamaïKpie, mais dont le caractère (rop personnel et intolérant en altéra,
(1) Kermin Cahalleiu. Vida deJ II'"' MelchiCr Cano.
•j6 LIVRE 1. — l'Étudiant
pour un temps du moins, l'esprit jusque-là si large, si libre et si droit.
4- — Liniluence de celte réforme de Salamanque tut aussi étemlue que [)roronde :
t Cette école, dit réminent érmlil ([ue nous avons déjù cilé, avait une mission providentielle pour la réformalion de la science Ihéologique dans les siècles suivants. Nous n'hésitons p;\s à affirmer que son infiuence sur la nouvelle st^olastique fut plus étendue, plus rationnelle et plus durable que celle de saint Thomas et de l'ancienne école française dans le passé. Celle-ci ne fut pas alors si importante, qu'on est, en g-énéral, porté à le croire. Peu d'années après la mort de saint Thomas, elle fut paralysée en g-rande partie par le mouvement (]ui entraînait les esprits vers le nominalisme il). »
Mais il faut ajouter (pie c'est à leur retour vers saint Thomas et vers les anciennes traditions de Paris, que les professeurs de Salamanque durent principalement leurs succès. Ils le reconnaissent eux-mêmes loyalement, comme le fait dans son Apologie l'un des plus illustres d'entre eux, le Docteur Martin Azpilcucta, ou Navarro, en termes qu'il faut citer parce qu'ils renferment la confirmation la plus autorisée de ce qui vient d'être dit de son collègue Viloria. Dans le but de faire perdre à Navarro la faveur de Philippe II, des rivaux lui avaient reproché, entre autres griefs, d'être le disciple des écoles de France, d'y avoir enseigné, d'en parler la langue, d'en faire volontiers l'éloge, de l'aimer, bref d'être plus français qu'espagnol.
« Sur le quatrième point, répond-il, voici ce que j';n ù dire : oui, je l'avoue et je m'en félicite grandement, j'ai longtemps étudié et enseigné en France les lois ecclésiasti(|ues cl civiles... De retour en Esi)agne, j'y ai aussi enseigné ces niénies lois pendant trerde ans, quatorze à Salamanque et seize à Coïmbre, où m'a retenu par cinq fois la volonté royale. Et i)ersonne n'osera nier que j'aie apporté de Toulouse et de France à Salamanque de Castille, l'une des toutes [tremières universités du monde chétien, lu science solide et féconde du devoir ecclésiasticiue; de môme que, un an après moi, un homme savant et j»ieux entre tous, le Frère François de 'Viloria, y apporta de Paris la science solide el féconde delà théologie; de même encore qu'avant nous deux, Siliceo, ce modèle de vertu, et quelques autres maîtres, instruits eux aussi en France et à Paiis, avaient, toujoiu^s
(1) P. Ehile. Dci- Kolholik, lue. cit.
ClIAP. III. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSÔO-lS^l) ^^
à Salamanquc, donné un nouvel essor ù la philosophie et à tous les arts libéraux... (li »
L'impulsion, venue de Paris à Salamanquc, se communiqua bien vite aux autre?; universités de la Péninsule ; elle se fit sentir au concile de Trente, où brillèrent des Pères et des théologiens appartenant à la nouvelle école : elle fut bientôt portée et propagée dans les pays étrangers, grâce surtout à la rapide expansion de la Compagnie de Jésus. L'ordre nouveau bénéficia largement de la réforme pour sa propre formation théologique, et, k son tour, il contribua puissamment à l'étendre et k l'achever, ses professeurs en répandant partout l'esprit et les principes féconds.
Mais il restait quelque chose k faire. L'action de Salamanquc s'était exercée en mettant en honneur des méthodes et en formant des élèves plutôt qu'en publiant des livres (2). Vitoria n'avait publié aucun ouvrage important. Ses successeurs en laissèrent plusieurs d'un réel mérite, mais dont aucun, pas plus que leur ensemble même, ne permettait encore d'apprécier k sa valeur, par les résultats, la récente rénovation des études théologiques. Il fallait que cette réforme, amenée à sa pleine croissance, produisit des fruits assez abondants et assez beaux pour rendre manifestes à tous les yeux la pureté et la richesse de cette sève, inoculée au tronc affaibli. Ce fut, pour une large part, l'œuvre de Suarez et des autres grands théologiens de la Compagnie de Jésus, docteurs providentiels, semble-t-il, de la nouvelle scolastique comme ceux des autres ordres l'avaient été de l'ancienne.
Il n'est pas sans intérêt de rencontrer sous la plume d'étrangers, venus en Espagne pour y terminer leurs études, le jugement qui vient d'être porté sur l'état intellectuel de cette contrée. Ces lettrés constataient vite et avouaient sans peine la supériorité théologique de leurs nouveaux concitoyens ; mais ils signalaient aussi, et le plus souvent avec une exagération où l'on pourrait voir une petite revanche de l'amour-propre national, leur relative infério-
(1) I.etlre apologétique au duc d'Albuqucrquc, août 1570 (Opéra, Lugduni, t. i, 1595, p. 370) — ou encore : El Doctor Navano Don Martin de Azpilcueta, por el I)'' D. Mariaao Arigita y Lasa. Pamplona, lsf5. Appendice xv).
i2) « Victoria ciarus scienlia Iheologica, clarior melliodo quam inauguravit, clarissimus discipulis et iruclibus quos per illos relulit. » (Hurler : Nomenclator litlcran'us).
^8 LIVRE I. — l'Étudiant
rite littéraire. Citons deux ou trois de ces lémoignages, empruntés à des correspondances tout intimes, où ce qui est dit de trop au désavantage du pays augmente le crédit de ce qui est dit en sa laveur.
Le Père Jean Harlemius, venu (juelques années plus lard de Belgicpie à Yalladolid, au moment où Suarez y enseignera, écrira au général de la Compagnie :
« Envoyé de Belgique en Espagne pour achever mes éludes, je pensais qu'un an dans ce pays me serait plus long que mes six années passées en Allemagne . 11 en a été tout autrement . Les ennuis qu'il a pu y avoir passent, mais le fruit de ce séjour reste, et il est très précieux . 11 y a ici d'excellents professeurs de théologie. J'ai recueilli ce qu'ils ont enseigné de plus remarquable. Je l'ai copié ou fait copier avec quelque argent, reçu de la mère de Jean d'Autriche, dont je fus le confesseur du vivant de son fils. Muni de ce trésor, je me trouve plus riche ([ue Crôsus. Ainsi lu but de mon voyage est atteint et je vais avoir trente ans : n'est-il pas temps de quitter ce pays? Je crains d'ailleurs, si je reste plus longtemps, de perdre l'usage de la langue grecque, et que la culture littéraire que j'ai pu acquérir ne disparaisse sous la rouille du langage barbare qu'on parle ici. Or déjà il m'a été donné de voir la Belgique, l'Allemagne, la France, le Portugal, l'Espagne. 11 me resterait à visiter l'Italie, cette fleur de l'Europe, cette maîtresse des nations, enfin Rome même, le centre de l'univers, la reine des cités, l'œil de l'Italie, le sanctuaire de la vraie religion. Ne pourrais-je pas y trouver un coin pour me retirer et réaliser un projet que j'ai conçu et que je soumets à votre approbation ? Je voudrais traiter toute la philosophie et toute la théologie à la manière du catéchisme du concile de Trente, je veux dire en imitant sa langue et son style. Personne encore ne l'a fait : ceux qui l'ont essavé, ou n'avaient [tas assez de doctrine, ou écrivaient sans élégance. Ce serait faire œuvre utile que d'unir la solidité du fond à la beauté de la forme; et j'ai reconnu, il y a quelques années déjà, quand j'enseignais la philosophie à Mayence, qu'il serait plus aisé d'y réussir qu'on ne le croit généralement (1). »
Un autre Jésuite, Pierre Alvarado, écrivait, à propos d'une maison d'études littéraires qu'on venait de fonder à Palencia :
(1) Lettre du P. Jean Harlemius à Éverard Mercurian, général de la Compagnie. Valladulid, m dOc. 157y. — Arcb. centr. S. J. I/isp. Epist. 1579.
CHAI». 111. ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSGÔ-lS^l) "JQ
« Dans celle province de Gaslille, les études de philosophie et de théologie sont fort en honneur et très florissantes. Mais les belles-lettres, cet autre bras dont la Compag-nie a besoin pour atteindre les hommes, restent lang-uissantes el on voie de dépérir si elles ne sont fortifiées. Dans les collèg-es on trouve en grand nombre de bons philosophes et de bons théologiens ; mais on n'y rencontre presque personne qui professe le culte du beau lang-age. Rien de mieux que d'avoir des hommes savants, rien de plus digne de louange. Mais pourquoi n'a-t-on pas aussi des esprits assez cullivés pour percer les ombres de ces régions encore barbares (1) ? »
Régions encore barbares, parce qu'elles ne s'étaient pas laissé envahir par cet humanisme dédaigneux, qui ailleurs régnait en maître! C'était là un tort impardonnable pour ces latinistes délicats, dont les oreilles sensibles frissonnaient à la moindre inélégance. Ils ne pouvaient comprendre que la théologie ne parlât pas la langue d'Erasme, comme si celle des Suarez et des Lugo, avec sa lumineuse simplicité, ne convenait pas mieux à la vérité divine !
Toutefois, ces critiques n'étaient pas absolument injustes, si elles portaient sur d'autres que ces grands théologiens. Le latin était la langue obligatoire des écoles et des étudiants. Or, ce latin était loin de pécher par un excès de purisme et de recherche. Le Père Ramirez, dont nous avons déjà parlé, écrivait de Salamanque au général :
(( Je ne saurais vous dire quelle peine me cause le langage barbare qu'on entend ici de même qu'à Alcala. Fidèles à leur règle, les étudiants parlent latin, mais avec une telle opulence de barbarismes, que leurs études réussissent admirablement à en faire des barbares. Et le pire, c'est qu'ils s'en font un genre, personne dans ces universités ne se mettant en peinede corrig-ercet abus. Elpourtant les savants qui s'y forment devront plus tard se montrer dans d'autres pays. Vous rendriez, il me semble, un très grand service si vous oi'donniez que, dans nos collèges de Salamanque, de Valladolid et d'Alcala, ons'appUquât sérieusement à l'éloquence latine. D'abord ce serait grand profit pour nos religieux ; ensuite leur exemple contribuerait peu à peu à purger ces universités si célèbres de celle grossièreté de langage i2). »
(1) l.ellre du P. .Mvoi'ado à Éverard M-^rcurian. ^■alIadolid, 27 mai 1579. — Arcli. cenlr. y. J. Ilisp. Epi st. 157'.t.
(2) Lettre du P. Jean Hamirez à Lainez. Salamanque, 4' dim. de carême, 15G4. — Arcli. centr. S. J. Ilisp. Episl. lOC-i.
