CHAP. III. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (1Ô66-I571) IO
terait peut-être pas tellement de la vérité. C'est dire en style de théologien prudent que pour son compte il l'accepte volontiers. Dans la suite, d'autres auteurs, allant plus loin, admirent que Marie fut élevée à ce comble de grâce dès le premier instant de sa conception immaculée (i). Aux théologiens de voir si dans cette opinion il y a autant de vérité que de pieuses intentions.
Suarez avait donc consacré à la gloire de Marie le premier fruit de ses études et de sa plume. Dans la suite, il lui fera encore une large part dans ses travaux, comme, dès son enfance, il l'avait faite dans sa vie spirituelle. Or, si nous en croyons des auteurs très dignes de foi, il connut bientôt combien cet acte de piété avait été agréable à la Reine du ciel (2). Un jour, le Père Martin Gutierrez, méditant sur cette immensité des mérites de Marie, considérait avec ravissement cet océan de grâces dont son âme avait été remplie ; et, dans un transport d'admiration et d'amour, il remerciait Dieu d'avoir exalté à ce point la Mère de son Fils. A ce moment, cette divine Mère lui apparut et lui adressa ces mots : « Je viens te remercier de ce que tu as fait pour mon honneur, en ordonnant au Frère François Suarez de mettre en pleine lumière l'excellence de grâce qui m'élève au-dessus de toute la multitude des créatures ; et je lui sais gré d'avoir, avec tant d'empressement et de piété, consacré son talent à la manifestation de ma gloire. » — Ce trait, consigné dans les annales du collège de Salamanque par des contemporains, est raconté aussi par le pieux et docte Père Louis du Pont, dans la vie du Père Balthazar Alvarez, qui parut du vivant de Suarez. Quelque merveilleux qu'il soit, il paraît vraisemblable, quand on se rappelle la sainteté du Père Gutierrez, l'héroïsme de son martyre et les autres faveurs extraordinaires qu'il reçut de la Reine du ciel.
i4- — Mais le vigilant recteur ne s'intéressait pas aux progrès de la piété au point de se désintéresser de ceux des études. Son zèle à les promouvoir lui inspirait des industries que mention-
(1) Par exemple, le Navarrais Christophe Vega, S. J. il59C-1672), dans sa Theologn AlariaDa.
(2) V. Louis Dupont, Vie du P. Paltbazar Alvarez. — Descamps, P. I, c. xv. — Sartolo, I. I, c. XIV. — Nierembeig, Vie de Suarez.
Ij,, LIVRE I. — l'kTUDIANT
nentles correspondances du temps. Ainsi, il instituait, eu i5(x), à la Saint-Luc, ce discours d'ouverture des cours, Orntio aiispicalis, dont l'usage devint assez général dans la suite. Le jeune religieux qui en tut chargé cette année-là choisit pour sujet l'éloge de la
théologie (i)
Au commencement de l'année suivante, Gutierrez prit une mesure de tout autre importance, inspirée d'ailleurs par cet esprit, déjà signalé, d'expansion au dehors vers tout ce qui pouvait apporter un stimulant et un secours aux études. Elle devait avoir pour premier etïet, nous le verrons bientôt, de donner au talent de Suarez l'occasion de briller sur un théâtre plus vaste que l'enceinte du collège. Dans les Libros de Claustro de l'université ou Procès verbaux du conseil de ses docteurs (2), on lit, à la date du 4 janvier 1670 :
« Le Conseil assemblé, ordre a été donné d'introduire le très révérend Père Martin (jutierrez, recteur du collège de la Compagnie du saint nom de Jésus, pour exposer sa demande d'incorporation et d'agrégation du dit collège à la dite université; et étant entré et ayant parlé en faveur de son collège, il a remis une requête dont la teneur est la suivante : Très illustre Seigneur Recteur, moi Gutierrez, recteur du collège de la Compagnie de Jésus en cette ville de Salamanque, je vous représente ce qui suit: 11 est de notoriété publique, et vous êtes témoin vous-même, que les Pères et Frères du dit collège de la Compagnie étudient aux écoles de cette université ilont ils suivent régulièrement les cours, et que les Pères du môme collège s'emploient [)rincipalement à procurer le bien des étudiants, se dévouant ainsi au service de l'université. En considération de quoi, je supplie votre Seigneurie d'admettre dans le corps de l'université les Pères et Frères du dit collège, présents et futurs, en sorte qu'ils puissent.en vertu de cetteincorporation, participer à tous les actes, privilèges et faveurs dont jouissent les autres membres de cette université. Je déclare d'ailleurs que je suis prêt ù faire en leur nom le serment de garder la forme et les conditions que votre Seigneurie stipulera, et que gardent tous ceux qui ont obtenu l'incorporation. Mais quand nous aurons été incorporés et admis à ces privilèges, nous et nos successeurs, il pourra tôt ou tard arriver que les prétendants aux chaires vous demandent de nous obliger ù prendre part aux élections qui décident du choix. Or de ce vote résulteraient beaucoup d'inconvénients, que je n'ai pas besoin d'exposer, vu
(1) P. de Soria à Fr. de Borg'ij (nomiae Rectoris), Salamanca, 21 janv. 1570. — Arcb. centr. S. J. Hisp. Epiai. 1509-70.
(2) Salamanque, Arcbive» de l'universitiJ.
