Le système de Banez fut donc une innovation
« Les Pères, disait Bellarmin, et les très nombreux auteurs scolastiques que j'ai lus — il en avait lu quatre cents — enseignent que la volonté de riiomme n'est point prédéterminée à ses actes ; et, pour dire toute la vérité, je n'ai trouvé l'opinion contraire que chez les hérétiques (2). »
Banez prétendit bien attaquer le livre de Molina au nom des Dominicains de la province d'Espagne ; mais voici comment lui répondait le jésuite Arrubal :
« Quelle est donc celle province d'Espagne ? Les Frères Prêcheurs ont en Espagne quatre provinces de leur ordre, celles de Portugal, de Cislille, d'Andalousie et d'Aragon. A la ligue formée contre Molina, nul dominicain n'a pris part des trois provinces de Portugal, d'Andalousie et d'Aragon, et, de celle de Gastille, un petit nombre seulement. Et ils se donnent pour la province entière d'Espagne ! On sait j>ourtant que, de la province de Gastille même, ce n'est qu'en deux villes assez voisines l'une de l'autre, Valladolid et .Salamanque, où les Dominicains enseignent la théo-
(1) Pour la preuve historique de cette asseilion, V. Schneeraann, op. cit., surtout cbap. 4, 5, G, 7.
iS) V. Scbaeemann, op. cil., c. (3, p. 138.
CHAP. I. LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS )> EN ESPAGNE 36l
logie, qu'ont surgi des adversaires de Molina. On sait encore que, presque tous disciples de Bafiez, ils ont reçu de lui leur aversion pour la doctrine (ju'il attaque. Conscients de leur petit nombre et de leur faiblesse, ils s'efforcent, en parlant ainsi au nom de tous, de g-ag-ner, ou de faire croire qu'ilsont g-ag"né, dans leur ordre illustre, de très nombreux adeptes (1). »
Il est incontestable, cppendant, que, dans la suite, ils les gagnèrent, puisque la prédétermination physique de Banez devint, après les controverses de Auxiliis, la doctrine des Dominicains, à de rares exceptions près. Faut-il voir dans ce rapide succès du dedans un argument en faveur de la vérité du système ? Nous ne le pensons pas. Diverses causes l'expliquent assez : d'abord, l'influence personnelle de Banez, le talent et l'activité des disciples qu'il employa, en Espagne el à Rome, à soutenir et à propager sa doctrine ; ensuite la tactique habile dont ils ne cessèrent (l'user, se donnant toujours pour les représentants autorisés de tout l'ordre de saint Dominique et de la véritable école de saint Thomas. Leurs frères s'abstinrent, en général, d'opposer à cette }»rétention un démenti qui aurait atteint surtout l'illustre maître de Salamanque, et, dès lors, seule entendue, la voix des bannésiens put accréditer, au sein de la famille religieuse, le rôle qu'ils s'attribuaient et, avec lui, la doctrine qu'ils soutenaient. En même temps, elle mettait en défiance contre celle de Molina et de la Compagnie : elfet facile à obtenir dans ces matières obscures par elles-mêmes, moins approfondies jusqu'alors quelles ne l'ont été <lepuis, et d'où il était aisé, aA^ec un peu d'artifice, de faire sortir le spectre alarmant d'un nouveau pélagianisme. Les controverses une fois engagées, l'esprit de corps dut très légitimement porter les Dominicains à désirer la victoire des leurs, et ce désir les incliner tout naturellement à regarder comme juste la cause qu'ils <léfendaient. Sur ces problèmes, d'ailleurs, l'esprit peut aisément aller de bonne foi d'un côté ou de l'autre. En fait, lorsque Paul V mit enfin la discussion sur le système même de Banez, ce système fut défendu par les Dominicains comme doctrine de l'ordre.
Il y eut. cependant, des résistances. Ainsi, le dominicain François de Arauxo, plus tard évoque de Ségovie, écrivait, quel- <|ues années après la mort de Banez, ces lignes d'autant plus
(1) Poussines, op. cil., 1. IV, c. i.
remarquables, que, défenseur d'une efficacité intrinsèque de la grâce, il ne put obéir, en parlant ainsi, à aucune sympathie pour Molina et pour son parti :
« Voici qui est étrange! De jeunes théologiens, s'atlachanl, la plupart sans examen, aux inventions doctrinales de leurs maîtres, prétendent qu'on s'en rapporte à leur sagesse et que désormais tout théologien ait à croire hardiment à ce concours prédéterminant de Dieu, dont on ne trouva jamais trace ni dans les conciles ni dans les écrits des Pères, j)ure invention d'esprits trompés parleurs propres raisonnements (1). »
Ne doit-on pas voir dans ces paroles une manifeste allusion à ce prosélytisme domestique dont nous venons de parler (2) ?
Au reste, il n'était pas nécessaire d'être devenu bannésien pour se déclarer adversaire de Molina. Il suffisait de mal connaître sa doctrine, plus encore de la croire fausse ou dangereuse, et surtout de la soupçonner d'hérésie : or, tout cela était possible, facile même, alors que le livre était peu répandu, que beaucoup sans doute le jugeaient par ouï-dire, que sa vaste et profonde synthèse n'avait pas encore été éclaircie et précisée comme elle le fut dans la suite, qu'on le voyait attaqué par de savants théologiens et qu'on le savait déféré au jugement de l'inquisition. Aussi y a-t-il lieu, sauf réserves pour certains procédés dont on usa en vue d'amener sa condamnation, de faire très large, chez ceux qui s'y employèrent, la part de l'ignorance et de la bonne foi. Un incident curieux des
(1) Franciscus Aiavius 0. P., Comment, in 1'" iJ", t. H, q. y. art. 5, n* 41. — Vvd,nfjois Arauxo, espagnol, dominicain, puis évêque de Ségovie, 1580-1664.
