CHAPITRE VI
A Salamanque
(Octobre 1593-Avril 1597)
1. Suarez retiré à Salamanque. — 2. Suppléant de Miguel Marcos pendant un an. — 3. Opposition de Miguel Marcos à Suarez. — 4. Mesurer favorables à Marcos. — 5. Patience de Suarez. — 6. Tome 111 in 3^ ■' Paiici2i ou i*'' de Sacvamentis. — 7. Les Disputationes Metaphysicse. — 8. Mérite et succès de la Métaphysique. — 9. Philippe II demande Suarez pour la chaire de Prime à Goïmbre. — 10. Le refus du théologien est agréé. — 11. Nouvelle demande et acceptation forcée. — 12. Rôle de la C4ompag:iie dans ce choix.
I, — Nous avons déjà raconté comment Suarez fut amené à quitter Alcalaet à se retirer à Salamanque. Sur ce point on trouve chez les biographes, notamment chez Descamps et Massei, plusieurs erreurs, qui, sans avoir une bien grande importance, peuvent cependant créer de la confusion et rendre certains faits inexplicables.
Ainsi, Suarez n'est point parti d'Alcala en iSgS, comme l'affirme Descamps, mais en octobre 1093. Il n'y était pas resté sept ans, comme le dit Massei, mais huit ans.
La cause de son départ ne fut point le désir qu'auraient eu les supérieurs de rendre son ancienne chaire à Vazquez, revenu de Rome. Nous avons vu que les intentions d'Aquaviva, aussi bien que les propres goûts de Vazquez, le retinrent alors, pendant deux ans, écarté de l'enseignement et qu'ensuite la nécessité
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seule l'y fit rappeler. Nous savons aussi que si Suarez quitta Alcala, c'est qu'il le demanda, trop fatigué pour continuer ses^ cours et las des contradictions qu'il avait rencontrées.
Enfin, il n'est pas vrai que ses supérieurs l'aient envoyé à Salainanque, moins encore que Vazquez, en revenant de Rome, ait porté un ordre du général qui lui assignait cette résidence. C'est lui-même qui, usant de la liberté que lui avait laissée Aquaviva, avec une si délicate confiance, choisit, pour s'y retirer, sa province religieuse, et, dans sa province, ce collège. Ce choix, d'ailleurs, était tout naturel de sa part. C'était là qu'il avait entendu l'appel de Dieu, et qu'il avait passé ses premières années au sortir du monde, ces années qui laissent au jeune religieux, quand elles ont été ferventes, le même souvenir attrayant que laisse à l'homme son adolescence, quand elle a été heureuse. De plus, le théologien était sur de trouver, dans cette florissante université, toutes les ressources en livres et en libraires dont il aurait besoin pour ses travaux.
11 y avait vingt-deux ans qu'il en était parti, et treize qu'il était sorti de sa province de Castille. Cette province avait continué à se développer rapidement (i). En 1571, elle ne comptait que 3o6 religieux ; en iog3, elle en comptait 520, dont q38 prêtres, 106 destinés à l'être, 176 Frères coadjuteurs. Dans les trois dernières années, 5o novices et 33 coadjuteurs étaient entrés ; mais les pertes avaient été de 70 morts et de 6 rendus au monde. Outre trois écoles de lecture et d'écriture pour les jeunes enfants, le latin s'enseignait dans onze collèges, comprenant en tout 34 classes. Le haut enseignement, limité aux principaux de ces collèges, était représenté par quatre professeurs de philosophie, neuf de théologie, un d'Ecriture Sainte, huit de cas de conscience.
L'état des finances était moins prospère que celui du personnel. L'ensemble du revenu net et des aumônes de tous cescollèges et maisons s'élevait à 28 ou 29.000 ducats. Ces ressources^ à raison de 65 ducats nécessaires pour l'entretien annuel de
(1; Arch. cenlr. .S. J. Caslvllan. Cutal. trienn. Jj84-i600. Estado de Jas casas y colegios de h Proviucia de Cas Cilla la Viejo, 1593.
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chacun, ne pouvaient faire vivre que ^/!lo personnes environ (i). Restait donc à pourvoir comme on pouvait, à la subsistance de près de cent religieux. C'est d'ailleurs là un refrain ordinaire de tous les comptes de procureur : bien rares alors sont ceux qui n'ont pas à signaler un écart considérable entre les ressources et les dépenses indispensables. Force était de souffrir un peu ou de s'endetter, sinon de faire l'un et l'autre. Un total de 95.000 ducats est porté pour l'ensemble des dettes de toutes lesmaisons. En relevant ces détails qui ne touchent que de loin à Suarez et à ses travaux, nous avons voulu indiquer, en passant, que la plus convaincante comme la plus positive réponse à faire, quand on parle tant de l'opulence des Jésuites, serait de publier tous les comptes de procure qu'on pourrait retrouver. Ce tableau confondrait vite les imaginations fantaisistes ou malveillantes, mais probablement sans les guérir.
Le collège dtî Salamanque renfermait cinquante religieux, dont dix-huit prêtres, dix-sept scolastiques théologiens et quinze coadjuteurs. Il s'y faisait deux cornas de théologie et un cours d'Ecriture Sainte. L'un des cours de théologie était ouvert aux étudiants du dehors, qui s'y rendaient au nombre de plus de cent cinquante. Le collège, qui, étant fondé, n'avait pas la permission de recevoir des aumônes, devait vi^TC avec ses deux mille cinq cents ducats de revenu, cinq ou six cents de moins qu'il n'aurait faUu (2).
« La maison elle-même, dit le document officiel que nous suivons, -est misérable, mais on construit un demi-corps de bâtiment qui sera fini
(1) Ce chiffre de 65 ducats serait un peu exagéré d'après cet autre passage de nos documents: « Dans la province, la dépense annuelle est à peu près, pour une centaine de sujets, de 60 ducats, pour une centaine encore de 55, pour deux cents de 50, pour les cent vingt autres de 45, dans l'ensemble, en moyenne, de 52 ducats. » Valeur probable de ces ducats: 11 réaux ou près de 4 francs: en moyenne donc 200 francs de dépense par tête.
(2) Aquaviva écrivait au recteur de Salamanque, 28 août 1595 : « Votre lettre du 11 juillet répondait aux observations particulières que je vous avais adressées. Vous me dites que, vu la pauvreté des collèges, on y permet à chacun de se procurer comme il peut ce qu'il faut pour meubler commodément sa chambre. Je ne saurais admettre cette raison. Si un collège est pauvre, tout ce qu'on peut en inférer, c'est qu'il faut y vivre pauvrement, y supporter pour l'amour de Notre-Seigneur la gêne et les privations, en attendant qu'il plaise à la Bonté Divine de lui donner ce qui lui manque... Corrigez cet abus et veillez à l'esprit de pauvreté, qui nous sera plus utile que des chambres commodes. » Arch. centr. S. J. Castellan. Epist. Genor. 1588-1603.
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dans un an. Pour lég-lise, c'est lamentable. Depuis plus de quarante-cinq ans, Notre-Seigneur habite dans une espèce de vestibule. La maison 'de campagne, située à un quart de lieu de la ville, est convenable. »
Deux ans après, les Lettres Annuelles de 1095 disaient :
« Il était absolument indispensable de construire : car la maison était si peu habitable et, par suite, les décès étaient si fréquents, qu'on appelait ce collège le « cimetière de nos étudiants ». Le demi-corps de bâtiment, construit sur un emplacement élevé et sain, et lui-même de bel aspect, nous donne quarante-trois chambres. On voulait construire aussi l'église ; mais, faute de ressources, il a fallu se borner à en bâtir une provisoire, plus vaste que l'ancienne et plus commode pour nos ministères. Elle a été ouverte en la fcte de sainte Lucie, vierge et martyre (13 décembre 1505) et saint Luc l'évangéliste lui a été donné pour pation titulaire (1). »
2. — Siiarez qui cherchait le repos eut donc à vivre pendant deux ans au milieu des ouvriers, des matériaux et du bruit. Mais il rencontra d'autres contrariétés plus sensibles. Il était venu avec l'espoir et la promesse que désormais, déchargé de l'enseignement, il pourrait se livrer tout entier à la composition de ses ouvrages. Apres vingt-deux ans de professorat, il lui était bien permis d'aspirer à ces loisirs. C'était, d'ailleurs, le terme ordinaire de la carrière, comme de l'ambition, de ces grands théologiens. Le succès dans leurs études Taisait naître d'abord en eux le désir d'enseigner ; le succès dans l'enseignement, le désir d'écrire ; enlin, le succès de leurs premières publications, le désir de pouvoir employer à l'achèvement de leurs ouvrages tout ce qui leur restait de vie : retraite laborieuse et féconde d'où les leçons qui avaient instruit leurs contemporains, s'en allaient instruire les générations futures. Ils y trouvaient eux-mêmes une récompense méritée. En mettant ainsi en œuvre une science et une érudition longuement et péniblement amassées, ils recueillaient le fruit de tous leurs travaux : c'étaient les joies de la moisson après les fatigues de la culture.
L'attente de Suarez fut déçue. Le principal cours de théologie, celui qui était ouvert aux étudiants du dehors, avait alors pour
(1) Arch, centr. S. J. Caslcll. HJsl. 157G-1GI0. — Litt. Ann. 1595.— Pour ces constractions le collège contracta vingt-deux mille ducats de «iettc.
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professeur le Père Miguel Marcos, que la congrégation provinciale venait de choisir pour l'un de ses délégués à la prochaine congrégation générale. Celle-ci devait s'ouvrir le 3 novembre iSqS. Marcos était donc parti pour Rome, lorsque Suarez arriva à Salamanque, en octobre, au moment où la nouvelle année scolaire allait commencer. On le pria de remplacer le titulaire pendant son absence. Il s'y prêta avec son dévouement ordinaire et à la grande joie des étudiants, heureux et fiers de suivre un tel maître. Car son enseignement de Rome et d'Alcala, mais surtout ses premiers ouvrages, lui avaient déjà acquis dans les universités un grand renom de science.