CHAI», m. ÉTUDES DE THEOLOGIE {1066-IOJI) III
qu'ils sont évidents et que plusieurs dans cette illustre assemblée les ont objectés. Au reste, lorsque votre Seig-neurie oblig-e des relig-ieux à voter pour les concours, elle le fait en offrant cette alternative, ou de ne voter pour aucune chaire, ou de voler pour toutes. Je déclare donc que, tant pour éviter les inconvénients susdits que pour observer nos constitutions et les ordres de nos supérieurs, qui ne nous permettent pas de servir de cette manière l'université, je prends ici, au nom de tous les étudiants du collèg-e présents et futurs, Teng-ag-ement de ne voter pour aucune chaire. Et dès lors je supplie votre Seig-neurie de permettre et de donner licence que, ni maintenant ni en tout autre temps, les étudiants présents et futurs du dit collèg:e de la Gompag-nie de Jésus ne votent ni puissent être obligés à voter pour aucun concours. Si vous nous accordez cette faveur, nous nous regfarderons comme très obligés envers votre Seig-neurie et vous aurez vous-même bien servi les intérêts de Dieu notre Seig-neur. »
La dite requête ainsi présentée, ordre fut donné au requérant de sortir pour laisser le conseil délibérer. On délibéra donc et la conclusion fut la nomination d'une commission, chargée d'examiner si rien, dans les statuts de l'université, ne s'opposait à cette incorporation et exemption. Le lo Janvier, nouvelle séance, où, sur le rapport favorable de la commission, on passe aux suffrages. Tous sont afïirmatifs, excepté celui d'un docteur qui proteste contre l'exemption du vote.
(( Le l*"" février, le Père Gutierrez ayant été introduit de nouveau, il lui fut dit que : Messieurs du Conseil, vu sa demande susmentionnée, et eu ég-ard à tout le bien que la Gompag-nie a fait, fait encore et fera à l'avenir, comme on peut l'espérer, dans cette cité et cette université, incorporent et ag-règ-ent le dit collège à l'université, pour qu'il jouisse dès à présent de tous les effets de l'incorporation ; ceux qui l'habitent ou l'habiteront s'engageant pour toujours à ne voter ni se porter comme candidats pour aucune chaire : le tout ad nutum universitatis. — Alors le dit Père Gutierrez mit la main sur sa poitrine à la manière des prêtres et promit pour lui et pour tous les habitants présents, absents et futurs de son collèg-e, de garder et d'accomplir tout ce qui a été dit et d'obéir à la dite université comme fils à leur mère. »
Le collège était donc incorporé. De fait, les Libros de matricalas portent pour la première fois, à la date du 4 décembre suivant (1070) ,des noms de Jésuites au nombre de trentre-trois, vingt-neuf théologiens, trois philosophes et le Père Henriquez professeur: Suarez qui allait finir sa théologie, n'y figure pas. Défait encore, le collège se trouvant réduit peu après à une très grande
détresse, il crut pouvoir recourir à l'université comme lî!s à sa mère. L'université répondit à la pétition : « No hay Jugar, il n'y a pas lieu d'accorder des secours. » L'année suivanle, la demande ayant été réitérée, elle donna six mille maravedis (i).
Cette incorporation parut causer quelque alarme au général. Plusieurs lettres lui explicpient qu'elle était désirée depuis longtemps et (pi'elle a été faite avec exclusion, non seulement du vote, mais aussi de tout ce qui serait en désaccord avec les constitutions de la Compagnie et l'obéissance due h ses supérieurs. Elles en font valoir aussi les avantages : protection de l'université pour les alîaires temporelles ; participation à ses privilèges ; droit de prendre part aux actes soutenus dans l'université, alors qu'auparavant nous n'y assistions que par grâce et en silence, droit d'y en soutenir nous-mêmes et d'y subir les examens requis pour les grades; enfin, par suite de tout cela, occasion d'entrer en relations avec les hommes de talent, de donner une idée de nos études, de montrer le savoir et la modestie de nos étudiants (2).
Une autre relation explique plus nettement ce qu'était ce droit de participation aux actes publics de l'université :
« Sous le rectorat du Père Martin Gutierrez, dit-elle, le collège de Salamunque demanda à Tuniversilé de permettre à ses relig"ieux d'arg-uinenter dans tous les actes de théologie qui se tiendraient chez elle et de leur assig-ner une de ses salles pour y tenir eux-mêmes chaque année un grand et un petit acte ; le tout dans les mômes conditions que d'autres couvents elcoUèges de religieux, tels que ceux de San Vicente (Bénédictins), San Estehan(Dominicains), San Francisco, San Agostin. La demande l'ut accordée, avec charge pour le collège d'envoyer toujours des sujets capables, pour attaquer ou soutenir les thèses dans les dits actes, sans jamais y manf|uer; et il fut réglé que le tour du collège de la Compagnie viendrait immédiatement après les quatre collèges susnommés (3). »
i5. — Ce droit aux actes était regardé comme très important. C'était dans ces solennités littéraires, en présence de tout ce que
(1) Ibid. — Libros de Mutnculas, 4 déc. 1570. — IJbros do. Clauslro, 18 de Marzo 1570, 28 rie Avril 1571.
(2) Gulierrez à Fr. de Burgia, 2r. août el 20 sept. 1570. — Arch. centr. 8. J. Hisp.
Epist. irno.
(3) Pedro de Gu/rnan, Hisloria Je la l'iov. de Caslillu, MS.
