‹ François Suarez, de la Compagnie de JésusChapitre 32 sur 38 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

1. Importance de ces controverses dans la vie de Suarez. — '2. Le problème de la grâce et de la liberté. — 3. Le molinisme antérieur à Molina. — 4. Le bannésianisme après Banez. — 5. Premier choc à Salamanque en 158L — 6. Efforts de Baîïez pour empÊcher la publication du Concordia de Molina.

— 7. Pour le faire condamner. — 8. Luttes dans les tribunaux de l'inquisitiuii et dans l'opinion. — 9. Le jésuite Padilla prend avec éclat la défense de Molina à Valladolid. — 10. Évocation de la cause à Rome et loi du silence (1594).

— IL Cette cause est celle de la grâce, non du Concordia. — 12. Suanz l'expose et la recommande au cardinal Tolet. —13. Période d'accalmie relative. — 14. Les Dominicains demandent l'abrogation de la loi du silence pour eux seuls. — 15. Contre-mémoire do Rellarmiu et miligation de la loi pour tous. — 16. Projet irréalisé d'appeler Molina à Piome.

I. — Les grandes controverses sur l'efficacité de la grâce. De Auxiliis divinœ gratiœ, qui s'agitèrent à la fin du xvi^ siècle et au commencement du xvu*, appartiennent, par leur nature même, à l'histoire d'un théologien qui les vit de trop près elqui jouissait déjà de trop d'autorité pourpouvoir y rester étranger. Il les avail vues surgir depuis quelques années en Espagne, quand il parti!

(1) Sur les principales histoires de ces controveises (par Thomas de Lemos 0. P. Liév. de Meyer S. J., Le Blanc-Serry 0. P., Pierre Poussines tf. J., Gab. de Heuao S. J.' Schaeemann .S. J.) et les sources de documents orifjriiiaux, iiulamment sur les acte.s des Congrégations de AuxiUia, voir t. II. Appendices.

35o LIVRE m. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

pour le Portugal, et, de ce pays voisin, quelque temps même de Rome, il allait en suivre pendant dix années encore les phases diverses jusqu'à leur dénouement. Se rapportant donc tout à la l'ois à la fin de la première période de sa vie et au commencement de la seconde, elles auront au dernier livre de ce volume leur place naturelle.

Le récit que nous allons en donner, quelque incomplet qu'il soit, paraîtra peut-être dépasser les limites de ce que demandail, ou même de ce que permettait l'objet de cet ouvrage. S'il nous faut une excuse, on la trouvera sans peine dans l'importance de ces faits pour l'époque et le pays dont nous nous occupons, dans le caractère du livre que nous écrivons, dans le très vif intérêt que nous avons pris à puiser aux sources originales, enfin et sui'tout dans le rôle spécial que joua Suarez dans ce drame Ihéologique. Ce rôle ne saurait être apprécié à première vue. On ne voit, il est vrai, que par intervalles Suarez s'avancer en personne sur la scène, mais il ne s'en éloigne jamais et il inspire constamment ceux qui parlent et qui agissent. Aussi, acteur de second ordre seulement, si on en juge par les apparences, il l'est en réalité de premier ordre, si on tient compte de l'influence qu'il exerça par ses écrits et par ses conseils.

Banez ne s'y trompa point. Dans son Apologia Fratriim Prœdicatorum, récjuisitoire contre la doctrine de la Compagnie, plaidoyer en laveur de la sienne, il se plaît à unir Suarez à Molina, pour les donner tous les deux comme les représentants du système qu'il attaque.

« De tous ceux qui adoptent et défendent les opinions de Molina, dilil, le principal est François Suarez, qui a écrit même sur le libre arbitre un traité en langue vulgaire, dont le but est de défendre les doctrines de la Compagnie (1). »

(1) Apulogia Fratium Prœdicatorum, etc. (Début). Au chap. xi, cet ccril de. Suarez est encore mentionné en termes plus précis. « Liberum, inquit (Molina), arbitrium est quod, positiB omnibus requisitis ad agendum, potest agere et non agere, aut unum ita agere ut co»lrarium etiam agere possit. Eamdem definitionem statuit Franciscus Suarez ejusdcin Socjelatis in quodam manuscripto quod vulgari scrmone Salmantica; circumferebatui etPatribuB Sancti Offlcii dcnunciatum et traditura est a quibusdam tbomistis. Huic scriplo litulus erat: Ko defeasa de la Compania cerca del libre albedrio. » — Plusieurs manuscrite de celle Apologia de Banez se trouvent aux bibliothèques de Home, par ex. Valic. lai. 4074, — Angelico, fundo ant. : 878-881, — Vat. Fonds Barber, lai. %!.

