CHAPITRE PREMIER
Dans les Collèges de Castille.
Ségevie — Avila — Valladclid (îscplcmbrc 1571-Septcmbrc 15SC)
i. Chaire de philosophie à Ségovie. — 2. Première profession et sacerdoce. — 3. Direction spirituelle de la communauté. — 4. Essai passager de prédication. — 5. Doctrines accusées et justifiées. — 6. Demande d'aller étudier à Rome. — 1. Beaux exemples de ses disciples et de ses plus chers supérieurs. — 8. Suarez répétiteur de théologie à Valladolid : Luis de La Puenle. —
9. Enseignement à Ségovie et à Avila : raison de ces changements. —
10. Chaire de théologie à Valladolid pendant quatre ans. — IL Quelques lettres du consulteur. — 12. Préventions du visiteur Avellaneda contre son enseignement. — 13. Apologie de Suarez, victorieuse en Espagne et à Rome.
I. — De nos jours Ségovie, avec son magnifique aqueduc romain, son alcazar arabe, sa belle cathédrale gothique, trois témoins des divers âges de son histoire, est encore une des villes d'Espagne les plus intéressantes et les plus instructives à visiter. Au xvi« siècle, avec sa nombreuse population, ses industries florissantes, son activité commerciale, elle était aussi une des plus riches et des plus importantes cités de la Castille. La Compagnie de Jésus y avait été appelée en iSSg. Mais au moment où nous en sommes, son collège venait, après plusieurs années de prospérité, de traverser des difficultés qui avaient paru, un instant, compromettre son existence. Par suite de la concurrence active, et favorisée par les autorités locales, d'un certain professeur de latin,
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il avait été réduit ;\ deux douzaines d'élèves, et encore d'élèves insoumis et intraitables. On l'avait donc fermé en iS^o. Quelques mois ne s'étaient pas écoulés, que la population le redemandait à grands cris. Il l'ut rouvert à la fin de iSyi, et les élèves y affluèrent.
« Ce collèg-e, écrivait le provincial, pourra aussi recevoir dans de bonnes conilitions un Curso de artes ou cours de [)hilosophie. Notre province en a besoin, car on y reçoit peu de jeunes g^ens ayant déjà étudié cette science ; ou, s'ils l'ont étudiée, ils ont si peu d'exercice qu'ils ont besoin de suivre de nouveau ces cours (1). »
Le cnrso de artes y fut en effet établi en octobre 1571. Quatorze jeunes religieux y furent envoyés, et Suarez, appelé de Salamanque, fut chargé de leur enseigner, durant trois années, d'une manière très complète, cette philosophie qu'il n'avait pu que revoir en courant, l'année précédente, avec les élèves dont il était le répétiteur. C'est à ce moment que commence, à proprement parler, sa carrière de professeur. Elle remplira sa vie, au point de ne finir que peu de temps avant sa mort. Le choix qui fut fait de lui pour Ségovie est la meilleure preuve de la bonne opinion qu'on avait de sa vertu et de son talent, comme aussi du succès peu commun qiii venait de couronner ses premiers essais à Salamanque. Sans le faire passer d'abord par l'enseignement de la grammaire et des humanités, usage qui prévalut de plus en plus, on l'applicjuait immédiatement à celui des sciences supérieures. Et là, pour un cours de première importance, cours de proi'ince (jî), comme on l'appelait, on le préférait, jeune homme de vingttrois ans et demi, h des professeurs, assez nombreux déjà, qui auraient eu l'autorité de l'âge et de la pratique.
En dehors de son mérite seul, rien ne compensait sa jeunesse et son inexpérience, pas même le caractère sacerdotal ; car trop jeune encore pour être ordonné prêtre, il en restait à la tonsure et aux ordres mineurs de son enfance. On l'aurait pris plutôt pour l'un de ses élèves de philosophie que pour leur professeur.
'Il Hialoria de la Pioviacia de CastilJa, por el P. Pedro de Gu zman, S. J. (MS). — Gil Gonialez, provincial de Castille, à Fr. de Borgia. Ségovie, 22 sept. 1570, et Médina del Campo, 5 avril 1572. — Arch. centr. S. J. Hisp . Epist. 1570-1572.
(2) Descamps, II* poit., c. 1.
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Mais ces disproportions entre l'homme et ses fonctions étaient alors comptées pour peu de chose. N'avait-on pas vu, par exemple, quelques années auparavant à Médina del Gampo, le Père Pedro Sevillano, nommé recteur du collège avant d'être prêtre, prendre place, pour se préparer au sacerdoce, parmi les élèves du cours de philosophie que professait un de ses inférieurs, et, à Alcala, le Père François de Villanueva, fondateur et recteur du collège sans être dans les ordres, assister, âgé de trente-cinq ans, à des classes de grammaire, pour pouvoir aborder enfin les études cléricales (i). Ces contrastes, qui surprennent et blessent la raison humaine, s'effacent et disparaissent à la lumière de la foi.
2. — Au reste, le jeune professeur allait, presque au début de son cours, le 5 janvier 1672, entrer dans sa vingt-cinquième année, et dès lors les lois canoniques ne s'opposeraient plus à son ordination. Mais un autre obstacle s'y opposait : quelques années auparavant, en 1.565, le pape saint Pic ^' avait défendu d'ordonner les religieux avant qu'ils eussent fait leur profession. Grégoire XIII allait bientôt, par un bref du 28 février 15^3, révoquer cette disposition ; mais elle était encore en vigueur à l'époque où nous nous trouvons. Cette défense, peu onéreuse pour les autres ordres où la profession se faisait aussitôt après le noviciat, l'était extrêmement pour la Compagnie, où le novice, incorporé à l'ordre au bout de deux ans par des vœux simples, doit attendre encore, pendant dix ou quinze ans d'étude ou d'enseignement, le moment où il sera admis aux vœux solennels. Différer l'ordination jusqu'à ce moment, c'eût été imposer aux religieux un trop dur sacrifice, et se priver trop longtemps des services qu'ils pouvaient rendre dans les ministères sacerdotaux, alors surtout que l'ordre, partout demandé, n'avait pas encore un grand nombre de prêtres.
Les Constitutions de saint Ignace fournirent le moyen de tourner la difficulté. Elles admettent une profession de second ordre, ou profession des trois vœux, qui peut être accordée dans certains cas, à des conditions de temps et de capacité moins
(1) Histoiia de la Compania de Jésus en la Asisleacia de Espana, por el P. Ant. AstraiD, Madrid, 1902, t. I, 1. II, c. vu et c. v.
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rigoureuses que pour la profession des quatre vœux (i). On adopta donc la mesure suivante :
« Les jeunes religieux qu'on voudra faire ordonner devront auparavant faire la profession des trois vœux. Quant à la troisième année de probation, s'ils ne l'avaient pas faite, on pourra les en dispenser en tout ou en partie, selon que leur ordination sera plus ou moins urg-enle : car toutes ces concessions ne sont justifiées que par les besoins de la province (2). »
Suarez fut donc appelé à la profession des trois vœux, en attendant que son âge de religion permît de l'admettre à celle des quatre vœux. Il la fit le vendredi 14 décembre 1071.
L'ordonnance, citée tout à l'heure, nous fait comprendre pourquoi, dans les biographies de Suarez, on ne trouve pas trace de cette troisième année de probation, que saint Ignace impose à tous ses religieux prêtres, après leurs études : sorte de second noviciat destiné à compléter le premier, lorsque, à l'âge pleinement viril et avec l'expérience acquise de la vie religieuse, on peut en comprendre mieux les obligations et les embrasser plus généreusement. Certains documents, aussi, autoriseraient à croire que cette prescription de saint Ignace n'éttiit point encore passée en usage général. Les supérieurs en recommandaient l'observation, mais les nécessités pressantes des ministères la rendaient difficile. Cette objection était encore faite, six ans après, en 1678, parle grave Père Jean Suarez et il fallait lui répondre de Rome que les jeunes prêtres, entrant dans la vie active, plus tard sans doute, mais plus allermis dans l'abnégation, feraient plus de bien en moins de temps (3). La même année, le 2 janvier iSyS, le Père Domingo de Alçola, l'un des philosophes de Suarez à Ségovie, écrira du noviciat de Villagarcia où se faisait cette probation : « Le premier acte du Père visiteur a été d'établir dans cette
(1) Ainsi appelée, parce que, aux trois vœux ordinaires des religieux, elle en ajoute un quatrième, celui de partir pour toute mission, en pays chrétien ou infidèle, à laquelle il plairait au Souverain Pontife d'employer le profès.
(2) Arch. S. J., Castell., Calnl. Lrev., 1550-157G. D'après ces catalogues, la province de Castille, en 1571, avait vingt-trois profès des trois vœux, tous, à l'exception de six, promus en vue de leur ordination. — Cf. Suare/, Tractatus de Religione S. «/., 1. VI, cm, n' IV.
,(3). Arch. centr. S. J. Caste]]. Epist. gcncr., 1577-1580. — Éverard Mercurian à Jean Suarez, 25 août 1578.
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province la troisième probation, pour ceux qui ont terminé leurs études (i). » Elle ne se trouvait donc pas encore établie, au moins d'une manière générale et régulière, lorsque Suarez aurait dû y être appelé. Concluons que pour ces divers motifs il fut dispensé du second noviciat, comme il l'avait été de la plus grande partie du premier, à moins qu'il ne l'ait fait, ainsi que le suppose Descamps, en même temps qu'il enseignait la philosophie, c'està-dire pour la forme (-2). Mais il fallut, cette fois encore, que sa vertu parût assez solide et assez avancée pour qu'il pût se passer de cette dernière formation.
La profession faite, il n'avait plus qu'à se préparer au sacerdoce. Bientôt après, en effet, il reçut le sous-diaconat, le diaconat, la prêtrise, et célébra sa première messe le mardi de la semaine de la Passion, 25 mars 15^2, fête de l'Annonciation (3). Le choix de ce jour dut ravir son âme : le Verbe divin commençait ainsi à descendre dans ses mains le jour où il était descendu sur la terre, et ce premier sacrifice était offert en l'honneur de la Vierge Mère qu'il aimait si tendrement.
(1) Arch. centr. S. J. Epistolse Hispan., 1579. — Domingo de Alçola à Éverard Mercurian, Villagarcia, 2 janvier 1578. — La suite de cette lettre renferme une critique humoristique des exercices de cette troisième probation, critique manifestement exagérée, mais qui, par ce qu'elle doit renfermer de vrai, prouverait que l'expérience n'avait pas encore enseigné, comme elle l'a fait depuis, la juste mesure : « Je désirais ce troisième an, écrit « Alçola, et j'ai demandé au Père provincial de m'y envoyer, espérant y trouver un peu de « temps et de calme pour converser avec Dieu. Or, nous sommes si bien tiraillés par mille « petites observances, qu'il nous faut réciter l'office divin lui-même à la bâte, comme les « chasseurs entendent la messe. Je pensais que nous pourrions lire quelqu'ouvrage d'un M saint, propre à nourrir notre âme, et repasser les cas de conscience pour nous préparer « aux ministères : or, nos Règles, les Exercices spirituels, le Contemptus mundi, voilà « toute notre bibliothèque. Tout autre livre est tentation du malin ; lire la Bible ou un « ouvrage de spiritualité, c'est compromettre sa réputation de religieux. En revanche, il « faut être partout, et à toute besogne, à la cuisine, au réfectoire, aux conférences, à balayer « à nettoyer, à cet office et en même temps à cet autre. Et tout cela est exigé avec une « extrême rigueur : lever les yeux, rire ou tourner la tête, fautes énormes ! Nous sommes « étourdis par tous les coups de clochette qui nous font aller et venir et rompus par tous « ces mouvements. C'est fait pour ruiner le peu de santé qui a échappé à nos longues « études et pour nous réduire à vivre désormais sans tête, sans estomac, sans poitrine. « En vérité, \'otre Paternité mo permettra de le lui dire, celui qui aura passé par sem- • blable épreuve aura bien gagné, non pas une, mais quarante professions des quatre « vœux!... * Ce libre épanchement de mauvaise humeur était permis avec un supérieur. Le général dut en sourire. Mais peut-être aussi i-ecommanda-t-il de laisser un peu plus respirer le jeune basque et ses compagnons de vie ascétique.