(2) Plus leraarquable encore que celle d'Arauxo aurait été la profession de foi antibannésienne que des récils attribuent au général des Dominicains Thomas Turco. En 1647, à Valence, durant un chapitre général de son ordre, présidant un acte solennel de théologie où un jeune dominicain français soutenait la prédétermination physique, il aurait combattu ce systi;me et aurait ensuite ajouté: « Je l'avoue, il est suivi par bon nombre de thomistes, mais ils se trompent, et si vous réussissez à me prouver qu'il peut s'autoriser de saint Thomas, je vous promets le litre de maître en théologie » (Arch. de Loyola, codex: Misceïlaoea theoJof/ica.) — De nos jours, un savant professeur dominicain, le R. P. Papagni, a publié un opuscule (La mente di S. Tommaso intorno nlla mozionc divina nelle créature), oii il établit que la théorie de la prédéterminntion physique est intrinsèquement fausse, qu'elle est en opposition avec la pensée de saint Thomas, « que tout ce qu'on répond pour se tirer d'affaire se ramène à des paroles dépourvues de sens ou à des incohérences et à des contradictions. » — Des auteurs dominicains, notamment Serry, 1. v. sect. 3, et Quétif, ont cherché à infirmer ces témoignages anti-bannésiens d'Araujo et de Turco. Le jésuite Gabriel de Henao en a défendu l'authenticité dans ses deux ouvrages : Scicntia média IheoJogice defensaia, sect 176 et 177. — Scieolia média historiée propugnata, eventilatio VIII. — Voir aussi dans Meyer, 1. 2, c. 22, d'autres témoignages de dominicains anti-bannésiens.
grandes discussions de Rome peut être allégué en faveur de celte sincérité et de cette insuffisance d'information. Dans la quatrième conférence des deux généraux, en présence du cardinal Madruccio (i6 mai 1099), les dominicains apportèrent trois propositions qui exprimaient, chacune d'une manière de plus en plus complète, le dogme catholique sur la grâce ; et, persuadés qu'ils allaient mettre les défenseurs de Molina dans un grand embarras ou même les prendre en faute, ils les invitèrent à dire s'ils admettaient ces formules. La première fut admise par les jésuites aussitôt qu'énoncée, non sans quelque surprise chez leurs adversaires : la seconde, admise de la même manière, à leur surprise plus grande encore : la troisième, admise également, à la stupéfaction des dominicains qui se regardaient avec étonnement. Et ils ajoutèrent qu'ils n'avaient pas cru, lorsqu'ils avaient engagé ces luttes, que cette doctrine fût intégralement reçue de ceux qu'ils attaquaient. Seulement, l'entente, faite un instant siu* le dogme pur, se rompit vite sur les théories apportées des deux côtés pour en donner une explication rationnelle ( i ). Mais abordons les faits qui mirent aux prises les deux partis.
5. — Dominique Banez, ancien élève de Melchior Cano auquel il ressembla à bien des égards, avait acquis, en i58i, la chaire de Prime à la faculté de théologie de Salamanque (2). Dans ses leçons et dans ses écrits il émettait sur la grâce, le concours divin, le mérite, des opinions qui lui étaient personnelles (3). Or, en ce
(i) Poussines, op. cit., 1. IV, n" xxi.
(2) Dominique Ranez, iié, croil-on, à Monilragon, le 28 février 1528, étudia trois ans la philosophie à Salamanque, entra chez les Dominicains, enseigna, après ses éludes, la philosophie et la théologie à Salamanque, Avila, Alcala, Valladolid, Salamanque de nouveau, oij il acquit la chaire de Prime, vacante par la mort de son confrère Barthélémy de Médina. « Le caractère do Bafiez, dit un savant érudit de nos jours, ressemble beaucoup à celui de Cano. Il forme au contraire avec l'humeur paisible et mesurée de son prédrcesseur immédiat un contraste frappant. Banez supportait difficilement la contradiction, on s'en aperçut non seulement dans sa lutte violente et injuste contre Molina, mais aussi dans ses disputes avec ses propres frères en religion. Chez lui, comme chez Cano, était resté, à coté de saintes habitudes, un peu de cette lière nature espagnole, qui, dans ces querelles d'école, se montrait d'autant plus aisément que Bafiez semblait faire siens les intérêts de Dieu, de l'Église et de saint Thomas. » F. Ehrle S. J ., Der Kothulik, avril 1885-
(3) Un écrit du jésuite Michel Marcos, longtemps professeur à Salamanque en même temps que Bafiez, lui attribue treize erreurs, ou, comme il les appelle, treize paradoxes
temps où la tliéologie passionnait les esprits, où les dictées des professeurs de renom passaient vite de mains en mains, de collège à collège, d'université à université, où l'émulation des maîtres et la crainte des hérésies portaient à soumettre îi une sévère critique tout ce qui touchait à la foi, la moindre apparence d'innovation doctrinale devait attirer vite l'attention et bientôt provoquer la discussion, l'examen, les jugements ecclésiastiques. L'autorité de Bafiez ne pouvait pas soustraire sa doctrine k cette commune destinée. Les Jésuites en enseignaient une toute contraire, Molina en Portugal, Marcos à Salamanque, Suarez dans ses diverses chaires. Ainsi, par le fait même, ils étaient déjà les adversaires de Banez. Mais, de plus, sa doctrine leur parut, en ce qui touche au libre arbitre, si peu redoutable aux hérétiques protestants, qu'ils se firent un devoir de la réfuter et de la combattre. Les actes publics étaient alors le moyen classique et partout en usage pour discuter la valeur d'une théorie. En i58i, à Salamanque, Miguel Marcos présida un de ces actes où il fit attaquer par son élève Prudence de Montemayor la prédétermination physique et défendre la science moyenne. A la suite de cet acte, Banez résuma la doctrine qui y avait été soutenue, telle du moins (ju'il l'entendait, en treize propositions qu'il déféra à l'inquisition. Elles ne furent pas condamnées, mais défense fut faite par le conseil de l'inquisition de les enseigner jusqu'à plus mûr examen. Au reste, elles ne reproduisaient pas fidèlement celles de Montemayor.