Cette place d'honneur que Banez donne à Suarez, ici et ailleui's, dans XApologia, il la lui donna aussi dans loule la suite de ces luttes doctrinales, s'atlachant en toute occasion à l'attaquer, à le réfuter, à le faire condamner, comme l'adversaire qu'il importait le plus, avec Molina, de discréditer. Nous pourrons le constater plus d'une fois.

Étranges conflits que ceux dont nous avons à parler ! Guerre d'un autre âge, qui, toute d'idées et de systèmes d'écoles, agita cependant des royaumes, fit intervenir et lutter d'influence deux grands rois, tint en suspens l'attente du monde chrétien .

« Ces problèmes, dit un «les nombreux mémoires adressés alors à Clément VIII, ces problèmes, auxquels les anciens théolog-iens touchaient à peine, sont par ceux d'aujourd'hui discutés avec une chaleur de champ de bataille. La lutte ne s'est pas renfermée dans les universités catholiques; elle s'est étendue au monde presque entier, partageant les théologiens en factions rivales, allumant au sein des ordres religieux des passions, qui les font, au scandale des fidèles, se jeter tout ardents dun côté ou de l'autre, remplissant les académies et les écoles de disputes et dinvectives, les églises et les chaires de reproches et d'accusations réciproques. Des calhohques se traitent mutuellement de pélagiens ou de calvinistes, ne se regardant pour ainsi dire plus comme de la même Éghse. Divisés sur les questions les plus graves, s'attaquant et se contredisant sur les vérités les plus essentielles de notre religion, révoquant tout en doute à force de subtiliser, ils ébranlent les fondements de notre foi et remplissent de tristesse lame des fidèles. Grande au contraire est la joie des hérétiques, dont les erreurs gagnent à ces luttes tout ce qu'y perd la vérité. Ils y voient Tautorité de l'ÉgUse affaiblie, la simplicité de la foi altérée ; ils vont répétant qu'on peut bien penser autrement que les cathohques, puisque les catholiques entre eux ne pensent pas de la même manière, justifiant ainsi parla divergence de nos opinions l'impiété des leurs... Et, dans cette lutte, de part et d'autre se trouvent également des hommes d'un esprit pénétrant, très versés dans les spéculations métaphysiques et dans tous les exercices scolastiques, professant le]même attachement pour les auteurs catholiques, pour les saintes Écritures, pour les décrets des conciles et des papes, pour la doctrine des saints. Pères, surtout de saint Augustin, et pour celle de saint Thomas, prétendant les uns et les autres ne vouloir que défendre la foi et la religion, et pourtant si opposés et si furieusement aux prises qu'ils vont jusqu'à s'accuser à l'envi d'erreur et d'hérésie. D'un côté, c'est le très ancien et très glorieux ordre de saiint Dominique, que tant de grands hommes illustrèrent ])ai' leur sainteté et par leur science ; ou plutôt ce sont quelques religieux éminents de cet ordre, qui, par les leçons,

les disputes publiques, la prédication, les livres, ont fait adopter leur opinion à beaucoup d'autres, lesquels, dispersés à présent dans tous les pays chrétiens, s'efforcent à leur tour de lui g-ag-ner des adeptes. De l'autre côté, se trouvent tous les Jésuites, qui, répandus dans presque toutes les universités catholiques, ont si bien fait accepter leur opinion, que maintenant elle paraît être presque partout préférée. Les autres ordres religieux en général, Bénédictins, Augustins , Franciscains, Carmes, Minimes, Cisterciens, Théatins, Barnabites, avec leurs meilleurs théologiens, ainsi que beaucoup de séculiers, embrassent avec ardeur cette doctrine, parlent et écrivent pour la défendre (1). »

Telle fut la gravité de la controverse, tel l'état des partis.