(2) Descamps, V* part., c. 25.
(3) Arch. S. J. — Descamps, II* part., c. 1. L'évêque de Ségovie était alors (1564 à 27 sept. 1577) Diego de Covarrubias y Leira : c'est lui sans doute qui ordonna Suarez. Nous n'a von-; pu trouver à -Ségovie aucun document officiel se rapportant à co fait.
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La ferveur qu'il avait apportée à ces belles et douces fêtes ne s'attiédit pas dans son cœur. Prêtre pour l'éternité, il voulait garder, aussi lonjçtemps que cette dignité resterait en lui, les sentiments avec lesquels il l'avait reçue ; les saints sacrifices, qu'il oll'rirait toute sa vie, étant tous les mêmes que le premier, il voulait y apporter la même vivacité de foi et les mêmes ardeurs de charité. Il fut fidèle à sa résolution. Un des religieux qui vécurent avec lui, le P. Diego de Ocampo, attesta qu'un attrait spécial le portait à parler de la sublimité du saint sacrifice, et qu'il le faisait avec des accents enflammés. Ainsi il l'entendit, en plusieurs circonstances, faire cet aveu qui jaillissait de la plénitude de son âme : « Pour moi, mes Pères et mes Frères, je puis le déclarer, chaque fois que je célèbre la messe et que je tiens dans mes mains le très saint Sacrement, je suis saisi de la même admiration, de la même confusion, de la même dévotion que la première fois où je montai à l'autel (i). »
3. — Ainsi, jusqu'à la fin comme dès le premier jour, Suarez, en célébrant de son mieux le saint sacrifice et en y cherchant l'aliment le plus fécond de sa vie spirituelle, ne cessa d'honorer son sacerdoce. Mais il fut appelé bientôt à en user aussi pour le bien des autres, par l'exercice de tous les pouvoirs qu'il confère. Peu après son ordination, le provincial ajouta à ses fonctions de professeur celles de confesseur et de directeur spirituel de la communauté. Communauté de trente-sept religieux, onze prêtres dont plusieurs se recommandaient par de longs et utiles travaux, dix-sept scolastiques encore à cet Age de l'adolescence religieuse qui demande la direction la plus sûre, dix de ces coadjuteurs dont la vie laborieuse devient facilement servile, si elle n'est puissamment aidée à se maintenir dans l'esprit surnaturel (2). Confier ces consciences à un jeune prêtre de vingt-cinq ans, c'était déclarer qu'on trouvait en lui toute la vertu et toute la sagesse,
(1) Sartolo, 1. IV, c. xix.
(2) Arch. centr. S. J. — Castellan. LiUer. Ano. 157:2-1073. — Descamps fait observer que les jeunes religieux, étudiants de philosophie, confiés à Suarez, étaient à cet âge où ils ont le plus hesoin d'un excellent directeur, « por ser la educacion de los Estudiantes moïos como lus fundamentos de toda ella ; y adonde neccssitan mas de aquella es en cl Curso de las Arles, como lo ensena la misma experiencia ». (Il' part., c. 1.)
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qui ne s'acquièrent le plus souvent qu'avec l'âge. Suarez, confus du choix qui s'égarait, à son sens, sur le moins cligne, mais confiant dans la grâce de l'obéissance, prit à cœur sa nouvelle tâche, plus encore que la première, ambitionnant sans doute de faire de ses élèves des savants, mais surtout des saints, leur prodiguant, en public et en particulier, ses exhortations, ses conseils, son affectueux dévouement et bien plus encore ses bons exemples. Les biographes (i) nous ont à ce sujet conservé qucl([ues témoignages de ses disciples. L'un d'eux, le Père Jérôme Ballester, s'exprimait ainsi :
« On fit avec le Père François Suarez ce qui ne se fait, pour ainsi dire, jamais dans la Compagnie : dès que son âge le permit, il fut ordonné, et, à peine ordonné, il fut désigné par le Père provincial pour confesseur et père spirituel de toute la communauté. Il entendait nos confessions et guidait nos âmes en directeur parfait; si bien que, à mon jugement, il aurait pu être aussi bien maître des novices que maître des philosophes. Nous allions avec une égale confiance lui soumettre nos difficultés, soit en matière de science, soit en matière de vie religieuse : aux unes comme aux autres il donnait des réponses qui satisfaisaient pleinement ou notre raison ou notre âme. Ainsi nous avions en lui tout à la fois un professeur et un père. »
C'est après la mort de Suarez que le Père Ballester envoyait, de Valence à Salamanque, les lignes qu'on vient de lire. Du fond du Mexique, un autre ancien philosophe de Ségovie, le Père Francisco Ramirez écrivait :
« Il était, de paroles et d'œuvres, le soutien de notre vie spirituelle, au point que, grâce à lui, nous ne sentions pas l'absence du Père Balthazar Alvarez, dont nous avions été presque tous les novices à Médina del Campo. Sa vie surtout nous offrait un modèle achevé de la sainteté à laquelle nous devions aspirer. »
Sur cette influence de l'exemple donné par le jeune directeur, nous devons citer encore le Père Diego de Ocampo, religieux de mérite, qui se fit apprécier comme prédicateur et comme supérieur :
M Je puis dire d'une manière générale, écrivait-il, que dans ma longue existence je n'ai rencontré personne, soit au sein de la Compagnie, soit au dehors, qui m'ait, autant que le Père François Suarez, édifié et puissamment
1) Sarlolo, 1. II, c. i. — Descamps, II* part., c. 2.
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excité à la vertu par l'exemple de sa vie, par l'harmonie de toute sa conduite, par la perfection de tous ses actes. A Ségovie, l'observant avec o-rande attention à cause du fruit que j'en retirais, je fus surtout frappé de l'empire quil gardait sur lui-même en toute occasion, dans les récréations, dans les argumentations, partout. Il semblait toujours qu'il venait de sortir de son oraison ou plutôt qu'il n'en sortait jamais. S'il arrivait qu'un autre se montrât moins irréprochable à son égard, il ne s'écartait pour cela, ni d'un mot ni d'un g-este, de cette parfaite possession de soi-même. Ce fut là bien des fois un g-rand sujet d'édification pour ceux qui étaient présents. Dans les récréations il était très recueilli. Un jour, après le dîner, me trouvant auprès de lui, je le vis, pendant que les autres Pères conversaient, tenir les yeux élevés au ciel avec un g-rand sentiment de dévotion et remuer en même temps les lèvres. Je cherchai à entendre ce qu'il disait et je disting"uai ces paroles: Satiabor, cum apparuerit gloria tua. Bref, pendant tout le temps que je l'ai connu, je n'ai rien remarqué en lui, rien dans ses propos, rien dans ses actes, qu'on pût reg-arder comme un péché véniel, ou même comme une simple imperfection. »
Cet éloge était, ajoute l'hislorien Deseamps, confirmé, dans l'écrit du biographe Arana, par les attestations de deux autres disciples de Suarez, qui s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes.
On lut alors frappé surtout de voir que la vertu de Suarez ne se démentait en rien, même dans les circonstances où il est le plus difficile h un jeune professeur de dominer tous les mouvements de la nature. Aux multiples et fatigantes questions que lui adressaient des élèves, encore peu ouverts à la science qu'il enseignait, il ne se lassait pas de répondre, sans aucun signe d'impatience, avec la plus bienveillante aménité. Dans les exercices scolasliques, dans les actes publics, qu'il présidât ou qu'il argumentât, qu'il attaquât une doctrine ou qu'il défendît la sienne, il ne montrait jamais ni vivacité, ni mécontentement, ni aigreur, restant calme, modeste et courtois, même quand son adversaire ne l'était plus. Il se fit si bien, dès sa jeunesse, une habitude de cette politesse religieuse et de cette délicatesse de procédés, qu'il y resta fidèle et en donna d'admirables exemples, nous le verrons, même lorsque plus tard l'âge et les succès auraient dû le rendre plus sensible aux manquements des autres. A ces moments où quelque froissement, quelque contrariété menaçait de l'irriter ou de le contrister, il se hâtait de refouler l'orage, en répétant de
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cœur ou des lèvres ce mot qui lui devint familier: Todo por mejor, tout est pour le mieux (i). Ainsi toujours maître de lui, il tenait son Ame unie à Dieu et son cœur ouvert à tous.
4. — Cependant ce dévouement, exercé à l'intérieur du collège sur des âmes d'élite, ne suffisait pas au zèle du jeune prêtre: il voulut consacrer aussi les prémices de son sacerdoce et de sa vie apostolique aux pauvres et aux ignorants. Il n'eut pas à les chercher bien loin. La contrée montagneuse, où se trouve Ségovie, cachait des villages et des hameaux retirés, dont les habitants étaient exposés à rester privés de secours spirituels. Suarez se mit à les leur apporter. Les dimanches et fêtes, il partait, de bonne heure, du collège, à pied, et s'en allait, jusqu'à deux et trois lieues, chercher le puehlo qu'il devait ce jour-là évangéliser. Il prêchait, enseignait la doctrine (2), visitait les malades, entendait les confessions, et ne reprenait que fort tard son long chemin, fatigué, parfois sans avoir rien pris depuis le matin, mais l'âme consolée et fortifiée par l'exercice d'un ministère si digne de sa vocation.
Néanmoins, ces saintes excursions n'eurent qu'un temps. Un soir, descendant de chaire tout baigné de sueur, à une heure déjà avancée, il se mit aussitôt en route pour rentrer à Ségovie. Saisi par le vent glacial qui soufflait sur ces montagnes, il n'arriva au collège qu'épuisé, se traînant et parlant à peine. C'était une grave congestion pulmonaire. Il en guérit ; mais sa voix resta faible, ainsi que sa poitrine, qui le fit souffrir dans la suite et l'obligea à beaucoup de précautions. Heureux accident, toutefois l En lui fermant un apostolat qui l'attirait. Dieu le maintenait dans le sien. Il comprit qu'il devait renoncer à ces courses trop pénibles.
Il avait aussi renoncé à la prédication proprement dite, après s'être laissé pousser à un essai, qui ne put guère l'encourager. Ce fut le dimanche de la Passion et sur le texte tiré de l'évangile du jour : Quis ex vobis arguet me depeccato ? Avec son inexpérience de la chaire et ses habitudes de professeur, il parla
(1) Descamps, V* part., c. 20.
(2) En Espagne, le catéchisme est appel*; la Doclrina, belle expression qui indique ce qu'il est : l'enseignement par excellence, la science des sciences.