Un document intéressant nous apprend quelle était la doctrine dont le jeune auditoire se montrait si satisfait, mais il fait voir en même temps qu'au dehors elle ne rencontra pas auprès de tous le même accueil. C'est le programme d'un acte qui fut soutenu, le dimanche 8 mai 1594, par l'étudiant jésuite Falconi, sous la présidence de Suarez, son professeur. Cinq conclusions ou thèses y résument toute la théologie de la vertu et du sacrement de pénitence, matière de cours choisie pour cette année de suppléance. Sur noire exemplaire de ce programme, plusieurs passages ont été soulignés à la main et une lettre qui l'accompagne les signale comme exprimant des opinions nouvelles et dangereuses. En voici le résumé :
Dieu ne prédétermine pas ou même ne prédéfinit pas l'acte de coqtrition du pécheur qui revient à lui. — Les mérites acquis avant le péché revivent après son pardon, mais les péchés pardonnes ne sauraient, de toute impossibilité dans Tordre actuel, revivre jamais. — 11 est douteux que l'ange ne puisse pas se repentir. — Il est parfois permis, parfois même obligatoire de révéler en confession le complice de sa faute. — Il n'est pas sans probabilité que l'absolution donnée, en cas de nécessité, à un absent, soit valide (1).
Ces assertions pouvaient déplaire à un théologien de telle ou
(1) Quseslio theoloyica. Ulrum opcra moilificata per peccatum per pœniloatiam revivtscaol? — Prima conclusio, etc. — Ad qusesUoncm jespunJel quai la conclusio. — Dcfcndcnlur in Collegio SalmanliceDSi Socielatis Jesu die uctava Maii per totam. Anno iî)9i. — Ilalas de sustentar cl P. I-'alconi, natiiral de Toledo d. 1. c. de Jésus y préside en eilas el P'. Francisco Suarez d. 1. m. c. — LeUre du ducteur Palacios de Teran, du conseil de l'inquisiiion, à un deslinalaire inconnu, Salamanque, 7 mai 1594. Autographe. (Archives privées.)
SaO LIA'RE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
telle école, mais elles ne méritaient point d'être incriminées, pas même la dernière, que les décisions de l'Eglise n'avaient pas encore dépouillée de toute probabilité, au moins extrinsèque. Plusieurs de ces questions reparaîtront au cours de cette histoire.
La congrégation générale clôturée le i8 janvier 1594, le Père Miguel Marcos revint de Rome. Alors commencèrent pour les supérieurs de graves difficultés, pour Suarez des ennuis semblables à ceux d'Alcala et pour le collège de Salamanque des troubles intérieurs, qui ne restèrent pas ignorés au dehors. Miguel Marcos, plus âgé que Suarez de six ans, entré comme lui dans la Compagnie k seize ans, était un religieux de grand mérite. Il avait enseigné longtemps à Salamanque avec le plus grand éclat, attirant à sa chaire tant d'auditeurs, que le vide se faisait autour des autres. Il avait formé nombre de professeurs distingués, et, comme il n'avait rien publié,on l'excusait en disant que tous ces livres vivants le dispensaient assez de laisser des livres morts (i). Mais, avec toute sa science et tous ses bons services, Marcos avait un défaut inconscient, qui l'empêcha parfois de voir clair et de marcher droit. Par zèle des bonnes doctrines, il se persuadait trop facilement que la théologie qu'il avait reçue de ses maîtres et puis lui-même enseignée, n'avait aucun progrès à faire, et que tout ce qui y changeait quelque chose, par le fait même, la gâtait. Aussi, avait-il en horreur nouveautés et novateurs : malheureusement, son œil inquiet en apercevait là où le regard des autres n'en découvrait pas l'ombre et où, de fait, il n'y en avait point.
3. — Suarez surtout était pour lui le grand coupable : il avait ouvert la porte, et, à sa suite, beaucoup s'y précipitaient.
« L'exemple et l'appui du Père François Suarez, écrivait-il, ont introduit une telle liberté d'opinions parmi nos chers étudiants qu'il me paraît impossible de les reprendre en main et de les ramener. »
Il faisait profession aussi d'aimer ardemment saint Thomas,
(H Arch. centr. S. J. Tolei. — Castell. Necrol. P. Miguel Marcos.
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et il avait raison. Mais il avait le tort de croire trop aisément qu'on s'écartait de lui dès qu'on s'écartait des ttiomistes : si bien que lorsque surgirent les controverses sur la grâce, on put un instant, sur quelques apparences, se demander s'il se prononcerait pour la doctrine de son ordre ou pour celle de ses adversaires. Il s'en défendit ; mais enfin il eut besoin de s'en défendre (i). Tels étant ses principes et son passé, on devine de quel œil il devait voir, dans sa province, un enseignement, simplement moins étroit, mais, à son sens, nouveau et dangereux, se produire et s'emparer peu à peu des esprits.
A son retour de Rome, il obtint d'aller donner des missions dans les montagnes de la Galice. C'était une sorte de bouderie : il était mécontent. Des idées qu'il avait émises dans la congrégation n'avaient pas été goûtées ; il lui semblait qu'on faisait peu de cas de lui dans l'administration de la province ; un projet de le nommer supérieur avait été abandonné, sur une légère objection, avec une facilité qui l'avait surpris. Il croyait qu'on voulait le tenir éloigné de Salamanque, où, sans l'avouer, il désirait beaucoup revenir, mais à la condition d'y trouver des collègues de son goût, surtout de ne pas y trouver Suarez. Celui-ci facilita ce retour, en déclarant <iue, prié simplement de remplacer Marcos pendant son voyage à Rome, il lui rendait sa chaire. Marcos fit des difficultés pour la reprendre et insista pour qu'on le laissât en paix achever sa vie dans ses chères missions de Galice. Il écrivait au général :
« Un motif surtout m'aurait porté à reprendre volontiers ce poste, c'est le désir de modérer cette inclination vers de nouvelles doctrines que je constate chez les nôtres. Mais ils sont déjà si bien embarqués sur ce courant, que je n'espère plus ni les arrêter, ni pouvoir les satisfaire avecla théologie qu'on m'a apprise. Si on me demande à Salamanque, c'est moins, j'ensuis sûr, pour avoir un professeur dont on suivra la doctrine, que pour s'en faire un bouclier à opposer aux attaques des Frayles, très ennemis de ces nouveautés, que l'on continuera à soutenir en s'abritant derrière moi. Le Père François Suarez a été et est encore, dans cette province, un des principaux inventeurs et fauteurs des opinions nouvelles. 11 est à Salamanque : si j'y vais, il y aura évidemment opposition d'idées entre nous et, par suite, division et factions entre les étudiants (2). »
(1) Arch. cenlr. S. J. Ilisp. Episl. 15*J4, fol. 347. — Marcos à Aquaviva, 17 juillet 1594. — Caslell. Epist. Gêner. 15X8-100^. — Aquaviva à Marcos, 7ocl. 1598. (2) Même lettre qu'à la note page suivante.
SUABEZ — I-2I
Marcos. redisons-le, avait raison de ne pas aimer les nouveautés théologiques ; mais il avait tort de voir une innovation dangereuse dans une manière nouvelle et meilleure d'enseigner, ou dans labandon de quelques opinions trop facilement érigées en dogmes. Au reste, il ne se plaignait pas seulement de Suarez, mais aussi de ceux qui paraissaient l'approuver, du provincial Gonzalo Davila, du recteur Basilio Viqu(\ de plusieurs autres encore. Celle attitude inquiétait vivement le provincial. Il écrivait au général (pie, le voyant de plus en plus abattu, découragé, sons le coup d'une forte tentation, il n'était pas sans quelque appréliension pour ce religieux, vertueux au fond, si longtemps fidèle, si considéré dans la province pour ses talents et ses services passés, el ([ue, dès lors, il se décidait à salisfaire ses désirs secrets, en le rappelant à Salamanque (i).
Revenu dansée collège, Marcos écrit de nouveau au général que la situation sera trop diincile. qu'il devra, en qualité de i>réfet des études, faire observer le récent décret de la congrégation générale sur le choix des opinions, mais que, avec les hommes de Salaman((ue, il lui sera impossible de remplir ce devoir. Il ajoute que, amené déjà plusieurs fois, en dél'endant ses fières corupromis par leurs doctrines, jusqu'aux portes de l'inquisition, il ne s'en est tiré que par bonheur et qu'il ne tient nullement à fi'exposer encore à ce danger. Enfin, il suggère de retirer Suare/ de Salamanque. Les supérieurs n'acceptèrent j)as ces raisons : Marcos repril sa chaire à l'automne de 1^9/4 et Suarez resta dans le collège.
« ]jCUp.s opinions nélaiil pas les niôrne«;, éciiviiil Aquaviva au rccleur. il est à ciaindre qu'il n'y ait entre eux peu d'entente cl que, par suite, les élèves ne se partagent, au grand détriment de la paix. Mettez donc ces deux Pères sur l^ur garde : (\ue chacun donne à l'autre, en son absence comme en sa présence, des témoignages âe son estime, qu'il paraisse faire cas de ses opinions, qu'il ne permette pas aux élèves de les attaquer, et, $i quelqu'un d'entre eux se déclare pour tel ou tel professeur, qu'il soit gévèrement puni {2). »
(1) Arch. centr. S. J. Ilisp. Epist. 1594, fol. 302: Gonzalo Davila à Aquaviva, (5 juillet 1594 ; — fol. SO'» : Marcos é Aquaviva, Valladolid, 8 juillet 1594.