8o 1.1 vRi: I. — l'étudiant
5. — Nous ne saurions dire si les jeunes Jésuites espagnols prirent à cœur cette réforme de la langue théologique : mais, si nous en jugeons par ceux qui ont écrit, ils la parlèrent avec correction, clarté, précision. Non sans raison, ils jugèrent que cela pouvait sutfire. Quant à la théologie elle-même, ils s'y portèrent avec beaucoup de zèle, d'application et de succès. Bientôt nombre d'entre eux s'y distinguèrent et les provinces d'Espagne lurent, dans les premiers temps de la Compagnie, les meilleures pourvoyeuses des professeurs dont les autres avaient besoin.
(( Dans celte province de Gastille, écrivait en 1575 le Père Jérôme de Avila, il y a surabondance d'hommes capables de bien enseigner la théologie et qui désireraient y être employés. Mais les chaires font défaut ili. »
Et le Père général, demandant des professeurs de philosophie et de théologie, pour l'Allemagne, au provincial de Gastille. appuyait sa demande sur ce fait que Dieu avait libéralement pourvu cette province de maîtres distingués (12).
Voici qui est bien signilicatif aussi, sans être digne toutefois d'être donné en exemple :
(( J'apprends, écrivait Aquaviva, que nos jeunes théologiens de Gastille, redoutant les travaux trop continus des [)rédicateurs, cachent leur talent dans les exercices de prédication en usage au réfectoire, et font exprès de prêcher de telle sorte qu'on ne song'e pas à les appliquera ce ministère (3). »
Était-ce bien la crainte qu'on abusât de leurs forces et de leur talent qui détournait ces religieux d'un apostolat généralement très recherché ? N'était-ce pas plutôt l'amour, excessif cette fois, de l'étude et du haut enseignement? Constatons du moins que ces jeunes gens, par ce goût passionné de la théologie et même par ce désir de l'enseigner, étaient bien de leur pays, de leur temps et de leur institut.
(1) JeiN'.nimo de .\vila à Éverard Mercuiian. Avila, 10 août 157ÎS. — Arcli. cemlr. S. J. Hisp. Epis t. 1575.
(2) Epist. Generalium : Éverard Mercurian à Juan de Monlemayor, 18 oct, 1099. — Arch. centr. S. J. Castell. Ep. gcn. 1588-lb0:i.
(3) Epist. gêner. — Aquaviva au prov. Christoval de los Cobos et à Sebasliâti Sarmiento, à Valladolid, '^7 juin 1G06. — Arch. centr. S. J. Castell. Epist. gca. 1003-1012.
CHAP. 111. ÉTUDES DE THEOLOGIE (l566-l57l) 8l
En elfet, saint Ignace, en Tondant la Compagnie, lui avait assigné l'enseignement comme une de ses principales fonctions. Elle devait s'en servir d'abord pour former ses propres religieux, ensuite pour élever la jeunesse chrétienne dans la piété et les bonnes mœurs (i). Or, il ne fut jamais dans la pensée de saint Ignace ni de ses successeurs de limiter cet enseignement à la grammaire el aux belles lettres, de n'avoir pour élèves que des enfants et des adolescents. Le fondateur avait en vue bien plus encore l'enseignement supérieur ; et il le fallait bien, pour donner à ses religieux les études qui leur convenaient ; il le fallait aussi, pour assurer chez les élèves du dehors les fruits du premier enseignement, pour atteindre le jeune homme au moment où il va prendre dans la société sa place et son rôle. Saint Ignace comprenait aussi ([ue, par là, il élevait beaucoup le niveau intellectuel de son ordre : car pour un corps actif et laborieux, un puissant moyen d'avoir des hommes de valeur, c'est d'en avoir besoin, rien ne stimulant, soit les supérieurs à en préparer, soit les sujets de talent à se former juscju'au bout, comme l'obligation de faire honneur à des emplois qui les demandent. Aussi, dans ses Constitutions, le fondateur parle-t-il longuement des universités qui pourront être coniiées à la Compagnie et des cours de philosophie et de théologie qui pourront être établis dans les collèges comme couronnement des classes littéraires (2).
Cette conception fut pleinement ratifiée par le Saint-Siège. Les souverains pontifes n'approuvèrent pas seulement les Constitutions où elle était formulée, mais de plus, par diverses Lettres Apostoliques, ils donnèrent à la Compagnie le droit formel de la
(t) Saint Ignace re(;;ut des usages de son temps et des souvenirs de sa vie d'étude sa première conception du collège : ce devait être une maison d'étude pour ses jeunes religieux, à l'instar de tous les collèges qui se groupaient autour des universités, ou même, comme en Angleterre, les constituaient par leur ensemble : internats fondts pour recevoir un certain nombre d'étudiants qui de là allaient aux cours publics. (Constit., p. iv, Prooem.) Le petit gi-oupe de novices laissés ou envoyés à Paris par saint Ignace en offrit la première ébauche. La seconde conception, qui suivit de près, fut celle d'une maison d'étude et d'enseignement, d'étude pour les jeunes religieux qui y habiteraient, d'enseignement soit pour eux tout d'abord, soit de plus pour les élèves externes venant du dehors en suivre les cours. De la combinaison de ces deux conceptions sont nés les divers types de collèges qu'offre l'histoire de la (Jompiigiiio.
(2) Saint Ignace de Loyola. Constit., p. iv, c. v : De doclrina oui scholastici Societatis studere dclierit. — C xi : De Universitatibus in Societate admittendis.
SUARK7. — I- C
Sa LIVRE 1. — L ETUDIANT
réaliser dans toute son étendue : droit d'enseigner la théologie et les autres sciences supérieures (i) ; droit de conférer les grades, même le doctorat, aux élèves, religieux de la Compagnie ou non, qui suivront ses cours (2) ; droit, de nouveau et plus expressément alfirmé, d'enseigner, même aux villes où se trouve une université, toutes ces sciences dans des cours publics et de faire valoir les cours ainsi suivis pour se présenter aux examens des divers grades (3) ; enfin, droit pour les élèves de subir ces examens dans le collège même, et droit pour le recteur ou le préfet de leur conférer les grades (4).
Il semble que la Compagnie de Jésus, munie, comme les autres ordres, de pouvoirs aussi étendus, n'avait pour développer puissannnent son enseignement supérieur, qu'à créer des universités dans tous les pays et à multiplier dans les collèges ces cours publics équivalents à de véritables facultés. Mais, en pratique, elle se heurtait à mille obstacles et à toutes sortes de résistances. Elle ne trouvait pas partout des F'erdinand d'Autriciic ou des Jean III de Portugal, empressés à donner, par leurs libéralités, aux Bulles des Papes, une efficace ratification. Quant aux universités, le nombre de celles qui existaient déjà en Espagne était un premier obstacle à de nouvelles créations. Mais, de plus, elles ne voyaient pas sans crainte surgir à côté d'elles un enseignement nouveau, qui menaçait de leur enlever beaucoup d'élèves. Unies à d'autres corps rivaux, elles lui opposaient tous leurs privilèges, elles liguaient contre lui tous les pouvoirs, elles soulevaient souvent toutes les tempêtes pour l'empêcher d'user de ses droits et pour le soumettre à leur monopole local. Le plus souvent, la Compagnie, plutôt que de se condamner à un état de guerre perpétuel, jugeait prudent de ne pas chercher de haute lutte à emporter la place, d'en venir à des accommodements, de renoncer à la plus grande partie de ses droits pour jouir du reste en paix et dans des conditions favorables à sa mission apostolique. De là,
(1) Paul 111 : LJcet debituw, 18 oct. irj4'J.
(2) Pic IV : Exponj Nobis, 19 août lôGl.
(3) Pie V : fJum Lillcrurum, 10 mars 1571.
(4) Grégoire XIll : Quanta in viuea Doiuini, 7 nuii lô78.
CIIAP. 111. ÉTUDES DE THÉOLOGIE (l5()6-l57l) 83
pour son enseignement supérieur, des situations très diverses d'un lieu et d'un temps à l'autre, selon les sympathies ou les inimitiés qu'il rencontrait, la faveur ou la défaveur des pouvoirs.
Le collège de Salamanque, dans ses relations avec la puissante université, passa par toutes ou à peu près toutes ces situations. D'abord il n'a pas chez lui d'enseignement, du moins d'enseignement complet, la Compagnie, née depuis un quart de siècle seulement, se trouvant encore trop dépourvue de professeurs pour en fournir h toutes ses fondations. Il envoie donc ses théologiens aux cours publics en qualité d'auditeurs libres. Oificiellement, aucun lien ne le rattache à l'université. Un peu plus tard, il demande et obtient de lui être incorporé, ce qui lui donne certains droils académiques et des avantages temporels. Bientôt, pourvu chez lui de professeurs, il cesse d'envoyer ses jeunes religieux aux cours publics, ou ne le fait que par exception, tout en gardant l'incorporation ; il ouvre alors ses propres cours aux étudiants du dehors, qui accourent en grand nombre. L'université émue réclame et propose de transférer ces leçons trop fréquentées, avec maîtres et élèves de toute catégorie, du collège dans ses locaux publics. Il en est ainsi à une époque. Mais ces cours restent toujours les cours privés d'un collège; ils ne deviennent en rien des cours de l'université, bien ({ue faits chez elle, et elle n'en prend ni la charge ni la responsabilité. De même, s'il arriva parfois qu'un Jésuite fut demandé pour enseigner dans une chaire d'université, ce fut une situation toute personnelle et transitoire, qui ne conférait à l'ordre aucun droit. Il en fut autrement plus tard, lorsqu'en i665 Philippe IV et ^larguerite d'Autriche créèrent deux chaires qui devaient représenter les doctrines de la Compagnie, comme d'autres chaires représentaient celles de saint Thomas, ou de Scot, ou de Durand. C'est par des fondations semblables que dans la suite il y eut, ici ou là, des chaires de Suarez.
Nous indiquons simplement ces diverses phases dont la notion pourra éclairer certains points de notre récit. L'exposé des incidents qui les amenèrent, des luttes et des négociations qui s'y mêlèrent, scrail l' histoire même du collège de Salamancpie que nous n'avons pas à faire. De tous, c'est peut-être celui qui, au
point de vue où nous sommes arrêtés, passa par les plus multiples vicissitudes. Mais le sort des autres lut, plus ou moins, semblable au sien.
On le voit, les desseins de saint Ignace, en ce qui concerne le haut enseignement, lurent bien gênés et bien amoindris dans leur réalisation. Son ordre posséda en Portugal la Faculté des arts de Coïmbre et l'université théologi(iue d'Evora ; mais, sauf celle de Gandie, qui ne vécut pas, aucune en Espagne et très peu dans les autres pays. S'étant interdit de concourir pour l'élection des professeurs, il ne vit que très rarement un de ses religieux monter dans une chaire d'université. Ainsi, presque parlout et presque toujours, il resta privé de l'autorité et de l'intluence qui s'attachent à un enseignement otïîciel et à la collation des grades. Du moins put-il jouir, en beaucoup d'endroits, pour certains de ses cours et pour ses actes ou exercices scolaires solennels, de la publicité et de tous les stimulants qu'elle apporte soit au zèle des maîtres, soit à l'ardeur et à l'émulation des disciples. Avantage précieux pour les éludes, moins exposées à sommeiller quand les portes restent ouvertes (i).