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longuement, mais pour élablir, selon toutes les règles de la méthodo scolastique, la thèse de l'impeceabilité de Jésus-Christ. Après le sermon, un de ses jeunes élèves, le Frère François Ramirez, lui dit pour tout compliment, avec une rare ingénuité : « Je crois que votre Révérence n'a pas reçu de Dieu la vocation de prêcher, mais celle d'enseigner. »
« El telle était son humilité, raconta plus lard cet enfant terrible, qu'au lieu de faire de mon jugement le cas qu'il méritait, il s'en montra très reconnaissant, nie disant entre autreschoses que j'avais parfaitementraison, qu'il promettait, dans la mesure où il dépendrait de lui, de ne jamais plus faire de sermon, qu'il n'avait fait celui-là que par obéissance. Et il paraît avoir tenu parole, car je ne crois pas qu'il ait prêché une autre fois au cours de sa vie, bien qu'il fût doue pour exceller en tout. »
De l'ait, ajoute Sartolo de qui nous tenons ce témoignage, Suarez fut toujours regardé comme un homme sur qui il n'y avait point à compter pour la chaire: le ministère de la parole se borna pour lui à des instructions laites aux gens de la campagne et à des exhortations à la communauté. Ces instructions même cessèrent, comme il vient d'être dit, presque aussi vite que les sermons, et le jeune prêtre concentra dès lors sur l'étude seule ses forces et son temps, au grand avantage de la science catholique (i).
Plus tard, il attribuera ses succès à cette unité de vie, explication où se réfugiera son humilité et conseil qu'appuiera son expérience. Quand oji lui parlera de son savoir et de ses travaux, il se plaira à répondre :
« Mais il y a dans notre Compagnie beaucoup de professeurs mieux doués que moi et capables de servir l'Église beaucoup mieux que je ne le fais. Seulement, la plupart n'arrivent ni à la pleine conscience ni à l'entier développement de leur talent, ne se bornant pas à l'œuvre spéciale que la grâce ou la nature leur destinait. Ils se mettent à ceci, puis à cela, ils essaient de tout et n'arrivent jamais à exceller dans ce qui répondait le mieux à leurs facultés (2). »
Observation très juste, sauf pour l'appréciation que faisait Suarez de son propre talent ; direction très sage aussi, mais malheureusement que tous ne peuvent pas suivre aussi pleinement
(1) Sartolo, I. IV, c. v.
(2) DescampB, II* part., c. 2. — Sarlolu, 1. II, c. ii.
CHAP. II. DANS LES COLLEGES DE CASTÏLLE (lO^I-lSSo) iSq
que le fit le grand théologien, favorise par les circonstances et surtout par des aptitudes supérieures, auxquelles ni lui ni les autres ne pouvaient se tromper.
5. — Il s'en fallut de peu cependant quelles ne fussent méconnues. Suarez avait à peine renoncé à toute œuvre extérieure pour se renfermer dans l'étude et l'enseignement, qu'il fut presque amené à renoncer aussi à ces travaux de l'esprit, et pour une cause plus pénible qu'une épreuve de santé (i). Il réussissait à merveille dans sa chaire de philosophie. De Ségovie, l'éloge du nouveau professeur se répandit dans les autres collèges de la province de Castille. On voulut avoir ses cours. Des fragments de ses dictées circulèrent de côté et d'autre, notamment à Valladolid et à Salaman([ue. Ces écrits furent appréciés et commencèrent à faire connaître, dans cette partie de l'Espagne, le nom de François Suarez, comme plus tard ses premiers ouvrages dans le monde entier. Mais en même temps, quelques religieux de la Compagnie se prirent à s'alarmer d'un enseignement, qui, par la méthode et par la doctrine, leur paraissait dévier vers de périlleuses nouveautés. De cette opposition les biographes trouvent une double cause, fune dans ceux qui la suscitaient, peu honorable pour eux, l'autre dans celui qui en était l'objet, tout à son honneur. La première a été déjà indiquée dans un chapitre précédent. Bien des questions philosophiques et théologiques n'avaient pas encore été étudiées, ou étudiées aussi à fond qu'elles le furent bientôt après ; par suite, des opinions pouvaient sembler nouvelles, qui parurent plus tard très acceptables.
<t Ceux qui enseignaient, dit expressément le biographe Descamps, se contentaient d'enseigner à la manière des autres, de faire comme ils avaient fait, de poser les pieds sur les traces des leurs, sans se hasarder à se frayer un sentier ou à s'engager dans quelque chemin qui n'eût pas encore été fréquenté (2). »
D'un autre côté, un génie tel que Suarez ne pouvait pas se tenir toujours sur la route battue. Avec sa vive pénétration et sa
(1) V. Sartolo, 1. II, c. m. — Descamps, II* pari , c. 3.
(2) Descamps, II' part., c. 3.
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vaste compréhension des matières, il devait forcément creuser plus à fond les questions classiques et y découvrir des aspects restés jusqu'à ce jour inaperçus ; il devait aussi en soulever de nouvelles et leur donner des solutions auxquelles on n'avait pas encore songé, parfois aussi s'écarter d'opinions trop facilement admises et trop docilement transmises.
Les contradicteurs auraient dû examiner d'abord si cet enseignement avait d'autres torts que d'être quelque peu nouveau, et si le leur ne se reposait pas trop sur le mérite plus facile de ne pas l'être. Car enfin, sauf Dieu, tout commence par être nouveau, même la vérité, et tout finit par être ancien, même l'erreur. D'ailleurs s'agissait-il de cette ancienneté réelle, qui est le plus souvent un des caractères d'une doctrine vraie, ou plutôt de cette apparente ancienneté, qui n'est qu'une antériorité de mince valeur en bonne critique ?
Ces réflexions ne furent pas faites, ou elles ne réussirent pas à dissiper les préventions. Des lettres parvinrent au provincial, lui signalant le danger de ces innovations et le pressant d'y apporter un prompt et efficace remède. Il fallait, disait-on, faire examiner tous les écrits du professeur de Ségovie par des hommes compétents, et, si leur jugement était défavorable, le faire descendre de sa chaire, en lui ôlant tout espoir de remonter jamais ni dans celle-là ni dans aucune autre. Mieux valait priver la province d'un professeur distingué que laisser le mal y prendre racine et s'y étendre.
Le provincial était alors, pour la seconde fois, ce Père Jean Suarez qui avait admis François dans la Compagnie. Il avait pour lui autant d'estime que d'affection ; aussi ne pouvait-il croire que ces accusations fussent fondées. Persuadé qu'un examen plus sérieux les ferait tomber, il vint à Ségovie. Là, sans rien dire encore à Suarez, il se procura tous ses cours et les envoya aux Pères qui lui avaient écrit, les invitant à se rendre compte, pièces en mains, mieux que sur de simples bruits, de ce qu'était l'enseignement incriminé. Les réponses arrivèrent bientôt, plus défavorables que les premières lettres, plus pressantes à conseiller une mesure radicale qui écartât tout danger : il y avait là des opinions qui ne seraient certainement jamais acceptées. Or, à
ClIAP. I. DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (iS^I-lSSo) l/^l
cerlains signes, il semblait que pour la Compagnie des temps difficiles se préparaient, où l'on s'en prendrait surtout à ses doctrines : il ne fallait pas fournir un prétexte aux attaques des adversaires. Grande fut la perplexité du provincial, placé dans la nécessité ou d'éteindre pour toujours un beau talent, ou de s'exposer à compromettre la pureté de doctrine dont il avait la garde, en passant par-dessus les avis, qu'il avait lui-même provoqués, de religieux savants, vertueux et animés d'un zèle très sincère. Il prit le parti d'agir, mais avec tous les ménagements que méritait le professeur. L'ayant appelé, il lui raconta tout ce qui s'était passé, et lui déclara que, s'il ne se conformait pas à l'enseignement commun, il devrait lui-même, bien qu'à son grand regret, lui retirer sa chaire et l'appliquer à de tout autres fonctions.
Suarez était loin de s'attendre à une pareille communication. Il écouta cependant avec calme et sérénité, puis répondit, avec une parfaite modestie, qu'il n'avait point été conduit à la Compagnie par le désir de briller dans l'enseignement et d'occuper des chaires honorables, mais bien de se sanctifier et d'assurer son salut ; que d'ailleurs les sentimenls d'indifférence qu'il y avait apportés ne s'étaient point attiédis dans son cœur ; qu'il priait donc son provincial de disposer de lui en toute liberté. Cesser d'enseigner était chose sans importance pour le but unique de sa vie. Mais en serait-il de même, s'il se mettait à enseigner autrement qu'il ne l'avait fait ? Il n'avait eu d'autre souci que celui de la vérité, et s'il n'avait pas enseigné en tout comme ses devanciers, ce n'avait jamais été par ostentation et par vanité. Maintenant sa conscience serait-elle en paix, s'il déclarait faux ce qu'il avait donné et tenait encore pour vrai, si sa parole était en opposition avec sa pensée ? Etait-ce bien aussi le moyen de se rendre utile aux élèves qu'on lui avait confiés? Réfutant ensuite par de solides raisons les reproches qu'on lui faisait, il montra combien étaient imaginaires les craintes qu'inspiraient ses opinions.
Son abnégation, la droiture de sa conduite, la conception élevée qu'il se faisait de son rôle, ainsi que sa lumineuse justification, convainquirent et touchèrent le provincial. Heureux de voir qu'on s'était trompé, il serra avec émotion le jeune religieux dans ses bras, en lui disant ; « Oui, enseignez, enseignez long-
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temps, et comptez sur l'aide de Notre-Scigneur pour accomplir dans cette carrière tout le bien que vous avez en vue. » Autrefois Jean Suarez, malgré l'avis de ses conseillers, avait conservé à la Compagnie le jeune postulant de Salamanque : cette lois, en dépit de foutes les oppositions, il lui conservait le philosophe et le théologien qui devait l'illustrer.
Suarez avait fait l'apprentissage de la contradiction. Cette expérience devait lui servir plus d'une fois encore dans la suite, car, « on ne peut nier, dit le biographe Sartolo, c'est un fait avéré, que ses doctrines rencontrèrent certains esprits singulièrement inquiets et chagrins, épris aussi outre mesure de leurs jugements personnels et de leurs prétendus principes. » D'autres, moins prévenus, n'eurent besoin, pour cesser tout à fait de l'être, que de pouvoir mieux se rendre compte des choses. Tels furent ces quelques religieux des plus savants de l'ordre en Espagne, parmi lesquels les Pères Mariana et Siguenza, qui vinrent à Ségovie, écrivait plus tard François Ramirez, pour discuter avec Suarez, et qui se retirèrent avec autant de confiance en son orthodoxie que d'admiration pour son talent (i).
Il serait intéressant de savoir en détail quelles étaient les opinions de Suarez qui avaient soulevé cet orage ; mais rien ne nous rindi(j[ue. Il est à croire que, tout simplement, fidèle k sa résolution de peser par lui-même la valeur de toute assertion et de toute preuve, il avait donné à quelques questions classiques, une solution dilïé rente de celle qu'on s'était habitué, sans trop y regarder, à tenir pour la seule vraie et la seule sûre ; ou que, présentant les théories ordinaires avec ime ampleur toute personnelle, y cherchant, avec son infatigable curiosité, des aperçus nouveaux, il avait paru sortir des voies traditionnelles. Mais fallait-il donc lui reprocher d'apporter à l'étude de la philosophie un esprit philosophique ?
6. — C'est pendant la seconde année du cours triennal, en iS^S, que survint cette bourrasque. Elle ne l'arrêta pas un instant. Fort de l'approbation et des encouragements affectueux de son
(1) Sartolo, 1. II, c. m.