(ii Ihid. — fol. a47 : Marcos ù Aquaviva, Salamanque, 17 juillet 1.594. — Castell. Epist. Oenrr. 1588-li»3 : Aquaviva à Basilio Vique, recteur de Salamanque, 29 août 1594.
CHAP. VI. A SALAMANQUE (OCTOBRE iSgS- AVRIL l^Q"]) 3l3
Ces recommandations ne furent-elles pas assez observées, ou plutôt Marcos ne sut-il pas prendre son parti de la présence de Suarez, qui cependant n'enseignait pas ? Toujours est-il qu'au bout de quelques mois Marcos n'y tint plus. Tant bien que mal, il obtint du provincial, au commencement de mai, la permission de cesser ses cours et de s'en aller. De longues lettres de lui, adressées au général, en donnent les raisons. La liberté d'opinions allait toujours son train, grâce surtout à l'influence et aux ingérences de Suarez ; lui-même, il n'était pas soutenu par les supérieurs, quand il voulait y mettre ordre. La vie commune et la pauvreté religieuse étaient fort entamées, et, là aussi, Suarez donnait de fâcheux exemples : pour lui, chambre d'été et chambre d'hiver, comme pour le recteur lui-même d'ailleurs ; mets plus délicats et souvent envoyés du dehors ; Frère servant et domestique à son service ; nombreux scolastiques employés à l'aider dans ses travaux, les uns de gré pour capter sa faveur, les autres à contre-cœur, tous au détriment de leurs éludes ; bibliothèque mise au pillage pour son usage personnel, en sorte que les autres n'y trouvaient plus rien de bon ; maniements d'argent pour ses publications, dépenses onéreuses, dettes contractées ici et là, au lieu des prétendus profits de ses ouvrages, que ses amis allèguent pour le garder dans le collège : tels étaient les griefs (i).
Griefs faux ou exagérés : faux, ceux qui portaient sur les doctrines ; exagérés, ceux qui s'en prenaient au genre de vie. Redisons-le, pour n'avoir plus à y revenir : que Suarez, à certaines époques du moins, se soit, sur quelques points, écarté de la vie commune et des règles qui la déterminent, ce n'est pas douteux. Tout ne peut pas avoir été inventé à plaisir, dans les plaintes envoyées de Salamanque, comme auparavant d'Alcala. Faut-il pour cela regarder comme un lieu commun de panégyrique tout ce que ses biographes disent de sa vie exemplaire et mortifiée ? Nous ne saurions l'admettre. On pourrait d'abord rappeler que l'égalité de la vie commune n'avait pas encore été, à cette époque, aussi strictement établie qu'elle le fut heureusement dans la suite.
(1) Arch. cenlr. S. J. Castell. Hist. 1570-1040. Marcos à Aquaviva, soli. Salamanque, 20 mai 1595. — Ilisp. Epist. 1595, du même au mOme, Valladolid, 13 juin 159r..
'^.2< LlVni: II. I>K PROFESSEUR DE COLLEGES
Sans iiisisler là dessus, redisons que la santé de Suare/ exigeait les plus grands ménagements. Enfin et surtout, il faut se souvenir qu'il se distinguait encore plus de la vie des autres par son travail excessif et par les fruits de ce travail, que par les petits soiilagements matériels dont il usait. 11 avait entrepris une œuvre tliéologique immense, le succès lui en montrait toute l'utilité ; il en poursuivait l'achèvement par un labeur opiniâtre et continuel. Aussi, jugeait-il qu'il valait mieux en faciliter la réalisation par (Rielques adoucissements de la vie régulière, plutôt (jue de la compromettre par une inlïexible fidélité. Ses supérieurs pensèrent de même. Ainsi aurait fait sans doute Marcos lui-même, si, au lieu de se borner toujours à un enseignement oral, qu'une longue pratique rendait de moins en moins laborieux, il avait ajouté à cette fatigue celle de la composition et de la publication d'une série d'ouvrages, même fort inférieurs en nombre et en valeur à ceux (le Suarez. C'est le cas de rappeler que l'inégalité dans des situalions inégales redevient de l'égalité. Il était moins facile de faire ces réflexions, alors qu'on ne pouvait guère apprécier, comme aujourd'hui, tout ce que l'Église et la Compagnie devaient gagner il ces tempéraments, tout ce qu'elles auraient pu perdre à plus de rigueur. Cependant, jil semble (jue le zèle de l'observance ne fut pas toujours assez accompagné, autour de Suarez. de largeur d'esprit ni peut-être de bienveillance.
4. — MigueLMafcos, retiré à Burgos d'abord, puis à Villagarcia, fut remplacé jusqu'à la fin de l'année scolaire, et l'année suivante (159.5-96), par le Père Juan de Salas, puis, en octobre 1.596, par le Père Cristobal de Los Cobos (1). Aquaviva n'avait pas été satisfait du départ de Marcos. Il le laissa cependant dans sa retraite, en attendant qu'une décision l'iit prise à son sujet. Mais il désigna pour visiteur de la province de Castille le Père Garcia de Alarcon, l'un de ceux que Marcos avait signalés comme pouvant le mieux remplir cette mission. Dans son instruction, il lui recommandait, par dessus tout, de rétablir la paix et l'entente entre les profcsseiirs^^de théologie de Salamanque.
(1) l'eilro (\f < iQ/.man S. J., HiKloiia de la Piovincia de CastiHa.
CUAV. VI. A SALAMANQUE (OCTOBRE IOqS- AVRIL lOÇ)^) SaS
« Le Pure Mig-uel Marcos, disait-il, se plaint que les Pères Suarez, Salas et Gobos sont peu affectionnés à la doctrine de saint Thomas et que, par suite, il est impossible de la faire aimer des étudiants, tout ce qui est dit ou fait dans ce but étant vite détruit par l'influence de ces Pères (1). »
Le visiteur dut bientôt lépondre, dans quelque rapport, si cette plainte lui paraissait, ou non, fondée ; mais ce document a échappé à nos recherches.
Garcia de Alarcon se montra bienveillant envers Miguel Marcos. Pour le consoler, peut-être pour le calmer, il songea à lui trouver une occupation honorable.
(( Oui, lui répondait Aquaviva, donnez au Père Marcos les fonctions de recteur au collège de Ségovie et voyez comment il s'en acquitte. S'il y a lieu, jt^ lui enverrai sa nomination officielle {'2j. -.)
Mais, peu de temps après, le visiteur, trouvant que la principale chaire de Salamanque n'était pas assez dignement pourvue, ou peut-être prévoyant le prochain départ de Suarez pour le Portugal, rappela Marcos à Salamanque. Il reparut dans sa chaire vers la fin de janvier 1597, ^ ^^ grande joie de l'université où il était fort apprécié, et à sa joie plus grande encore. L'université aimait les doctrines de Marcos et elle comptait que son influence écarterait certains chocs d'opinions, qui se produisaient parfois entre ses docteurs et les professeurs de la Compagnie (3). Quant à Marcos, son premier désir se trouvait réalisé par son rappel ; le second était aussi sur le point de l'être, car le départ de Suarez se décidait, et, de fait, il s'effectua trois mois après.
En même temps, Juan de Montemayor, nommé visiteur à la place de Garcia de Alarcoii qui venait de mourir^ et le provincial Gristobal de Ribera, dans le but de mieux assurer l'entente, remaniaient le corps professoral du collège. Les Pères Gristobal de Los Gobos et Juan de Gartagena, partisans des doctrines de Suarez, en furent brusquement retirés en pleine année scolaire. A leur place, après le Père Pedro de Guzman, qui mourut bientôt,
(1) Arch. centr. S. J. Castell. Epjst. Gêner. 1588-1603. — Aquaviva à Marcos, 28 aoùl 15'J5 ; — à Garcia de Alarcon, 28 août lô9ô.
(2) Ibi(J. — Aquaviva à Alarcon, 2(3 août 1590.
(3) Pedro de Guzman S. J., Ilist. de la Pruvincia de Castilla.
3a(j LIVRE 11. LE PROFESSEUR DE COLLEGES
le Père Gonzalo Hoiniaza, recteur du collège de Santiago, fut donné pour collègue à Marcos qui le demandait (i).
Ces changements déplurent à Aquaviva, et, plus encore, la façon d'agir trop humaine qui y avait paru. Ses lettres, à ce moment, sont remplies de reproches et un peu pour tout le monde: reproches pour Marcos, qui s'est montré trop exigeant dans le choix de ses collègues ; reproches pour le visiteur, qui a retiré de leurs chaires, au milieu de Tannée, deux professeurs dignes de plus d'égards : reproches pour le provincial, qui a dépassé ses pouvoirs en transférant à Salamanque le recteur de Santiago. A ce dernier blâme s'ajoutait une pénitence publicjue et l'ordre de renvoyer le Père Hormaza à son rectorat. On insista tellement pour le garder à Salamanque, que, de guerre lasse, le général laissa faire, mais en accompagnant cette concession de nouvelles réprimandes : réprimande pour Hormaza, qui a montré de la répugnance à regagner son collège ; enfin, pour le visiteur qui a voulu plaider la cause du provincial, avant de lui transmettre la pénitence imposée, réprimande aussi, avec ordre de la lui faire faire sans retard et d'en faire une lui-même. En même temps, Aquaviva rappelait en termes sévères ce que devait être l'obéissance de la Compagnie et commandait de rétablir, à tout prix, l'entente dans ce collège de Salamanque.
« Dùt-on pour cela , disait-il, en faire partir tous les professeurs cl les remplacer par des novices (2). »
5. — Quant aux deux professeurs retirés de Salamanque, leur conduite avait été exemplaire ; en réponse à leurs lettres pleines de soumission et d'esprit religieux, ils reçurent du général des éloges et des encouragements paternels (3). Nous avons de Suarez, alors parti de Salamanque, une lettre écrite à l'occasion de ces faits, et dans le but de recommander au général lé
(1) Jbid.