théologiques, qui seraicut le résumé de ce qu'il enseigiinil dans sa Cutliedru de Prima. Par exemple: Dieu n'accorde pas aux justes, dans le ciel, toute la gloire essentielle qu'ils ont méritée en justice (de condigno), mais beaucoup moins. — La volonté n'a pas la faculté de se déterminer elle-même à un acte ou de choisir entre deux alternatives, car la condition de toute cause seconde est de ne point agir sans avoir été d'abord efficacement prédéterminée par la cause première. — Dieu prémeut et prédétermine efficacement et irrésistiblemenl la volonté humaine à tout acte, même intrinsèquement mauvais, du moins à l'entité même de cet acte : en sorte que tous les péchés, du moins les actes matériels des péchés, ont été de toute éternité décidés par Dieu avant toute prévision de libres déterminations de l'homme. — Dans le sacrement de l'Eucharistie l'existence du pain et du vin reste après la consécration, numériquement la même qu'avant. Proposition qui, soutenue publiquement à Salaman(|ue, y provoqua une telle opposition (jue Banez, dans ses ouvrages, se Contenta de la donner comme probable. (Voir Poussines, i. II, n° xxii). — Ne serait-ce pas à cause de cette dernière proposition de Banez que les réilacteurs du liatio SludJorum de 1.58u auraient mis, parmi les propositions qu'on devrait enseigner, celle-ci : « Post transsubstantiationem suhstantia panis secundum nullum sui gradum, ne entis vel cxistcntiaî quidcm, rcmanct. »
Les années suivantes furent marquées par cette recrudescence d'attaques diverses contre la Compagnie dont il a été question dans un chapitre précédent, par les procès et les condamnations qui en furent la suite, par des interventions du Saint-Siège qui confirmait et consolidait encore l'institut de saint Ignace. Que Banez ait pris une part active à cette campagne, comme certains indices porteraient à le croire, ou qu'il n'en ait été que le spectateur, toujours est-il que la vue et le bruit de ces conflits n'étaient guère propres à lui inspirer des pensées de paix.
6. — Les choses en étaient là, lorsqu'il apprit qu'en Portugal le jésuite Luis de Molina composait un ouvrage sur l'accord du libre arbitre et de la grâce (i). L'empêcher de paraître serait à la fois prévenir des coups portés sans doute à sa propre doctrine et en porter à celle des Jésuites, que l'avortement de l'œuvre rendrait suspecte. Le Portugal était alors gouverné par le cardinal archiduc Albert d'Autriche, qui réunissait en ses mains toute l'autorité politique et religieuse, notamment celle de grand inquisiteur. 11 avait pour confesseur le dominicain Cuevas. Baiiez mande à Cuevas de prévenir le cardinal que Molina se prépare à publier un écrit dangereux et de l'engager à refuser l'autorisation, ou à ne l'accorder qu'après examende l'université de Salamanque. Etrangers tous les deux à l'intrigue, ils firent ce qui leur était demandé, l'un la commission, l'autre la promesse.
Or, avant ces démarches, l'ouvrage de Molina, terminé plus tôt
(1) Luis de Molina naquit à Guenca en 1536, étudia à Alcala, y entra dans la Compagnie en 1554, se rendit de là, à pied et en mendiant, à Lisbonne pour y faire son noviciat, étudia la philosophie à Coimbre, et l'y enseigna quatre ans avant d'être prêtre, étudia la théologie à Évora et à Coïmbre et, destiné aussitôt à l'enseigner, soutint les épreuves du doctorat, « le grade, dit son biographe, devant lui tenir lieu des cheveux blancs que demandent les hautes chaires des sciences sacrées. » Demandé par l'infant D. Enrique pour l'université d'Évora qu'il fondait, il y enseigna pendant vingt ans la théologie entière et fut ensuite uniquement appliqué à la composition de ses ouvrages. Il déclare lui-même (Cûiicurdia, édit. d'Anvers. Préface) que s'il choisit d'abord la question de la grâce et de la liberté, ce fut pour que son premier livre servît à combattre et à réfuter les nouvelles hérésies. « Homme, dit son biographe, de petite taille, de chétive apparence, de vêlements très pauvres, mais auteur bien dilférent de ces copieurs de cahiers, qui vendent sous leur nom le travail des autres, ne lissant, lui, sa loile que de son ûl, sachant tiouver une issue aux difficultés les plus serrées, et un chemin là où personne n'avaii encore passé. » (Andrade, Varones Iluslrcs. Luis de Molina). — Les détails qui sont ici donnés sur •;ette première campagne faite contre son livre sont pris en grande partie dans Poussines, 1. II, n' XXVI.
que Banez ne l'avait prévu, avait été revisé par quatre théologiens de son ordre, approuvé par son provincial, Jean Gorrea, et soumis, selon les lois du pays, au conseil de l'inquisition pour obtenir l'imprimatur. Le conseil en avait confié l'examen à son réviseur et censeur général, le dominicain Barthélémy Ferreira, digne par sa science et sa sagesse de remplir ces délicates fonctions. Il est assez piquant de constater que le premier dominicain qui vit cet ouvrage et qui eut à l'apprécier, avant que les passions se fussent éveillées à son sujet, donna d'avance dans son rapport un éclatant démenti à tous les jugements que ses confrères de Gastille allaient bientôt proférer contre l'œuvre et contre l'auteur.
« Auteur très versé dans la cunnaissance des saintes Ecritures, disail-it, et d'une âme toute religieuse, narfuère premier professeur de théologie à Vuniversité d'Éoora et interprète de la doctrine de saint Tiiomas, qui, dans ces questions pleines de difficultés, nn rien écrit qui soit en désaccord avec la doctrine catholique. Bien plus, les passages des conciles où on pourrait, à première vue, voir des ombres et des écueils, il les éclaircil et les explique en y répandant, avec une science remarquable, la lumière d'un grand nombre de textes de l'ancien et du nouveau Testament. J'estime donc que ces écrits sont très (lignes d'être imprimés pour t'nlilité commune de l'Église universelle (1). »
Sur ce jugement favorable de son réviseur, le conseil de l'inquisition, à la date du '29 juin i588. donna Vimprimatur. et le manuscrit fut remis aux typographes.
Cependant, le cardinal, suivant l'avis parti de Banez et transmis par Guevas, fit dire au censeur général Ferreira de ne pas approuver certain livre de Molina. qui ne larderait pas à lui être dDiiné pour l'examiner. Ferreira ne put que répondre que l'ouvrage avait déjà été autorisé et qu'on venait d'en achever l'impression. D'après la loi du Portugal, un ouvrage, même imprimé avec autorisation, avait besoin d'une nouvelle permission pour être mis en vente. Le cardinal déclara qu'il se réservait de la donner. Réponse lui lut faite enfore cpie déjà, elle aussi, elle était accordée. Bien plus, Molina, ([ui ignorait tout, se présentait bientôt au cardinal et lui offrait courtoisement son livre, en lui disant qu'avant de le laisser aller aux mains du public, il avait voulu
^1) Approbation, en tGte de la ppemière édition.
remettre aux siennes le premier exemplaire. Le cardinal, surpris, accepta cependant et remercia en termes aimables ; mais il ajouta que, pour la vente, il fallait attendre un nouvel avis, parce qu'il voulait encore faire examiner l'ouvrage. Très étonné, Molina fit observer que déjà toutes les formalités légales avaient été remplies, que le livre, envoyé aux conseils royaux de Castille et d'Aragon, allait être autorisé dans ces royaumes. Le cardinal tint bon, et, Molina parti, il se hâta d'envoyer en secret le volume à Bafîez, pour le faire examiner, comme ill'avait promis, par les docteurs de Salamanque.