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supérieur, il poursuivit sa làciie avec une nouvelle ardeur et l'amena à bonne fin avec un remarquable succès. Les notes officielles, envoyées, deux ans après, sur son compte, renferment ces mots : « Il a enseigné le cours de philosophie avec un très grand profit (i). »
Ce n'est pas qu'il n'eût rien à souffrir: le travail, les austérités, le climat rigoureux de Ségovie lui occasionnèrent de prématurées et pénibles épreuves de santé : ce fut à l'honneur de sa vertu et de son énergie.
A la dernière année de ce professorat se rapporte la plus ancienne des lettres de Suarez que nous avons pu retrouver. Nous la donnons en entier traduite de l'espagnol, parce quelle montre quelles étaient, à cette époque, les pensées intimes du jeune maître et ses vues sur son propre avenir. Il écrivait de Ségovie, le 29 novembre iS^S, au Père Éverard Mercurian, tout récemment élu général de la Compagnie :
Mon très Révérend Père en Jésus-Christ, j'écris à V. Paternité pour lui demander, en toute charité, une chose qui me paraît très conforme au service de Notre-Seigneur. Je vais achever cette année, ici à Ségovie, de professer le cours de philosophie. Or je vois que je n'ai ni l'âge ni les aptitudes requises pour les autres fonctions qu'on pourrait m'assigner. La pensée m'est donc venue que, durant trois ou quatre ans, la meilleure manière de servir Notre-Seigneur serait de m'occuper de moi-même, pour acquérir ce qui me manque de vertu, de science, de connaissance théorique et pratique de l'esprit de notre institut. Et en vue de ce but, je suis convaincu qu'il m'importerait souverainement de passer ce temps à Rome. Je paraîtrais sans doute y être inutile, mais je m'y préparerais à rendre ensuite, sans interruption, plus de services avec plus de moyens. Je prie V. P., par l'amour de Notre-Seigneur, de ne pas me refuser cette grâce, s'il lui est possible de me l'accorder. Je n'en dis pas davantage sur ce désir ni sur les raisons qui me l'inspirent, parce que le Père Gil Gonzalez, qui est auprès de V. P. et à qui j'écris aussi, me connaît et pourra fournir tous les renseignements sur l'objet et sur les motifs de ma demande. Si V. P. rapi)rouve et si elle juge que je ne serai pas trop à charge à Rome, ce sera pour moi une grande faveur. En même temps ce sera un puissant secours pour me rendre capable de me porter ensuite à tout ce qu'on voudra et de servir la Compagnie avec tout le dévouement et toute l'utilité que je désire. Si au contraire V. P. préfère disposer de
(1) « A leido ua curso de Artea con muy buen progresse. » — Ai-ch. centr. S. J., CastcU. Catal.
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moi autrement, sa décision, quelle qu'elle soit, me laissera [)aix et consolation. Qu'elle veuille bien, pour l'amour de Dieu, se souvenir du dernier de ses fils, malg-ré son indignité, dans ses prières et saints sacrifices. Je ne parle pas de l'état du collège ni du cours de philosophie, sachant que d'autres ont envoyé sur toutcela d'abondantes informations.
De Votre Paternité Le dernier (iesfils et l'indigne serviteur en J. C.
Francisco Suarez (1).
Un mois après, le 3o décembre, Suarez, craignant (jue sa lettre n'eût pas été expédiée par une voie sûre, écrivait de nouveau pour le même objet et presque dans les mêmes termes. «Je meHorcerai, ajoutail-il modestement, d'être au collège romain, le moins à charge que je pourrai. » Et il sollicitait une prompte réponse, « parce que, disait-il, si elle est négative, je n'y penserai plus et me tiendrai dans la paix, et, si elle est favorable, je voudrais me préparer à partir dès que mon cours sera fini, au mois d'août (2). »
Le désir d'aller à Rome n'aurait-il pas été inspiré à Suarez par le départ tout récent de l'ancien condisciple de Salamanque dont il avait été aussi le répétiteur, Grégoire de Valencia, départ (jue signale une lettre du provincial Gil Gonzalez écrite le i3 septembre 1092 au général :
« Cette lettre vous sera apportée par les Frères François Luzando et Grégoire de Valencia. Le Frère Grégoire de Valencia a terminé ses études de philosophie et de théologie, et il peut enseigner ces sciences avec succès. Il a beaucoup de talent et une grande facilité naturelle pour la prédication, de l'aptitude aussi pour les langues. Il s'est toujours montré bon religieux, et, ses études finies, a terminé sa probalion. 11 a l'âge et le temps de vie religieuse requis pour recevoir les ordres. C'est un des premiers que j'indiquai au P. Maître Polanco pour l'Allemagne (3). »
Ce billet de présentation semblait pressentir la brillante et féconde carrière de Valencia, comme professeur de philosophie au collège romain, puis, pendant vingt-quatre ans, de théologie à Dillingen et à Ingolstadt.
(i) Arch. centr. S. J. — Cod. Epistol. HJfspan 1573. Lettre 508 du recueil. Autographe.
(2) IbJd. — Cc.fl. Ilispan. Epistol. 1594. Lettre 385. Autographe.
(3) Arch. cenlr. S. J. — Hisp. 117, fol. 173.
CHAP. I. — DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (l57I-l58o) 1^5
Les mêmes éloges auraient certainement accompagné Suarez, s'il avait été appelé à Rome. Mais il ne le fut pas, peut-être précisément parce que Valencia venait de l'être. On ne pouvait pas trop dégarnir de ses meilleurs sujets la province de Gastille. Le 4 mars suivant, Everard iNIercurian lui répondit :
« J'ai vu avec plaisir par votre lettre le désir que vous avez de venir à Rome, pour vous rendre plus capable de bien servir Notre-Seigneur. Sur les bonnes informations que j'ai de vous, je suis tout disposé à tenir compte de votre demande en temps opportun et à vous accorder, s'il y a lieu, cette satisfaction. En attendant, continuez, à l'avantage de nos scolastiques, à enseigner le cours de philosophie que vous avez commencé, leur donnant avec la doctrine le lait de la piété ; car c'est à cette double fin que tendent les études de la Compagnie. Pour vous, si vous marchez toujours dans la voie des vertus solides, j'ai la confiance que Dieu Notre- Seigneur se servira de vous pour sa gloire (1). »
Cette réponse dilatoire, se bornant à quelque espérance hypothétique, était plutôt un refus. Suarez ne parla plus d'aller à Rome. Il devait y aller pourtant, mais sept ans après et dans des conditions tout autres qu'il ne l'avait souhaité. Toutefois, sa demande même et les termes, dont elle est formulée, nous montrent deux choses également édifiantes : d'abord, qu'il aimait ardemment cette Compagnie dont il voulait aller prendre, au cœur même, l'esprit et la vie ; ensuite, qu'il avait dès lors acquis la conviction qu'il la servirait surtout par l'étude, l'enseignement, la formation de ses jeunes religieux. Les succès qu'il avait obtenus dans cette voie, les obstacles qui avaient arrêté ses premiers essais de ministères au dehors, et sans doute aussi l'action intérieure de la grâce, tout lui avait révélé sa vocation spéciale. Son existence entière y répondra sans jamais s'en écarter d'un pas.
7. — Il semble d'ailleurs qu'il savait très bien communiquer les sentiments, dont nous venons de le voir animé, aux élèves qui lui étaient confiés. Ainsi, ce jeune Domingo de Alçola, que nous avons déjà cité, écrivait presque en même temps que lui au général une lettre pleine de dévoùment filial, qu'il terminait par cette demande :
(1) Ibid. — Cod. CastoII. Epistol. gêner., 5 mai 1573-27 oct. 1576.
SC.IRKZ — 1-10
« C'est le propre des enfants de demander et des pères de donner. Je vous ferai donc, le dernier de vos fils, ma demande, bien sûr que vous me l'accorderez, si elle ne vous paraît pas indiscrète. Nous manquons ici et nous en soutirons, des livres qui pourraient nous faire mieux connaître la Compagnie, tels que les Cotistitutions, la F/e de notre Père Ig-nace; et on nous dit que le Père Possevin en envoie à qui V. P. l'approuve. Je Ja prie instamment de nous faire cette charité. »
Huit mois après, le 4 juin 1694, il écrivait de nouveau:
(, Je finirai mon cours de théologie à la fin du mois prochain : en ce moment on nous explique la Métaphysique d'Aristote... Le Père Jean Suarez, provincial, m'a fait parvenir de la part de V. P. un exemplaire de la Vie de notre Père Ignace. Que Notre-Seigneur récompense par l'abondance de ses grâces la bienveillance dont V. P. a usé envers le plus indigne de ses fils. Le Père provincial m'a fait espérer aussi un exemplaire des Constitutions. Les lire, les méditer, ce sera la joie et le repos de mon âme jusqu'au dernier jour de ma vie : en elles j'établirai ma demeure, car mon cœur est épris de la beauté et de la sainteté qui resplendissent en elles. »
Avec la même simplicité, mais plus virile, un autre de ces élèves de Suarez, Jean Martinez, écrivait au général, de Ségovie, le 23 septembre 15^3 :
« Si j'écris à V. P., c'est dans l'espoir de réaliser les désirs que Dieu à bien voulu m'inspirer avant qu'il daignât m'appeler à la Compagnie et depuis qu'il Ta fait. Ce désir, qui est la consolation de mon âme, c'est de souffrir pour Notre-Seigneur. Si V. P. pense que l'occasion pourra m'en être offerte parmi les infidèles, je la prie de me permettre de partir pour le Japon ou pour la Chine; car je ne souhaite qu'une chose dans ce monde, et je la souhaite de toutes mes forces, donner ma vie pour Notre-Seigneur. Par son amour et par celui de sa Mère, je supplie V. P. de m'aider à y parvenir (1). »
Ces ([uelques exemples montrent que Suarez ne réussissait pas moins à former des religieux fervents que de bons philosophes. Mais au mois d'août 1574. ^^ cours achevé, les élèves se dispersèrent et le professeur attendit de nouveaux ordres de ses supérieurs.
Avant de le suivre dans un autre collège, il est à propos d'expliquer une phrase de sa lettre, citée plus haut, au Père Éverard Mercurian. Suarez invitait le général à demander des
|1) Ces trois lellres se trouvent : Arch. cenlr. S. J., Cod. Epist. Hispao. 1578 et i574.
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renscignemenls sur son compte au Père Gil Gonzalez, « qui est, disait-il, auprès de Votre Paternité. » Ce mot rappelle un fait bien connu dans les annales de la Compagnie, et dont les principaux acteurs turent précisément les deux supérieurs qui avaient eu, sur la vie du jeune religieux, l'influence la plus forte et la plus heureuse, Jean Suarez et Martin Gutierrez. Mieux qu'un récit, quelques extraits des correspondances du moment feront connaître leur douloureuse mais glorieuse aventure.
Gil Gonzalez au Père Polanco, à Rome: de Burgos, lo janvier iS^S :
« Aujourd'hui la congrégation provinciale vient de choisir les Pères Jean Suarez et Martin Gutierrez pour se rendre à Rome avec moi. »
Les délégués de toutes les provinces y étaient convoqués, pour élire le successeur du troisième général, François de Borgia.