(2) Arcb. centr. S. J. Cusloll. Episl. Gêner. 1588-1603. — Aquaviva à Marcos, 2 mar8l5!)9, — à Alarcon, 1 juillet ir/J7, — à Crislobal de Hibera, 21 (It';c. 1598, — à Montemayor, successeur du visiteur Alarcon, décédé, 2 mars 1599, — à Gonzalo de Hormaza, 20 juin 1599, — à Monlemayor, 20 juillet 1599.
(3) Arch. centr. S. J. Caslell. Episl. Gêner. 1588-160.3. — Aquaviva à Gristobal de les Cobos, 17 janv. 1598, — à Juan de Cartagena, 30 juin 1598.
CHAP. YI. A SALAMANQUE (OCTOBRE iSgS-AVRIL 1;'>97) 3'2-J
jeune Père Juan de Gartegena, l'un de ces deux prolesseuts. Quelques passages compléteront utilement le rapide récit que nous venons de faire :
<( Le chang-ement «le ces professeurs, disait Suarez, fit grand éclat et mit les langues en mouvement dans l'université ; il causa même quelque scandale. La voix publique répétait qu'il y avait parmi nous deux partis, dont l'un, à la tête duquel, pour mes péchés, on me plaçait, tombait à terre, tandis que l'autre dressait la tète. Ce qui a fait le plus de peine au Père Cartagena, c'est qu'on a voulu justifier cette mesure, en |)ré tendant que sa doctrine n'était pas conforme à celle de saint Thomas, reproche gratuit et qui jamais dans le passé ne lui avait été fait... Mais le Pèi"e Cartagena goûte beaucoup mes ouvrages et ma manière de traiter les (|ueslions de philosophie et de théologie. Or, la tacti((ue de certains hommes de cette province est de discréditer tous ceux qui montrent à mon sujet pareille sympathie, en disant qu'ils n'aiment pas saint Thomas et qu'ils lui sont môme opposés. Parfois même on les appelle Snaristeft, comme si j'étais un créateur de nouvelle école, comme si je voulais lutter et former un parti contre qui que ce soit ! Mais ce qui ne concerne que moi, je l'ai depuis longtemps abandonné à la providence de Notre-Seigneur : il voit mes sentiments et mes intentions. Les hommes les connaîtront aussi à mes actes, qui rendront témoignage de la vérité. Voilà pourquoi je n'ai ni écrit, ni dit un mot pour me défendre. Cette lettre même n'a d'autre but que de plaider la cause du Père Cartagena. Si toutes bonnes dispositions à mon égard rendent indigne d'être mis dans l'enseignement, il est certain que telles sont les siennes. Mais, s'il en est autrement, je déclare qu'il est capable d'y réussir et qu'on peut beaucoup attendre de lui. Je me féliciterais, puisqu'il a souffert à mon occasion, d'avoir contribué à lui mériter la bienveillance de votre Paternité (il. »
Ce passage est instructif: il nous montre que déjà du vivant de Suarez, comme on ne l'a vu que trop souvent dans la suite, ses adversaires faisaient de lui un chef d'école, et d'«'(ole, en dépit de tout, opposée à saint Thomas. Aquaviva n'entrait pas dans leurs vues : il répondit à Suarez qu'il allait faire donner au Père Cartagena une chaire dans le collège de Valence, et il ajoutait :
« Non, son attachement à vos docli-ines ne saurait lui faire tort : elles sont accueillies partout avec trop d'éloges. Si, cependant, tel ou tel des Nôtres se plaint de quelque opinion peu conforme à saint Thomas, vous
(I) Aicli. cent!-. S. J. — Suarez à Aquaviva, Coïmbre, 16nov. If97. Aulographo.
ôtez à ces plaintes toute importance, du moment que vous vous montrez, avec tant d'humilité et de docilité, prêt à corrig-er et à changer tout ce qui vous sera sig-nalé (l"». »
Ces démêlés de Salamanque agitèrent beaucoup les esprits, non seulement dans ce collège, mais dans toute la province de Castille. Dans les récits du temps, il est souvent fait allusion à la rivalité de François Suarez et de Miguel Marcos. Au fond, il ne faut v voir qu'un épisode de la lutte, déjà plusieurs fois signalée, entre des esprits également sincères, mais les uns attachés, jusqu'aux défauts mêmes, à leur enseignement traditionnel, les autres, sagement appliqués à faire jaillir de la tradition un progrès nécessaire.
Suarez n'y avait vu qu'une occasion de pratiquer la patience. Il disait, en répondant à une lettre du Père général :
« Que Votre Paternité ne s'afflige pas pour moi-même des affaires do Salamanque. Ces choses-là, une fois passées, ne laissent, si Dieu a fait la ^ràcedeles bien prendre, que de la consolation, quelque pénibles qu'elles puissent être. De fait, elles Tont été, moins pour ce qui me concerne, que pour la mauvaise édification qui en est résultée au dehors, et pour les ennuis et les disgrâces que d'autres en ont soufferts à mon occasion, sans l'avoir en rien mérité. Mais, heureusement, ceux qui étaient ainsi atteints ont fait peu de bruit. De la sorte, l'éclat n'a pas été grand et tout s'est terminé «;n paix. J'espère que cette paix se maintiendra maintenant dans ce collège et plus complète que jamais (2). »
6. — A ces petites rivalités, Suarez avait pris une part moins active que passive. La peine qu'il en ressentait, loin de le distraire ou de l'abattre, l'avait porté à se retirer de plus en plus de ce qui se passait autour de lui, pour réserver toutes ses pensées et tout son temps à la composition de ses ouvrages. En t595, il donna de son premier livre sur l'incarnation du Verbe cette nouvelle édition, notablement augmentée, qui a été mentionnée au chapitre précédent. La même année, il fit paraître, à Salamanque même, le troisième volume de ses œuvres, qui est aussi le troisième sui'
^l) Aicli. Genlr. .S. J. Castell. Epîst. Gcner. 1588-160;*. — Aquaviva à Suarez, 2 juin 1598.
(2) Arch. centr. S. J. — Suare/, à Aquavivn, Coimbre, 22 oct. 15tt7. Autographe.
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la III« Partie de la Somme Théologiqae (i). C'est le premier des trois qu'il se proposait de publier sur les sacrements, en les traitant successivement dans leur ordre naturel, mais groupés d'après les analogies qu'ils offrent : un volume pour les trois premiers, dont le but est de créer et de développer en chaque homme la vie surnaturelle ; un second volume pour les deux suivants, pénitence et extrême-onction, dont l'effet est de guérir les maladies de l'àme en effaçant les péchés personnels; un troisième pour les deux derniers, ordre et mariage, institués pour la formation et la sanctification de la société chrétienne. Dans la préface du premier de ces trois volumes, Suarez promettait les autres à courte échéance :
« Car, disait-il, déchargé maintenant des leçons quotidiennes et de tout ce labeur de l'enseignement, je n'aurai plus rien, s'il plaît à Dieu, qui puisse encore me retarder, tandis que j'aurai toujours, pour m'exciter, le désir de me rendre utile au public ; désir si pressant que ni fatigues, ni veilles, ni contrariétés ne pourront l'affaiblir, tant que dureront mes forces et ma vie. »
Ces propos de préface valent en général ce que vaut l'écrivain qui les signe. Signés par Suarez, ils exprimaient le sentiment profond de la vocation spéciale k laquelle, de plus en plus, il se sentait appelé, l'apostolat de la doctrine et de la plume. Mais ses espérances ne se réalisèrent pas. Bien des entraves vinrent encore ralentir sa marche, au point que le second volume promis ne parut que sept ans après et que le troisième ne parut jamais.
7. — Après le troisième ouvrage dont l'apparition vient d'être signalée, Suarez en fit paraître un quatrième qu'il annonçait en ces quelques mots à Aquaviva, le 22 octobre 1697 :
« J'ai laissé àSalamanque une Métaphysique, dont l'impression s'achevait, et j'ai recommandé d'en envoyer sans retard à V. P., par le Père
(1) Commintariorvin ac Dispvtatioavm ia Tiutiam Partcm Divi Thomse Tomvs Tertivs. Qui est primus do Sacramentis, in quo ca cuntinentur qu.v sequens pagina iadictbit. — (De Sacramentis in génère, de naptisrao, Confirmatione, Eucliarislia). — Aviovt Paire Francisco Svnroz, e Societate Icsv, in Collegio eiusdein Societatis Acadclûix Salmanticeusis Sarrae Theologia- Profossore. . . Salniauticee.. . Anno M.D.XCV. — Volume dédoublé dans l'édition Vives, aux tomes XX et XXI.
33o LIVRE II. LE PROFESSEUR DE COLLEGES
Rodriguez, t^uelques exemplaires. Je pense que c'est chose faite (1). » Cet ouvrage, dans la pensée de l'auteur^ aurait dû précéder tous les autres.