2. — Mais quelle était donc la question qui avait pu à ce point passionner et diviser les esprits ? Elle touchait à tout ce qu'il y a de plus sublime en Dieu, de plus intime en l'homme, de plus mystérieux dans les rapports de la créature avec le Créateur. Il suffira, pour le montrer, d'un aperçu même très sommaire.

Le salut de l'homme est l'œuvre tout à la fois et de Dieu et de l'homme : gratta Dei nieciim.

Cette œuvre comprend trois éléments, la grâce, l'acte vertueux, la gloire : la grâce de Dieu, qui amène l'acte vertueux de l'homme, lequel à son tour amène la gloire.

Au premier, l'homme ne concourt que par son indigence et son impuissance, néant sur lequel Dieu verse miséricordieusement sa grâce. Au second, l'homme concourt par le bon usage qu'aidé de cette grâce il fait librement de ses facultés. Au troisième, l'homme apporte le mérite de l'acte vertueux, que la justice divine couronne : cororia justilke. Ainsi, Dieu commence sans l'homme l'œuvre de son salut, il la continue avec lui, il l'achève à cause de lui. Œuvre gratuite dans son ensemble, car rien ne se serait fait, si Dieu n'avait pas pris une initiative à laquelle rien ne l'obligeait ; œuvre de justice dans son terme, puisque la gloire est la récompense gagnée par la vertu.

Sur ces points fondamentaux tous les catholiques sont d'accord. C'est par là qu'ils se séparent et des pélagiens qui exaltent

(1) Extrait d'un mémoire présenté à Clément VIII, que donne Pouasines dans son Historia Controversiarum , 1. V, n* xx.

le libre arbitre aux dépens de la grâce et des luthériens qui exaltent la grâce aux dépens du libre arbitre. Mais ils commencent à se diviser, dès qu'ils veulent étudier de plus près le travail commun des deux agents et définir la part d'action de chacun d'eux. Gomment la grâce divine influe-t-elle sur la volonté libre de l'homme ? Comment Dieu prévoit-il de toute éternité l'usage libre que l'homme fera de cette grâce ? Comment par elle Dieu peut-il amener infailliblement la liberté humaine, sans la violenter, à ses fins providentielles ?

Pour répondre à ces mystérieuses questions, Banez adopta la théorie des décrets divins prédéterminants, décrets par lesquels Dieu, de toute éternité, détermine que tel homme, dans telle circonstance, agira de telle manière et que, dans ce but,il recevra, au moment voulu, la grâce « irrésistible » qui le déterminera à n'agir que de cette manière, et toutefois, ajoute-t-il, librement. Ces décrets fournissent une réponse facile aux questions posées. L'efficacité de la grâce sur la volonté lui vient de ce que sa vertu propre et intrinsèque est telle, qu'elle ne peut amener que feffet voulu par Dieu, à l'exclusion de tout autre. Dieu prévoit ce que fera fhomme, parce que l'homme ne peut faire que ce que Dieu a prédéterminé. Dieu, par sa providence éclairée et souveraine, dirige à son gré toutes les créatures et chaque créature en tout, parce que nulle d'elles ne saurait accomplir le plus petit acte en dehors du plan que lui ont tracé, dans tous ses détails, les décrets prédéterminants portés à son sujet.

Ce système est-il celui de saint Thomas ? Est-il même celui des anciens thomistes ? Il semble que non. Quoi qu'il en soit, préoccupé trop exclusivement de sauvegarder les prérogatives de la cause première et de l'agent universel, ne fait-il pas la part de Dieu trop grande, et trop petite celle de l'homme ? Dieu tout seul détermine tout : mais alors, même le mal ! L'homme devient un instrument toujours mù par une impulsion irrésistible : mais alors, où est sa liberté ? Pourquoi reste-t-il encore responsable de facte causé parla grâce, puisqu'il n'a pas dépendu de lui d'avoir, ou de ne pas avoir cette grâce et que, cette grâce reçue, il ne dépend pas davantage de lui d'en empêcher f effet ?