CHAP. III. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSÔÔ-lS^l) Il3
l'université, le clergé et la cité comptaient de plus distingué, au milieu de la foule ardente des étudiants, que se révélaient les doctrines personnelles des maîtres, que s'affirmaient les écoles diverses, que couvents et collèges cherchaient à se faire valoir en produisant leurs plus brillants sujets, que s'allumaient l'émulation, les rivalités, parfois même — car les meilleures choses se gâtent par leurs excès mêmes — de durables inimitiés. Dans ces actes, la vie intellectuelle éclatait avec toute son intensité, en même temps que le mouvement des idées se révélait dans toute sa spontanéité. Tels d'entre eux marquent, dans l'histoire doctrinale du xvi« siècle, comme de véritables événements.
Le collège ne tarda pas à user du droit qui venait de lui être accordé ; le jour de son premier grand acte fut fixé (i) et Suarez fut choisi pour le soutenir. Nul n'en fut surpris. Mais lui, humble et modeste comme il l'était, alarmé de ce rôle de premier représentant du collège et de la Compagnie, il résolut de forcer la sainte Vierge à l'assister, en faisant de son propre honneur l'enjeu de cette joute théologique. Il plaça donc, parmi les thèses qu'il devait défendre, celle qu'il avait naguère traitée par écrit louchant la suréminence de grâce de la Mère de Dieu. Le Père Martin Gutierrez ne put que l'approuver et l'encourager : quelle occasion plus favorable aurait pu s'offrir pour donner du retentissement à une doctrine, qu'il désirait tant faire entendre au dehors de son collège et dans toute l'Église?
L'acte devait être présidé par un dominicain. C'était sans doute le titulaire de la chaire de Prime, le Père Mancio. Il est bien naturel en effet que Suarez ait invité son principal professeur à lui rendre un service, qui était en même temps un honneur. Or, les règlements portaient que les thèses à défendre dans
(t) Par scrupule d'exactitude historique, observons ici avec Descamps (P. II. c. vi) que déjà quelques jeunes jésuites avaient soutenu des Actes à Salanianque, par exemple le P. Diego Paez en 1559; mais ils les avaient soutenus comme choisis par un professeur de l'université dont ils suivaient les cours, non comme choisis par le collège pour le représenter, en vertu de son droit, dans un acte qui lui fut propre. — On sait que VActe universitaire était une argumentation, ou attaque et défense publiques de thèses, positions ou coDclusioas proposées et affichées d'avance par le soutenant. Le grand acte durait deux ou trois heures le malin et autant le soir; le petit acte avait lieu ou le matin ou le soir leulament et portait sur une matière moins étendue.
Ij/J LlVRli 1. — L ETUDIANT
les actes devaient être approuvées par le président et n'être affichées que munies de sa signature, jointe à celle du dél'endant. Suarez présenta les siennes au dominicain. Quand les yeux de ce dernier parvinrent à l'assertion qui concernait la sainte Vierge, il se récria et tléclara qu'il fallait la supprimer. Elle lui paraissait renfermer une opinion étrange, nouvelle, dangereuse peut-être. Or il importait souverainement, dans ce premier grand acte, de ne pas (luilter les chemins battus, pour se jeter dans des sentiers où on ne pourrait avoir aucun auteur pour guide et pour soutien. Suarez répondit modestement que cette doctrine, nouvelle en ce sens qu'elle lîfe se trouvait pas formulée dans les livres des scolasti<[ues, ne l'était point, si on en recherchait les fondements dans les écrits des Pères. Il l'avait fait et il se sentait en état de la justifier. « Pour moi, reprit Mancio, si vous la maintenez, je la laisserai, je la ferai même si bien attaquer que vous aurez l'humiliation d'en voir la fausseté et de la désavouer en public. » Le jeune théologien ne se laissa pas déconcerter : il demanda au professeur la permission de lui exposer les raisons et les autorités sur lesquelles reposait son opinion, et, quand il l'eut fait, il le pria de ne pas l'empêcher de proclamer une doctrine si glorieuse pour la Mère de Dieu. Le dominicain se rendit, il signa toutes les thèses, promettant de remplir en auxiliaire, même pour celle-là, son rôle de président.
La soutenance montra que Suarez n'avait pas eu trop de confiance en la solidité de sa doctrine et en la protection de la Reine des sciences. Devant un auditoire que la hardiesse des thèses, la réputation du jeune théologien et la curiosité excitée par ce début des Jésuites, avaient attiré plus nombreux (jue d'habitude, il exposa et défendit sa doctrine avec tant d'érudition, de pénétration, de présence d'esprit, et en même temps avec tant de bonne grâce et de modestie, qu'il s'attira l'admiration et les sympathies de toute l'assemblée. Dans la suite, les annalistes du collège se félicitaient de ce que, grâce à Suarez, le premier acte, soutenu j)ar la Compagnie dans cette célèbre université, avait réalisé un idéal dont tous les autres devraient chercher à se rapprocher, et aussi de ce que le premier succès qui avait manifesté sur ce théâtre la science du nouvel ordre, avait en môme temps
CHAP. III. ÉTUDKS DE THEOLOGIE (iSÔÔ-lS^l) Il5
révélé un nouveau titre de Marie à l'admiration et à l'amour des hommes (i).