« Nul ne peut être bon théologien, disait-il dans le prologue de ses Itisputationes Metaphtjsicœ, s'il ne possède d'abord une solide métaphysique. Aussi avais-je bien vu qu'il serait plus utile, avant d'aborder mes ouvrag-es thcolog"iqucs, d'achever et de faire passer en premier lieu celui que j'olVre maintenant aux lecteurs. Mais, pour diverses raisons, il me fut impossible de remettre à plus tard la publication de mes commentaires sur la 3* partie de saint Thomas. 9e plus en plus, cependant, je constatais combien peu la science divine de l'ordre surnaturel peut se passer de la science humaine de l'ordre naturel. Aussi mesuis-je décidé à interrompre pour quelque temps mes publications théologiques, afin de donner, ou plutôt de rendie à la Métaphysique le rang- et le rôle qui lui conviennent. »
Pour atteindre le but de son livre, Suarez devait y renfermer une philosophie à peu près complète. Aussi attribue-t-il à la Métaphysi(iue, sans en rien détacher, tout l'immense domaine (ju'elle est en droit de revendiquer. La Métaphysique est la science de l'invisible. Elle traite de tout ce qui, par sa nature, est au dessus ou au delà de la portée de nos sens. De ce qui est au dessus, comme Dieu, l'àme, les substances spirituelles, objet suréminent que la théologie reçoit d'elle, mais pour en agrandir et en élever l'étude à la lumière de la révélation ; de ce qui est au delà, comme ces notions abstraites et générales, qui, n'offrant par ellesmêmes rien de sensible, ne peuvent êtres saisies que par l'esprit, l'être, ses propriétés, ses causes, ses divisions et ses catégories : réalités primordiales qui sont le fond de tout, et dont, par suite, la claire appréhension mène à la connaissance de toute substance cl de toute perfection soit de l'ordre naturel, soit de l'ordre surna-
(1) Suarez à Aquaviva, Coïmbre, 22 ocl. 1597. Arcl». centr. .S. J. — Ce quatrième ouvrage de Suarez paraissait sous ce titre : Me taphysiciuvw Djspvlalionvia, in qvibvs et voivcrsu naluralis thi;oIo(/ia oïdiDalh traditur, ci quaestiones ownes ad duodecJi» ArisloleJis libros peitincntcf; accuratè disputantur... Aulorc H. P. Francisco Suarez è Societate Jesv... Tuwus prior — ... Tomus postarior. — Salinanticx, apud loanaem et Andreaw Ftenaut traires. M. D. XCVII. — Les deux volumes parurent presque en même temps. « On n'aura pas achevé la lecture du premier, disait Suarez, que le second, je l'espère, sera livré au public, tant l'impression en est déjà avancéo. » Prologue. — Édit. Vives, lome XXV et XXVI. Dans cette édition, qui prétend placer les ouvrages dans leur ordre logique, la Métaphysique aurait dû occuper, non les deux derniers volumes, mais les deux premiers, avant la thrologie qu'elle prépare.
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turel. Science par elle-même aussi étendue que le monde avec lout ce qui est ou peut être, depuis l'atome jusqu'à l'infini, mais qui, de plus, est ici développée par Suarezavec ces instincts d'ampleur et de consciencieuse érudition, (piile portaient à ne laisser aucune question sans la débattre, aucune opinion sans la discuter. Aussi ce livre peut-il en remplacer beaucoup d'autres. Le disciple qui en possédera la doctrine sera déjà un bon philosophe et se trouvera en état de devenir un bon théologien, sans être rebuté par ces obscurités du monde abstrait, où lant d'autres s'arrêtent ou s'égarent.
L'ouvrage présentait une innovation qui était signalée par l'auteur lui-même et qui vaut la peine de l'être. L'usage traditionnel était alors d'enseigner la métaphysique en commentant les douze livres laissés par Aristole sur cette partie de la philosophie. Au commentaire, on ajoutait, là où il y avait lieu, les Questions, ou dissertations destinées à discuter des problèmes philosophiques, que le texte omettait ou ne faisait que suggérer sans les résoudre. Ces Questions avaient, sur le commentaire, la préférence des professeurs, qui pouvaient s'y livrer à un enseignement plus libre et plus personnel. Aussi, tendaient-ils à les multiplier et à s'y étendre outre mesure. De là, pour les professeurs de la Compagnie, la règle du Ratio qui leur recommandait de ne pas donner aux Questions plus de temps ou d'importance qu'il ne convenait, l'enseignement devant rester pour le fond une explication d'Aristote (i). Cette méthode avait ses avantages, solidité de doctrine, intelligence d'un ouvrage magistral, uniformité entre les écoles. Mais elle avait aussi ses inconvénients, lenteur inévitable, obligation d'élucider tous les passages difficiles, parfois avec moins de profit que de peine, assujettissement perpétuel à un programme de cours datant de vingt siècles. Quoi qu'il en soit, Suarez ici n'était pas dans une chaire et ne faisait pas un cours : il composait un livre et exposait une science. Il préféra se dégager du texte et du plan d'Aristote pour ne garder que sa doctrine.
« J'ai toujours pensé, dit-il, que, dès qu'il s'agit d'approfondir et
(1) Batio Studi'jium. — Reg. l'rui'. Philos. H. 12.
d'acquérir une science, il est souverainement important de suivre, dans la recherche et le discernement du vrai, la méthode la plus rationnelle. Or, je n'aurais guère pu le faire, si j'avais voulu, à l'exemple des commentateurs, traiter les questions en passant et à l'occasion du texte d'Aristote. Il m'a paru plus facile et plus utile d'embrasser dans toute son étendue l'objet de cette science, poui- exposer dans son ordre naturel la doctrine qui s'y rattache. »
Mais, tout en prenant cette voie plus droite et plus courte, Suarez se garde de détourner de l'étude du philosophe grec.
(( Sans doute, ajoute-t-il, il s'en trouvei-a qui voudront ou contrôler ma doctrine par celle d'Aristote, ou se servir de la mienne pour mieux comprendre la sienne. Je leur offre donc une table qui les aidera beaucoup à voir dans leur ensemble et à retenir toutes les matières que traite Aristote et toutes les questions que les commentateurs ont pris l'habitude d'y ajouter (1). »
Cette table n'est autre chose qu'une précieuse concordance, où Suarez, résumant chaque livre d'Aristote et les questions auxquelles il donne lieu, renvoie aux endroits de ses Dispiitationes Metaphysicœ où chacune d'elles est traitée. Une autre table offre la concordance entre ces mêmes Disputationea et la Somme Théolog-ique. Ainsi Suarez présentait son ouvrage comme un guide pour aller d'Aristote à saint Thomas, comme une synthèse de toute la sagesse humaine et une initiation à la science divine, comme le tribut, largement acquitté, de tous les hommages et de tous les services, que la philosophie doit rendre à la théologie.
H. — Il est cela en cirel, et, à ce titre, il fut de tout temps étudié par les maîtres eux-mêmes. On a fait plus que l'étudier. Ce serait exagérer assurément que de dire avec le biographe Sartolo :
<« Pour les philosophes qui ont écrit plus tard, sans excepter les plus érudits et les plus [)rofonds, cet ouvrage a été ce que pour les fleuves est la mei-, dont les eaux reviennent sans cesse les alimenter et les enrichir sans jamais s'épuiser (2). »
Mais, l'emphase du style mise à part, il est sûr que bien des auteurs ont largement emprunté leur doctrine à ce livre et,
(1) Disputationcs Melaphysicse, ad Leclorem. '
(2) Sarlolo, 1. H, c. 8.
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plus d'une fois, sans le laisser entendre. Il est sûr aussi que les élèves, qui ne craignirent pas d'en faire une étude sérieuse avant d'aborder la théologie, n'eurent jamais à regretter ni leur temps ni leur peine. Combien auraient pu ajouter le témoignage, moins illustre mais non moins sincère, de leur propre expérience, à celui du pape Alexandre VII ! Ce pontife, donnant audience, le ler octobre 1662, au Père Jean de Ribadeneira qui venait lui demander sa bénédiction avant de quitter Rome, se prit à causer familièrement de la Compagnie de Jésus, de ses grands auteurs, de Suarez surtout, dont il se déclarait le disciple reconnaissant. Et il raconta que dans sa jeunesse, ayant commencé à lire sa Métaphysique, il y prit tant de goût, qu'il ne lit pendant quatre mois entiers que l'étudier, la résumer et s'en pénétrer, affection qu'il garda toujours dans la suite pour les écrits et les doctrines du grand théologien. Il ne faisait alors que répéter ce que déjà il avait affirmé dans une circonstance plus solennelle. En 1626, n'étant encore que le jeune Fabio Chigi, et sur le point de soutenir un grand acte, dans la cathédrale de Sienne sa patrie, pour obtenir le titre de docteur en théologie, il voulut dédier ses thèses à Mutins Vitelleschi, au général de l'ordre qui avait donné Suarez à l'Église :
« Parce que, dit-il, n'ayant pas de professeur dont il me fût possible de recevoir les leçons, je pris pour maître Suarez, le prince, sans contredit, des théologiens modernes, et je ne suis allé à nulle autre école qu a celle de ses livies. Grâce à lui, J'ai eu, pour apprendre la philosophie, l'auteur le plus profond, et, pour la théalogie, le docteur le plus sûr et le plus éminent (1). »
Au reste, une autre preuve d'un ordre moins élevé, mais qui ne saurait tromper quand il s'agit délivres si sérieux et si étendus, avait déjà attesté la valeur de celle Alétaphysique : elle n'avait pas Uirdé à se répandre dans tous les pays où les hautes études étaient alors le plus en honneur. Cependant, elle mit. à dépasser les frontières de la Péninsule, plus de temps que les premiers ouvrages de Suarez, dont nous voyons l'édition espagnole suivie presque aussitôt d'une édition étrangère. En ce temps d'hérésies et de luttes reli-
(1) Descamps, VI* pari, cl.— Massei, c. 9 — Hurtci-, Nomenclatur JUcrarius, ai't. Suarez.
gieuscs, la théologie occupait l'attention bien plus que la philosophie. Les libraires purent donc hésiter à faire les énormes dépenses que devait exiger la réimpression de ces deux gros volumes, tant que le succès ne leur parut pas assuré. Mais, sept ans après, ils se sont ravisés, et, de iGoS à i()io. six éditions se succèdent, une à Paris, deux en Allemagne, à Mayence et à Cologne, trois en Italie, à Gènes et deux fois à Venise : bien d'autres suivirent encore, soit du vivant de l'auteur, soit après sa mort.