Aussi, d'autres théologiens et Molina à leur tête ont-ils cherché

SUAREZ — I-'i3

354 LIVRE m. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

la solution de ces problèmes de psychologie surnaturelle dans la notion de la liberté humaine et de la science moyenne de Dieu. La créature libre, même placée sous Tinfluence du concoui's divin ou de la grâce, doit conserver le pouvoir de se déterminer elle-même à cet acte ou à cet autre : sans ce libre choix, la liberté n'est qu'un mot. Il faut donc exclure tout secours de Dieu qui apporterait avec lui cette détermination de la volonté à tel acte, sans lui laisser le choix d'un autre. D'ailleurs, Dieu, au regard de qui rien n'échappe, pas plus le futur que le présent, pas plus le possible que le réel, pas plus le conditionnel que l'absolu, sait de toute éternité à quoi chaque homme se déterminerait dans chaque circonstance et avec chaque grâce possibles : c'est la science moyenne de Dieu. Les théologiens expliquent pourquoi elle est ainsi nommée.

De ces notions découle la solution des dilTicultés proposées. D'où vient à la grâce son elïicacité ? De sa vertu intime sans doute, mais considérée comme unie au consentement que la volonté, aidée par elle sans être nécessitée, lui donne, alors qu'elle pourrait ne pas le lui donner. Gomment Dieu sait-il si l'homme acquiescera à cette grâce ou lui résistera? Parce que, de toute éternité, par sa science moyenne, il savait que cet homme, s'il se trouvait jamais placé dans ces conditions, agirait de telle manière. Comment Dieu conduit-il à ses lins la créature libre, sans la violenter ? Gomment, par exemple, s'il voulait absolument le salut d'un homme, pourraitil l'assurer sans léser la lil)erté?En choisissant dans le trésor de ses grâces celles auxquelles il prévoit que, librement, cet homme consentira, choix qui amènera son salut, non pas nécessairement, non pas irrésistiblement, mais certainement, mais infailliblement.

Gette théorie est celle de la plupart des théologiens opposés au bannésianisme, notamment celle de tous les théologiens de la Compagnie de Jésus: ils s'accordent sur les deux points qui sont la substance même du molinisme, coexistence réelle de la grâce et de l'exercice de la liberté, science moyenne de Dieu. Mais, dès qu'ils veulent aller plus loin, ils rencontrent des questions, formidables en elles-mêmes, et, cependant, d'une importance théologique seconûrdre à côté des premières, sur lesquelles ils se partagent. De

même que la doctrine catholique approfondie a donné lieu au bannésianisme et au molinisme — nous aurions pu ajouter à l'augustinianisme — de même le molinisme approfondi donne lieu à diverses explications que nous devons rappeler d'un mot. C'est parla surtout que ces questions doctrinales toucheront à l'histoire de Suarez.

Dieu, voulant le salut de l'homme, veut les trois choses qui le préparent ou le constituent, la grâce, l'acte vertueux, la gloire. Mais dans quel ordre les veut-il ? Quel est, de ces éléments, celui sur lequel se porte tout d'abord, et d'une manière absolue, sa volonté ? De là les divergences.

D'après le molinisme pur. Dieu tout d'abord, en vue de sa gloire, a déterminé la distribution de toutes les grâces qu'il veut faire à tous les hommes et à chacun d'eux ; grâces inégales sans doute, mais suffisantes pour que chacun puisse se sauver. Par la science moyenne, il prévoit les actes bons ou mauvais que chaque homme fera en usant de ses grâces ou en leur résistant ; et, d'après cette prévision, il destine chaque homme à la gloire ou à la réprobation, que celui-ci a librement choisie. C'est le système de la prédestination et de la réprobation dépendantes de la prévision des mérites et des démérites : post prœvisa meiita et démérita. Ses plus illustres partisans, parmi les Jésuites, furent Tolet, Molina, Vasquez, Valencia, Petau, Lessius que saint François de Sales a hautement approuvé.

D'après le système qu'on a improprement appelé congruisme pur, Dieu de toute éternité a de lui-même choisi les élus qui doivent composer sa cour céleste et fixé le degré de gloire de chacun. Pour la leur faire mériter, il choisit pour chaque élu des grâces adaptées, congrues, à cette fin, c'est-à-dire celles auxquelles. par la science moyenne, lisait que l'élu acquiescera; libre acquiescement par lequel il mérite ce que Dieu lui avait gratuitement destiné. Quant aux réprouvés, ils n'ont reçu que des grâces avec lesquelles ils auraient pu se sauver, avec lesquelles toutefois Dieu prévoyait qu'ils ne se sauveraient pas, des grâces suffisantes mais non efficaces. Il dépendait d'eux qu'elles le fussent et dès lors leur perte est leur œuvre. C'est le système de la prédestination et de la réprobation antérieures à la prévision des mérites

350 LIVRE m. SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

et des démérites : ante prœvisa mérita. Suarez.. Bellarmiii l'ont préféré, et leur autorité est sa meilleure défense, s'il peut être défendu.