i6. — Au mois d'août 1070, Suarez terminait son cours régulier de théologie : il avait à ce moment vingt-deux ans et demi d'âge et six ans de vie religieuse. Après tout ce qui a été dit, il serait superflu de s'étendre sur le fruit qu'il avait retiré de ces quatre années d'études ; mais il est intéressant d'en recueillir quelques indices dans les rapports officiels de ses supérieurs. Ainsi^ dès sa première année de théologie, en janvier 1567, le recteur du collège^ Pero Sanchez, envoyant au général de$ informations sur tous les religieux de la maison, disait de Suarez : « 11 a du talent, de la vertu et de la santé (2). »
Deux ans plus tard, en 1569, son nouveau recteur, le Père Martin Gutierrez, le qualifiait ainsi :
« Bon sujet et de talent, santé moyenne, aptitudes pour l'enseignement iS). n
Vers la même époque, le Père Gil Gonzalez écrivait, après avoir fait la visite de la province de Castille :
(( Parmi nos jeunes religieux qui étudient actuellement, ceux qu'il serait le plus avantageux de pousser plus avant dans les études et qu'on pourrait ensuite appliquer à l'enseignement de la philosophie sont Jean Atienza, François Suarez, Jean Rodriguez, Grégoire de Valencia, Bartolomé Perez, Antoine Gutierrez (4). »
Par ces mots, Gil Gonzalez recommandait d'achever par des études spéciales, au sortir de la théologie, la formation des jeunes gens de talent, ou, selon son expression énergique qui se rencontre fréquemment à cette époque, de les consommer, de les
(1) Descamps, P. I, c. xvi. — Sartulo, 1. 1, c. xv.
(2 « Es abil y viituoso y tiene salud ». La même formule tlail employée pour Gregorio (le Valencia. — En tôle de la liste du personnel, l'hunihlo recteur qui la rédigeait ajoutait à son propre nom cotte observation : « Celui-ci a grand besoin d'être recommandé par Votre Paternité à la mist'ricorde de N'otre-Soigneur et il n'est pas bon pour l'emploi qu'il occupe. » — .\rch. ctulr. S. J., Casldlana hicv. 1559-157G et Jlisp. Epist. 15G7. Catal.
(3j « Buena abilidad y letras, mediana salud, talento para Icctur. » — Ibid. Cutul. 15t)9.
(4) Gil Gonzalez, Visita de la Piovincia de Castilh. — Arch. centr. S. J. Calai.
llQ LIVRE I. — L ETUDIANT
Jinir, consumur. Il ne faisait par là que pousser à Tobservalion des Constitutions de saint Ignace : « Les études de théologie, y est-il dit, dureront six ans. Les quatre premières années, on entendra l'explication de toutes les matières du cours ; les deux autres, ou repassera, et ceux qui doivent être promus au doctorat achèveront de soutenir les actes requis (i). » On comprend de quelle utilité devaient être, pour des. ^eunes gens de talent, ces deux années, pendant lesquelles, préparés par de sérieuses études, ils approfondissaient les connaissances acquises, fixaient leurs doctrines, les complétaient par l'érudition ecclésiastique, se livraient à des recherches personnelles, ou s'adonnaient aux sciences le mieux en harmonie avec leurs aptitudes et leurs goûts. Celui qui obtenait ces studieux loisirs s'appelait en Espagne Pasanle ou Répétiteur, parce que, en général, il était chargé de présider et de diriger les répétitions et argumentations de ceux qui suivaient encore le cours. Ces Pasantes sont rares sur les catalogues, la pénurie d'hommes obligeant trop souvent à jeter avant l'heure dans la vie active tous ceux ([ui avaient terminé les études communes. Les supérieurs majeurs s'en plaignaient : c'était sacrifier l'avenir au présent et parfois manquer à des engagements. Ainsi, le général Aquaviva écrivait plus tard au provincial de Castille :
« Le collège de Salamanque a, par une fondation, contracté l'obligation d'entretenir trois posantes ; il faut y tenir; c'est un devoir de conscience et de plus il en résultera de très grands avantages pour la province i;2). »
Mais la tyrannie des besoins locaux et urgents entravait d'ordinaire les meilleures volontés.
Fille les entravait souvent aussi dans l'observation d'un autre principe direclif de saint Ignace, qui n'est, en somme, et de là vient sa valeur, ([u'un axiome de bon sens. Aquaviva le rappelait en ces termes à un supérieur :
« Voici un point de la plus haute importance pour le bien général et
(t) Conslit. Soc. Jesu, p. IV, c. xv, 3. — Ratio Studiorum : Instilulio eorum qui pcr biennium privalo studio theologiara repetunt...
(2) Kpistoi»' gen^ialium. Aquaviva à Gaspar de Vegas, provincial de Castille, 19 juillet 1011. — Areh. centr. S. J. Cast. L'p. gen. 1003-12.