Il eut lui-même la joie de voir le facile et heureux écoulement de la première édition d'Espagne et d'y trouver des ressources pour subvenir aux besoins de son cher collège de Salamanque. C'était le moment où s'achevaient les agrandissements dont il a été question au début du présent chapitre. L'argent manquait. Suarez obtint de ses supérieurs la permission de fournir une somme considérable, qui paya une partie des bâtiments nouveaux : aussi cette construction garda-t-elle dans la suite le nom de quartier du Père Suarez (i). C'est alors aussi, semble-t-il, qu'il donna le capital nécessaire pour assurer une rente annuelle de cent ducats, appli(îable à la bibliothèque de ce même collège. Trente-cinq ans après, dans la correspondance du général, il est fait de celte fondation intelligente une mention, qu'il n'est pas sans intérêt de signaler. Mutins VitcUeschi écrivait, le 24 février i633. au neveu du théologien, le Père Gaspar Suarez de Toledo, alors à Salamanque :
•' Vous avez bien fait de m'infonner, par votre lettre du 7 décembre, que le collège de Salamanque, en vertu d'une fondation du Père François Suarez, de chère mémoire, a oonlraclé l'obligation d'employer une certaine somme en a(;hal de livres [)0ur la bibliothèque et qu'il n'est pas fidèle à s'en acquitter. Dieu aidant, il n'en sera plus ainsi, après la recommandation que je vais faire de remplir ponctuellement cette obligation. Pour vous, je vous sais gré de l'intérêt que vous prenez à l'aocioissement de cette bibliothèque; car il est fort agréable et fort utile à ceux qui étudient, d'avoir tous les livres nouveaux qui paraissent (2). »
Trois autres lettres suivirent se rapportant au même objet :
(Ij Descamps, V* part., c. H. — Saiiolo, liv. II. r.. «.
(2) Arch. eentr. S. J. Castell. Kpist. Geûnr. 1GW-1(>.^7. — N'itelleschi à Gaspar Suarez de Toledo à Salamanque, 24 février 163fi.
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l'une au provincial, pour lui rappeler « que le collège de Salamanquc doit employer à l'achat de livres cent ducats, rente des deux mille laissés dans ce but par le Père Suarez, et que ces livres doivent être pour la bibliothèque ». Une autre au même destinataire explique les derniers mots de la précédente en ce sens que les livres ainsi achetés peuvent être appliqués, soit à la bibliothèque commune, soit aux bibliothèques particulières des professeurs , qu'il convient cependant d'en appliquer la majeure partie à la bibliothèque commune. Enfin, trois ans plus tard, une dernière lettre se plaint que la rente passe encore à d'autres usages, et, vu la négligence notoire du procureur, engage le provincial à faire tous les ans verser cet argent aux mains du recteur, qui réunira les professeurs pour arrêter avec eux la liste des livres à acheter. Cette fois, sans doute, la bibliothèque put enfin jouir de ses rentes et garnir ses rayons (i).
Quand Suarez prélevait sur les fruits de ses travaux ces libéralités en faveur du collège de Salamanque, déjà il ne lui appartenait plus. Mais venu dans cette ville avec l'espoir d'y passer le reste de sa vie, il ne fallut rien moins, pour qu'il la quittât après quatre ans à peine de séjour, que la haute intervention dont nous allons parler.
9. — Au moment où les Disputationes Metaphysicœ commençaient à s'imprimer, Suarez avait reçu communication d'une lettre de Philippe II qui le concernait ; elle était ainsi conçue :
« Au Père Garcia de Alarcon, visiteur des collèges de la Compagnie de Jésus : Le Roi, salut. — La chaire de Prime de la faculté de théologie est vacante à l'université de Goïmbre et on n'y trouve pas d'homme qui ait la science et les talents nécessaires pour ce poste. Or, je suis informé que, pour le bien remplir, rien ne manquerait à François Suarez, religieux de la Compagnie. Je vous donne donc commission expresse de lui ordonner d'aller enseigner dans cette chaire pendant quelques années. 11 n'aura nulle autre obligation que de faire son cours et il ne recevra aucun salaire, vos Constitutions ne le permettant pas. Mais j'ordonnerai à l'université de lui donner, sur ses rentes, à titre d'aumône, tout ce dont il aura besoin. En faisant ce que je vous demande, vous me causerez un grand
(1) Ibid. — Vitellcschi à Franc, de Pra Jo, provincial de Castille, 24 février 163ri, — au même, 30 juin ld,'l3, — à Miguel de Oreâa, provincial de Castille, 24 mai 1G3G.
plaisir et VOUS m'aurez bien servi. — De la Acequa, 13 mai 1596 (1). » D'après cette lettre et les autres que le roi écrivit encore pour le même objet, comme aussi d'après les pièces officielles qu'il adressa à l'université, il semblerait qu'il avait pris lui-même l'initiative de ce choix. D'un autre côté, on peut se demander si l'université ne voulut pas réclamer pour elle-même l'honneur de cette initiative, en protestant discrètement contre ce qui pouvait, dans les documents royaux, le lui faire refuser. En efîel, au procès verbal du conseil universitaire où cette nomination fut notifiée, il est parlé de la faveur faite par le roi à l'université :
« En lui accordant, comme elle Vavail demandé, un homme et un maître d'un pareil mérite (2). »
Il est à remarquer toutefois que ces mots pourraient seutendre de la demande indéterminée d'un homme éminenl, aussi bien que de la demande nominale de Suarez en personne.
De cet appel même d'un théologien espagnol, les anciens biographes ne donnent pas d'autres explications que son mérite supérieur et la sage appréciation que surent en faire les docteurs de Coïmbre.
« Cette université, dit Descamps en son incorrigible style de panégylique, était pleine de la renommée de Suarez, pleine de son nom, que ses premiers ouvrages avaient publié dans tout l'univers, par autant de bouches qu'ils comptaient de pages, par autant de voix qu'ils renfermaient de lettres (3). »
Il est sûr que Suarez était alors, en Espagne, et même déjà <lans l'Eglise, un des théologiens les plus en vue. Il est sûr aussi qu'il était dans la tradition des grandes universités d'aller chercher au loin, même en pays étranger, les maîtres de grand renom. De [dus, les relations faciles et fréquentes, qui existaient entre Coïmbre et Salamanque, avaient dû renseigner tout spécialement sur ce qu'était Suarez et sur la retraite qu'il avait prise, avant d'y être contraint par l'âge ou par la maladie.
Mais ces raisons, suffisantes en ce qui concerne Suarez, ne
(1| Le texte de cette lettre de Philippe II et de celles qui seront encore citées dans ce chapitre nous a été conservé par Descamps, II' part. c. 11.
(2) Dr. Ant. Garcia Ribeiro de Vasconcellos, Francisco Suarez. Documentos, II.
(3) Descamps, II* part. c. 11.
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paraissent pas l'être du côté de Goïinbre. D'après les règlemeuts et les usages, les chaires se donnaient au concours. Pourquoi, cette l'ois, voulut-on s'écarter de cette voie traditionnelle? N'aurait-on trouvé personne, comme le dit Philippe II, qui fût digne d'être élu ? Il est difficile de l'admettre. S'il faut en croire un auteur, mieux placé que personne pour éclairer cette période de notre histoire et auquel nous aurons désormais à nous référer très souvent, l'université aurait été amenée à s'adresser au roi par le désir d'écarter certaines candidatures qui lui déplaisaient (i). L'avant-dernier titulaire de la chaire de Prime avait été Martin de Ledesma, dominicain. Quand il disparut, il fut remplacé par Antonio de Santo Domingo, lui aussi dominicain, qui enseigna de 15^4 à 1596. 11 se retira alors, avec les droits et les honneurs de jubilaire, et par là s'était produite cette vacance dont parlait Philippe II. Les dominicains montrèrent le désir et l'intention de faire, cette fois encore, attribuer la chaire à l'un de leurs religieux : il paraît même qu'ils voulaient tirerde leur possession de trente-cinq ans une sorte de droit acquis à leur ordre. Malgré les services peu communs qu'ils avaient rendus, ces prétentions déplurent à l'université et aux autres religieux : peut-être craignit-on pour Coïmbre ce qu'on voyait à Salamanque, où la chaire de Prime, depuis un siècle, restait au pouvoir d'une sorte de dynastie dominicaine, qui l'occupait d'ailleurs avec un grand éclat. Peut-être craignit-on simplement les rivalités ardentes qui allaient se produire, si un concours était ouvert, danger qu'il parut plus sage d'écarter, en invitant le roi à exercer, cette fois, son droit suprême de nomination, en faveur d'un homme contre lequel aucune objection sérieuse ne pouvait être soulevée. Le recteur de l'université, Antonio de Mendoça, aidé de son prédécesseur. Don Fernando Martinez de Mascarenhas, alors évêque des Algarves, négocia l'affaire auprès de Philippe II. Ce roi connaissait Suarez: il parait même que plusieurs fois il l'avait consulté sur des affaires importantes (2). Aussi, accéda-t-il sans peine aux veux de l'université et prit-il à cœur d'en procurer la réalisation. De là sa première lettre, citée plus haut, au Père Garcia de Alarcon.
(1) Vasconcellys, Francisco Suarez. p. .\.\XI\ . (È) Descamps, II* part. c. 11.
lo. — Cette lettre contrista Suarez autant qu elle le surprit. Il avait cru, en venant à Salamanque, entrer dans la dernière étape de sa vie. Pour lui, sa carrière de professeur était définitivement close ; tout ce qui lui restait de forces devait être employé à la composition des nombreux ouvrages qu'il se proposait de publier. Malgré sa modestie, il pouvait croire, et on lui avait assez dit, que son œuvre théologique servirait au progrès de la science catholique et à la défense de l'Église. Il la concevait et la voulait "•rande et complète. Pour la mener h bonne fin, quoique longue que dût être son existence, il importait dorénavant de n'en rien distraire.