Molina reçut bientôt les approbations des conseils royaux de Castille et d'Aragon. Ces pièces en mains, il revint plaider auprès du cardinal la cause de son livre, lui donnant d'ailleurs l'assurance, que, par respect pour son autorité et en dépit de ces permissions, l'ouvrage ne serait pas répandu à l'étranger avant de pouvoir l'être en Portugal. Partagé entre le désir de tenir son imprudente promesse et sa bienveillance pour Molina et pour son ordre, le cardinal se contenta de répondre avec quelque embarras qu'une décision serait bientôt donnée.
Molina attendait donc cette décision, lorsqu'il vint à savoir que son livre avait été expédié à Banez pour subir une nouvelle révision, qu'on y avait trouvé des propositions semblables à certaines autres qui, déférées par ce même Banez quelque temps auparavant, avaient été réservées par l'inquisition pour un plus miir examen et qu'on voulait attendre le résultat de cet examen pour statuer sur le livre lui-même. Il dit, à ce sujet, dans un mémoire qu'il adressa alors au cardinal :
« J'ai vu le rapport remis à Votre Altesse au sujet de mon livre et je remercie Dieu, qu'en des matières si difficiles et après trois mois d'étude, on n'ait trouvé ù lui opposer ni un texte des Écritures, des Pères, des conciles, ni un dogme de notre foi; qu'on n'ait pu en qualifier aucune assertion d'erronée, de malsonnante, de dangereuse : qu'on ait dû se bornera objecter que ma doctrine, en quelques points, s'accorde avec certaines propositions dont le conseil de l'inquisition de Castille a été saisi et que, sans les condamner ni les censurer, il a défendu d'enseigner jusqu'à nouvel examen. »
Molina montrait ensuite combien il était peu équitable, peu digne du Portugal, que l'autorisation de ses tribunaux fut tenue
en échec par rintervention intéressée d'un étranger (i). Cédant bientôt à ces réclamations et à l'avis de dominicains portugais, aussi bien qu'à sa propre inclination, le cardinal ouvrit enfin au Concordia liberi arbitrii cum g-ratiœ donis les portes de la prison préventive où il était retenu depuis de longs mois. D'après Poussines, c'est au commencement de juillet iSSq que finit cette première phase de la guerre déclarée à ce livre avant même qu'il ne vit le jour (2). Le même écrivain observe que ce fut le premier ouvrage de théologie scolastique publié par un jésuite. Il était digne de ce rang par son importance et par sa destinée. Le premier livre de saint Ignace, les Exercices spirituels, avait donné à l'ascétisme de la Compagnie son caractère distinctif : le Concordia devait, lui aussi, déterminer ou du moins manil'ester ce que seraient les doctrines du nouvel ordre- L'opposition qui lui avait été failo fut à son avantage. Bientôt connue, elle lui avait créé par avance une sorte de célébrité. Aussi, se répandit-il vite en Espagne, où sa diffusion ne put qu'apporter un nouvel aliment aux discussions sur la grâce.
Il semble que Bafiez ait voulu prendre une revanche. Quelques mois après, i3 décembre 1589, ^ Salamanquc, il fit soutenir des thèses où il était dit que la profession et les vœux solennels seuls peuvent conférer la qualité et les droits de religieux. C'était porter un coup droit à l'institut de la Compagnie, dont beaucoup de membres ne sont admis, soit pour un temps, soit môme pour toute la vie, qu'à des vœux simples. C'était aussi donner un démenti public à la récente bulle Ascendente Domino (1084) par laquelle Grégoire XIII, en confirmant ce point des constitutions
(1) Opusculum Palris Ludovici Moliax prxsentatum Inqitisilori gvnerali Lusitanim (ArchJducJ AuatrJai Alberto) in defensionem suœ coNconoi-iî se. n>- impodirelur ejus publicatio. — Rome. Bibl. Vict. Emm. MSS. Gesuitici G78-2807.
(2) Il parut avec ce titre : « Concordia liberi arbitrii cum gratix donis, divina prascieatia, providenlia, prxdestiaationo cl rcprubationc ad nonnuUos primx partis D. Tbomx arliculos. — Doctore Ludovico Molina primario quondam in Ehorensi Academia Thcologiœ Professore e Sooietate Jesu autore. Olyssiponcapud Antonium Riberium typographum regium MDLXXXVIII. (Format petit in 4° de 512 pages). Dédicace au Cardinal Prince Albert d'Autriche, du style adulatoire de celle littérature et de cette époque. — Au début du livre, Molina déclare « qu'il se propose de suivre saint Thomas comme le prince et le soleil de la théologie. » — En 1595, l'auteur lit imprimer à Anvers une seconde édition, où, sans rien retrancher de la première, il ajoute souvent l'explication ou la défense de c« qu'on avait attaqué. (Voir Meycr, 1. II. c. v et vi).
<le saint Ignace, avait déclaré que les vœux simples suffisent pour constituer le vrai religieux. Dès que les Jésuites eurent connaissance de l'acte qui se préparait, ils crurent qu'il était de leur devoir d'en informer le nonce, Annibal de Grassis. Mais il n'y avait plus que cinq jours : or, pour arriver de Salamanque à Madrid, il en fallait au moins trois, autant pour revenir, et, de plus, des pluies torrentielles semblaient rendre ce voyage impossible. Cependant, un courrier fut expédié avec ordre de reparaître, coûte que coûte, au moment voulu ; des relais de montures lui furent préparés sur la route pour le retour. Il revint, en effet, dans la nuit, (juelques heures avant l'acte théologique. L'assemblée se réunit et déjà on commençait la discussion, lorscjue le notaire ecclésiastique entra et donna lecture d'une lettre du nonce défendant de soutenir les propositions portées au programme, parce qu'elles étaient contraires aux Constitutions apostoliques ; puis il se fit donner acte par des témoins de cette notification. Banez déclara qu'il n'avait voulu s'en prendre à personne, mais seulement affirmer ce qu'il croyait être la doctrine de saint Thomas, qu'il priait le nonce de s'informer auprès des universités si, en effet, elle n'était pas du grand docteur, que, du reste, il obéissait à la défense, et l'assemblée fut congédiée (i).