6. — Durant la plus grande partie des études théologiques de Suarez, qui allèrent de l'année scolaire iSôCi-iSG^ à l'année scolaire 1069-1570, le collège de Salamanquc en resta à sa première phase : il n'eut pas de cours à l'intérieur, sauf quelques cours très incomplets (2), et ses jeunes religieux allèrent suivre ceux de l'université. Les catalogues en effet n'indiquent pas de professeurs. D'autres documents encore attestent la chose. Ainsi l'ancien recteur, Bartolomé Fernandez, parlant, dans un rapport adressé au général, le i^' janvier 1667, du site trop excentrique du collège, en signalait cet inconvénient :
(1) « Le mieux serait, écrivait plus tard le gén(''ral Vitellesclii au recteur de Salamanquc, au moment oli ce collège «itait en litige avec l'université, le mieux serait qu'on nous laissât faire nos cours chez nous, avec portes ouvertes pour les étudiants du dehors qui voudraient venir entendre nos professeurs : ainsi en était-il au commencement. » Vitolleschi à Alonso del Cano, rect. de Salamanque, 25 avril 1G28. — Arch. S. J. Castell. Ep. gcn. 1622-10^0.
(2) D'après Hihadeneira, à partir de 15tj0, le collège de Salamanque eut une leçon de théologie ouverte aux étudiants du dehors, leçon qui, après de longs débats avec l'université, fut transférée dans ses locaux vers IGOO. (Hihadeneira : Glorias... de la Conopania de Jésus en sus Pcrsecuciones.) (MS).
CHAP. III. ÉTUDES DE THEOLOGIE (l566-l57l) 85
« Nos jeunes religieux doivent aller chercher leurs cours bien loin ; or ils ont à le faire quatre fois par jour et le chemin est mauvais, surtout en hiver (1) ».
Trois ans plus tard, mention est laite d'un cours établi au collège même.
(( Cette année, mande à la date du 1®"" février 1570 le recteur Martin Gutierrez, un Père fait à la maison pour nos scolastiques une leçon de théologie qui leur est très utile (2j. »
Et quelques mois après :
« Nos scolastiques vont, comme par le passé, entendre les professeurs de Prima et de Visperas, et, à la maison, ils ont la leçon du docteur le Père Henriquez, qui leur explique le traité des vœux : ce cours ne leur est pas moins utile que ceux de l'université (3) ».
Ce furent donc surtout les maîtres de l'université, ceux des chaires de Prima et de Visperas qui enseignèrent la théologie à Suarez. Mais quels furent ces maîtres?
La chaire de Prima fut occupée de i564 à iS^ô par Jean Mancio, le cinquième depuis Vitoria de cette lignée de dominicains, qui, par leur mérite, s'étaient fait de cette chaire une sorte de fief de famille (4)- H paraît avoir tiré son nom de la ferme de San Mancio au diocèse de Palencia, près de laquelle il naquit. En faisant sa profession au couvent de San Esteban de Salamanque, il prit, selon un usage alors fréquent, un pieux surnom qui lui est resté, Mancio de corpore Christi (5). Élève de Vitoria, il passa ensuite sa vie dans l'enseignement, d'abord au couvent de Saint-Thomas à Séville, puis à Alcala, où il s'acquit une telle réputation dans la chaire de Prima, que
(Il Rapport ilii Baftu'umf'i Hernaiidez sur le choix d'un emplacement, Bui-gos, ISjanv. 1507. — Arcli. renli-. S. J. I/isp. Epist. 1567 B, n« 401.
(2i Lettre du P. de Soiia, écrivant de la part du rcctf^ur, à François de Borgia, général de la Compagnie, l" févr. 1570. — Arch. ccntr. ïr. J. Hisp. Epist. 1586.
(.}) Gutierrez à Framois de Borgia, 16 déc. 157U. — Arch. ccntr. S. J. Hisp. Epist.
[i) \. P. Ehrle : Der Kalholik, février 188r>. Die vuticaniscben Handschriftcn der Salmattticenser Thcologen des Sechszehnten lahrhundorst.
{'>) I)e même, d'après le P. Ehrle, on voit, dans l'ancien registre dominicain des professions, que Melchior Gano .s'était inscrit sous le nom do Melchior de Santa Martha. Sérail ce par conscionce de son humeur querelleuse q.i'il aurait voulu porter le nom de cette sainte, trop prompte à se plaindre de sa sœur?
86 LIVRE I. — l'Étudiant
personne n'osa, lorsqu'il concourut pour celle de Salamanque, la lui disputer. Il n'a laissé aucun ouvrajçe imprimé ; mais quelques manuscrits, dont l'un se trouve à la Bibliothèque Vaticane, peuvent donner une idée de ce qu'étaient ses cours. Il professait une très grande admiration pour saint Thomas. En l'expliquant, il se servait beaucoup des commentaires de Cajelan. dont il s'eflbrçait de mettre le sens en lumière. « Glorieux labeur, dit son successeur, le dominicain Barthélémy de Médina, et plus difTu'ile que d'arracher la massue aux mains d'Hercule (i) ».
Mancio discerna vile François Suarez parmi tous ses autres disciples, et il ne cessa de témoigner quel cas il faisait de son talent et de sa pénétration. Il avouait avec simplicité que lorsqu'il se mettait à la disposition de ses élèves pour répondre ii leurs difficultés, les objections de François l'obligeaient à se bien tenir «n garde. Il lui arriva de le montrer aux autres en disant : « Vous voyez ce jeune religieux ; il deviendra un prodige ! » Tant il appréciait les dons extraordinaires dont Dieu l'avait comblé (2).
Au reste, bien loin de prendre part aux attaques et aux intrigues dont quelques dominicains de son temps poursuivaient la Compagnie, Mancio se montra toujours pour elle un ami et un défenseur. A Alcala il avait eu avec le jeune jésuite Villanueva, fondateur et recteur du collège, les relations les plus intimes (3). Comme Louis de (irenadc, il ne craignit pas, à l'occasion, de pousser l'affirmaticm de ses sentiments jusqu'à blâmer librement
(1) P. Ehrle, op. rit.
(2) Sai-tolo, liv. 1, c. 1:{. — I)ans ce passage, le biopryphe fait allusion à un usage, en vigueur autrefois dans Ins universités : les professeurs (levaiont, apn-s leur cours, se tenir un certain temps à la port(';e de leurs él(''ves pour réponrli'e à leurs diffniultés. Ainsi les Eslnlulnst de lu Univcisida'l de Zaragoza /17r,S), portaiont au Titulo xxxi : « Item ordeno quo lo*! cathcdralioos. . . se detengan acahada la leccion un quarto de hora a la puerta de ei gênerai es[)erando si alguno de los Oyentes propono alguna dificultad sobre lo ieido ». On appelait rela ((nsistir ni posta n, moto mol «se tenir au poteau». Lejt'isuite Maldonat, professeur de tlniolo^ie au colli>ge de Clermont, à Paris, regrettait que cet usage ne fût pas également en vigueur en France. <( Au milieu même de vous tous, réunis cependant en si grand nombre, je me croirai solitaire lant que je ne verrai pas ce que j'ai vu dans d'autres universités : c'est-à-dire, lant qu'au sortir de la classe je ne serai pas a.»:siégé d'une foule de disciples (jui me proposent leurs doutes, qui m'accablent de questions et d'arguments, qui me fatiguont par un impiloy.ible désir de s'instruire. » {Disc, sur l'étude de la théologie).
(3) Castio, S. J. : Hi^loîia ilel rolegio de Alcaln.
CHAP. III. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (l566-l56l) 87
ceux qui ne les partageaient pas. Un jour, on lui apporta un exemplaire des Exercices spirituels de saint Ignace, chargé de notes de Melchior Gano, qui en censuraient et en condamnaient la doctrine. On comptait sur son assentiment et sur l'autorité qui en reviendrait à ce jugement. Mancio lut le petit livre avec grande attention, puis il le rendit en disant : « Rien ne me déplaît dans cet écrit, excepté les notes injustes et déplacées qui le condamnent (i) ». Suarez n'eut donc qu'à se louer de son principal professeur.
La chaire de Visperas était occupée par le religieux augustin Jean de Guevara, qui en fut titulaire pendant près de quarante ans, jusqu'à l'année 1600 où il mourut presque centenaire. Auparavant il avait été titulaire de la chaire de Durand. Il n'a rien laissé d'imprimé ; mais des manuscrits, conservés à la Bibliothèque Vaticanc, montrent qu'il s'attacha surtout, dans ses divers enseignements, à commenter le Maître des Sentences, saint Thomas, et Durand (2).
Les élèves de théologie suivaient aussi le cours d'exégèse, qui avait lieu le matin après la leçon scolastique de Prima. Mais les renseignements nous manquent sur le titulaire de cette chaire. Suarez ne put pas se dispenser de l'entendre ; car il n'y avait encore au collège même aucun enseignement de l'écriture-sainte. Ce n'est que plusieurs années après, que l'inauguration en sera mentionnée.
<< L'an dernier, diront les Lettres Annuelles de 1.576, on ouvrit chez nous un cours d'interprétation des Lettres sacrées. Nous ne saurions dire combien cette création a été favorablement accueillie dans l'université, ni de quelle utilité elle est pour nos étudiants, pour ceux du dehors, pour des religieux même de divers ordres. Tous ces auditeurs, par leur empressement à venir et à prendre les explications qui leur sont données, montrent de quelle autorité jouit notre docteur et combien est appréciée la pureté de sa doctrine (3) ».
Ce docteur était le Père François de Ribcra, l'auteur de
(1) P. Poussines, S. J. : Histoiia conlroversiarttm qiuv intcr qiioS'Iam c sacro Prxdicaloruni Ordiac et Sociclalcm Josu agitat.v sunt... (MS), lib. 1, n° viii.
(2) P. Ehi-lc, S. J. : Der Katholik. mai 1885.
(3) Arch. ..--^nlr. S. J. : Casli-H. I/ist. Î570-1640. Litt. Ann. 1576 (MS).
88 LIVRE I. — l'Étudiant
commentaires toujours si estimes et d'une Vie de sainte Thérèse^ lue encore, de préférence à celles qui ont paru depuis, par ceux qui veulent connaître l'àme de la réformatrice du Garmel.
Outre ces professeurs étrangers, Suarez eut aussi, du moins pendant la dernière partie de son cours de théologie, le jésuite Henrique Henriquez. Né à Porto en Portugal, ce n'est guère cependant qu'en Espagne qu'il enseigna, surtout à Cordoue et à Salaman(|ue. En 1093, repris par Aquaviva pour avoir imprimé sans autorisation des questions de théologie, il obtint du pape l'autorisation de passer dans l'ordre de saint Dominique. Quelques années après, les conseils et l'aide d'un de ses anciens élèves de Salamanque qu'il avait beaucoup aimé. Gregorio de Valencia, le ramenèrent chez les Jésuites. Retiré à Tivoli près de Rome, il y mourut en 1606. Il se montra opposé en certains points à Molina et à Lessius. Aussi les adversaires du molinisme l'ont-ils exalté jusqu'à le donner pour le plus grand théologien de la Compagnie de Jésus. D'autres titres plus solides le recommandent à l'estime, surtout des moralistes. Saint Alphonse de Liguori fait grand cas de ses opinions. Suarez lui-même l'avait désigné au choix du général Everard Mercurian pour l'enseignement des cas de conscience au collège de Yalladolid (i).