Au même, 2g janvier :
« Notre voyage se fera par Bayonneet par Toulouse. C'est le conseil que nous ont donné des amis, les galères faisant souvent défaut dans cette séiison. On nous dit aussi que par cette voie nous aurons plus de
chance d'éviter les localités de France où les hérétiques sont soulevés
Je reçois votre dernière lettre déjà tout botté pourpartir. »
Jean Domenech au vicaire général à Rome : Valladolid, 25 mars JojS :
« Une bien douloureuse nouvelle nous arrive par deux voies tîifférentes. Le Père provincial et ses compagnons auraient été pris en France, à Toulouse. Ce n'est guère vraisemblable: on veut dire sans doute du côté de Toulouse. Nous prenons des informations par tous les moyens possibles. »
De fait, les voyageurs avaient été arrêtés par des huguenots, enfermés au castel de Cardellac — ainsi le nomment leurs lettres : c'est sans doute Cardaillac. dans le Lot — dépouillés de tout ce qu'ils avaient et soumis à toutes sortes de mauvais traitements, qui avaient amené, dans la prison même, la mort de Martin Gutierrez. Le Père Gil Gonzalez lui-même fut grièvement blessé d'un coup de couteau. Après avoir été plusieurs fois sur le point d'être massacrés, les deux Pères survivants et le Frère qui
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les accompagnait furent enfin remis en liberté, moyennant une forte rançon qu'ils purent se faire avancer.
Gil Gonzalez au Père général : du collège de Rodez, 17 avril i5;3:
« Béni soit Dieu qui ne m'a pas jugé digne de me mêler à tant de saints religieux dans une congrégation générale ! Pour la précédente, je fus délégué par la province de Tolède ; mais une maladie m'empêcha de partir. Pour celle-ci, c'est la captivité et tout le reste. Mercredi dernier, j'ai été mis en liberté, et je suis arrivé ici, mais à grand'peine; car ma santé est fort affaiblie et ma blessure, mal soignée, s'est envenimée. Je ne sais quand je pourrai me remettre en route. Je trouverais un grand repos d'esprit à connaître les intentions de Votre Paternité. Voilà manqué le but principal de notre voyage, car il paraît impossible que nous arrivions à temps pour prendre part à la congrégation. Mais devons-nous néanmoins poursuivre notre chemin, le Père Jean Suarez et moi, ou l'un de nous deux, pour traiter les afPairesdont nous étions chargés? De notre prison de Gardellac, nous avons bien recommandé à Dieu l'heureuse élection de V. P. et le plein succès de la congrégation. Que la divine Majesté daigne, pour le bien et l'accroissement de votre famille religieuse, combler V. P. des dons de son Esprit, autant que, dans mon inutilité, j'en ai du moins le désir, et que je le demande! — Gil Gonzalez (1). »
Les voyageurs, continuant leur route par Lyon, parvinrent à Rome quelque temps après. Gil Gonzalez, qu'on avait, en son absence, nommé assistant d'Espagne, y resta auprès du nouveau général Éverard Mercurian. Là, au dire du biographe Nieremberg, il reçut une lettre de sainte Thérèse, l'informant que Notre- Seigneur lui avait montré Martin Gutierrez au ciel, plein de gloire et le front ceint de la couronne des martyrs (2).
8. — Le cours de Ségovie terminé, Suarez reçut l'ordre de se rendre à Valladolid. Cette ville n'avait pas encore été dépossédée entièrement par Madrid de son rôle de capitale de la monarchie espagnole. Il lui en restait de nombreux avantages : une importance traditionnelle, des corps d'Etat, foyers actifs de vie politique et sociale, une aflluence de grandes familles que seule une cour peut attirer autour d'elle. Son université, créée au
(t) Celle correspondaQce se trouve mêmes archives et mêmes recueils.
(2) Nieremberg : Varones Ilustrcs de la Conopai'iia de Jésus. Marlîa Gutierree.
CHAP. T. DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (l57I-l58o) l/\Q
milieu du xiii« siècle, était florissante, moins considérable, moins renommée que celle de Salamanque, supérieure peut-être pour l'enseignement des lois. Parmi les collèges et couvents groupés autour d'elle, on remarquait surtout celui de Saint-Grégoire, l'un des principaux de l'ordre des dominicains. La Compagnie de Jésus y possédait une maison professe et son collège de Saint- Ambroise, le plus important, avec celui de Salamanque, des douze que comptait alors la province de Gastille. Un des religieux de ce collège, dans une lettre au général, le recommandait ainsi à sa sollicitude.
« C'est un des principaux de la province pour le nombre de ceux qui rhahitent el pour le mérite de ses professeurs de latin et de théologie. Dans la ville, se trouvent en grand nombre des personnages de haut rang-» avec lesquels il faut être en relations, soit au collège où ils viennent souvent, soit au dehors. Là siègent aussi les tribunaux de l'Inquisition et ceux du roi, où se débattent parfois de graves intérêts de la Compagnie. Par suite, les procureurs de nos provinces doivent fréquemment y venir pour y traiter leurs affaires. Avec tout cela, ce collège est très pauvre (1). »^
Dès que Suarez y fut arrivé, en septembre 15^4^ on lui dit qu'il était appelé pour enseigner la théologie. Cette science, depuis les brillantes études de Salamanque, lui était restée familière. Pendant son cours de philosophie de Ségovie, il n'avait pas cessé de lui réserver une partie de son temps ; il avait même rédigé le traité Z)e opère sex dieriim. Mais, se faisant à la fois une idée très modeste de son talent et très haute de cet enseignement, il demanda avec intances qu'on lui laissât des loisirs pour s'y préparer. Une année lui fut accordée, pendant laquelle il ne devait être que préfet des scolastiques, avec la charge de présider leurs exercices, de leur faire même quelques cours supplémentaires. Il s'acquitta de tout avec une science, une distinction qui attirèrent bien vite sur lui l'attention. En même temps, par l'influence de l'exemple, comme à Ségovie, il portait à la vertu ceux qui étaient témoins de la sienne.
Un fait de ce genre est resté célèbre. Les exercices littéraires du collège étaient ouverts aux étudiants du dehors. Or, parmi les
(\) Darlolonié Ferez à Kverard Meicurian. \'allaJolid, 24 mai 1679. — Ai-ch. ccntr. S. J. — Cod. EpistoJx Hiaputi. i579. Lettre 240.
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auditeurs assidus à ceux que présidait Suarez, se trouvait un jeune homme de vingt ans, remarquable par sa piété et par son intelligence, Luis de La Puente. Né à Yalladolid et élevé très chrétiennement, il était alors à la seconde année de ses études Ihéologiques. Il les faisait en suivant les cours des Pères dominicains, vers qui le portaient depuis longtemps toutes ses sympathies. Cependant, les prédications du Père Martin Gutierrez, deux ans auparavant supérieur de la maison professe, lui avaient inspiré une grande estime pour la Compagnie. Cette estime grandit «ncore à mesure qu'il vit avec quelle érudition et quelle modestie, quelle aisance et quelle force de discussion, surtout avec quelle aimable bienveillance, le nouveau et jeune professeur se mêlait aux argumentations ou les dirigeait. Cette fois encore, de l'homme son affection s'étendit à l'ordre auquel il appartenait et peu à peu ses préférences se tournèrent vers lui. Entré bientôt après au noviciat de Médina del Campo, il devint le saint religieux et l'excellent auteur ascétique, connu sous le nom francisé de Louis Dupont (i).
9. — A la (in de l'année scolaire 1574*1575, Suarez fut nommé professeur de théologie, mais à ce collège de Ségovie où il avait laissé de si bons souvenirs.
« En 1575, écrit le chroniqueur Pedro de Guzman, il arriva que le collège de Salamanque renfermait plusde religieux qu'il n'en pouvait entretenir : on établit donc dans celui de Ségovie d'autres cours de théologie et le Père François Suarez y fut envoyé. Cependant, comme il débutait dans cet enseignement, il parut bon, f)Our inspirer la confiance, de lui adjoindre un maître plus ancien et plus connu. Le Père Miguel Marcos vint donc de Salamanque. Mais ces cours cessèrent au bout d'un an. Ils furent transférés au collège d'Avila, où François Suarez, Miguel Marcos et Bartolomé Perez commencèrent des leçons qui ne durèrent que fort peu (2). »
Suarez revint alors à Valladolid pour prendre possession de la chaire de tiiéologie, qu'on lui avait offerte deux ans auparavant.
fl) Francisco Cachupin : Vida y virtiides del V. P. Luis de la Puente. Salamanca
(îj Historia de la Prov. de Castilla, por cl P. Pedro de Guzman (MS).
CHAP. I. — DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (iS^I-lSSo) l5l
Ces fréquents changements pourraient surprendre, si on ne se rappelait dans quelles conditions se faisaient alors les études des jeunes religieux de la Compagnie. A cette époque, on n'avait point créé, comme aujourd'hui, des maisons spéciales et stables, où sont réunis tous ceux d'une et parfois de plusieurs provinces : créations indispensables, puisque, actuellement, dans les collèges d'enseignement classique, il ne peut y avoir ni cours de théologie, ni cours assez complets de philosophie. Alors, il en était autrement: l'un ou l'autre de ces enseignements, parfois tous les deux, se trouvaient, sinon dans tous les collèges, du moins dans les plus importants. On distribuait donc entre plusieurs d'entre eux les religieux étudiants, dans des proportions que déterminaient l'état des locaux, les conventions faites avec les fondateurs, les avantages hygiéniques ou d'autres circonstances. Parfois même, on en plaçait momentanément un groupe avec leurs professeurs dans un collège qui n'avait pas d'ordinaire ce haut enseignement. Parfois aussi, on ne leur donnait pas de professeurs de la Compagnie, et alors ils allaient entendre ceux de l'université, s'il y en avait une, ou ceux d'un couvent, par exemple de dominicains. Mais cela ne se fit que dans les premiers temps, alors que l'ordre n'avait encore que peu de professeurs assez formés pour former leurs jeunes frères.
Il serait superflu d'examiner quel est, de l'ancien ou du nouveau, le meilleur système, puisque les temps ne laissent pas le choix. Notons cependant que, au point de vue des études, l'ancien, plus conforme à la lettre des Constitutions de saint Ignace, offrait, avec de notables inconvénients il est vrai, deux avantages précieux qu'il est permis de regretter. D'abord, les cours de ces collèges étaient suivis à la fois par les étudiants du dedans et par ceux du dehors, puissant stimulant pour les maîtres et pour les élèves, occasion quotidienne de relations utiles à tous. Ensuite, les chaires de philosophie et de théologie étaient ainsi très nombreuses dans une même province, par suite nombreux aussi les professeurs que l'on préparait à les occuper et nombreux les savants qui s'y formaient. On pourrait dire que les fonctions créaient les organes. Cette formule de transformisme moderne, si discutable quand il s'agit d'un corps
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naturel et physique dont la structure ne dépend pas de la volonté, renferme beaucoup de vérité, s'il s'agit d'un corps moral, vigoureux et actif. En lui, le besoin crée les hommes, parce qu'on y forme précisément ceux dont il a besoin. Et s'il a assez de vitalité, le moyen pour lui de se développer et de grandir, c'est parfois de s'obliger, dans une sage mesure, au delà de ses forces présentes. De l'obligation naîtra l'eflbrt, et, de l'effort, la réalisation de ce qui lui manquait. Aussi, il faut bien le reconnaître, les adversaires des ordres religieux prennent d'inslinct un excellent moyen de les réduire à la médiocrité, de les conduire peut-être à l'étiolement, quand ils s'appliquent avec tant de sollicitude à les écarter du haut enseignement et des autres fonctions supérieures. Iln'enétîiit pas ainsi autrefois, du moins aussi communément qu'aujourd'hui ; et de là vient en partie, si nous ne nous trompons, que les ordres religeux aient été alors si féconds, dans les sciences ecclésiastiques, en hommes de première valeur.