Il pria donc le Père visiteur de faire agréer au roi ses excuses, mais en insistant sur une raison moins personnelle que celle-là et plus capable de convaincre un souverain, qui n'aimait pas les dissensions entre religieux. La paix et la charité régnaient en Portugal entre les Dominicains et les Jésuites. La Compagnie avait à cœur d'éviter tout ce qui pourrait troubler les bonnes relations. Il importait donc que nul jésuite ne prit un poste honorable, que les Dominicains occupaient depuis trop longtemps, et avec trop de distinction, pour que le désir de le conserver ne leur fût pas naturel. Le Père visiteur eut beau couvrir le refus de Suarez de ces très religieuses intentions, il ne réussit pas à le faire agréer. La lettre suivante le lui prouva :
« Au Père Garcia de Alarcon, visiteur des collèges de la Compagnie de Jésus : Le Roi, salut. — J'ai reçu la lettre par laquelle vous répondez à celle que je vous ai écrite au sujet de l'envoi de François Suarez, religieux de la Compagnie, à l'université de Coimbre, pour y prendre possession de la chaire de Prime ; et je vous remercie de la bonne volonté que vous témoignez pour me servir en ce que j'ai demandé. Quant à l'objection que vous faites, au sujet des religieux de saint Dominique, nul inconvénient n'est à craindre de leur part, attendu qu'ils n'ont aucun droit à ladite chaire. L'usage est qu'elle soit attribuée ou par concours ou par mon choix ; et, dans le passé, elle a eu des titulaires qui n'appartenaient point à cet ordre. Et si jusqu'à présent, entre lui et la Compagnie, aucun conflit n'a surgi dans ce royaume, j'aurai soin que rien dans la suite ne puisse y donner lieu. Je vous charge donc d'ordonner audit Père François Suarez de partir bientôt pour Coimbre. Vous me préviendrez de son départ, afin que je lui fasse envoyer les lettres et rescrits nécessaires. — Tolède, 27 mai 1596. ..
CHAP. VI. — A SALAMANQUE (OCTOBRE iSqS-AVRIL 1097) 339
Suarez partit de Salamanque ; mais au lieu d'aller à Coïmbre, il se rendit à Tolède, auprès du roi, pour y plaider lui-même sa cause. Il la gagna. Le roi admit les raisons de santé qui furent opposées cette fois et, pour le moment, n'insista plus (i). Aquaviva avait désiré cette solution, comme Suarez lui-même. Au moment où celui-ci travaillait à l'obtenir, il lui avait écrit :
« Je partage bien largement les angoisses de V. R. en voyant ce qui la menace. Assurément, il me plairait que la volonté du roi fût accomplie et que l'université de Coïmbre obtînt ce qu'elle attend de nous. Mais je vois aussi combien sont fortes les raisons qu'oppose V. R. Elles montrent assez que, dans l'intérêt même de cette université, il ne convient nullement de lui envoyer un homme qui ne pourrait pas lui apporter le concours dont elle a besoin. J'écris un mot à ce sujet au P. visiteur, tout en me demandant si ma lettre n'arrivera pas lorsque déjà une décision aura été prise. Fasse Notre-Seigneur qu'elle soit la meilleure pour la gloire de Dieu et pour le bien de cette université ! »
Un mois après, informé du désistement de Philippe II, Aquaviva exprimait sa satisfaction au visiteur Alarcon :
« Il était juste, disait-il, d'agréer les excuses du Père Suarez, car, ainsi que je vous le disais dans ma dernière lettre, elles me paraissaient très fondées. II ne serait pas mauvais que le Père Luis de Molina aille à Coïmbre à sa place (2). »
Par ces derniers mots le général donnait son approbation au désir qu'on avait conçu en Espagne de faire agréer Molina à la place de Suarez, ainsi qu'en témoigne ce passage d'une lettre de Mariana au P. Pablo Ferrer, alors à Lisbonne.
« L'affaire du P. Molina (celle de son livre Concordia, etc..) n'est pas terminée, et c'est pitié de voir comment le traitent ses adversaires. Je crois que vous allez l'avoir dans votre pays : le P. François Suarez a fait agréer
(1) Suarez écrivit deux Mémoires pour exposer les raisons qui l'empêchaient d'accepter la chaire de Coïmbre. Un savant bibliographe espagnol, le P. Uriarte, S. J., nous en a communiqué les litres, mais sans pouvoir, malheureusement, nous indiquer où se trouvent ces précieux documents.
H Mémorial presentado por el P. Suarez al Senor D. Cristobal de Mora, sobre Jaa dJScultades que tiene para admitir la catedra de Coimbra. Julio de 15%. »
« Raçones que présenta el P. Francisco Suarez para no admilir la catedra de teologia que se le propone en la unirersidad de Coimbra. Diciembre de 1596. »
(2) Arch. centr. S. J. Tolel. Epi st. Gencr. 1588-1600. — Aquaviva à Suarer, à Madrid 89 juillet 1596, — à Garcia de Alarcon, 26 août 1596.
ses excuses pour ne pas prendre la chaire de C40ïmbre et on s'occupe ici de la faire attribuer au P. Molina (1). »
Molina était alors retiré au collège de Guenca, sa patrie, où il travaillait à la défense de son livre et à la composition de nouveaux ouvrages. Il n'eut pas à subir la royale faveur refusée par son confrère. Peut-être les violentes attaques dont parle Mariana effrayèrent-elles Philippe II. Le monarque ordonna au professeur jubilaire, Antonio de Santo Domingo, de reprendre son cours, mesure qui ne pouvait être et n'était que provisoire, si bien que des négociations se poursuivirent en vue du choix de quelque autre jésuite (2). Mais à peine le dominicain était-il remonté dans sa chaire, que la mort l'en fit redescendre, à la fin de cette année iSqG.
L'université de Coïmbre s' empressa de renouveler sa première demande et la fit présenter au roi par un de ses docteurs, Rui Lopes da Veiga, qui se trouvait à la cour.
II, — Au retour de Tolède, Suarez, heureux comme un triomphateur, s'était renfermé dans sa vie de cellule et de travail, où il se croyait désormais bien à l'abri de tous les coups de vent qui auraient pu l'arracher de ce port. Mais bientôt y arriva une troisième lettre du roi qui détruisit ses espérances :
« Au Père Garcia de Alarcon, visiteur des collèges de la Compagnie de Jésus: Le Roi, salut. — J'ai fait parler ici au recteur de votre collège de la nécessité où se trouve l'université de Coïmbre de pourvoir à la chaire do Prime et de la satisfaction que j'éprouverais, si le Père François Suarez était chargé de cet enseignement, bien qu'il ait objecté son peu de santé et de forces la première fois que je vous ai écrit à ce sujet et que vous lui avez fait part de mes inlenlions. J'ai vu alors, ainsi que je l'attendais de vous et de votre ordre, que vous vous empresseriez d'accomplir tout ce que mon service demanderait. 11 est vrai que ledit Père François Suarez
(1) Mariana à Paul Fei-rer, Tolède. 24 juin ir/ji;. — Ci(é par Georges Girot, Mariana liislorieu (Bordeaux, 1905), p. 434.
(21 Le P. Fr. de Gouvea, provincial de Portugal, écrivait à Aquaviva, de Coïmbre, le 17 novemjjre 1591»: « Aun esta universidad de Coimhra no esta proveyda de leyentes de theolot^ia. Ablandu al Rector délia, le dixe quasi aliud agendo que si Su Magestad se quiziera servir de la Espana, fl camino era embiar a V. P. le diesc uno o dos leyentes, que se lus daria acomodados y aun le quedara lugar para los rejectar si no quisiese los desi gnadoR por lo deseo que V. P. y todos teniamos de le dar gusto. Agradôlo mucho estoy presto lo escrihira à Madrid... » Arcli. S. J. cod. Lusitan. Episl. 1593-159G.
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objecte encore, avec beaucoup d'insistance, les infirmités qui ne lui {<ermettentpas d'accepter cette chaire. Mais je vois aussi qu'il faut absolument pour Coïmbre un homme de grande vertu et de grande science, et je sais que tel est le Père Suarez. En conséquence, je vous mande de lui donner l'ordre formel d'aller prendre possession de cette chaire. Dites-lui que son cours ne se fera pas à l'heure de Prime, mais à toute autre qui lui sera plus favorable. Et si la santé vient à lui manquer, alors il pourra abandonner cette chaire. Faites ainsi, et je me tiendrai pour bien servi. — Madrid, le 10 février 1597. »
Toute résistance du visiteur au roi ou de Suarez au visiteur devenait impossible, à l'encontre d'une volonté si nettement exprimée et en même temps si condescendante. Car l'autorisation, donnée au professeur, de transférer sa leçon de la première heure à celle qui lui conviendrait le mieux, déplacement accepté par l'miiversité, était un privilège sans exemple, contre lequel protestaient toutes les traditions, aussi bien que le nom même de la chaire de Prime. Nous ignorons d'ailleurs si dans la suite cette permission fut mise à profit; il semble plutôt qu'elle ne le fut pas.
Suarez se résigna et fit répondre au roi, par le Père Aisiteur, qu'il irait à Coïmbre ; que, cependant, il désirait différer un peu son départ, pom* achever de surveiller l'impression d'un ouvrage important — il s'agissait de sa Métaphysique. Le roi, soit impatience de terminer cette affaire, soit crainte de nouvelles complications, refusa ce délai, mais en des termes qui, de sa part, honorent singulièrement le théologien.