Les biogra[)lies donnent encore à Suarez pour professeur de théologie le Père Diego de Acosta, l'un de ces cinq frères qui entrèrent dans la Compagnie à Médina del Campo (2). Il est donc probable ([u'on établit au collège d'autres leçons supplémentaires que celles du Père Henriquez, les cours de l'université ne faisant voir en général que peu de matières. Ce Père Diego de Acosta fut plus tard professeur de théologie à Rome, puis provincial d'Andalousie.
Les leçons n'étaient pas tout. On attribuait aussi, comme à leur complément nécessaire, une grande importance aux exercices scolastiques, alors en usage partout où ces sciences étaient étudiées.
(1) Hiirter, S. J. : Nomenclalor ULlcraria^. — Suai-cz à Mercurian. Yalladolid, 10 avril 1579. — Arch. ccntr. S. J.
(2) Descamps, III' P. c. 17. — Sartolo, 1. i, c. 13. — Les anciens catalogues du collège de Salamanque, pour les années correspondant aux études de Suarez, ne mentionnent pas ce Père Diego de Acosta, mais Lien eu 151)5 le l'ère Jerônimo de Acosta, qui est porté comme prédicateur. Il peut y avoir eu erreur ou omission.
CHAP. III. ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSÔÔ-lS^l) 89
Dans une lettre de septembre iSô^, écrite de Salamanque au général par le Père de La Fiienle, au nom du recteur, nous lisons :
(' Une ving-taine de nos jeunes relig-ieux étudient la théolog-ie avec grande application. Chaque jour, outre le temps destiné au travail privé, ils ont une conférence d'une heure et quart, où viennent aussi des étudiants du dehors. Ils en retirent un très g-rand fruit, parce que, après une courte répétition de la doctrine enseignée, on en discute les assertions en opposant les raisons pour et contre. Cet exercice avive les esprits, les aiguise et les fixe sur ce qui doit être tenu pour vrai. De plus, chaque semaine, des thèses sont soutenues, et chaque mois un acte général a lieu. Professeurs et élèves y viennent en nombre, si bien que notre salle, toute g-rande qu'elle est, ne suffit pas à les contenir (I). »
Tous ces exercices se faisaient au collège même, qui, n'étant pas
encore incorporé à l'université, n'avait pas le droit de s'y montrer.
Telle était l'organisation extérieure des études de théologie
auxquelles Suarez était appliqué. Il importe de dire aussi avec
quel esprit il s'y livra,
7. — Nous avons déjà dit que les études théologiques étaient alors en grand honneur dans l'Espagne et notamment à Salamanque. Cependant, certains témoignages du temps et du pays feraient croire que ces études, du côté des maîtres comme du côté des élèves, n'avaient pas encore pris pleinement, vers ce milieu du seizième siècle, l'essor puissant qui devait bientôt les élever si haut. Du moins étaient-elles entravées par certain défaut de méthode qui aurait pu, s'il s'était perpétué, en compromettre le progrès. La théologie, il est vrai, avait été replacée par l'école de Vitoria dans la bonne voie. Mais elle n'y marchait pas encore d'une allure assez libre et assez hardie. D'une critique trop assoupie, elle n'avait pas secoué assez fortement certaines routines, où elle s'était laissée aller.
■' On enseignait à cette époque, dit le biographe espagnol Sartolo, quelques opinions dont on n'apercevait pas la fausseté, parce qu'on ne s'était [las mis en [»eine de s'en rendre compte. On donnait pour incontestables et solides certains principes qu'on vénérait de confiance comme des
(l)Letlre à Fp. de liorjjria, gi'néial. — Aivli. ccnlr. S. J. Ilisp. h'pisl. 1507, n* 4 10.
go LIVRE I. L KTUDIANT
maximes de la philosophie et des axiomes do la raison. En mettre seulement en doute la vérité, c'était faire preuve d'irrévérence (1) ».
Nous aurons à citer plus tard une lettre de Suarez qui atïirmera la même chose, en bon juge, en témoin, et quelque peu en victime. Il y caractérisera d'un mot sévère ce respect commode d'une tradition sans autorité : « Je trouvai, dira-t-il, une théoloj^ie de vieux cahiers ». Il veut parler de ces opinions théologiques qu'on se transmettait et qu'on acceptait, de professeurs à professeurs, sans assez de contrôle personnel, avec une indolente docilité d'esprit.
Ce défaut allait de pair avec un abus, alors très commun, qui ne pouvait que le fortifier et l'enraciner : c'était la manie insatiable de transcrire ce que d'autres avaient écrit et de s'enrichir ainsi d'une théologie d'emprunt. Citons à ce sujet, malgré sa longueur, une fort instructive lettre du Père Diego Garillo, provincial de Gastille. Elle est datée du i5 juin iSGj, alors que Suarez achevait sa première année de théologie. Nous y verrons que les jeunes religieux de la Compagnie n'avaient pas su résister à l'entraînement général des étudiants.
« J'ai trouvé dans ce collège de Salamanque un très grand abus, auquel j'ai cru devoir melli-e bon ordre : il s'agit de la transcription des écrits de théologie. Les étudiants étaient possédés il'une furieuse envie de rendre très complète leur collection de traités. C'était à qui réussirait le mieux, aussi bien de ceux du dedans que de ceux du dehors, les mieux doués comme les autres. On s'en faisait même un point d'honneur ; il semblait que ce fût le moyen d'èlre tenu pour capable. De là, toute une entreprise qui n'allait pas sans de grands inconvénients. Elle était si compliquée, (^u'il aurait fallu un recteur rien que pour en tenir les com[)tesen règle. Un refus était une occasion de forte tentation ; celui qui l'éprouvait demandait pourquoi on ne lui permettait pas ce qui était permis aux autres. De plus, ils se mettaient tous à chercher de l'argent, soit en importunant leurs père et mère, ou d'autres parents, ou des amis, ou des filles et fils spirituels, soit par d'autres industries encore plus contraires à notre institut. Quand on leur disait que presque tout ce qu'ils copiaient ainsi était déjà imprimé, ils ré[)ondaient (ju'ils le savaient bien, mais qu'on ne leur laissait pas garder et emporter des livres, défense qui n'atteignait pas ces cahiers. Ainsi, ils trompaient les intentions delà Compagnie, qui, pour éviter les actes de propriété, les dépenses et les embarras de bagages,
il) Sarlolû, liv. 1, n. 13.
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veut que nul ne possède de livres, mais que dans chaque collèg-e on conserve et on fournisse ceux dont chacun peut avoir besoin. Ils en arrivaient à se faire de vériiables bibliothèques manuscrites d'un prix très élevé ; car, pour faire copier tel cahier, ils ne devaient pas dépenser moins de quarante ou cinquanîe ducats: et à la fin ils en avaient un si grand nombre, que nul de ces étudiants ne pouvait emporter avec lui tous ces papiers: il fallait leur envoyer ensuite par des commissionnaires ce qu'ils avaient dû laisser. J'ai relu nos Constitutions et j'y ai trouvé que les étudiants doivent noter au cours ce qui leur paraît utile, et ensuite, quand ils repassent leur traité, rédig-er avec plus de netteté et de brièveté ce qu'ils veulent conserver. Je leur ai ordonné de s'en tenir à cela et de cesser tout ce commerce. Il suffira que, dans chaque coUèg-e, on garde à la bibliothèque quelques-uns de ces cahiers pour servir à ceux qui en auraient besoin (H. »
Un peu plus tard, le même abus était signalé au collège d'Alcala et le provincial de Tolède prenait aussi des mesures pour le réprimer.
De la théologie, le mal s'était étendu aux sermons :
« Nous apprenons, écrivait le Père général aux provinciaux de Castille et de Tolède, ([ue ceux des nôtres qui aspirent à prêcher gaspillent beaucoup de temps et d'argent à copier des sermons ; puis, quand ils sont appliqués à ce ministère, ils se prévalent de toute cette littérature pour prétendre à des chaires distinguées. Portez-y remède, en donnant des avis et au besoin des pénitences (2). »
« Que ceux qui étudient la philosophie et la théologie, avait déjà écrit le P. Mercurian, ne passent pas leur temps à copier des sermons. Il pourra toutefois leur être permis de noter brièvement quelque pensée ou quelque développement (3). »
D'autres lettres montrent que certains se faisaient de ces transcriptions une petite industrie :
« Il faut les restreindre, prescrivait Gil Gonzalez, visiteur d'Alcala ; il
(1) iJiepo Garillo à Fr. de Hoigia, lô juin IHiiT. — Arcli. centr. S. J. Hisp. Epist. 1567, n» 427.
(2) Aquaviva aux provinciaux de Castille et do Tolède, 28 auûl lô9ô. — Arcli. centr. S. J. Caslell. Ep. gen. 158H-U;0.i.
(3) IbiiL— Éver. Merouiian au P.Yvài'iez, 25 janv. et juin 157'.).— Le provincial pouvait cependant accorder de plus amples permissions à ceux qui en avaient besoin, mais sans qu'on recounit pour la déju-nsc aux libéralilés des familles. Il devait se montrer tout particulièrement dil'ticile à autoriser la lianscriplion de sermons faits par des prédicateurs étrangers à la Compagnie. (Epist. flmer. 'l'olrtaii., 1577-1580.)
faut ne les tolérer que sur autorisation du provincial et couper court aux trafics d'échang:es qui s'y mêlent (1). »
Il arriva même, si nous en croyons quelque rapport adressé à Rome, que du paiement en nature on passa au paiement en monnaie, plus avantageux pour se procurer de nouveaux traités. Le général écrivait au provincial de Gastille :
« On nous informe d'un grave abus qui se rencontre dans votre province : des scolasliques, à la fin de leurs études, vendent leurs cahiers de philosophie et de théologie. Voilà qui ne s'était, croyons-nous, jamais vu, et qui aurait dû ne jamais se voir dans la Compagnie, ni pouvoir se dire d'un seul de ses religieux {'2). »
Ces paperasses vendues pour quelques maravedis ! C'était bien la destinée qu'elles méritaient.
Toulelbis, en faveur de l'abus qui vient d'être constaté, on peut invoquer des circonstances atténuantes. D'abord, il était général ; aussi put-il pénétrer facilement dans quelques collèges de la Compagnie, avant que l'attention des supérieurs eût été mise en éveil. Cette généralité môme s'explique par la rareté des livres, alors générale elle aussi, surtout de ces livres courts et substantiels, faits pour la bourse comme pour les besoins des élèves.