CHAP. m. F.TIDES DE THEOLOGIE (l56()-l57l) 11^
le bon emploi des sujets ; la raison même d'ailleurs nous fait une loi de le mettre en pratique. C'est d'appliquer chacun aux éludes qui répondent le mieux à ses aptitudes et à son talent. Vous le laites, continuez toujours; agir autrement serait une faute. Il faudrait même, en bonne règ-le, le faire dès le commencement du cours, aussitôt qu'on découvre les aptitudes de chacun, et plus tôt même, si plus tôt on les découvrait ; et alors il faudrait dire clairement à nos étudiants ce qu'on attend d'eux, puis leur donner le moyen de le réaliser (1). »
Il n'était pas difficile de discerner comment ce principe devait être appliqué à la direction de Suarez, après les succès éclatants de ses études de philosopliie et de théologie. Ses aptitudes cependant n'étaient pas exclusives. Quelques années plus tard, quand il n'avait pas encore trente ans, elles étaient signalées en ces termes par son supérieur :
« Remarquablement doué pour l'enseignement de la philosophie et de la théologie et pour le gouvernement. »
Un peu plus tard encore, son signalement moral était ainsi tracé :
(( Éminent par le talent, la rectitude du jugement, la science et la prudence; très heureuse nature, aptitudes pour l'enseignement, la composition d'ouvrages et pour tous les ministères où on l'emploiera i2). »
Malgré ces multiples talents, les supérieurs de Suarez ne songèrent, ni alors ni dans la suite, à l'engager dans une autre carrière que celle de l'étude et de l'enseignement ; lui-même ne parut jamais désirer autre chose. On sentait et il sentait qu'il était doué spécialement pour cela et que partout ailleurs, fit-il très bien, il ferait moins bien.
On ne crut même pas, en dépit de sa jeunesse, qu'il eût besoin, avant d'être appliqué à l'enseignement, de compléter sa préparation par les études spéciales dont nous avons parlé. De fait, des fonctions lui furent assignées qui ont pu induire tel de ses biographes à le regarder comme pasante, mais qui, en réalité,
(88) Epist. pcner. — Aquaviva à Pedro Villalva, 1" dt^c. I.'i86. — .^rch. centr. S. J. CiisteU. Epist. (jcn. ir.85-88.
(89) « Taleiilo muy l)ueno para Icrr arles y iheologia y para jrohierno. » — « Aventajado en ingenio, juicio y lelras y piudencia ; nuiy Luen natural; talentu para leer y imprimir y para los minielerios en que le puBieien. » — Aïoli. cenir. S. J., Caslell. CataJogi tricun. \:ni et l;7.t7.
ii8 LIVRE I. — l'Étudiant
convenaient plutôt à un professeur expérimenté qu'à un débutant et surtout qu'à un stagiaire. On venait de réunir à Salamanqueun groupe de jeunes religieux de talent, qui. entrés dans la Compagnie après avoir étudié en diverses facultés, et plusieurs pris les grades, devaient en peu de temps compléter leurs études. Il s'agissait de leur faire rapidement revoir plus à fond ce qu'ils avaient déjà appris et voir ce qu'ils n'avaient pas encore étudié. Suarez fut chargé de leur rendre, pendant un an, pour la philosophie, ce service difficile et laborieux (i). Mais avant de commencer, il dut consacrer quelques semaines à des devoirs d'un tout autre genre.
l'j. — Son père était mort six mois auparavant ; le recteur de Grenade écrivait au général à la date du 29 mars 1.570 :
« II a plu à Noire-Seigneur de retirer de ce monde le licencié Toledo, emporté par une modorra, maladie qui fait mourir beaucoup de monde dans cette cité (2). »
Un papier de Pedro Vazquez, oncle de Suarez, donne la date exacte :
« Gaspar de Toledo qu'il repose en paix), est mort le dimanche matin 5 mars 1570; il a été enterré au monastère de Monseigneur saint François dans la chapelle de ses ancêtres (3). »
Une phrase du même document nous renseigne sur la mort de la mère :
« Il a laissé pour fils légitimes de lui et de Dona Antonia Vazquez, ma sœur, déjà morte le 9 octobre au matin 1567, huit enfants, quatre garçons et quatre filles, Jean Vazquez de Toledo, l'aîné, âgé de vingt-trois ans, François Suarez âgé de vingt-deux ans, religieux de la Compagnie, etc.. »
Privés de leurs parents, ces jeunes gens et ces jeunes filles avaient besoin de conseils pour choisir un état de vie. De plus, la terrible révolte des Maures, soulevés en i568, venait de leur créer de graves embarras de fortune. Les campagnes avaient été dévastées, en particulier le domaine patrimonial de La Zubia.
(1) Descamps, I». H, c. ii. — 6aitolo, 1. II, c. i.
(2) Lettre du P. Plaça à Fr. de Burg p. Epi st. 1570.
(3) Cité par Descamps, P. I, c. xvm.
(2) Lettre du P. Plaça à Vv. de Burgia, Crenade, 29 mars 1570. — Arch. centr. S. J. Hisp. Epi st. 1570.