Les Jésuites de Castille en étaient déjà, à l'époque dont nous parlons, à se trouver dans Theureux embarras d'une surabondance de bons professeurs.
« Nous avons, écrivait le Père Jeronimo de Avila, le 16 août 1575, plus de professeurs capables d'enseigner la théologie, que nous n'avons de chaircsà leur donner. Ils soulfrent de ne pouvoir ftas être appliqués ùce qui répondraitle mieux à leurs aptitudes et à leur préparation. Tels sont les Pères Alonso Gutierrez, Francisco Suarez, Barlolomé Perez, Galarza, Siguenza, Martin Ojeda, le docteur Fonte, Kibera, Vega et d'autres peutêtre (|ui ne s'offrent pas en ce moment à ma pensée (1). »
10. — C'est à tort que Suarez est ici nommé parmi ceux qui attendaient en vain une chaire de théologie. A la date de cette lettre, il y avait un an que celle de Valladolid lui avait été offerte, et l'on sait pourquoi il n'en prit possession qu'à l'année scolaire suivante iS^G-iS^^. Il allait l'occuper pendant quatre ans.
Le collège de Valladolid était alors, sauf pour les finances, très florissant (2). Il renfermait quarante religieux, dont quatorze
(1) Jeronimo de ,\vila à Éveraril Mercurian. Avila, loajùll575. — Arcb. cenlr. S. J — Cod. Hi^p. Epist. 1075. Lettre 111.
(2) Arch. S J. — Litl. ann. MS. 1579. — Cod. Cas^uU. lHator. 1576-1640.
CHAP. I. DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (iS^I-lSSo) l53
suivaient les cours de théologie, enseignés par trois professeurs. On venait d'ajouter le troisième, afin que les étudiants de la Compagnie fussent plus assurés de recevoir, en quatre ans, un enseignement complet. Il ne faut pas oublier que la morale, à cette époque, n'était pas séparée du dogme : de là , comme aussi des méthodes alors en honneur, venait l'insuffisance de deux chaires. Ces trois professeurs étaient Andrés Martinez, l'ancien professeur de philosophie de Suarez, Suarez lui-même et Bartolomé Ferez. Ils durent se partager la Somme de saint Thomas pour en poursuivre en quatre ans l'explication dans leurs trois cours parallèles. Une lettre de Suarez, écrite vingt ans plus tard, nous apprend quel fut son lot : « Je commençai, dit-il, la première partie de la Somme à Valladolid, à la fin de l'année i5^6 et je la poursuivis jusqu'à la fin de 1079 (i). Il expliqua donc les traités de Dieu et de la Trinité, et sans doute aussi ceux des anges et de la création. L'auditoire se composait, outre les quatorze scolastiques de la Compagnie, de nombreux étudiants de la ville et de l'université. Cinq autres maîtres enseignaient la grammaire et les belles-lettres à six cents élèves. Plus de cent pour chacun 1 Mais grâce à l'unité et à la simplicité des études d'autrefois, à des industries d'un emploi plus facile qu'aujourd'hui, à l'âge plus tendre de ces enfants, aux avantages de l'externat, de jeunes religieux pouvaient maîtriser et régenter ces classes formidables. Comment faire d'ailleurs ? Les fondateurs, en limitant les ressources, limitaient le personnel : il ne pouvait, l'enseignement étant gratuit, que rester le même, quand le nombre des élèves augmentait.
La mission de Suarez fut, auprès des théologiens de Valladolid, ce qu'elle avait été auprès des philosophes de Ségovie, enseignement et direction intérieure. Là aussi, il demanda surtout l'efficacité de ses doubles fonctions à la ferveur de sa vie spirituelle et à l'exemple généreux des vertus religieuses. Chaque matin, à la première heure, il célébrait la messe à laquelle ses élèves assistaient, heureux de voir d'abord autour de son autel ceux qu'il allait ensuite retrouver autour de sa chaire. C'était là son meilleur
(1) Lettre au P. François de Benavides, recteur d'Alcala. Avila, 15 sept. 1599. — Arch. locales S. J.
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moment : quand il avait fait descendre sur ces âmes d'élite les grâces du sacrifice, il allait avec plus de joie ouvrir à leur intelligence ses trésors de doctrine. Toujours ami de la relraite et tout entier à sa tâche, il passait les journées dans un recueillement profond et dans un incessant travail. Parfois ses élèves venaient l'avertir qu'on avait reçu de quelque autre collège, ou de Rome, ou des pays lointains, des nouvelles intéressantes et qu'on allait en donner connaissance. Il leur répondait, en les remerciant aimablement, qu'il n'avait pas besoin de les apprendre si tôt, et il ne quittait pas un instant ses livres ou sa plume : double gain, il ménageait son temps et mortifiait sa curiosité (i).
Parmi ses élèves, il retrouva Luis de La Puente, qu'on venait de renvoyer du noviciat k Valladolid pour y achever sa théologie. Entre le maître et le disciple, des relations étroites s'établirent, nées d'une affection et d'une confiance réciproques. Suarez, avec une simplicité et une modestie qui se rencontrent d'ordinaire chez les esprits supérieurs, aimait à discuter avec son disciple, à le consulter même sur des opinions douteuses. Luis profitait de ces entretiens avec un guide à la fois si personnel et si sûr, pour s'initier à la théologie scolastique et mystique, plus largement qu'il ne pouvait le faire par l'enseignement public du cours. Il fut heureux surtout d'approfondir deux questions que le professeur, se livrant à l'attrait de sa piété, s'empressa de traiter, celle de la suréminence des mérites de Marie sur tous les anges et les saints et celle de sa conception immaculée. Sur ces deux points, La Puente goûta si bien la doctrine reçue qu'il la dépassa même plus tard, lorsqu'il dut exposer à son tour ces questions. Il admet, en effet, que Marie ne fut pas élevée à cette suréminence à la fin de sa vie seulement, ni même au moment où elle devint mère de Dieu, mais dès le premier instant de son existence ; et queparsa conception immaculée elle ne fut pas soustraite seulement aux etfets d'une loi, pesant sur elle comme sur tous les autres enfants d'Adam, mais placée en dehors et au-dessus de cette loi, qui dès lors ne l'atteignait pas plus en droit qu'en fait (2). Par là,
(1) Sartolo, 1. II, c. iv.
(2) Luis de la Pii«nte : In Canlicum Canikorum, t. I, 1. i, ex. ir.
CHAP. I. DANS LKS COLLEGES DE CASTILLE (iS^I-lSSo) l55
Luis réparait surabondamment une erreur involontaire qu'il regretta toute sa vie. Dans sa première jeunesse, formé d'après d'autres principes, il avait d'abord admis que la Vierge n'avait pas été immaculée dans sa conception. Mais bientôt il se ravisa et fit vœu, étant encore dans le monde, de défendre toujours ce privilège. Le biographe, auquel nous empruntons ce trait, fait remarquer avec une pieuse fierté, que, des quatre mille auteurs que la Compagnie comptait depuis sa fondation jusqu'au moment où il écrivait, 1670, il ne s'en trouvait pas un seul qui eût mis en doute ce privilège de la Mère de Dieu : unanimité qu'il attribuait en grande partie à l'influence de l'enseignement et des ouvrages de Suarez, l'un des premiers, des plus savants et des plus zélés défenseurs de la sainteté originelle de Marie (i).
II. — Dans la correspondance des Jésuites de Valladolid avec leur supérieur général, se rapportant à cette époque, se trouve une requête signée par le recteur Jean de Atienza, par le procureur et par les consulteurs, à l'effet d'obtenir la permission de vendre une propriété sise à Simancas. Le nom de Suarez prouve qu'il faisait partie du conseil du collège, et deux des lettres qu'il écrivit alors nous le montrent dans l'exercice de ces fonctions de conseiller de son supérieur immédiat et d'informateur de son supérieur général (2). Dans l'une, il fait part au Père Éverard Mercurian de l'émoi, ou, pour mieux dire, de l'irritation causée dans la ville par l'ordre que venait de recevoir le recteur Atienza de partir pour le Pérou. Il expose les causes de celte irritation, faiblesse de santé et demi-cécité du Père, influence et mécontentement de sa famille, services qui l'ont rendu cher à la population ; et ainsi, tout en prétendant ne vouloir que renseigner, il développe les motifs les plus persuasifs pour faire revenir sur la décision prise. En même temps, le recteur et les docteurs de l'université, par une adresse collective, inter-
(1) Descamps, II* part., c. 0.
(2) Leltre'du P. Atienza et de ses consulteurs à Éverard Mercurian, l"" nov. 1578; de Suarez au mémo, 10 avril ir)79 et 4 août 1579; du recteur et des docteurs de l'Université de Valladolid au même, .11 juillet 1579; du P. Atienza au même, 24 juillet 1579. — Arch. cenlr. S. J. — Cod. Hispan. Epist. 157iK
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venaient de la même manière auprès du général. Seul, le Père Atienza remerciait son premier supérieur de lui avoir envoyé cet ordre, « qui Tavait, disait-il, rempli de consolation, en lui manifestant les desseins de Dieu sur lui », et il ajoutait qu'il allait se hàtcr de partir pour prendre le bateau à Séville. Il partit, en effet, parvint au Pérou, et y remplit avec grand fruit les fonctions de recteur et de provincial. Peut-être Suarez, trop exclusivement préoccupé du bien de son collège, dont il appréciait beaucoup le supérieur, n'avait-il regardé cette fois ni d'assez haut ni assez, loin.
Une autre lettre du jeune consulteur donne des détails sur la situation du collège et sur les fonctions des professeurs de théologie. Elle insiste d'abord sur les embarras financiers contre lesquels on se débat sans pouvoir en sortir : la communauté, par suite des exigences du ministère, est devenue plus nombreuse qu'elle ne devait l'être ; le collège étant fondé, on ne reçoit pas el on ne peut pas recevoir d'aumônes, mais cette fondation, fort insuffisante, ne donne que des rentes chétives; enfin il y a de grosses dettes : on s'achemine vers une faillite désastreuse, si le général n'y avise au plus tôt. Tout cela, refrain très ordinaire, à cette époque et à d'autres, dans les correspondances des maisons.
Il est question aussi de transformer une des trois leçons de théologie en leçon de cas de conscience. Suarez croit ce changement utile, mais il demande fort sagement que ce cours, au lieu d'être fait alternativement par les trois professeurs, soit confié à l'un d'eux d'une manière stable ; et comme il est en général fort peu recherché, il se montre prêt à s'en charger. Mais d'autres dispositions le laissèrent à sa chaire de dogme.
Dans cette même lettre, Suarez appelle l'attention du général sur certains privilèges auxquels prétendait son collègue Aiidrés Marlinez, comme par une sorte de droit d'ancienneté. Ainsi, pour achever plus à l'aise ses matières, il s'était fait accorder une leçon supplémentaire, les jours de fêtes et de chômage, au grand déplaisir des élèves. Il s'était fait aussi dispenser d'une tâche commune à tous les professeurs.