De plus, l'usage, alors prédominant, contre lequel le Ratio stiidioriini cherchera bientôt à réagir sans y réussir toujours (3), était d'enseigner en dictant. Lire, dicter, enseigner, étaient des termes synonymes dans la langue des écoles. Le professeur était appelé lecteur, parce qu'il lisait et expliquait le livre d'un maître ; mais il donnait ces explications en dictant. Cette méthode pouvait stimuler h^s professeurs à très bien préparer leurs cours ; et, s'ils avaient du talent, ces commentaires devenaient une œuvre personnelle. Mais quand le professeur était négligent ou peu capable, rien alors ne compensait le temps et la fatigue employés à ces dictées ; à moins que ce maître, conscient de son insuffisance, ne
(1) Ordunnanccs du visileuf général Gonzalez, 27 mars 1591. — Arch. centr. S. J. Hist. Ordinal. 15iil-15y2.
(2) Aquaviva à Fr. de Galarça, pruvinclal de Gastille, 27 avril lUiO. — Arch. centr. S. J. Hisp. Ep. (jon. 160.S-1012.
(^ Ratio Sludiurura. Wag. comm. Profess. Super. Facult. 9.
CHAP. III. ETUDES DE THEOLOGIE (l56(j-l57l) gS
prît le parti de dicter un cours l'ait par quelque autre (i). Excellent ou médiocre, le cours dicté ne pouvait avancer qu'avec lenteur. Les livres à commenter étaient longs ; les professeurs se faisaient un point d'honneur de ne pas laisser de lacunes dans un commentaire qui allait circuler de mains en mains ; enfin ils ne pouvaient se refuser à mettre plus ou moins leur voix à lallure des doigts qui écrivaient. « On nous a fait aujourd'hui une théologie éternelle ; jamais elle n'arrive à sa fin », écrivait un peu plus tard le visiteur Gil Gonzalez (2). Et du collège de Valladolid on écrivait aussi :
(( Nos professeurs de théologie ont beaucoup de zèle pour notre avancement ; mais ils nous rendent la tâche bien rude par leur manière d'enseigner : ils sont très longs et prennent sans ordre de côté et d'autre leurs matières de chaque année. Nos étudiants anglais surtout en souflVent. Ils savent qu'à Rome et à Reims, leurs jeunes compatriotes voient presque toute la théologie en quatre ans avec deux professeurs, tandis que, ici, ils n'en verront que le tiers, même en ajoutant aux deux leçons du collège celle qu'ils vont chercher à runiversilé. El qui plus est, impossible de suppléer par le travail privé ; car le choix des traités étant laissé au goût des professeurs, les élèves ne jjcuvent pas prévoir ce qu'ils verront ou ne verront pas (3). »
Le correspondant propose pour remède de charger trois professeurs d'expliquer la Somme théologique entière, chacun en douze ans et tous les trois en quatre ans. Le Ratio devait fixer cette répartition de la Somme en quatre années avec deux ou trois professeurs. Mais en attendant, et, il faut bien le dire, encore après, beaucoup de matières restaient inexpliquées. De là, prétexte plausible et amorce puissante pour la manie de copier des
(1) De là ce cas de cunsciencc que posaient les muralistcs : * Le titulaire d'une cliaire esl-il en règle avec ses obligations s'il dicte un cours fait par un autre, ou même déjà dicté avant lui, ou pris mol à mot dans des livres? » — Réponse : « Ce titulaire satisfait à ses obligations en donnant ainsi le fruit du travail d'un autre, pourvu que cet autre soit un homme capable, que sps commentaires aient la valeur requise et que les élèves ne les aient pas déjà en mains. Car, si ces conditions sont remplies, le but de l'enseignement est atteint, lequel n'est autre que l'utilité des élèves. Plus d'une fois même, par cet enseignement d'emprunt, le maître leur sera plus utile et prendra mieux leurs intérêts que s'il composait lui-même son cours. » (Mendo, S. J., De Jure Academico, lib. II, q. xxvii).
(2) Relutio de statu Provinciœ Tuletan.T, scripta a P. Gil Gonzalez, Visitatorc, 1592. — Arch. centr. S. J. Hisp. Ordinationns, 1500-1592.
(3) R* de Cabrero à Aquaviva. \alladolid, 22 mai 1592. — Arch. centr. tf. J. llisp. Epjsl. 1594, n* :W1 .
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cahiers. Quand on avait pris aux cours, sous la dictée des professeurs, un certain nombre de traités, naturellement on désirait compléter en la même lorme son cycle Ihéologique, et on copiait ou taisait copier ce qui n'avait pas été enseigné.
De toutes ces transcriptions résultaient parfois, nous l'avons vu, d'assez graves inconvénients, au point de vue de la pauvreté et de la régularité religieuses ; mais il en résultait aussi, et c'est à cela que nous voulions en venir, de très sérieux pour les études mêmes. Évidemment, cette avidité de recueillir ce que d'autres avaient fait, ne pouvait favoriser ni l'activité intellectuelle, ni le goût des conceptions personnelles, ni l'esprit de critique. Elle exposait, pendant les leçons, à écrire sans comprendre, presque sans entendre ; en dehors des leçons, à croire (pi'on savait ce qu'on s'était fatigué à écrire, et qu'on possédait la théologie du moment qu'on l'avait dans ses cahiers. « Beaux savants, dit un auteur du temps, qui perdent toute leur science, s'ils ont le malheur de perdre leurs bagages (i)! »
Cette pratique portait aussi à recevoir volontiers des doctrines toutes fixées et toutes formulées, au lieu de les choisir et de les élaborer soi-même.
Ainsi se développait cette routine d'opinions et d'enseignement que des témoignages du temps nous ont signalée. Au reste, bientôt dans la Compagnie, grâce à une organisation des études plus forte qu'au début, grâce à l'exemple et à l'autorité de théologiens éminents, enfin grâce aux controverses doctrinales si passionnées qui ne tardèrent pas à surgir, ce défaut disparut. Mais il ne disparut pas tout à coup : des tenants d'opinions siu-années restèrent çà et là, qui, de très bonne foi, voyaient des novateurs fâcheux là où il n'y avait que des esprits plus sagement indépendants qu'ils ne l'avaient été eux-mêmes. Suarez aura à souffrir de ce zèle moins éclairé que sincère, jusqu'au jour où le mouvement général, l'autorité grandissante de son génie et l'approbation réitérée de ses supérieurs, lui auront donné raison aux yeux de tous.
(I) Ant. Possevin, S. J. : De Cultnru ingenioium, c. xxvi : « Vero carminé dicitur : Quod si chaita cudui, secam sopicntia vudat. »
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8. — Il fut, en cllet, un de ceux qui réagirent le plus fortement contre tout ce qui ressemblait à de la torpeur et de la passivité. Mais si le professeur put le faire plus tard au grand avantage de ses disciples, c'est que l'élève, dès le premier jour et à son grand profit, avait pris lliabilude d'un travail tout spontané et tout personnel. Il apporta à ses études la préoccupation exclusive et très vive d'atteindre en tout la vérité, la désirant, et elle seule, avec une très sincère loyauté, la cherchant avec un heureux instinct d'initiative, l'embrassant, là où il la trouvait, avec une très grande largeur d'esprit. Cette sage indépendance de jugement lui fut d'autant plus nécessaire et sans doute aussi se fortifia d'autant plus en lui, (pi' il reçut, ainsi que nous l'avons vu, l'enseignement de maîtres divers et dans un milieu où on entendait toutes les écoles. Elle le porta aussi à étudier par lui-même les œuvres des grands théologiens. Mais, entre tous, il prit saint Thomas pour maître et pour guide, ne laissant aucune question de la Somme Tliéologiqiie qu'il n'eût méditée et approfondie. H se plaisait aussi à lire Scot, dont la pénétration exerçait son esprit aux recherches personnelles, dont le zèle pour l'honneur de la Mère de Dieu charmait son âme (i).
Mais tout ce qu'il entendait ou lisait, il le discutait à part soi, cherchant à y faire le triage du vrai, du faux, du douteux, se gardant avec le plus grand soin de toute opinion admise sans examen, et de toute doctrine de convention. Très attentif à profiter de l'enseignement de ses professeurs, il travaillait cependant en particulier comme si, n'en ayant pas, il avait dû apprendre seul la théologie. C'est ainsi ([u'il prit l'habitude de devancer la marche des cours, d'étudier les questions avant qu'elles fussent exposées, et d'en écrire, comme il les avait comprises tout seul, une rédaction provisoire : labeur bien autrement fructueux (pie toutes ces transcriptions, si en honneur autour de lui, de cahiers empruntés. On raconte même (|u'un de ses professeurs, le Père de Acosta, ayant eu connaissance de sa méthode, prit de son côté l'habitude d'aller à la table de Suarez, aux heures où il était absent, pour lire ses rédactions et s'aider ainsi, dans la
(1) Descamps, I'" P., c. \iv. — ^rrtolo, 1. I, c. xiii.
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préparation de son cours, (ruu travail dont il savait toute la valeur. Suare/ alors ne i'utplus seulement, comme en philosophie, le répétiteur du plus intelligent de ses condisciples, il l'ut le maître de son propre professeur (i).
D'ailleurs, les matières de ses cours ne suOisaient pas à son avidité d'apprendre : il se mit aussi h étudier ce qu'on ne lui enseignait pas et vit en particulier un grand nombre de questions soit dogmati(pies, soit surtout morales. La théologie même ne put pas contenter son activité intellectuelle. Il s'aperçut vite que, pour être un bon théologien, il faut être un bon philosophe, l'ordre surnaturel ne pouvant être bien connu sans la connaissance de l'ordre naturel sur lequel il repose. Or, ses études philosopljîques avaient été courtes, une partie notable avait passé en efforts stériles, le professeur, faute de temps, n'avait pas expliqué, ou sutlfisamment expliqué la métaphysique, (pii dans l'ancienne division en était le couronnement. Résolu à réparer au plus tôt ce déficit, il se mit à approfondir seul tous ces grands problèmes qui jaillissent du concept général de l'être et dont la solution éclaire les questions particulières. C'est ainsi qu'il traça l'ébauche, plus même qu'une ébauche, une sorte de première édition à son propre usage, de telle Métaphysiq lie qu'il pul)lia plus tard en deux volumes énormes, mieux remplis encore qu'ils ne sont étendus. Il disait dans la suite, qu'en revenant sur ce travail de sa vingt à vingt-deuxième année, il n'avait eu à abandonner que fort peu des opinions auxquelles il s'était alors arrêté. Rien ne saurait mieux prouver quelle était, dès cet âge, la puissance de son esprit et la maturité de son jugement (2),
9. — On ne comprendrait pas comment les journées du jeune théologien pouvaient suffire à tant de travaux si sérieux et si divers, si on ne se rappelait quelle pénétration et quelle promptitude Dieu avait données à son intelligence. Il faut observer aussi qu'il faisait ses études au moment où les supérieurs de la Compagnie, après des tâtonnements et une diversité inévitables, avaient enfin fixé, pour leurs religieux étudiants, le règlement le
(1) Descamps, I" P., c. xvii. — i-îstIuIo, 1. I, c. xiii.