^. — Un pareil incident ne devait pas le réconcilier avec le Cotwordia, que, d'ailleurs, il n'avait pas perdu de vue. N'ayant pu l'empêcher de naître, il travaillait à l'empêcher de vivre. Déjà il l'avait déféré aux inquisiteurs de Castille, puis au nonce du Saint-Siège. Mais, après les jugements favorables déjà rendus en Portugal et en Espagne, cette voie ne pouvait être que longue et incertaine. 11 en prit une autre, détournée, qui faillit le conduire au but. Molina lui-même va nous la faire connaître, dans une lettre qu'il écrivit à Aquaviva (2) :
<( Voici ce qui m'a amené deux fois à Madrid et ma fait composer les quatre écrits que j'ai présentés au conseil de l'inquisition et dont j'ai
(1) Ribadeaeira, Gloiias y triunfos de la Compania de Jésus en sus perseruciones. — Persecucion de Fi-ay Diego Peredo (inédit). — Poussines, op. cit., l. H. n* xv.
(2) Arch. centr. S. J., Hispaa. Epist. aon. 1594, fol. 250. — Lettre de Luis de Molioa à Aquariva. Cuenca, 17 dôc. 1594. Autographe.
ÏUARE/. — i-ii
envoyé une copie à Votre Paternité. Les bannésiens, par eux-mêmes ou par des personnes à leur dévotion, et même avec l'aide lie quelqu'un ou de quelques-uns des nôtres, comme on l'a su depuis, notamment du Père Enrique, ont mis en avant la nécessité de reviser la liste des livres défendus et de soumettre dans ce but à la censure ceux qui sont postérieurs à ce catalogue, les miens en particulier. Grâce à leur crédit et à leurs habiles démarches, ils ont obtenu qu'on s'occupât de dresser ce nouvel Index (1). L'université d'Alcala a reçu l'ordre d'établir une commission, dont a fait partie le Père Gabriel Vazquez, pour indiquer les erreurs de l'ancien catalogue et les corrections à y introduire. A Salamanque aussi, une commission, obligée par serment, et sous menaces des peines canoniques, à g'arder un silence absolu, a été charg^ée déporter sur les ouvrages nouveaux un jugement doctrinal.
En faisaient partie, avec Banez et Zumel, un dominicain encore plus acharné contre nous, et autres hommes de leur bord. Maître Curie! s'y trouvait aussi, avec un professeur augustin affectionné à notre doctrine. Le but des bannésiens et de leur parti était de faire censurer ainsi les livres de la Compagnie, les miens surtout, dans l'ombre et le secret, si bien qu'ils se seraient trouvés, à l'apparition du nouveau calalogue, sans qu'on eût pu rien soupçonner auparavant, condamnés par l'inquisition. La rumeur s'en répandit parmi les Dominicains et on en vint à dire qu'avant la prochaine fête de saint Jean-Baptiste, mon ouvrage serait interdit. Sur ces bruits, un dominicain, professeur de 'Valladolid, s'enhardit à attaquer dans ses dictées mon livre et moi-même. Ses raisons étaient pauvres et ne méritaient aucune attention. Mais il en résulta quelque émoi, d'où le Père Padilla prit occasion pour faire soutenir un acte sur le Concordia tout entier. S'inspirant aussi de ces attaques contre moi, le Père Avendano, blâmé par le nonce pour ses diatribes oratoires contre les livres du Père Suarez et du Père Arias, osa dire, dans sa réponse, que je favorisais les pélagiens, en n'admettant pas que la grâce fût efficace par elle-même, indépendamment de notre hbre arbitre.
Cependant, j'eus connaissance de la commission de Salamanque, de cette commission composée d'hommes si suspects, si prévenus contre moi j>ar la passion et par des intérêts personnels, ne se proposant autre chose, tout le faisait croire, que de se servir, pour amener la condamnation de mes ouvrages, du conseil de l'inquisition. J'ai cru donc devoir parler à ce
(1) Il ne s'agil pas de V Index romain, mais de l'/yîrie.x espagnol. Ce n'est pas non plus de l'initiative des bannésiens, scmble-t-il, que vint ce projet de le reviser, bien qu'ils aient ensuite voulu s'en faire une arme En effet, Sixte-Quint, par un bref du 20 juin 1587, avait demandé à la faculté de théologie d'Alcala son concours pour la composition d'un nouvel " Index librorum prohiliilorum. > Dans son « claustro » du 24 octobre, la faculli^ nomma pour ce travail une commission dont Suarez fit partie. (Vazquez put faire partie d'une autre commission). Dans la séance du 23 février 1591, on examina le livre De Gratiri (\f> Zumel. Madrid, Arcbivo historico nacional, Archivo de la universidad complutense, faculdad de leologia 1. y* desde 1l)82 à 1597.
conseil et insister pour que ces hommes ne fussent ni mes juges ni les censeurs de mes écrits. J'ai cru aussi avoir le droit de porter chez eux la guerre qu'ils m'avaient déclarée, offensive que tant de raisons justifiaient. En conséquence, je demandai qu'on examinât le Commentaire de Banez et celui de Zumel sur la première partie de saint Thomas, aux passages où ils sont en contradiction avec ma doctrine; passages que, dans mon ouvrage, j'avais qualifiés de dangereux en matière de foi, pour ne rien dire de plus, et de contraires aux définitions du concile de Trente... Je répliquai aussi à la lettre d'Avendano par un écrit où je montrais combien la doctrine qu'on opposait à la mienne était périlleuse et en désaccord avec ce même concile. Cet écrit fut adressé au nonce et une copie en fut remise au conseil de l'inquisition.