« C'est dans ce collège, écrit Suarez, une obligation et une habitude que les professeurs aillent argumenter aux nombreux actes de théologie
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qui ont lieu, au cours de l'année, à l'université et chez les religieux. Jusqu'à présent ils y allaient à tour de rôle. Mais voici que le P. Martinez en est exempté uniquement parce qu'il est le plus ancien de nous trois et qu'il a déjà plus longtemps que nous rendu ce service. Or il n'est pas reçu dans la Gompag-nie que l'àg^e seul crée ainsi des faveurs, surtout quand le fardeau qu'on ôte à l'un doit retomber sur les autres. Le P. Martinez d'ailleurs est le mieux portant de tous, et le seul qui se renferme dans son enseig-nement, sans jamais prêcher ni confesser. Et puis, il semble que nos anciens, et notamment le P. Martinez, aient eu à cœur de tout rég-lerici à l'instar de certain collège voisin où se font des cours de théologie — il s'ag-it de celui des Dominicains — et comme, dans ce collèg-e, le plus ancien des professeurs n'est pas tenu d'aller aux actes, on voudrait qu'il en fût de môme dans le nôtre. Mais sur ce point, quoi qu'il en soit des autres, l'imitation serait tàcheuse, car elle introduirait, sans nécessité, de ces distinctions et de ces privilèg-es, dont, chez nous, le nom seul et l'apparence furent toujours écartés. Au reste, là où il s'ag-it d'arg-umentation publique, les anciens moins que les autres doivent être exemptés, car ce sont eux surtout qui, avec plus de science, plus de pratique et de réputation, peuvent le mieux faire honneur à leur collège et à ses études. »
Cette même préoccupation inspirait au zélé professeur cette autre observation ou cette plainte, que les scolastiques placés à Valladolid étaient pris d'ordinaire parmi les plus faibles de santé, partant, les moins capables de donner à des cours de la vie et de l'éclat. Moins de vie et d'éclat, sans doute, que, plein du feu sacré, il ne l'aurait souhaité et ne l'avait espéré. Mais en réalité le jeune professeur de théologie réussissait mieux encore que n'avait réussi le professeur de philosophie et dans des fonctions plus hautes et sur un théâtre où le succès attirait davantage l'attention.
12. — Mais le succès ne l'empêcha pas de rencontrer à Valladolid les mêmes contradictions qu'à Ségovie, plus pénibles même, parce qu'elles s'en prenaient à des opinions qui touchaient de plus près à l'intégrité de la foi et qu'elles furent portées à un tribunal plus élevé. Cet incident est important dans la vie de Suarez : il pouvait le jeter hors de sa voie providentielle, il l'y fixa au contraire cette fois encore ; il pouvait altérer son honneur doctrinal, il l'alfermit, et, avec lui, la confiance qu'il inspirait. Aussi allons-nous raconter le fait, en mettant sous les yeux, malgré
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la longueur des citations, des lettres inédites, qui nous le montreront dans toute sa vérité.
A ce moment, dans les premiers mois de 1079, se trouvait dans la province de Caslille, en qualité de visiteur, le Père Diego de Avellaneda, originaire de Grenade. Prêtre séculier, distingué par le talent el les fonctions, jusqu'à l'âge de trente-trois ans, puis religieux de grande vertu, professeur au collège romain, honoré de la confiance de Philippe II, donné pour conseiller à son ambassadeur à Vienne, choisi un instant pour confesseur de la reine de France femme de Charles IX, le visiteur, malgré tous ses mérites, ne paraît pas s'être acquitté de sa mission avec le tact el le succès qu'on pouvait espérer. Une lettre dit qu'il a agi plutôt en alcade qu'en supérieur de religieux.
Le recteur même de Valladolid, Jean de Atienza, se plaint des résultats fâcheux de sa visite, de son humeur impérieuse, de ses jugements sévères, et exprime le vœu qu'il quitte au plus tôt la maison et la province. Un peu plus tard, il écrit ces lignes :
« On dit que le Père Jean Suarez va être envoyé à Madrid et que le Père Avellaneda sera notre provincial ù sa place. Le départ du Père Suarez serait un malheur, el son remplacement par le Père Avellaneda, un malheur plus grand encore. Je ne dis rien de sa sévérité, car, pour des religieux de bon tempérament, cela importe peu; mais il s'est montré si tortueux et si politique, qu'il s'est aliéné beaucoup de cœurs et n'en a gagné aucun. Et tel est le mécontentement qu'il a laissé après lui, que, pour le dissiper, il ne lui suffirait même pas de faire des miracles (1). »
Au cours de sa visite, Avellaneda était venu de Salamanque à Valladolid. De là, il écrivait au général, le 3 avril 1679 :
« Votre Paternité m'a recommandé de faire disparaître les opinions nouvelles et hasardées, surtout dans l'enseignement de la théologie. Depuis que je suis dans cette province, j'ai constaté moi-même trop de liberté en cette matière. Mais, de plus, voici que, de Salamanque, le recteur et les professeurs Ribera et Miguel Marcos m'écrivent qu'il est tout à fait urgent d'y porter remède et me pressent instamment de mettre la main à l'œuvre : autrement, tout en faisant beaucoup de bacheliers, nous laisserons s'introduire nombre d'opinions étranges et peu solides.
(1) Jean de Atienza à Éverard Mercurian. Valladolid, 4 avril et 9 juin 1579. Domingo de Alçola écrit aussi : « Es un Padre que liene unas palabras muy doradas y açucaradas ; pero debajo de ellas pone la pildora y la purga con que a desgustado el gusto de muchos. » — Arch. centr. S. J. — Cod. Episl. Hisp. 1079. Lettres 245 et 229.
GHAP. I. DA>S LES COLLEGES DE CASTILLE (lÔ^I-lSSo) iSq
On Ta vu dernièrement, disent-ils, à l'acte que soutenait un de nos scolastiques de Salamanque dans la salle de l'université. En répondant à une objection, il accorda que la bonté morale des vertus n'est formellement qu'une qualification extrinsèque; bien plus, que celle de la charité ellemême n'est pas autre chose. Aussitôt, le professeur de la chaire de Prima, Fray Bartolomé de Médina, dominicain, en tira cette conséquence, que dès lors notre justification ne suppose rien d'inhérent à Tàme, mais une simple dénomination extrinsèque, assertion inouïe, chimérique, hérétique, etc.. et l'on triompha à nos dépens. Or, comme on m'avait écrit de Salamanque que ce collèg-e de Valladolid était le foyer des opinions exotiques, j'en ai parlé à celui qui était en cause pour l'engager à y renoncer — il s'agit de Suarez. — J'ai trouvé chez lui quel(|ue résistance ; mais, comme il est bon religieux, il a promis de se conformer à tout ce que j'ordonnerais. Or, la règle que je prescrirai aux professeurs d'ici, sans leur dire que je le fuis à cause de ce Père, règle que le recteur et les professeurs de Salamanque regardent comme le plus sûr remède et qu'ils veulent euxmêmes garder exactement, c'est que nos professeurs ne doivent émettre ni soutenir aucune opinion contraire h la doctrine de saint Thomas, s'en tenant ainsi à nos Constitutions, qui nous le donnent expressément pour notre docteur. Il ne sera pas défendu cependant, dans l'enseignement et les argumentations, de donner parfois comme probable quelîjue opinion contraire à celle de saint Thomas, à condition qu'elle n'ait rien de dangereux et qu'on déclare tenir pour plus probable celle du saint docteur. Il va sans dire, que, de cette règle, est exceptée la question de l'Immaculée Conception, où saint Thomas n'est pas <à suivre, attendu que, s'il vivait de nos jours, il penserait comme nous. Si cette règle est approuvée et imposée par Votre Paternité, du coup disparaîtront toutes les opinions imprudentes, et, avec elles, les causes de désunion entre nos étudiants, les partis se formantpour tel et tel professeur, et autres inconvénients plus graves encore. Dans le cas donc où mon projet d'ordonnance plairait à V. P., comme il plaît aux autres professeurs d'ici et aux Pères de Salamanque que j'ai nommés, il me serait utile de recevoir un mot à ce sujet. Je pourrai alors dire à ce Père que j'ai agi de concert avec V. P., qui désirait couper court à la trop grande liberté d'opinions. Je suis convaincu qu'il en tiendra compte à l'avenir et qu'il réformera même, dans le sens des doctrines communes, ce qu'il a déjà enseigné. Je déclare à V. P. que, s'il n'est pas porté remède à cet abus, la diversité des opinions se propagera, et, avec elle, la division des cœurs ; la Compagnie en souffrira beaucoup au dedans, et, au dehors, nous passerons pour des novateurs, pour des hommes dont la doctrine n'est pas assez sûre. Et 'V. P. sait mieux que moi quel mal cette réputation nous ferait, quel obstacle elle opposerait au succès de nos ministères (1). »
(1) Diego de Avellaneda à Everard Mercurian. Valladolid, 3 avril 157'J. — Aich. centr. S. J. — Cod. Epist. Hispaa. 1079.
lt)0 LIVRE II, — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
Éverard Mercurian répondit, le 3 juillet suivant :
« Je ne vois pas qu'il y ait lieu de porter de nouvelles prescriptions touchant la conformité de notre enseig^nement théolog-ique avec la doctrine de saint Thomas. Il suffit de s'en tenir à ce qui est dit dans la quatrième partie des Gonstilutions, à savoir qu'il faut suivre ordinairement sa doctrine, et la chose est ainsi comprise et pratiquée par la Gompag-nie dans toutes ses provinces. »
Avellaneda écrivit qu'il renonçait à son projet, remède extrême d'ailleurs, il le sentait, et qu'il se contenterait de recommander l'article des Constitutions qui lui était rappelé (i). Nous verrons plus tard, sous Aquaviva, cette question renaître avec plus d'acuité, au milieu des attaques auxquelles la Compagnie sera en butte, et donner lieu à diverses règles doctrinales.
Mais à quel point Suarez avait-il mérité le reproche que lui faisait Avellaneda? Nous pouvons l'apprendre de son supérieur et de lui-même.
Le père Jean de Atienza, recteur du collège, écrivait, le 8 avril, au général :
« L'avis donné à Suarez de ne pas s'écarter de saint Thomas lui sera utile. Je crois cependant qu'au fond il n'y a pas eu g-rand'chose à reprendre. En théologie, il s'est toujours tenu d'accord avec la doctrine de ce maître, ne s'en écartant qu'une fois ou l'autre, et en des opinions que beaucoup dauteurs refusent de lui attribuer ou qui ne sont pas de g-rande importance. Il aime d'ailleurs la doctrine du saint docteur et recommande de l'aimer, je le sais de science certaine. Toutefois, l'avertissement le portera à montrer dans les discussions plus de respect extérieur, quand on arg'umentera contre lui ex auctoritate sancti Thomx. C'est d'après les apparences que jug-ent d'ordinaire les auditeurs. Or, il laissait en cela quelque peu à désirer. Grâce à Dieu, depuis qu'il a reçu l'avis, il s'est déjà mis à s'y conformer (2). »
i3. — Suarez de son côté écrivit au général, le lo avril 15^9, une très longue lettre, dans laquelle il émettait d'abord son sentiment au sujet de quelques décisions de détails prises par le visi-
(1) Epist. gencr. — Éverard Mercurian à Diego de Avellaneda, 3 juillet 1579. — Avellaneda a Mercurian. Logrorlo, 2G sept. 1579. — Arch. centr. S. J. — Cod. Epist. liisp. 1079.
(2) Jean de Atienza à Éverard Mercurian. Valladolid, 8 avril 1579. — Ibtd.
Lettre autographe de Suarez à Everard Mercurian.