(2) Descamps, I'* P., c. xiv.
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plus sage et le plus avantageux. Il fallait réserver pour l'étude le plus de temps possible, mais eu prélevant d'abord pour la prière la part convenable, et en accordant à la conservation des forces le repos nécessaire.
Dans les premiers temps, ici et là en Portugal et en Espagne, une ferveur louable en elle-même, mais trop peu discrète, avait empêché d'établir entre l'àme, l'esprit et le corps cette juste répartition de la journée. Ainsi, en i554, d'après un historien exact du collège d'Alcala(i), quand le Père Jérôme Nadal y vint, envoyé par saint Ignace pour promulguer ses Constitutions, il y trouva de manifestes excès. Une heure d'oraison le matin et une autre le soir, la messe, deux examens d'un quart d'heure chacun, pendant chaque repas des exercices de prédication, au sortir de table un quart d'heure de prière à la chapelle, deux jeûnes par semaine, le vendredi et le samedi, d'autres fréquentes austérités, des récrcalions (|ue de pieuses praticjues absorbaient en grande partie, six heures de sommeil seulement : c'était là un genre de vie bien pénible, surtout si on tient compte de sa continuité, pour des jeunes gens appliqués aux études les plus sérieuses et les plus difficiles. Encore faudrait-il ajouter tous les travaux domestiques auxquels, dans des maisons encore trop peu munies de Frères servants, on employait ces scolasliques. Le chroniqueur raconte que l'un d'eux allait tous les malins aux cours publics avec un panier sous son manteau, pour courir de là au marché et en rapporter les provisions du jour. A cet état de choses, la vertu pouvait gagner, mais la théologie devait perdre. Tous n'étaient pas capables, comme le Frère Gil Gonzalez, plus tard religieux de grand mérite, d'étudier et de résumer les Actes de tous les conciles au fond d'une olFice, dans les instants perdus (jue lui laissait la préparation des tables.
Nadal, les nouvelles Constitutions en mains, supprima les jeûnes et les autres mortifications excessives, prolongea d'une heure le sommeil et ne laissa, outre la messe et les deux examens, qu'une heure d'oraison. C'était plus encore que ne l'avait réglé le saint Fondateur qui faisait moins de cas des longues prières que
(1) Hisloiia del Culegio de Alcol.i, S, J., pop cl P. Ciistc'v.nl <!e Castro.
SUAKI.Z — 1-7
98 LIVRE I. — l'Étudiant
de l'abnégalion et du dévouement dans le travail. Il fil de vifs reproches à Nadal, qui dut retirer la concession faite aux habitudes contemplatives de la Péninsule. L'oraison fut réduite à une demi-heure. Plus tard, saint François de Borgia rétablit pour tous l'heure entière (i). Mais ce changement ne fut mis en pratique que peu à peu. Un règlement des collèges, datant de l'époque où Suarez étudiait à Salamanque, porte encore une simple demi-heure d'oraison (2).
Au reste, Suarez n'était pas homme à regretter pour l'étude le temps donné à la prière. Il savait qu'il n'est point perdu pour la science et connaissait aussi le moyen de le retrouver. Alors comme pendant sa philosophie, il avait à cœur de ne perdre aucun des instants de la journée et de rendre chaque instant aussi productif que possible. On eut, un jour, la preuve sensible de ce qu'était son application au travail. Le signal qui appelait les religieux au balayage de la maison, avait été donné. Eu un moment, tous furent à leur tâche, excepté le Frère Suarez. Celui qui pré.sidait à ces travaux en avertit aussitôt le Père Martin Gutierrez : « Cherchez-le, dit celui-ci, mais si vous le trouvez occupé à l'étude, ne le dérangez pas et venez me prévenir ». C'est dans sa cellule en etfet et sur ses livres qu'on le trouva, si absorbé qu'il n'avait pas entendu le son de la cloche, et qu'il n'entendit pas davantage le bruit de la porte qui s'ouvrait, et des pas qui s'approchaient de lui. Quand on vint le dire au Père Gutierrez, il répondit : « Laissez ce Frère étudier, car par l'étude Dieu le prépare à être un grand docteur de l'Eglise, un vaillant défenseur de la foi, et une gloire de notre ordre. » Ainsi répétée, la prophétie ne surprit pas
(I) Pierre Suau, S. J. : Soiat François de Borgia, t. II, c. m. Réformes et Règles.
(2i Aroli. centr. S. J. — Ce règlement, consigné dans le codex MS. ffispania, ordinationes, 1560-1593, a pour titre : « Règlement général pour les collèges, pris sur celui de Coïmbre, en laissant ce qui lui est spécial. » En voici le résumé : 4 h,, lever; 4 h. 1/2, oraison; 5 h., temps libre, soin de la chambre; 5 h. 1/4, sainte messe, puis travail privé et cours; 10 h., examen de conscience; 10 h. 1/4, dîner; une heure de récréation ou repos, puis travail privé et cours; 6 h., souper; une heure de récréation ou repos, puis travail privé; 9 h., examen de conscience ; 9 h. 1/4, coucher. D'octobre à Pâques, le lever est à 5 h. et tout le reste est retardé d'une heure. Les fêtes et dimanches, travail privé tout lo temps que lai.ssent les exercices de piété, plus favorisés ce jour-là à cause de la communion. D'ifense d'étudier plus de deux heures de suite sans se reposer un peu, par exemple pendant un demi-quart d'heure. Chaque semaine, s'il ne s'y rencontre pas de fête, un jour de congé et de délassement, qu'on va prendre à la campagne.
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comme elle avait surpris la première fois qu'elle avait été proférée. Maintenant le prodigieux talent et les progrès surprenants du jeune théologien la rendaient si vraisemblable, qu'elle n'était guère plus qu'une conjecture à la portée de tous (i).
10. — Suarez se signalait aussi par d'autres progrès encore plus indispensables à sa vocation et plus conformes aux sentiments qui la lui avaient fait embrasser. Le jeune religieux qui se prépare à l'aspostolat, affranchi de tout autre souci que d'acquérir les deux plus belles choses qu'il y ait au monde, la vertu et la science, doit sans doute se porter vers l'une comme vers l'autre sans mettre de bornes à ses désirs et à ses etforts ; mais il doit se garder de les placer sur le même rang. Il faut que la passion même qu'il peut ressentir pour l'étude lui en inspire une plus vive encore pour la perfection religieuse, par le danger où elle le met de laisser celle-ci s'attiédir. Suarez avait trop généreusement renoncé à la science, alors que Dieu paraissait la lui refuser, pour l'aimer avec excès quand il la lui donnait. Aussi n'eut-il pas de peine, en retrouvant ce qu'il avait sacrifié aux intérêts de sonàme, aie leur subordonner pleinement. Au milieu des succès, son zèle pour sa sanctification resta ce qu'il avait été, quand il semblait qu elle serait pour la a ie son seul partage et sa seule consolation.
Il se fit remarquer entre tous par sa ferveur dans une communauté qui était elle-même très fervente.
« Parmi nos soixante religieux, écrivait-on de Salamanque au général pendant la théologie de Suarez, règne un intense désir, une sainte ambition de croître dans la vie spirituelle. Par l'exemple ils s'excitent, ils s'entraînent mutuellement à la pratique des vertus, surtout de celles qui sont le plus propres à notre vocation. Ils nous en donnent une preuve par leur empressement à se porter à toutes les pratiques d'abnégation. Pénitences publiques au réfectoire, accusation de leurs fautes, flagellations, vêtements pauvres et humiliants, ils recherchent tout cela avec avidité. Et entre eux règne cette charité qui sied à tous les chrétiens, mais surtout à ceux qui ont quitté le siècle pour suivre de plus près Jésus-Christ. Dès que des fêtes amènent une interruption dans les cours, pour rendre à leur âme ce que l'application ù l'étude a pu lui faire perdre, ils demandent la permission
(1) Des.;ainp.s, I" P., c. xvii. — Sarlolu, 1. 1, c. xu.
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de remplacer les coadjuteurs dans leurs emp)lois, heureux de procurer à ces Frères un peu de repos, et de s'appliquer plus librement eux-mêmes ù la vie intérieure. D'autres vont aux hôpitaux et aux prisons, ou font le catéchisme de divers côtés. Pendant les vacances, ils ont demandé qu'on leur fit faire les Exercices spirituels elle fruit en a été très grand (i). Alors aussi, aux mois d'août et de septembre, seize de nos Pères ou Frères ont fait des pèlerinages à des sanctuaires particulièrement vénérés. Ainsi le Père recteur, avec trois compag-nons, est allé à Notre-Dame de Guadalupe. Tous sont rentrés en bonne santé (2). »
D'autres obtenaient de revenir k Médina del Campo, pour s'y retremper dans l'esprit de leur noviciat. Nous savons que Suarez était de ce nombre. « Pendant son séjour à Salamanque, dit Nierember», il se plaisait à aller à pied à Médina, où le Père Balthazar Alvarez était alors recteur et maître des novices, pour s'entretenir avec lui des choses de Dieu, de la pratique des vertus et de l'oraison (3). » Il eut ainsi l'avantage de recevoir, pendant les premières années de sa vie religieuse, la direction de trois incomparables maîtres de sainteté, Alphonse Rodriguez, Martin Gutierrez et Balthazar Alvarez. Mais il eut aussi le mérite de rechercher leurs conseils, dans la disposition généreuse de n'en rien laisser perdre, et de se montrer toujours en effet le digne disciple, ou plutôt l'émule de ces grands serviteurs de Dieu.
II. — La piété et l'étude remplissaient presque entièrement l'existence des jeunes religieux du collège. Une place cependant était réservée aux essais de zèle qui devaient les préparer à la vie apostolique ; mais ce zèle s'exerçait surtout auprès des étudiants
(1) Dans CCS premiers temps, la retraite annuelle de liuit ou dix jours n'était pas encore prescrite; elle ne le fut qu'en 1U08, par le déciet 29 de la VI* Gongiégation générale. Il semble que, des maisons qui en avaient donné librement l'exemple, l'usage se propagea de plus en plus et finit par inspirer ce décret. Ainsi, ce serait surtout à la ferveur et à l'initiative de ces jeunes religieux que l'ordre serait redevable d'une pratique si belle et si féconde.
(2) P. de Soria (de la part du recteur de Salamanque) à Fr. de Horgia, 1"" février 1570. — F. de la Fuenle {ilcw, pro Rectore) à Fr. de Borgia, l" .septembre 1507. — Arch. centr. 8. J. HJsp. Episl. 1507 n* 430, 15(')9-70 n° 484. — Ces pieuses excursions n'eurent qu'un temps. En 1572, 19 octobre, le provincial Gil Gonzalez laissait à Salamanque cet ordre : « Que nul de nos religieux, soit ancien, soit novice, ne fas.se de pèlerinage pendant les mois d'août et de septembre, l'expérience ayant montré que les santés s'en trouvent très mal, et les médecins l'affirmant aussi. » (Salamanque, Bibiiuth. de l'Université . Jesuitas, onknaciones dadas por los Provinciales. MS).