Mes démarches se trouvèrent appuyées par une lettre de maître Guriel, comme je l'ai su depuis d'un membre du conseil et d'une personne de la maison du cardinal qui avait lu cette lettre. Curiel y exposait au cardinal l'étrange partialité qui animait la commission de Salamanque contre moi et contre mes ouvrages, sur lesquels aussi il exprimait son opinion. Tout cela produisit son effet. On sut depuis qu'ordre avait été donné à cette commission de Salamanque de couper court à tout examen et à toute information en ce qui me concernait et de transmettre immédiatement au conseil de l'inquisition tout ce qui avait été déjà fait. »>
L'Index projeté ne parut pas^ cet Index
« qui avait pour but, répétait Molina, de faire comdamner le plus possible de livres publiés par la Compagnie ».
Et il ajoutait :
« En me jetant à la traverse avec toutes mes démarches, je crois avoir fait une manœuvre également utile à mes ouvrages et à ceux des autres (1). »
8. — On vient de voir que, pour mieux se défendre, Molina avait attaqué. Il revient plusieurs fois dans ses lettres sur cette tactique qu'il ne jugeait pas moins légitime qu'avantageuse. Avec de grands théologiens de son ordre, il croyait qu'entre le bannésianisme et les erreurs de Luther sur le libre arbitre, il n'y avait guère en réalité, si on allait au fond, que des différences de formules et d'intentions. En parlant de l'un de ses écrits remis au tribunal de l'inquisition, il disait :
(1) Arch. centr. S. J., Flispan. Epist. 1594. — Molina à Acquaviva, Madrid, 18 juin l-'iM. Autographe.
« J'y ai ramené à cinq points les diverg-ences de ma doctrine et de celle de Banez ; sur chacun de ces points, j'ai exposé les erreurs de Luther et de Calvin et mis en reg^ard, mot à mot, ce qu'enseig-ne Banez en divers endroits de ses ouvrag-es. Puis, comparant les opinions ainsi rapprochées, j'ai montré que, loin de différer, elles concordaient et renfermaient les mêmes erreurs contre la foi (1). »
Ainsi, l'inquisition était saisie, tout à la fois, de l'ouvrage de Molina déféré par Banez, des ouvrages de Banez et de Ziiniel déférés par Molina. Au jugement de l'auteur du Concordia, la partie qui se Jouait devant ces tribunaux n'était pas égale. Il écrivait encore à Aquaviva :
« Pour le fond même de l'alîaire, je suis sans crainte, car je vois que la vérité est de notre côté, tandis que Banez et Zumel ont ouvert les portos de l'Espagne aux erreurs de Luther. Mais ce qui me cause de l'appréhension, c'est le crédit extraordinaire dont jouissent les Dominicains, tandis que le nôtre est i)etit. D'autant plus que le cardinal de Tolède a deux neveux dominicains, l'un provincial de Castille, l'autre recteur de leur collège de Madrid. Ajoutez que Don Francisco Davila est tout pour eux et tout contre nous : or, c'est lui qui mène le conseil, l'archevêque ne comptant déjà plus, tant il est affaibli, incapable de comprendre et de se rappeler ce qu'on lui dit... Ce tribunal fonctionne sous le secret : pas moyen d'y faire arriver sa voix. J'ai demandé en grâce, s'il y avait contre moi quelques accusations, de m'en faire part et d'entendre ce que j'aurais à dire pour ma défense. On ne m'a pas répondu. Faisons ce que nous pourrons et espérons que tout finira bien (2). »
Rien ne devait finir par jugements et sentences de l'inquisition. Cependant, stimulée à la fois par les adversaires de Molina qui espéraient sa condamnation et par le roi Philippe II qui désirait une solution, elle s'était mise à l'œuvre et chercliait à s'éclairer :
« J'ai appris, écrivait encore Molina, que le saint-office a consulté l'université de Salamanque, maison lui ordonnant d'exclure de son conseil tous les Dominicains. Zumel, par oubli, semble-t-il, n'avait pas été exclu. Nous l'avons su et je crois que, sur les réclamations faites par le Père Siguenza au tribunal, il y a été mis ordre. Je |)ense que d'autres uni-
(1) Luis de Molina à Claude Aquaviva. Cuenca, 1 avril 1595. — Grenade, Bibl. de l'université, M8. E. 1, t. V. n» 9, fwl. 182-183. Minute autogrraphe.
(2) Muiiaa à Aquaviva, 18 juin 1594. Citée plus haut. — Zumel, religieux deN. l>. de la Merci, est mentionné ici comme perpétuel allié des Dominicains dans ces controverses.
versilés encore ont été consultées et je sais que des prélats, bons théolog-iens, l'ont été aussi (1). »
Molina ne se trompait pas. Le grand inquisiteur, cardinal de Tolède, avait en effet adressé, le 21 juillet 1694, à douze archevêques et à huit docteurs de diverses universités, séculiers et réguliers, « les observations faites, disait-il, par quelques personnes sur certains livres de Dominique Banez, dominicain, de François Zumel, de l'ordre de la Merci, et de Luis de Molina, de la Compagnie de Jésus » ; et, « vu la gravité de ces questions aussi bien que le renom de science de ces auteurs », il priait ces prélats de lui envoyer, sous le secret le plus absolu, leur propre jugement (2). En même temps, plusieurs universités avaient été consultées, au moins celles d'Alcala, de Siguenza, de Salamanque. Celle d'Alcala rendit, plus d'un an après, le i^r octobre 1596,11 la suite d'un examen aussi sérieux que prolongé, une sentence entièrement favorable à Molina. Il en fut de même de celle de Siguenza. Celle de Salamanque, où l'influence de Banez et de Zumel était grande, ne se prononça cependant pas en leur faveur : elle éluda la question, se bornant à formuler, sur la grâce et le libre arbitre, des propositions qui exprimaient seulement le dogme catholique, mais laissaient de côté les points controversés. C'était facile : aussi avaitelle fini son travail, quand celui d'Alcala était à peine commencé (3).
Pendant que cette vaste instruction doctrinale se poursuivait en secret, dans le pays où les esprits s'étaient échauffés de plus en plus, les discussions théologiques continuaient à faire grand bruit. Durant l'année 1694 surtout, elles se produisirent avec une acuité plus vive et avec des éclats retentissants. Le P. Siguenza écrivait alors de Madrid à Aquaviva :
« Les bannésiens donnent de tout leur crédit et de toutes leurs forces contre nos doctrines, lis ne laissent, pour ainsi dire, pas un de nos livres sans l'attaquer sur la question de la grâce. Tous les ouvrages de nos Pères arriv(3nt ù celte université et nos adversaires éprouvent un grand dépit de les voir tous traiter leur doctrine de mauvaise, comme le font le P. Bellarrain, le P. Valencia, le P. Suarez, d'accord avec Stapleton et autres.