CHAP. III. ÉTUDES DE THEOLOGIE {l566-lDJl) II9
«Tel est le mal qu'ont fait les Maures dans ce royaume, écrivait-on de Grenade, que les héritag-es et les domaines n'ont à présent que très peu de valeur. » — « Les rebelles viennent encore maintenant porter l'incendie et le pillag-e jusqu'aux abords de la ville (1). »
Les supérieurs de Suarez jugèrent donc que sa présence était nécessaire à Grenade. « Ce soir à la nuit, nous est arrivé le Frère François Suarez, fils du licencié Toledo, envoyé pour mettre ordre à ses affaires », lit-on dans une lettre du Père Plaza, datée de Grenade, 3o septembre iS^o. Et dans une autre du 3o novembre suivant, il est dit : « Le Frère François Suarez, fils du licencié Toledo, a passé ici tout le mois dernier (octobre) et la moitié du mois courant (novembre) ; il était venu de Salamanque pour régler avec ses frères le partage de la succession (2). »
Ces questions d'héritage étaient délicates et laborieuses pour les religieux. Incontestable était leur droit de prendre ce qui leur revenait et de l'employer en bonnes œuvres. De plus, ils voyaient combien grande était la gêne des maisons de la Compagnie et leur affection les portait à les secourir. Mais les familles, appuyées par l'opinion publique, cherchaient bien souvent à retenir la part de l'héritier qui avait quitté le monde. De là beaucoup de difficultés, de récriminations et de griefs. Un an plus tard, le recteur de Grenade écrivait :
« Je souhaite ardemment que Votre Paternité porte remède, en Espagne, à ces misères des successions. C'est là dessus surtout que s'appuie le monde pour justifier la guerre qu'il nous fait et il faut avouer qu'ici et ailleurs nous y avons donné lieu. Des procureurs et des recteurs, ne tenant compte que de leur droit et de l'indigence de leur collège, ont voulu rég-ler ces affaires en toute rigueur. Aussi ai-je éprouvé une grande joie en voyant de quelle modération a usé le Père Porres dans le recouvrement des héritages de François Suarez et du fils de Martin Dias. C'est que, si nous voulons faire tomber cette réputation de cupidité qu'on nous a faite, il est indispensable de nous montrer très désintéressés. Avec Martin Dias, de qui on pouvait attendre quatre ou cinq mille ducats, on a transigé à huit cents, et avec l'abbé de Santa Fé (oncle de Suarez et exécuteur testa-
it) P. Plaça à Fr. de Borgia. Grenade, 10 mai, 14 nov. lôii'J, 27 janv. 1570. — Arch. centr. S. J. ///.«p. Kpist. 15ij9-70.
(2) P. Plaça à Fr. de Boi-gia. Grenade, 29 mars 1570, :<0 nov. 1570. — .\rch. centr. S. J. Hisp. Epi ut. 1570.
IQO LIVRE I. — LETUDIANT
menlaire), de qui on pouvait attendre deux mille ducats, on a transig-é à quatre cents (1). »
En effet, le biojçraphe Descamps relate que Suarez donna trois cent cin(iiiante ducats au collège de Grenade ; les cinquante autres servirent sans doute à défrayer celui de Salamanque des dépenses de son voyage.
Toutefois, pendant le séjour de Suarez à Grenade, ces arrangements de fortune ne purent que se préparer : ils se conclurent seulement un an après. A la date du 3 septembre 1571, par acte fait à Burgos, le provincial de Gastille, Gil Gonzalez Davila, autorisait le jeune religieux à renoncer à ses droits de succession. En vertu de cette permisssion, Suarez donnait lui-même, de Ségovie, le 3 novembre suivant, procuration au Père François de Porres pour faire, en son nom, la renonciation par laquelle il transférait à son frère aîné, Jean Vazquez de Toledo, tous ses droits aux héritages paternel et maternel, ainsi qu'aux patronages sur des bénéfices et chapelles. Le Père de Porres faisait cette renonciation à la date du 10 décembre iSyi et le i5 il donnait ([uittance à l'abbé de Santa Fé de la somme réservée (2).
Suarez écrira plus tard, en traitant de l'obligation du religieux de renoncer à ses biens, les lignes suivantes :
« En principe, il faut observer le conseil donné par Notre-Seigneur de distribuer ses biens aux pauvres et non aux parents ; parfois cependant il vaut mieux s'en écarter. II en est ainsi dans les deux cas suivants : d'abord, et cette raison naît de la force même des choses, quand les parents ont besoin d'être aidés ; en second lieu, mais ce n'est là qu'une raison secondaire et accidentelle, quand il paraît opportun de prévenir des scandales, des conlenlions, des inimitiés, fruits ordinaires de ces questions d'intérêt (3). .)
Ces sages principes justifient pleinement Suarez. Il pensa, et ses supérieurs pensèrent aussi, qu'il convenait de dédommager le frère aîné des épreuves de fortune qu'il venait de traverser, pour le mettre en état de mieux soutenir le rang de la famille. Cela
(I) p. Navarru à Vv. de Borgia. Grenade, 4 janv. ^072. — Arch. cenlr. S. J. Hisp. Epi» t.
{i) Deicamp8, P. I, c. xix.
(.^) 8uare7., 'l'iactatua dt fieligioue Socielniis Jisu, 1. V, c. iv, n* 4.
CHAP. ITI. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSOÔ-IÔ^l) 121
convenait si bien, en effet, que, malgré ce que fit à ce moment et plus tard le religieux, ses parents, à peu près ruinés par la guerre des Maures, restèrent dans un état pénible de gêne et de déchéance matérielle.
i8. — Cpt oncle maternel de Suarez, dont il vient d'être l'ait mention, le D^ Don Pedro Vazquez de Utiel, Abad mayor de Santa Fé, chanoine de Grenade, proviseur et vicaire général de cet archevêché et de celui de Tolède, visiteur général de celui de Santiago, trésorier et administrateur des biens de l'Inquisition, avait ajouté à tous ces titres celui de recteur de l'université de Grenade. Cette dignité, élective d'année en année, lui fut conférée six fois de 1549 à 1679 (i). En bon oncle et en homme du métier, il s'intéressait tout particulièrement aux études de François Suarez. Sachant quel en avait été le succès à Salamanque, il voulut avoir la satisfaction de le constater lui-même et de le faire constater par les concitoyens du jeune théologien. Un acte de théologie, soutenu dans la salle de l'université, serait l'occasion d'un nouveau triomphe. Le recteur du collège ne voulut ni contrarier ce désir de la famille, partagé d'ailleurs par sa communauté, ni paraître se défier du talent de son hôte, qui dès lors n'avait qu'à se prêter de bonne grâce à cette brillante corvée. L'abbé de Santa Fé invita l'archevêque de Grenade, l'illustre D. Pedro Guerrero, à présider cet acte. Le prélat, ami des Suarez de Toledo, prolecteur dévoué de la Compagnie dont il avait connu à Trente les premiers Pères, fondateur du collège de Grenade, accepta l'invitation.