Enfin, d'après le congriiisme mitigé, Dieu détermine par quels actes vertueux de l'homme il veut être glorifié sur la terre. Gela fait, il lui choisit des grâces convenables, c'est-à-dire celles que, dans sa science moyenne, il prévoit devoir, par le libre acquiescement de l'homme, amener ces actes. A ces actes, dès lors prévus, il réserve pour récompense la gloire. C'est là en apparence im système de prédestination post prœvisa mérita ; en réalité, c'est plutôt le contraire. Il fut, à la suite des controverses de Aiixiliis, imposé par Aquaviva à Renseignement 'de la Compagnie. Mais cet ordre ne survécut pas longtemps, du moins dans sa rigueur première, à celui qui l'avait donné.

Au reste, à regarder de près ces systèmes, leur dilférence est moins grande qu'elle ne paraît tout d'abord. Dans les trois, tout élu est sauvé, parce qu'il a coopéré à une grâce à laquelle il pouvait ne pas coopérer : tout réprouvé est perdu, parce qu'il a résisté à une grâce à laquelle il pouvait ne pas résister. Dans les trois, pour tout élu, le premier choix de Dieu se porte, indépendamment de l'homme, ou sur le terme, la gloire, ou sur ce qu'il sait devoir infailliblement y conduire. Mais le molinisme pur sauvegarde mieux, pour nos regards humains, et même, semblet-il, en réalité, l'universelle bonté de Dieu, son impartialité envers les réprouvés, son respect, s'il est permis de parler ainsi, de la liberté des élus.

On le voit, les questions les plus ardues et les plus délicates étaient soulevées dans ces controverses ; mais la première et la principale, qui amena toutes les autres et qui touchait de plus près au dogme catholique, était celle de la grâce efficace : de la grâce ayant une efficacité voulue et causée par Dieu, ou de Ih grâce n'ayant qu'une efficacité prévue et aidée de Dieu.

3. — C'est une erreur assez commune chez les historiens, et même chez les théologiens, que d'attribuer à Molina la doctrine soutenue par les Jésuites, et à son livre célèbre Concordia liber i arbitra cum gratiœ donis l'origine première de ces luttes doctri-

CHAP. I. — LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS » EN ESPAGNE SSy

nales. Erreur qui n'est pas sans portée. Dès lors, en effet, livre et doctrine devaient être tenus en défiance, comme tout ce qui est nouveau en théologie. La vérité est que la Compagnie ne suivit pas Molina, mais que Molina précisa et coordonna, en la développant, une théologie de la grâce, qui, pour la substance, était, dès l'origine, celle de l'ordre de saint Ignace. Ainsi, Banez reconnaît dans son Apolog-ia que nos doctrines sur la grâce furent émises par des Jésuites, en Espagne, notamment à Salamanque, plusieurs années avant que Molina eût commencé à écrire (i). En même temps, à Louvain, Tolet etLessius les avaient opposées, avec une conviction et une ténacité victorieuses, aux erreurs de Baïus (i 585-1 588). Avant eux, Bellarmin, au début de sa carrière, les avait enseignées dans cetle même université (iSjS) et, avant Bellarmin, Fonseca, en Portugal, y avait apporté de nouvelles clartés par sa théorie de la science moyenne, qu'il n'inventait pas, mais qu'il distinguait des autres sciences divines, en lui donnant sa définition et son nom propre (i565) (2).

Et ces grands théologiens ne rencontraient aucune opposition delà part de leurs confrères, leur doctrine élant de fait, et dès l'origine, celle de tous.