(1) Molina à Aquaviva, Cuenca, 17 déc. 1594. Citée plus haut.
(2) Arch. fie Simancas, Inquisidorcs générales, lib. 109, p. 144.
(3) Poussines, liv. III, n» x et suivants.
Aussi, leur ont-ils déclaré la g-uerre à tous, mais surtout au P.Molina, pour avoir qualifié d'erreur la doctrine opposée à la sienne (1). »
On ne s'en prenait pas seulement aux doctrines de la Compagnie sur la grâce, mais sur divers autres points encore des querelles naissaient ou se réveillaient, et, si nous en croyons le même correspondant, avec les procédés peu loyaux qu'inspire trop souvent la passion :
« A une opinion que nous soutenons, disait-il, on ajoute ou on retranche ce qu'il faut pour la rendre fausse et dang-ereuse, et puis, ainsi altérée, on la donne partout comme nôtre, dans les actes publics, dans les livres. Par exemple, la Compag-nie enseigne que, dans certains cas généralement admis par les docteurs, le pénitent peut révéler le complice de son péché : on se met à dire que nous enseignons à violer le secret des confessions et que nous obligeons les pénitents à nous dire les péchés des autres. Nous enseignons avec saint Thomas qu'il ne convenait pas que Notre-Seigneur adoptât un genre de vie extérieurement austère : on crie que nous attribuons à la vie délicate plus d'efficacité qu'à la vie mortifiée pour conduire à la vertu et à la perfection. Un de nos Pères a dit en chaire — j'avoue qu'il aurait pu s'en dispenser — que, dans un cas d'extrême nécessité, où il est impossible d'avoir un confesseur, on peut, sans y être obligé toutefois, se confesser par lettre et être absous par un prêtre absent : làdessus on donne comme doctrine de la Compagnie qu'on peut, en général et sans restriction, se confesser ainsi à un prêtre absent... etc (2). »
Il est probable que les bannésiens, de leur côté, reprochaient aux Jésuites de pareils excès de polémique. Quand on est engagé dans ces luttes ardentes, il est difficile qu'on n'en vienne pas, une lois ou l'autre, à ne plus voir assez clair, à ne plus parler assez juste, en ce qui concerne les adversaires.
9. — Mais tout allait s'aggraver encore . Le dominicain Alonzo de Avendafio donnait à Valladolid ses fougueuses prédications de carême, où nous l'avons vu prendre si violemment à partie Suarez, pour une très juste assertion de son récent ouvrage. La guerre qu'il faisait à la Compagnie dans ses sermons, son confrère Jacques Nuno la faisait dans ses leçons, qualifiant en termes
(1) Siguen/a à Aquaviva. Madrid, 21 mai 1594. — Aivh. B. J., Ilisp. Epist. 1594, foî. 127.
(2) Item, 18 juin 1594 : ibiiL, fol. 139.
inconvenants sa doctrine sur la grâce et traitant Molina quasi de pélagien. Antoine de Padilla, professeur de théologie au collège des Jésuites, prit la défense de son ordre et de son confrère. Le 5 mars 1594, il fit soutenir par un de ses élèves, Alphonse Romero, un acte solennel sur cette question : Est-il possible qu'à égalité de grâce appelant à la foi chrétienne deux infidèles, qu'on suppose placés aussi pour tout le reste dans des conditions égales, l'un se convertisse, l'autre reste dans l'erreur? C'était la forme que prenait souvent dans ces débats le problème de l'efficacité de la ^râce, et avec raison. Car, si la grâce obtient son eflet. non pas seulement de sa vertu intrinsèque, mais aussi de la libre détermination de l'homme, il peut arriver que deux grâces égales soient, l'une efficace chez un homme qui y correspond , l'autre inefficace chez un homme qui y résiste . Le programme de l'acte donnait la solution de la question en six thèses , qu'il déclarait empruntées au Concordia de Molina . Il ajoutait qu'on s'engageait , non seulement à soutenir ces thèses comme vraies et conformes au dogme catholique, mais de plus à défendre en général toutes les assertions du Concordia, au moins comme probables et comme admissibles sans aucun risque pour la foi. Tout annonçait que cet acte ne serait pas un simple exercice d'école, mais un duel entre deux doctrines. La ville et l'université y affluèrent ; Alphonse de Mendoza, abbé de Valladolid et pro-évèque du diocèse, présida.
Peu de jom's après, ce même Mendoza écrivait au nonce de Madrid, Camille Gajetan :
« Les Jésuites viennent de faire soutenir des thèses pour défendre un livre du Père Molina, déjà deux fois approuvé par le saint-office de l'in- <(uisilion en Portugal. J'y ai assisté avec tous les meilleurs théologiens de la cité. Rien n'a été objecté qui puisse soulever le moindre scrupule au sujet de l'orthodoxie de ces doctrines. Mais nous avons été grandement choqués de la passion qu'a laissée éclater un Père dominicain, se permettant, au mépris du saint-office, de censurer lui-même les thèses. Et voilà que le Père Avendano, lui aussi, a dit hier dans son sermon que ces opinions nouvelles sont des mensonges, qu'elles côtoient à deux doigts l'hérésie et que, à les appuyer, on devient fauteur d'hérétiques (i). »
(i) Apch. S. .1., Codex: Persecutiones Fratruiu contra Soc/e<a(e/i/, docum. 18.
3y6 LIVRE III. SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))
Ce dominicain trop passionné était Diego Nufio. Avec impétuosité et à grand bruit, il avait attaqué l'assertion « que deux hommes peuvent, à des grâces égales, l'un acquiescer, l'autre résister. » Et comme ni ses arguments ni ses emportements ne désarçonnaient le soutenant et ne paraissaient entraîner l'auditoire . il s'était enfin écrié qu'il lui suffisait, pour le moment, de constater, devant tous ces témoins, que c'était là une doctrine enseignée par les Jésuites, mais que, le !«"• mai prochain, dans un nouvel acte, il en montrerait la fausseté et les dangers.