L'acte fut soutenu avec la même science, la même aisance, la même modestie qu'à Salamanque. L'archevêque s'excusa aimablement de l'avoir présidé, alors, disait-il, que le soutenant était digne lui-même de présider partout de pareilles solennités. Après la séance, il recommanda aux Pères de prendre grand soin de ce jeune religieux, parce qu'il serait une des colonnes les plus fermes de l'Église ; et, le serrant paternellement dans ses bras, il l'exhorta à consacrer généreusement à la gloire de Dieu, à rbon-
(1) Monlells y Nadal, Hisloiia de. la UnJvei sjd:id de Ojauada, cap. m. Lis^ta de los senores Heclores.
iaa LIVRE I. — L ETUDIANT
neur de son ordre et de son pays, le talent qu'il avait reçu. Faut-il avec les biographes attribuer les paroles du prélat h une inspiration prophétique? Nous ne saurions l'affirmer aussi vite: mais, vraie prophétie, ou simple présage, elles se sont réalisées, et c'est l'important (i).
Les éloges et les applaudissements n'empêchaient pas Suarez de s'occuper de ce qui l'avait ramené auprès de sa famille. Ses conseils aidèrent ses frères et sœurs i\ prendre un état de vie. L'aînée des jeunes filles contracta ce mariage avec Don Juan de Trillo, dont il a été parlé au début de cette histoire. Les trois autres se sentaient appelées à la vie religieuse : elles entrèrent bientôt au couvent de Sainte-Paulc de Grenade, de l'ordre des Hiéronymites. Le frère aîné, Don Juan Vazquez de Toledo, se maria avec sa cousine Dona Antonia Vazquez de Gumiel : nous verrons plus tard le premier fils né de ce mariage entrer dans la Compagnie, à Salamanque, comme l'avait fait son oncle.
Restait le plus jeune frère, Gaspar de Toledo, alors âgé de douze à treize ans, enfant, si nous en jugeons par les quelques faits de sa vie qui nous ont été conservés, d'une grande noblesse d'j\me et d'un cœur tout épris de Dieu. Son frère le prit avec lui et lui fit continuer ses études à Salamanque. Trois ans après, il eut la joie de le voir entrer dans la Compagnie. Le livre des admissions de Salaman(iuc porte la mention suivante :
« Le Frère Gaspar de Toledo, né à Grenade, a été admis dans ce collège par ordre du Père maître Balthazar Alvarez, vice-provincial de Castille. Il a subi V examen en faisant une explication qui lui avait été indiquée. Ayant vu l'extrait des Constitutions et des Bulles et ne se trouvant lié par aucun empêcfiement. il s est déclaré prêt à se conformer à tout ce que demande notre vocation. Il est entré le a y septembre i5y3. — Signé: Gaspar de Toledo- Astete. »
En marge, cette note ajoutée plus tard : « Il fut. bientôt envoyé à Médina del Campo. C'était le frère du Père François
(99) Descamps, F'. I, c. xviii, — Nous regrettons de ne pouvoir appuyer ce récit du biographe par aucun document contempor-aia.
CHAP. III. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSÔÔ-lS^l) 123
Suarez, qui V amena de Grenade en i5yi et qui fut son professeur de philosophie à Se go vie (i). »
Ces derniers mots autorisent à croire que Suarez, envoyé, un an après, de Salamanque à Ségovie pour enseigner la philosophie, y amena son frère Gaspar et lui fit suivre, avant qu'il entrât dans la Compagnie, le cours dont il était chargé. De fait, de Ségovie, à la date du 14 mars 15^2, Gaspar donnait par procuration à son oncle, l'abbé de Santa Fé, tout pouvoir pour renoncer en son nom, en faveur du frère aîné Don Juan, à ses droits de succession : renonciation que l'abbé de Santa Fé n'effectua à Grenade que le 5 août lo'j^. Mais la procuration, antérieure de deux ans, avait été donnée par Gaspar avant que son âge permît de l'admettre au noviciat : preuve qu'il avait déjà une volonté bien vaillante et bien ferme de se consacrer à Dieu (2). Caché désormais dans la vie obscure des étudiants de la Compagnie, nous ne le retrouverons qu'au moment d'une mort prématurée, digne en tout de sa généreuse adolescence.
19. — François Suarez avait donc quitté Grenade qu'il ne devait jamais plus revoir, qu'il parut même dans la suite désirer ne plus revoir. Sept ans après, le Père Jean Suarez, de nouveau provincial de Castille, écrivait au général:
« Le Père Garcia de Alarcon, visiteur d'Andalousie, m'informe que par ordre de Votre Paternité, le Père Enrique Lopez doit revenir dans notre province et il me demande, pour prendre sa place, le Père François Ribera, ou le Père Miguel Marcos, ou le Père François Suarez. Je les ai sondés tous les trois pour voir si cette destination leur serait agréable. Ils se sont montrés [)rèts à tout ce que l'obéissance leur demandera, mais n'ont témoigné pour l'Andalousie ni désir ni inclination. Je vais donc proposer le Père Jean de Montemayor (-J). n
Plus tard, en 1608, Suarez pressé par Pedro de Castro, arche-
(1) Salamanca, Biblioteca de ht Universidad. Primeio libro antiguo de las que..ban sido rcrebidos... Ln note ajoutée en marge commet une légère erreur de date pour la venue de l'adolescent à Salamanque; ce fut à la fin de 1570 et non en 1571.