(3) Nieremberg. Vaiunes Jlusties, Andalucia. Fr. Suarez. — IJescamps, F. I, c. 1.
CHAP. III. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (loGÔ-lS^l) ICI
du dehors. Le rapprochement, le mélange de ces deux jeunesses, de celle qui se préparait à vivre dans le monde, et de celle qui l'avait quitté pour travailler à le rendre meilleur, était conforme à la pensée et à l'exemple de saint Ignace. Il avait vécu lui-même avec ses premiers compagnons, mêlé à la foule des étudiants de Paris. C'est là aussi que, son ordre à peine fondé, il se hâta d'envoyer ses premiers novices. Dès qu'il en eut assez pour les réunir en grand nombre, c'est dans les universités qu'il fit établir de préférence ses collèges: par exemple, pour l'Espagne et le Portugal, à Coïmbre, à Evora, à Alcala, à Salamanque. 11 ne croyait bon ni pour la solidité de la vertu, ni pour la formation apostolique de ses jeunes religieux, de trop les séparer des autres hommes pendant la première phase d'une existence qui devait leur être consacrée ; il pensait aussi que ce commerce entre des hommes de profession et de vues si diverses était propre à exciter les esprits, k les élargir, à leur donner quelque expérience, à rapprocher déjà le futur prêtre d'une société où il ne pourra exercer son ministère avec fruit, qu'autant qu'il y paraîtra sans s'y trouver dépaysé. Il estimait enfin que nuls n'auraient plus facilement prise sur la jeunesse des écoles que sa propre jeunesse à lui, se rapprochant de l'autre à l'occasion de leurs communes études, et, par l'attrait de son aimable vertu, la rapprochant ellemême de Dieu. Ces vues d'Ignace avaient passé aux supérieurs des provinces d'Espagne et s'y étaient perpétuées. Ainsi à Salamanque, comme à Alcala d'ailleurs et dans tous les autres grands collèges, l'apostolat des étudiants fut toujours regardé comme le premier de tous : de plein droit il passait avant tous les autres, lesquels devaient au besoin lui être sacrifiés.
« Cette année, écrivait le recteur de Salamanque au général, nous avons été plus que jamais absorbés parle ministère des confessions, surtout des confessions d'étudiants. Les gens de la ville viennent aussi, mais ils se plaignent de nous trouver toujours occupés avec eux. De tous les points du royaume, un grand nombre arrivent avec des recommandations de leurs parents, qui nous prient de leur servir de confesseurs, de veiller siu' leur conduite, de leur procurer de bons compagnons. Nous songeons à nous faire seconder par des hommes de confiance, des prêtres surtout, qui, sous notre direction, les prendraient dans des sortes de collèges ou de maisons de pupilles, pour les aider ù rester bons et studieu.x. Ce serait
obéir à cet ordre de Notre-Seigneur: Faites-les asseoir par groupes de cinquante ou de cent et donnez-leur à manger (11. »
Il était question aussi, vers cette époque, de rapprocher le collège du centre de la ville, projet qui ne fut réalisé qu'un siècle plus tard. Or, dans cette discussion dont beaucoup de lettres sont remplies, on se préoccupe, avant tout, des avantages ou des inconvénients qui peuvent résulter du transfert pour cet apostolat privilégié : « Il vaut mieux, écrivait-on, rester à l'écart du monde distingué de la cité, autrement il absorbera vite le temps de nos prêtres et les étudiants seront négligés. Ceux-ci d'ailleurs, mêlés à toutes les dames qui viendront à notre maison et à notre église, se laisseront aller à s'occuper d'elles plus qu'il ne conviendrait, »
A ces raisons on donne des réponses qui sont à l'éloge de tous : d'abord que. Dieu aidant, il y aura des ouvriers et du zèle pour tout le monde ; ensuite que telle est la réserve des dames de Salamanque et leur délicatesse en tout ce qui touche à leur honneur qu'avec elles les étudiants n'oseront rien se permettre de malséant, pas même un regard trop libre (2).
Les Pères du collège donc se regardaient bien comme chargés d'une mission spéciale auprès des étudiants du dehors; mais ceux du dedans en étaient les agents les plus actifs : «Nos scolastiqucs, dit une correspondance, ont de très fréquentes et très familières relations avec les étudiants ; il en résulte un très grand bien (3). » Par là, en effet, ils les attiraient aux exercices scolaires du collège, les amenaient en foule à des confesseurs toujours prêts à les recevoir et de là à la sainte table, où on en comptait cinq cents, sept cents et plus encore à toutes les fêtes de la sainte Vierge et des apôtres. Ils les enrôlaient, avant même la toute prochaine institution des Congrégations, dans des réunions pieuses qui les initiaient aux œuvres de charité, qui les formaient à tout le sérieux de la vie chrétienne. Réunions dont certaines sans doute seraient aujourd'hui moins fréquentées qu'en ce temps-là :
(1) Pcro Sanchez, icct. de SalamaïKjue, à F"r. de Borgia, iT) nov. i5t)6. — Arch. centr. S. J. Hisp. Episl ir>66, n* 27G.
(2) Barlolumé Hernandcz à Fr. de Uuigia, 15 jauv. 15i)7. — Arcli. centr. S. J. Hist. EpJst. i507.
(3> Lut. ann., MS, ISTO. — Arcli. centr. S. J. Casldl. llist. 1576-1G40.
CHAP. m. ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSÔÔ-lS^l) Io3
« Les étudiants, est-il encore écrit, se réunissent certains jours au collèg-e pour se livrer k des pénitences corporelles. Le nombre de ceux qui sont venus sélève jusqu'à cinq cents. Avant de prendre la discipline, ils entendent pendant une demi-heure le récit de quelques traits de vertu empiuntés à la vie des saints, et de nature à leur inspirer, avec l'esprit de mortification, la volonté de bien vivre. Ce sont les meilleurs et les plus disting^ués de l'université qui sont le plus assiilus ù cette pratique (1). »
Ces relations entre étudiants devaient produire et produisaient en effet un autre résultat. La vie religieuse peut paraître austère et repoussante quand on la considère en elle-même ; elle devient aimable et attrayante (juand on voit de près combien elle rend heureux ceux qui la pratiquent avec ferveur, surtout s'ils sont à cet âge où il semble que tout ce qu'elle refuse est indispensable au bonheur. Le jeune religieux, content et joyeux dans le sacrifice, est auprès de ses égaux, par son seul exemple, le plus éloquent et le plus persuasif prédicateur des conseils évangéliques. On le voyait à Salamanqiie : beaucoup d'étudiants demandaient à entrer dans la Compagnie. Mais la place manquait dans le noviciat et le collège ; les ressources manquaient plus encore, si bien que pour ce motif défense fut faite plus tard de recevoir, en Gastille, plus de quinze novices par an (2). Des candidats étaient écartés malgré les qualités et les dispositions qui les recommandaient ; ils prenaient le parti d'aller dans les autres couvents de la ville.
(1) Celte pratique était aussi en honneur aux cuuvents des Franciscains et des Dominicains. En ellet, parmi les doutes soumis au général en lû73 par la province de Gastille, se trouve le suivant : « Si se contiiiuaran las disciplinas de los estudiantes de fuf-ra en Salamanca, como se han usado en nuestro collegio y tambien se usan en San Francisco y Sanlo Domingo? » (Arch. S. J., Epist. gêner. 1575-1577,. On la continua, ainsi que le constatait plus tard le Père de Gusman dans son histoire manuscrite du collège de Salamanque : •« De toutes les choses édifiantes, dit-il, qui st rencontraient dans ce collège, la plus digne d'être signalée est la Congrégation de la sainte Vierge... Tous les vendredis de l'année et, en carême, deux fois par semaine, on se rassemble pour prendre la discipline. »
Les prédications par récits ou exemples, dont il vient d'être fait mention, eurent alors un très grand succès. Les lettres du temps le constatent souvent et, plus tard, en 1599, on écrivait de Salamanque : « Les récits d'exemples, qui eurent leur origine dans ce collège, ont été adoptés dans toutes nos autres maisons d'Lspagne, heureuse imitation dont on n'a qu'à se f<îliciter. Ici, cette année, le succès a été extraordinaire. Université, ville, couvents et collèges, noblesse et peuple accouraient pour entendre ces histoires des saints. Les fruits ont répondu à l'arnuente. » (Arch. cenlr. S. J., (.'aslell. Hisl. 157(.)-1640. Litter. ann., MS, 1099 .
(2) Vitelleschi à Gaspar de Vegas, provincial, 12 oct. lGi7, 5 avril lùâS. — Arch. cenlr. S. J. Castcll. Epist. (jeu. 1622-ltjSO
io4 LIVRE I. — l'Étudiant
qui savaient gré à la Compagnie de leur avoir envoyé ces excellentes recrues (i).
Il n'est pas possible de dire en détail quelle part prit Suarez à ce charmant et fécond apostolat au sein de la jeunesse universitaire. Son goût pour la retraite, son assiduité à l'étude l'auraient peut-être éloigné de ce commerce avec le dehors. Mais son rare talent attirait trop l'attention sur lui et lui donnait trop d'influence pour qu'on ne l'employât pas tout spécialement à ces œuvres de zèle. D'ailleurs, s'il aimait passionnément l'étude, c'était en vue des âmes, et pour elles il la quittait volontiers. Le ministère actif, qui met directement en contact avec le prochain, est la première forme que prend d'ordinaire, dans l'imagination et dans le cœur du jeune religieux, la carrière apostolique à laquelle il s'est voué. Suarez devait y aspirer comme on le fait à son âge. Rien encore ne pouvait lui présager que l'apostolat bien plus fécond, auquel il était appelé, ne s'exercerait que du fond de sa cellule.
12. — Tel était le collège de Salamanque pendant que Suarez s'y trouvait. Tout y avait pris un nouvel élan depuis que le Père Martin Gutierrez, vers la fin de l'année 1568, en avait été nommé recteur. Nous avons déjà dit qu'il y résidait depuis plusieurs années, se livrant au ministère de la prédication, et remplissant les fonctions de préfet des études, auxquelles s'ajoutèrent celles de maestro de sermones ou de directeur des excercices de prédication. L'heureuse influence ([u'il avait déjà exercée grandit avec la nouvelle autorité dont il venait d'être revêtu. Sa vue seule élevait les âmes :
« On le voyait N-ivre, écrivait alors le Père Avendafio, si plongé en Dieu — il faudrait forger un mot pour rendre la force de l'espagnol quan endiosadp andava, si endieusé — si avide de solitude pour converser avec le ciel, qu'on évitait autant que possible de le déranger. »
C'était, en se faisant l'apôtre de cette vie intérieure, qu'il cherchait à faire progresser tout le reste :
« Le Père recteur, écrivait-on encore, a longuement traité, aux confé-
{{) P. de Soria à Fr. de Borjjia (au nom du recteur dû Salamanque), 21 J4uv. 1070. — Arch. centr. S. J. ///*<. Episl. 15lJ8. — l'edro de Gu/man, Ilist. de h Prov. do CastUla, MS, an. 1567.