« Père Garcia de Alarcon, disait Phihppe II, j'ai reçu la lettre par laquelle vous répondiez à celle que je vous ai écrite, au sujet de l'envoi du Père Suarez à Coïmbre; et j'ai éprouvé une grande satisfaction de l'assurance, que vous me donnez, qu'il est disposé à s'y rendre et décidé à partir, en dépit de sa santé, dès que je lui en donnerai l'ordre. Je vous suis très reconnaissant de ce que vous avez fait : c'est bien ce que je devais attendre de vous et de la Compagnie en cette circonstance, comme en tout ce qui regarde mon service. Exprimez de ma part au Père Suarez les remerciements qu'il mérite et dites-lui de partir promptement pour Coïmbre, sans attendre que son ouvrage soit imprimé. 11 se trouvera bien quelqu'un au collège de Salamanque pour continuer ce travail, sans (jue son absence y soit fâcheuse, tandis qu'elle pourrait Tôlre beaucoup à Coïmbre. .l'espère donc que, se conformant à mes désirs pour le fond, il le
fera aussi pour ce détail. Et par là il me rendra tout particulièrement service. — Madrid, le 28 mars 1597, »
Le mois suivant, Suarez quitta Salamanque. Il avait épuisé, pour échapper aux ordres du souverain, tous les moyens dont il lui était permis d'user. Ses biographes attribuent principalement cette résistance à son humilité. C'était un grand honneur, en effet, que d'être choisi de préférence à tant d'autres, et choisi par le l'oi, pour la première chaire d'une des plus illustres universités du monde ; et Suarez était assez humble pour trouver dans l'éclat même de cette distinction un motif de la repousser. Il le fit entendre à un conseiller du roi, plus tard évêque. Don Georges de Atayde, qui le pressait d'accepter une faveur royale d'où rejaillirait tant d'honneur sur lui-même et sur la Compagnie.
(( Cette Compagnie, répondit-il, fait profession, en vertu môme d'un vœu solennel, de fuir les dignités et les honneurs. Ne soyez donc pas surpris si un de ses lils s'efforce d'écarter l'emploi que le roi daigne lui offrir, précisément parce qu'il est honorable. Quant à la Compagnie, son intérêt est d'avoir beaucoup de religieux assez savants pour mériter cette chaire, assez humbles pour la refuser (1). »
Suarez, en parlant et en agissant ainsi, allait au delà de ses obligations et de ses promesses. Il savait très bien, comme il l'enseignera plus tard, qu'une chaire de théologie, même de premier ordre, n'est pas une de ces prélaturcs et dignités que les profès s'engagent à repousser (2). Mais, de son vœu, il voulait observer l'esprit, et non pas seulement la lettre.
Il semble, toutefois, que ce sentiment d'humilité n'expliquerait qu'en partie les efforts que fit Suarez pour ne pas aller à Coïmbre. Après tout, quelque illustre que fût cette chaire, avec la réputation qu'il s'était déjà acquise, il l'honorait plus qu'il n'en était honoré. Il avait aussi cette sagesse surnaturelle qui fait accepter facilement, quand le service de Dieu le demande, les biens comme les maux de cette vie, à une âme habituée à les regarder d'assez haut pour n'y plus voir de différence. Nous croyons donc que Suarez regrettait surtout les loisirs qui lui permettaient de poursuivre et de hâter ses travaux théologiques, bien
(1) Descamps, V* part., c. 2G.
(2) Suarez, De lastitiito Socictatis Jesu, 1. VI, c. vu, n* 13.
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plus utiles à ses yeux, et il avait raison, que l'enseignement le plus élevé. Il est certain aussi qu'à d'autres points de vue la nouvelle carrière, où il allait entrer, ne devait lui offrir que peu d'attrait. Il fallait échanger sa province religieuse pour une autre, où il n'avait eu jusqu'alors de relations avec personne. Il fallait quitter son pays, pour aller vivre dans un royaume, qui, violemment annexé à la monarchie de Philippe II, en dépit de sa glorieuse histoire nationale, devait avoir alors peu de sympathie pour tout ce qui était espagnol. Ces appréhensions étaient trop naturelles pour ne pas naître, en ce moment, dans le cœur du théologien ; mais elles ne devaient pas l'inquiéter longtemps. Il lui sera aisé de se faire du Portugal une seconde patrie, si bien qu'il paraîtra même la préférer à la première, lorsque, plus tard, délivré des obligations qui l'y avaient amené, il y prolongera son séjour sans paraître se soucier de revenir en Espagne.
12. — Sur cet appel de Suarez à Coïmbre, un point reste encore à éclaircir. Nous avons dit que Philippe II l'avait demandé sur le désir de l'université. Mais ce désir fut-il tout spontané? Des écrivains ont dit qpie les Jésuites avaient agi pour amener ce choix, qui devait leur donner à Coïmbre la prééminence dans l'enseignement supérieur, comme déjà, par leur collège, ils l'avaient dans l'enseignement classique ; ils ont ajouté que par là ils cherchaient aussi le moyen de faire agréer par l'université des statuts nouveaux, qui alors s'élaboraient à Madrid (i).
Observons d'abord que ces statuts n'ont rien à voir ici. Résumé de tous ceux qui avaient précédé, ils n'innovaient rien pour le fond, et, pour les modifications secondaires qu'ils apportaient, ils n'offraient rien où l'on put reconnaître la main de la Compagnie. Au contraire, ils furent attaqués par les Pères de Coïmbre, comme contraires à des privilèges accordés par les rois du Portugal.
Mais, pour tout autre motif, ou simplement par esprit de corps, la Compagnie n'aurait-elle pas elle-même provoqué le bon vouloir du recteur de l'université ou des amis qu'elle pouvait
(t) V. Vasconcellos, Francisco Suarez, p. XLI.
avoir autour de lui? Si elle l'avait fait, en quoi aurait-on pu 1<^ lui reprocher? Pourquoi ne lui aurait-il pas été permis de désirer, pour un de ses membres, ce que les autres ordres et le corps universitaire convoitaient pour les leurs ? Et puisque l'enseignement de la théologie était un des ministères que VÉglise lui avait confiés, aurait-elle eu si grand tort de chercher les conditions les plus favorables pour l'exercer avec fruit? Mais telle est sa destinée: elle est accusée d'ambition dès qu'elle réclame sa petite part de ce qu'on accorde libéralement à d'autres, accusée de tout envahir dès qu'elle paraît un instant là où les autres se font une demeure.
Sans nous arrêter à ces réflexions, répondons que la Compagnie elle-même ni ne provoqua, ni ne désira la nomination de Suarez. S'il en eût été autrement, comment expliquer le refus du théologien, persistant, réitéré et approuvé de ses supérieurs? L'affaire conclue, Aquaviva écrivait encore :
« Je désirais que la chose ne se fît pas ; les raisons du Père Suarez me paraissaient très justes. Mais quand j'ai vu que le roi le voulait absolument et sans plus d'excuses, j'ai pensé qu'il fallait accepter, le Père Suarez ne pouvant en toute situation que faire beaucoup de bien par ses bons exemples comme par sa science, et ses talents devant être là-bas très utilement employés (1). »
Ainsi, les supérieurs de la Compagnie, comme Suarez lui-même, ne firent que subir à regret la volonté de Philippe II.
Mais, en dehors et au-dessous d'eux, quelque jésuite ne semêlal-il pas de l'affaire, soit en mettant en avant le nom de Suarez, soit, ce nom proposé par d'autres, en travaillant à le faire agréer? C'est possible, et même un mot d' Aquaviva pourrait appuyer cette supposition. Dans la première réponse qu'il adressa à Suarez après son départ, il lui répétait qu'il aurait bien voulu lui épargner cette épreuve, mais qu'il avait fallu céder à la nécessité : puis il ajoutait :
« Je sais bien qu'avec l'humilité et l'esprit religieux que je vous connais, vous saurez accepter et souffrir tout ce que les circonstances amèneront. Je n'en serais pas moins vivement peiné, si, en tout cela, il y
(1) Arch. centr. S. J. Castcll. Epist. Gêner. 1588-160.^: A'ju;iviva à Jean Suarez, 2 sept. 1697.
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avait eu ing^érence et intrigues oe quelqu'un des Nôtres. Je le suis plus encore des ennuis qui vous ont été causés là-bas à votre arrivée, alors que vous méritiez si bien de n'y trouver que des consolations. Pour ma part, de mon mieux, je m'efforcerai de vous en procurer, d'autant plus que, par votre lettre si pleine de modestie et de foi, j'ai compris que Toccasion ne vous a pas manqué de montrer la vertu que Dieu vous a donnée. Ne vous lassez pas de tout supporter avec courag^e. Ces misères passent, mais le fruit en reste (1). »
Il paraît donc probable que Suarez, arrivé à Co'imbre, y avait appris, ou du moins soupçonné, que certains de ses confrères n'étaient pas restés totalement étrangers à sa nomination, et qu'il s'en était plaint au général. S'il en fut réellement ainsi, quelque bienveillantes qu'aient été les intentions de ces intercesseurs, Suarez et ses supérieurs avaient le droit de leur en faire un reproche, eux, parce qu'on ne les avait pas consultés, lui, parce qu'on ne s'était pas informé de ses dispositions. Mais tous les autres, au dehors de l'ordre, quels qu'ils fussent, n'avaient tout au plus que le droit de regretter un succès qui avait pu contrarier leurs propres visées. Plusieurs, nous le verrons, ne se bornèrent pas à des regrets silencieux, et c'est à cela, sans doute, que fait allusion Aquaviva, quand il parle des ennuis que rencontra Suarez en arrivant à Coimbre.
(1) Ibid. Aquaviva à Suarez, 1 juillet 1597.