« Depuis le jour, dit un historien de ces controverses, où notre ordre fut fondé et approuvé, ou même simplement conçu et ébauché, toujours, parmi ceux de ses théologiens, qui, de vive voix ou par écrit, traitèrent la question des rapports de la liberté et de la grâce, quelque dispersés qu'ils fussent dans le monde entier, il y eut unanimité de doctrine. Leur commune pensée fut que le secours divin agit de telle sorte sur l'âme qu'il ne l'oblige point par lui-même à produire l'acte, qu'il n'apporte en elle aucune détermination physique et irrésistible. Ce fut là comme une tradition de famille. Partie de nos dix premiers Pères, notamment de Lainez, Salmeron, Lefèvre, Lejay, Bobadilla, qui, soit au concile de Trente, soit dans leurs polémiques contre les hérétiques, eurent plus souvent l'occasion d'aborder ce sujet, elle fut ensuite transmise dans toute son intégrité à

(1) « Il y a treize ans, disait Haûez, quelques professeurs de la Compagnie de Jésus, îiommes d'une théologie trop inquiète, essayèrent, surtout à Salamanque, d'introduire dans les écoles un nouveau système sur l'accord de la liberté avec la divine providence, la grâce et la prédestination. » — L'Apologia, d'où ces lignes sont traduites au (!' but, fut composée en 1595. Treize ans avant on était en 1582; or, le Concordia de Molina ne fut imprimé qu'en 1588.

(2) V. Schneemann : Coatiovcvsiaruiu de divinx i/ratiac... iailia et priKjressus, c. 7 cl8.

338 LIVRE m. SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

leurs successeurs. Ribadeneira, Canisius, Auger, tous ceux qui vécurent au temps et dans la familiarité de ces premiers fondateurs, adoptèrent sans hésiter leur sentiment ; et, dans la suite, en Italie, en Allemagne, en France, en Espagne, en Angleterre, appliqués soit à instruire les catholiques, soit à réfuter les hérétiques, dans leurs prédications, leurs leçons, leurs entretiens, ils ne cessèrent jamais de l'enseigner. C'est aussi de cette doctrine que s'inspirèrent à l'occasion leurs divers écrits (1). »

Au reste, en s'attachant à ces opinions, les premiers Jésuites eux-mêmes ne firent que suivre les avis de leur fondateur et que perpétuer les enseignements de leurs propres maîtres. Saint Ignace, dans ces Exercices Spirituels qui recrutèrent et formèrent ses compagnons, avait laissé, parmi les règles pratiques qu'il trace pour garder une pleine conformité de pensée avec l'Église, les recommandations suivantes:

« En parlant de la grâce, il faut se garder de ce venin d'hérésie, qui consiste à lui donner tant de place qu'il n'en reste plus pour la liberté. On peut donc insister sur la nécessité de la foi et de la grâce, avec le secours de Dieu, autant qu'il y aura profil pour sa gloire. Mais il ne faut le faire, surtout dans les circonstances périlleuses que nous traversons, ni exclusivement ni de telle manière que la valeur des œuvres et le rôle du libre arbitre soient amoindris ou comptés pour rien. »

Et ailleurs :

« Il faut ne parler que sobrement de hi prédestination et éviter tout ce qui pourrait prêter à ce sophisme qu'on rencontre parfois : mon salut ou ma damnation est chose déterminée d'avance, et mes œuvres bonnes ou mauvaises n'y sauraient rien changer. »

En écrivant ces lignes , saint Ignace ne prétendait point énoncer une thèse ou formuler une théorie de la grâce ; mais il donnait à ses disciples une direction qui dut fortement les mettre en garde contre tous les systèmes trop peu favorables à la liberté (2).

(1) Poussines, Historia controversiarum. . ., 1. III, c. 'i.

(2) Exerc. .*?/);>/«., I^eg. ad sentioodum cum Ecelesia. R. 14, 1.5, 1(5, 17. Sur ce passage des Exercices, Suare/, fait !a remarque suivante: « On le voit, le zèle avec lequel notre ordre s'attache aujourd'hui à donner au prohlùmo de l'accord de la liberté et de la grâce une solution qui satisfasse et qui puisse servir à réfuter les hérétiques de ces derniers temps, ce zèle anima tout d'abord Ignace notre Père. De lui il a passé à ses fils, et l'Esprit de qui la Compagnie a reçu la mission de combattre les hérésies fut aussi le maître de qui elle reçut la doctrine qu'elle leur oppose. >• (De lastit. S. «/., 1. IX, c. v, n* 48.)