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CHAP. I. DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (iS^I-lSSo) l6l
teuF, passages déjà résumés ou cilés plus haut. Il ajoutait ensuite :
« Pour ce qui me concerne personnellement, je n'ai qu'un mot ùdire : le Père Avellaneda m'a très chaudement recommandé, de la part de V. P., de veiller dans mon enseignement à ne pas introduire des opinions nouvelles et à ne pas m'écarter de saint Thomas. Sans parler de nos Constitutions, déjà le Père provincial m'avait fait la même recommandation. Pour moi, je croyais avoir par le passé rempli mon devoir sur ce point : à coup sûr, j y ai mis ma bonne volonté. Mais, pour l'avenir, je me propose de l'y mettre plus grande encore et de me conformer plus pleinement, de cœur et de paroles, à ces avis, autant que je le pourrai avec la grâce de Dieu. Pour m'y aider, ainsi qu"à l'amendement de bien d'autres défauts que je porte en moi, j'ai besoin que Y. P. se souvienne de moi dans ses prières et saints sacrifices, et je le lui demande humblement pour l'amour de Notre-Seigneur (1). »
Le religieux humble et docile avait parlé le premier : après lui, allait parler le professeur, conscient de son rôle et de ses actes. La vertu n'interdit pas ces explications libres et loyales, destinées à éclairer les supérieurs; elle les exige, au contraire. Si à l'obéissance aveugle se joignait le commandement aveugle, cjue deviendraient, avec cette double cécité, les enfants de lumière ? Nous donnons en entier la lettre de Suarez au général : elle est d'une importance capitale; c'est en abrégé l'autobiographie, ou plutôt rautocriticjue du théologien, une sorte de confession doctrinale.
Mon très Révérend Père en Jésus-Christ,
Ces jours derniers, j"ai longuement écrit à V. P. au sujet de ce collège et j'ai dit un mot d'un point qui me regardait personnellement, mais un mot seulement, parce que je me proposais d'y revenir. Je le fais aujourd'hui.
J'enseigne ici la théologie. Or, le Père visiteur, à son récent passage, m'a dit que ma manière d'enseigner n'est pas telle qu'il la faudrait, qu'elle passe pour singulière et entachée d'opinions contraires à saint Thomas. 11 y eut là quelques particularités que je tais, mon but n'étant pas de me plaindre, mais de rendre compte de ce que j'ai fait et de m'éclairer sur ce que je dois faire. Je suis en effet perplexe et ne sais trop ce qu'on veut de moi, si réellement on a été à ce point mécontent de ce que j'ai fait jusqu'à ce jour. Dans les explications suivantes, s'il se trouvait quelque mot qui parût tendre à ma louange, je prierais de ne pas l'entendre ainsi, car je ne
(J) Suarez à Évciard Mercurian. Valladolid, 10 avril 1579. — Aicli. cenlr. S. J. — Coll. Epist. Ilis-yan. 1579. Autographe.
SÏARF.Ï — l-ll
l62 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
veux point me louer, mais dire ce qui a besoin d'être dit. Tout revient à deux points.
D'abord, je suis convaincu qu'en tout ce que j'ai enseigné en théolog-ie, j"ai suivi toujours les opinions les plus communes et les plus sûres, surtout dans les questions de quelque importance, et que j'ai marché appuyé sur la doctrine de saint Thomas, excepté sur un ou deux points. Pour le véritier. iln'estpiisdomeilleurmoyenque d'examinerce quej'aidonné dansmes cours. En attendant que cet examen soit fait, car il faut du temps, j'envoie à V. P. un écrit, que le Père visiteur m'a remis, où sont consig-nées toutes les assertions nouvelles ou contraires à saint Thomas, qui, au jugement de celui qui les a recueillies, se rencontrent dans mes leçons. J'y joins, dans un autre écrit, l'exposé de mes vraies opinions et des fondements qui les appuyent. Je ne prétends pas les défendre, mais montrer clairement ce qu'elles sont en réalité.
En second lieu, plusieurs circonstances, faciles à deviner, ont pu me créer cette mauvaise réputation, mais une surtout : c'est la méthode que je suis dans mon enseignement, méthode diiTérente de celle de la plupart des autres. Car l'usag-e est, de nos côtés, de se borner à un enseig-nement de cahiers (1), de transmettre la doctrine à peu près telle qu'on l'a reçue, au lieu de l'étudier à fond et d'aller la puiser à ses sources, qui sont l'autorité, soit divine, soit humaine, et la raison, chacune selon sa valeur. J'ai voulu sortir de cette voie et creuser, pour trouver la vérité, jusqu'à ses racines mêmes. Il en résulte que mes leçons se présentent habituellement avec quelque air de nouveauté, qui leur vient, soit de la marche que je suis, soit du mode d'exposition, soit des preuves, soit de la manière de résoudre les difficultés, soit des problèmes que je soulève là où les autres ne le font pas, soit d'autres circonstances qui ne manquent pas de se rencontrer. Ainsi ma doctrine, sans être nouvelle, le devient par la manière dont elle est présentée et dont elle s'écarte de la routine des cahiers. Voilà tout ce que j'ai à dire à V. P. touchant ma doctrine el mon g-enre d'enseig-nement. Pour en établir la vérité, je m'en remets, comme je l'ai dit, à l'examen de ce que j'ai donné, pourvu toutefois que ce soit vu avec soin par (ies hommes capables de reg"arder et de comprendre, tels qu'il y en a tant, g-râce à Dieu, dans la Compag-nie.
Mais voici ce que je demande, en faisant appel à la charité de V. P. Si cet examen amène à constater, dans ma doctrine ou ma méthode, des inconvénients sérieux, ou quelques errements fâcheux, qu'on me le dise clairement, car mon seul désir est de me conformer en tout à la volonté de Notre- Seig-neur. Je m'efforcerai de modifier tout ce qui paraîtra devoir être modifié ; et si je n'y parvenais pas, j'aimerais mieux remplir un
(1) « ...Ay coslumbre de leer por carlapacios, leypndo las cosas mâs por tradiciOQ de unos à otros, que por mirallas hondamente y sacallas de sus fuenles... »
OHAP. I. DANS LES COLLEGES DE CASTILLE (l57I-l58o) l63
autre emploi, sans donner lieu à des plaintes, plutôt que celui-ci, en y donnant lieu.
Et si on reconnaît que l'afTaire ne valait pas tout le bruit qu'on a fait, je prie V. P. de donner des ordres pour que je puisse remplir mes fonctions avec paix et consolation. Car ces fonctions me coûtant le travail qu'elles me coûtent, travail énorme, et moi-même n'ayant d'autre désir que de m'en acquitter, autant que je le puis, à la satisfaction et au profit de tous, il n'est pas juste que je le fasse avec tant d'ennui et de trouble, avec ces soupçons en matière aussi délicate que la doctrine, rien n'étant plus propre, sans parler d'autres résultats, à faire perdre toute autorité.
J'ai vivement désiré me trouver auprès de V. P., en être connu, pour l'intérieur et l'extérieur, de vue, et non pas seulement par ouï-dire. J'y trouverais un grand secours pour vivre content et pour traverser au mieux ces contre-temps et autres semblables, qui se rencontreront infailliblement dans cet emploi. Si l'occasion m'en est offerte quelque jour, ce sera pour moi g-rande consolation et g-rande joie. Mais tant que la volonté de Notre- Seigneur est autre, je m'y résig-nerai avec patience, bien sûr que la charité de V. P. me soutiendra, quelque part que je sois, qu'elle supportera mes défauts et m'aidera, par ses prières, à m'en corrig-er.
Que Notre-Seigneur daigne pour notre consolation conserver V. P. pendant de longues années encore et lui octroyer, selon ses désirs, l'accroissement de ses dons !
Valiadolid, 2 juillet 1579.
De Votre Paternité L'indigne fils et serviteur en Jésus-Christ
Francisco Suarez (1).
Tous ces documents mis sous les yeux, nous pouvons apprécier, comme elles le méritent, les plaintes qui s'étaient élevées contre Suarez. Dabord, la nouveauté de son enseignement n'en était que la valeur même. Enseignant mieux que les autres, il paraissait enseigner autrement ; sachant se frayer en dehors de la routine une voie meilleure, il semblait s'égarer loin de ceux qui ne sortaient pas du chemin commun. Il se séparait d'eux, en effet, mais pour aller plus vite et plus loin. Il aimait aussi et suivait saint Thomas, comme son institut le lui recommandait, mais il aimait de lui la doctrine, et non pas seulement le nom; il voulait le contenu du vase précieux, et non pas seulement l'étiquette. Delà, cette mauvaise humeur, que parfois il laissa paraître, lorsqu'un
(1) Arcb. cenlr. S. J. — Cod. EpistoL Hisp. 1579. Lettre 249. Autographe.
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adversaire, au lieu de se faire des armes des principes mêmes et des arguments bien compris du grand docteur, se retranchait commodément dans le Magister dixitj comme dans un lieu de refuge inviolable. Tout cela est plus que pardonnable chez un professeur.
Un détail est à noter en passant. Parmi les instigateurs de cette querelle, partie de Salamanque, le visiteur nommait Miguel Marcos. Ce Père, malgré tout son mérite, fut toujours, en Castille, le censeur le plus inquiet de Suarez et de ses doctrines. 11 reparaîtra, près de vingt ans plus tard, si agité de ce zèle à rebours, que, un instant, on se demandera s'il ne va pas y laisser quelque chose de sa tète ou de sa réputation méritée de bon religieux. C'est lui surtout que paraissent avoir en vue les biographes espagnols, dans leurs allusions discrètes à des oppositions, suscitées, de bonne foi mais hors de propos, contre notre théologien . En voici, pris dans Sartolo, un exemple qui est loin d'être le seul : « De ces critiques sévères et pointilleuses qu'empira, touchant la nouveauté de ses doctrines, le zèle de quelques professeurs plus anciens de notre province, je ne dirai rien, parce que, la charité fraternelle en ayant été le principe, les blessures qu'elles devaient faire pouvaient recevoir quelque adoucissement de la droiture des intentions (i). »
La conclusion de celte affaire fut tout à l'avantage de Suarez. Ses explications, si pleines de sincérité, de franchise et d'esprit religieux, durent satisfaire le général. Nous ignorons ce qu'il répondit alors: peut-être voulut-il attendre le résultat de l'examen auquel étaient soumis les cours incriminés. Mais bientôt nous le verrons donner, par ses actes mêmes, une réponse tout autrement significative que ne l'aurait été la lettre la plus élogieuse.
En attendant, le professeur trouvait, dans sa province même, sa justification. Cette fois, comme à Ségovie, le provincial Jean Suarez, ayant réuni les leçons de François Suarez, celles du moins qui avaient pu prêter à la critique, en avait envoyé une copie à Rome et soumis une autre à plusieurs savants religieux : c'est l'examen dont parlait la lettre qui vient d'être citée. Le jugement
(1) Sartolo, 1. IV, c. ix.
CHAP. I. — DANS LES COLLÈGES DE GASTILLE (iS^I-lSSo) l65
des Pères de Gastille fut entièrement favorable. Ils écrivirent en commun au provincial, qu'il y avait sans doute, dans ces cours, des nouveautés, mais si bien établies, si bien justifiées, qu'on ne pouvait les désapprouver. A Rome, ce fut mieux encore : loin de rien trouver à reprendre dans ces écrits, on conçut pour leur auteur une estime, dont on ne tarda pas à lui donner le plus éclatant des témoignages.