(2) l)escanips, P. I, c. xik.
(3) Jean Suaroz à Éverard Mercurian. Valladolid, 4 avril 1579. — Arcli. centr. S. J. ///.9/>. Kpist. 1579.
iti4 LIVRE I. — l'Étudiant
vèque de Grenade, de se rendre auprès de lui, s'excusera en alléguant diverses raisons et ajoutera enfin :
« De plus, pour tout dire à Votre Seig-neurie, les motifs naturels qu'EUe fait valoir pour me ramener dans mon pays, m'en éloig^nent au contraire. Je ne puis me résoudre à voir de mes yeux certaines choses auxquelles il ne m'est pas possible de porter remède ; et en restant loin, je m'éparg-nc des désagréments, que, sur place, je ne pourrais guère éviter. »
Allusion sans doute à quelque lait, concernant sa famille, qui nous est inconnu (i).
On voit combien Suarez avait dégagé son cœur de tout ce qu'il avait laissé dans le monde. Un incident montra à cette époque qu'il n'était pas moins détaché de tout ce qui aurait pu, dans la vie religieuse même, lui rendre quelque chose de ce qu'il avait quitté. Revenu à Salamanque, il donnait tous ses soins aux élèves d'élite qui lui avaient été confiés. Or il y avait dans la cité un religieux, qui, sorti de la Compagnie, où il avait été très lié avec Suarez, était entré dans un autre ordre. Il vint voir son ancien ami, lui serra la main avec affection, lui parla de la Compagnie avec beaucoup d'estime et d'admiration, le félicita d'y avoir persévéré. Mais cette première visite l'ut suivie d'une autre bien différente. Quelques-uns des nouveaux confrères du religieux infidèle eurent connaissance de sa liaison avec Suarez, dont ils connaissaient aussi le talent : ils voulurent se servir de lui pour attirer à leur communauté un sujet d'une si grande distinction. Le négociateur trop complaîsant revint voir le jeune jésuite, le combla d'éloges, lui dit avec quelle admiration on parlait de lui dans son couvent, et enfin le pressa ouvertement de faire ce qu'il avait fait lui-même et de passer dans un ordre où on tiendrait mieux compte de sa valeur : il lui promettait <pie, grâce à de puissantes influences, ou lui ferait obtenir bientôt la chaire de J*rima à la Faculté de théologie de l'université. Suarez fixa sur le mauvais conseiller un regard sévère et lui dit : « Je prie votre Révérence de se rappeler ce qu'elle me disait il y a peu de jours. Comment peut-elle changer si vite de personnage? » Ces paroles et le ton
(I) Lellre de Suarez à Pedro de Castro, archevêq. de Grenade, Goïmbie, 2 juin 1C08. (jrtnaûp, Archiveg du Sacio Monte.)
CHAI». 111. — ÉTUDES DE THEOLOGIE (iSGÔ-iSjl) 125
dont elles furent prononcées, firent comprendre au tentateur qu'il n'avait qu'à se retirer (i).
A toutes les preuves déjà données par Suarez de son attachement à sa vocation ce trait ajoute peu de chose : il nous peint du moins les mœurs de ce monde de lettrés qui peuplaient les universités. La chaire de Prime à Salamanque, c'était, pour un religieux voué à l'enseignement, le comble des honneurs, quelque chose comme le siège archiépiscopal de Tolède pour un ecclésiastique ambitieux. Un auteur espagnol de nos jours écrit fort justement:
« Aujourd'hui nous avons de la peine à nous faire une idée de ce qu'était, au xvi' siècle, la chaire de Prime de Salamanque ou d'Alcala. Alors la théologie était regardée comme la reine des sciences; elle était étudiée, surtout en Espagne, avec passion. Aux discussions théologiques accourait, de tous les rangs les plus élevés de la société, un auditoire distingué, savant, enthousiaste, comme aujourd'hui à la réception d'un académicien ou aux plus intéressantes représentations de nos théâtres. Les plus illustres universités se disputaient avec acharnement un bon professeur de théologie. Elles allaient le chercher, s'il le fallait, sans se laisser arrêter par le point d'honneur national, dans les pays étrangers. Les rois et leurs conseils, les évêques et leurs chapitres recouraient dans leurs doutes à ce maître de la science sacrée. Et telle était la considération dont il se trouvait entouré, que, dans ses rêves dorés les plus brillants, la jeunesse studieuse n'entrevoyait rien de plus beau qu'une chaire de Prime dans quelque université telle que Salamanque et Alcala, rien qui s'offrit encore au-delà à ses plus vastes ambitions (2). »
Ce rêve doré ne fut jamais celui de Suarez et son ambition se porta toujours plus haut que la plus grande chaire de Prima : mais si elle s'était arrêtée là, elle aurait eu dans la suite de quoi pleinement se rassasier.
(1) Descamps, P. I, c. xix.
(î) Historia de la Compania du Jésus ea la Asistsacia do Espaila, por el f*. Antoaio Aslrain, d. 1. m. G., 1. II, o. viii.