CHAP. I. LES CONTROVERSES « DE AUXILllS )) EN ESPAGNE SdQ

Qu'il ait été conduit à la leur donner par le désir de prémunir et d'armer ses enfants contre les erreurs nouvelles du protestantisme, nous ne saurions en douter. Toutefois, ses préférences doctrinales ne lui vinrent point de ce désir, mais de l'éducation théologique qu'il avait reçue, ainsi que ses premiers compagnons. L'université de Paris d'abord et bientôt celle de Salamanque furent les deux foyers principaux, d'où la Compagnie de Jésus reçut sa théologie. Or, l'opinion commune à cette époque, parmi les docteurs de Paris, était que la grâce, en agissant sur l'âme, lui laisse le pouvoir de suivre son impulsion ou de lui résister : opinion que, dès i55i, le dominicain Pierre Soto, confesseur de Gharles-Quint, dans une lettre remarquable, déclarait être généralement admise dans l'Église. Son témoignage a trop de poids pour ne pas le citer. Écrivant en i55i à Rtiard Tapper, chancelier de l'université de Louvain, pour le consulter sur la question même que Molina devait donner pour titre à son ouvrage, accord de la grâce et du libre arbitre, Pierre Soto disait :

« Je suis frappé de voir la plupart des catholiques, notamment ceux qui se sont fait un nom en combattant les hérésies, affirmer qu'il n'est possible de sauvegarder à la fois, comme ils le veulent tous, le libre arbitre et la nécessité de la grâce, qu'à ces deux conditions : d'abord, que Dieu donne sa grâce, sans laquelle les cœurs ne sauraient se convertir, à tous les hommes et ne la refuse à personne ; ensuite, que, la grâce ainsi donnée, il reste au pouvoir de l'homme, en vertu même de l'activité naturelle de la volonté libre, de correspondre à cette grâce ou de lui résister. Ils sont d'avis qu'il faut admettre ces deux points pour pouvoir maintenir, autrement qu'en paroles, le libre arbitre dans la vérité de sa nature. J'ai su aussi par de nombreux témoignages qu'une grande partie des docteurs d'itahe sont très fermement attachés à cette doctrine. De plus, un docteur de Paris, qui peut inspirer pleine confiance, m'a affirmé que cette faculté même de théologie partage cette opinion et qu'elle condamne comme hérétiques luthériens ceux qui la rejettent. Il semble donc que toute l'ÉgHse déjà se soit jetée de ce côté. Il en est même qui, interprétant dans ce sens les paroles du concile de Trente, veulent y voir une définition (d). »

Soto ne parle pas de l'Espagne, peut-être parce que, dans ce

(1) Antoninus Reginaldus Ord. FF. Praedicalorum . De mente concilii trideoUDi circa gratiam se ipsa efficacetn. Anlverpia; 1706. En appendice : Epistoîa prima R. Patris Pétri de Soto confc^/^arii Cnroli quinti Jmperatorift ad D. Buardum Tapperuia, unireraitatis Lovanieuais cancellarium. — Celle première leltre n'a pas de date, mais la seconde qui suit esl ainsi dalée : <( Ex nostra Dilingensi scliola, 20 Maii, an. 1551 ».

36o LIVRE III. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES <( DE AUXILIIS »

pays, moins préoccupé de lutter contre les hérésies nouvelles, la question n'avait pas encore autant attiré l'attention des théologiens. Mais on sait que les doctrines de l'université de Paris, aussi bien que ses méthodes, avaient été rapportées dans les écoles de la péninsule, notamment à Salamanque, où, par elles, François de Vitoria venait de donner un si puissant essor aux études. Or, k cette époque, où rien n'y faisait encore prévoir l'éclosion du néo-thomisme de Banez, des Jésuites ou futurs Jésuites d'un rare talent se succédèrent autour des chaires de la grande université espagnole, d'où ils portaient ensuite de tous côtés, comme l'avaient fait leurs frères de Paris, la théologie qu'ils y avaient puisée, mais rajeunie et perfectionnée. Tels furent, entr'autres, Tolet, Ledesma, Maldoiial, Valencia et Suarez.

En résumé, pour la substance même de la doctrine sur la grâce, la Compagnie de Jésus tout entière était moliniste, avant que Molina ne parùl, et elle l'était, semble-t-il. avec l'ensemble des écoles catholiques (i).

Page 1