CHAP. m. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (l566-l57l) I05
rences du vendredi, de la nécessité et des fruits de l'oraison : il a allumé dans tous nos cœurs un très grand désir de prog-resser dans ce saint
exercice (1). »
Gutierrez cherchait surtout, brûlant lui-même d'un extraordinaire amour pour la sainte Vierge et comblé par elle de faveurs singulières, à la faire aimer ardemment de ses religieux. On disait plus tard :
€ Cette dévotionaftectueuse envers laHeine du ciel, c'estle PèreMadrid qui l'a plantée dans le collège de Salamanque, le Père Fernando de Alcarraz qui l'a arrosée, le Père Martin Gutierrez qui lui a donné sa pleine culture; et par eux Notre-Seigneur l'a fait croître et porter des fruits abondants. Tous ceux qui ont habité celte maison en ont emporté la conviction, que les grâces et les bienfaits, dentelle a été comblée par Dieu, lui ont été accordés en récompense de la dévotion et du culte qui y sont pratiqués envers la très sainte Vierge (2). »
Voici, d'après une histoire du collège, l'acte le plus notable peut-être qu'avait inspiré cette dévotion :
« En 1559, sous l'impulsion du grand serviteur de Marie, le Père de Alcarraz, tous les Jésuites du collège de Salamanque s'obligèrent, par une sorte de pacte commun, à défendre de tout leur pouvoir, chaque fois que l'occasion leur en serait offerte, la conception immaculée de la très sainte Vierge ; et pour se préparer à le bien faire, les jeunes convinrent de prêcher, au réfectoire, un sermon sur ce glorieux privilège (3). »
Quand Suarez arriva, cinq ans après, dans cette communauté, il s'enrôla sans doute, lui aussi, parmi ces chevaliers de Marie ; et ne serait-ce pas cette promesse qui l'aurait stimulé à se montrer toujours dans la suite le théologien si zélé de l'Immaculée-Gonception ?
^1) l'edi-y de Guznian, op. cit., an. 15G8. — Arch. S. J., CaatelL, Calai. i50S. — Ibid., P. de Suria à Fr. de Borgia. Salamanca, tj jaov. 1570.
(2) Padro de (luzmaa, op. cit.
{fi) Descamps, P. II, c. vi, d'après Luis de Valdivia en son Historia aMS. de la Proviaeia de CastiUa. — « Or, ajoutent ces historien-s, le Frère Alphonse Rodrigue/., lo futur maître des novices, alors à peine sorti lui-même du noviciat, ressentit le premier les effets de ce pieux engagement. Jusqu'alors, soit inexpt'-rience, soit timidité, il était resté court sans pouvoir avancer dins tou.s ses essais do prédication. Mais celte l'ois il traita ce sujet avec beaucoup d'assurance et de facilitn et lit paraître pour la première fois le rare talent de parole dont il fut doué toute sa vie. » — Ces auteurs aflîrmont encore que, la même année, lf»s mêmes religieux résolurent de dt-fendre, au sujet de l'efticacité de la grâce, r«pinion qui exclut toute grâce irrésistible, toute action divine ne laissant pas a l'homme la libre d'Hermination de sou acte : question qui di-ja s'agitait dans les écoles cathdiques, en attendant qu'elle s'agitît dans l'Égliae.
io6 LIVRE 1. — l'Étudiant
Donc, Gulierrez, en prenant en main le gouvernement du collège, le trouva déjà tout rempli de celte dévotion envers la sainte Vierge. Mais ne la jugeant jamais assez digne de son objet, il s'ellbrça par tous les moyens de la développer encore. Voici en (jucls termes, charmants de piété et de simplicité, il terminait une lettre à saint François de Borgia, alors général:
« Pour parler uiissi de moi, je dois vous dire que je vis dans une extraordinaire consolation et joie spirituelle, malgré la vue de tous mes péchés, mettant ma confiance dans la grande bonté de Dieu et dans la dévotion à sa Mère. A ce propos, j'ai un extrême désir d'avoir, pour ce collège, le tableau de Notre-Dame qui se trouve dans votre chambre, je veux dire une copie de ce tableau, si Votre Paternité veut bien la faire prendre et nous l'envoyer. Nous payerons au peintre les quinze ducats (juil demande, d'après ce que m'a dit le provincial du Brésil, et davantage s'il le faut. Si vous n'approuvez pas ma demande, en cela comme en (out le reste, qu'il soit fait selon le bon plaisir de Dieu (1). »
Ce provincial du Brésil était le bienheureux Ignace de Azevcdo qui, en regagnant sa lointaine mission, s'arrêtait dans les principaux collèges, pour y recruter l'héroïque phalange de ces quarante jeunes religieux, avec lesquels il allait subir en mer le martyre, de la main des corsaires calvinistes français. On sait qu'il mourut en pressant sur sa poitrine une image de la Vierge, que saint Pie V lui avait donnée à son départ de Rome. Ne serait-ce pas celle-là qu'il aimait à montrer dans les maisons où il passait, en indi{|uant (ju'il s'en trouvait une semblable dans la chambre du général ?
i3. — Dans une autre circonstance où il s'agissait de faire mieux connaître, non plus seulement les traits du visage céleste de Marie, mais la beauté divine de son àme, Gutierrez crut ne pouvoir mieux faire (jue de recourir au talent, en même temps qu'à la piété de Suaiez. Voici à quelle occasion. L'illustre serviteur de Dieu, Jean d'Avila, placé de nos jours par Léon XIII au nombre des bienheureux, avait émis, dans un sermon sur les grandeurs de la sainte Vierge, cette opinion que la grâce et la
(1) <julierrez à Fr. de Boi'gia. Salamanque, 15 nov. 156'J. — Aich. cciilr. S. J. Hisp. Epist. 1509. — Cf. V. Suau, Suint Fiun(;ois de Borgia, t. II, c. m. « Les Missions ».
CHAP. III. ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSÔd-lS^l) 10^
sainteté de la Mère de Dieu surpassent, non seulement celles du saint ou de l'ange le plus élevé dans le ciel, ce qui eût été bien peu dire, mais encore celles de tous les anges et de tous les saints réunis : en sorte que si les plateaux d'une balance recevaient, l'un la somme des grâces et des mérites de toutes les créatures ensemble, Marie exceptée, l'autre la grâce et les mérites de Marie seule, celui-ci s'abaisserait aussitôt^ soulevant le premier comme en se jouant.
Cette assertion vint à la connaissance du P. Balthazar Alvarez, alors recteur du noviciat et collège de Médina, et du P. Martin Gutierrez. Ils avaient trop de piété envers la sainte Vierge, et trop de désir de la répandre pour ne pas goûter une doctrine qui donnait une si haute idée de sa gloire : d'un commun accord ils résolurent de s'en faire les propagateurs. Mais ils pensèrent qu'il fallait avant tout, en l'établissant sur des preuves solides, la mettre à l'abri de toutes les attaques. Le talent de Suarez, qui allait achever sa théologie, leur était connu, aussi bien que son amour pour la Mère de Dieu. Ils le chargèrent de ce travail. Le jeune théologien l'entreprit avec joie et remit bientôt à ses deux inspirateurs une dissertation, où, par les témoignages des Pères et par des raisons très frappantes, il démontrait quon pouvait, sans témérité ou même sans crainte d'errer, attribuer à la Reine du ciel cette incomparable grandeur (i). Le fond de cette dissertation fut inséré plus tard par l'auteur dans son volume De mjsteriis vitae Christi (2). Le passage suivant mérite d'être cité :
« Je ne vois pas, dit Suarez, ce quon pourruil objecter contre le sentiment qu'appuient ces preuves, si ce n'est peut-être qu"ii est trop nouveau et trop peu fondé sur la croyance commune. Mais quel droit a-t-on de taxer de la sorte une opinion, qui, loin d'être en désaccord avec la doctrine des anciens Pères, est tellement insinuée dans leurs écrits qu'on peut justement la leur attribuer à eux-mêmes, ou du moins la regarder comme l'explication la plus naturelle de leurs magnifiques enseignements sur la sainteté de la Mère de Dieu? Pour moi, lorsque, il y a vingt ans, à Salamanque, j'entrepris, à la prière d'hommes très graves, de traiter cette question, je me trouvai dès l'abord incliné vers un sentiment si glorieux
(1) Vie du P. Balthazar Alvuv'Z, par If P. Louis Dupont, c. xxvi.
(i) Suarez, In 3 P. D' Tbomx l. II, seu. de MysleriJs rJtœ ChrJsti : Disput. XVIII, sect. IV. (Éd. Vives, t. .\I.\', p. 2uO.;
io8 LIVRE I. — l'Étudiant
pour la bienheureuse Vierg-e. Toutefois, retenu par je ne sais quel air de nouveauté que je croyais y voir, je n'osai pas décider la question d'après mon seul jugement personnel; je consultai donc des hommes très sag-es et très versés dans la théologie. Tous d'une commune voix reconnurent cette opinion pour une doctrine vraiment pieuse et probable. »
Après avoir cité ce passage, l'auteur d'un récent et très bon ouvrage sur la très sainte Vierge ajoute :
« Ce que Suarez ne dit pas et ne pouvait pas dire alors, c'est que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis que cette opinion est explicitement étudiée, les maîtres de la science et les saints l'ont presque universellement embrassée de cœur et soutenue, non plus seulement comme pieuse et probable, mais comme ayant une certitude morale ; et Suarez à coup sûr se garderait de les désavouer, d'autant plus que la probabilité dont il parle semble bien équivalente à ce genre de certitude (1). »
Sans aucun doute, elle atteint cette certitude dans la pensée de Suarez, quoi qu'il en soit de la réserve de ses affirmations. On pourrait, au besoin, rinl'érer du sentiment qu'il exprime sur une question beaucoup plus douteuse, dont il dit un mot en passant : A quel moment la sainte Vierge parvint-elle à cette absolue suréminence de grâce, à la fin de sa vie, ou bien dès l'instant où, par son acquiescement donné au message de l'archange Gabriel, elle devint mère de Dieu ? Cette question est soulevée par Suarez à propos d'une opinion de saint Bernardin de Sienne, qu'il a apportée en confirmation de sa thèse, à savoir que, dans cet acquiescement de Marie, il y eut un acte si pur de foi et d'obéissance, une préparation si parfaite à ce que Dieu demandait d'elle, une correspondance si adéquate à la grâce, que par là, en un instant, elle mérita plus que tous les saints ensemble par tous les actes de leur vie. Mais alors, objecte Suarez, la conséquence serait que la sainte Vierge parvint à la suréminence de grâce, que nous défendons, dès le premier instant de sa maternité divine. Non, répond-il, car elle put n'acquérir alors cette suréminence qu'en droit et ne l'obtenir en fait que dans la suite de sa vie. Réponse qui ne paraît pas satisfaire beaucoup le grand théologien, car il ajoute aussitôt: Après tout, si quelqu'un admettait la conséquence que nous venons d'énoncer, il ne s'écar-
(i) ?. Jean-Bapl. Terrian, S. J.. La Mèro de Dieu et des hommes.