Le !<•" mai, la salle se remplit d'auditeurs plus nombreux que jamais. Nuno avait fait afficher aux portes et aux murs des billets portant ces mots :
« C'est une opinion fausse et dénuée de toute probabilité que deux hommes, aidés de grâces égales de la part de Dieu, puissent l'un faire le bien, l'autre ne pas le faire (1). »
Dès que l'acte fut ouvert, le P. Padilla s'avança au milieu de l'assemblée et demanda si la proposition dénoncée allait être combattue comme exprimant soit la doctrine de Molina, soit la sienne propre. N'ayant reçu qu'une réponse assez vague, il reprit :
« Je déclare que cette proposition n'est pas celle que j'ai soutenue dans mon acte et qu'elle n'est pas non plus de Molina. »
Il prit alors le Concordia pour en donner la preuve ; mais on ne le lui permit pas.
« Donc, poursuivit-il, il est acquis que cette doctrine n'est ni de Molina, ni de moi, ni, à ma connaissance, d'aucun théologien catholique. Et j'ajoute qu'en la disant fausse et dénuée de probabilité, vous ne dites pas assez, car elle doit être censurée comme hérétique. Celle que j'ai défendue est tout autre. Nous avons parlé de grâces égales en elles-mêmes, et non de grâces égales de la part de Dieu : ce qui est tout différent, car il est évident que, si l'on considère l'égalité des grâces, non plus dans leur entitr propre qui est la même, mais dans le choix que Dieu en fait pour ces deux hommes, avec la prescience que l'un la laissera perdre et que l'autre la fora fructifier, il y a pour celui-ci, de la part de Dieu, un don bien plus grand, une faveur de choix . »
Cette distinction n'était pas moins fondée ([ue nécessaire
(1) «Opinionem falsam nec probabilem esse, cum œquali auxilio gratise ex parie Dei, unum operari, non alterum. » — Lettre de Siguenza à Aquaviva. Madrid, 18 juin 1594, citée plus haut. — Poussines, 1. Fil, n* ix.
CHAP. I. LES CONTROVERSES « DE AUXILllS » EN ESPAGNE S^J
poui* expliquer tout ce qui est dit, dans l'Ecriture el dans les Pères, de la prédilection, de l'élection dont Dieu prévient les justes. Mais on ne sut pas, ou on ne voulut pas en saisir la justesse et la portée. Au sortir de l'acte, les bannésiens allèrent répétant partout, avec Nuno, que les Jésuites, convaincus d'erreur, se désavouaient eux-mêmes et lâchaient Molina. Par leurs soins, le bruit s'en répandit dans toute la ville, puis, au loin, dans les autres universités et jusqu'à la cour de Madrid : si bien que les Pères de la Compagnie, pour rétablir la vérité, durent écrire une relation authentique de ce qui s'était passé et l'envoyer de tous côtés k leurs confrères et à leurs amis.
10. — Après tout ce qui a déjà été exposé, on ne saurait voir dans l'acte de Valladolid l'origine première des controverses De Auxiliis. Mais il est certain que, après cet incident, et par suite du retentissement qu'il eut et de l'attention qu'il éveilla, elles prirent un tout autre caractère. De simples querelles d'auteurs, de rivalités de couvents, elles deviennent une question d'intérêt public et presque une affaire d'état. De hauts dignitaires de l'ÉgUse, jusqu'alors spectateurs indiflérenls ou silencieux, commencent à intervenir. Philippe II se prend à craindre que toute cette théologie ne mette en danger la paix de ses sujets. On sent le besoin de pacifier les esprits, et, pour les pacifier, de recourir à Rome.
Le Père Jean de Siguenza écrivait à Aquaviva :
« Tout ce qui pourrait être fait ici pour remédier au mal, serait peu de chose : il est trop grave. Ces opinions, fausses à mon sens et pleines de périls, sont feules pour introduire dans notre Espagne les hérésies de Luther et de Calvin sur le libre arbitre, et, après elles, toutes les autres entreront. Voilà ce qui a déterminé plusieurs prélats, tels que le cardinal de Séville, le nonce du Saint-Siège, l'évéque de Léon, l'abbé de Valladolid, d'autres encore, à écrire à Sa Sainteté pour la presser de faire examiner et élucider cette question, la plus importante de toutes, en ce moment, pour les intérêts de l'Église. Que Votre Paternité, si zélée pour ces mêmes intérêts, veuille bien les servir de tout son pouvoir, par exemple, engager des cardinaux à les recommander au souverain pontife. En vous le demandant, je nai point en vue l'avantage et l'honneur de la Compagnie,
mais le bien universel de l'Ég-iise catholique et la défense de l'Espag-ne contre tous ces dang-ers d'hérésie (1). »
Nous avons plusieurs de ces lettres, adressées au pape, que mentionnait Siguenza. Celle du nonce n'est guère qu'un rapport impartial ; mais, outre qu'elle confirme les faits précédents, il est intéressant d'y voir en quels termes le Saint-Siège était, pour la première fois, informé par son représentant de ces discussions théologiques :
« Parmi les principaux ordres religieux qui sont en Espagne, disait Cajelan, deux surtout jouissent du plus grand crédit, celui des Frères Prêcheurs et celui des Pères de la Compagnie de Jésus. L'ordre de saint Dominique est auprès de tous en singulière vénération, soit pour avoir dans tous ses couvents et dans toutes les universités des hommes d'une science éminente, soit pour fournir presque toujours les confesseurs des rois et des princes d'Espagne. Or, ici on attache une grande importance à ce point. De là vient que ces religieux ont une large part au gouvernement spirituel et temporel du royaume. Forts comme ils sont, ils ont souvent pris à partie, sur la doctrine et le genre de vie, les Pères de la Compagnie, en qui ils croient trouver, plus que chez tous les autres religieux, des rivaux et des compétiteurs. En dernier lieu, ils se sont mis à désapprouver et à censurer certaine doctrine de ces Pères, d'après laquelle la grâce efficace, donnée intérieurement à l'âme par Dieu, n'est point distincte de la grâce suffisante, celle-ci devenant efficace par le libre acquiescement de la volonté. Les Pères de la Compagnie ajoutent qu'il est au pouvoir de la liberté humaine de repousser toute grâce ou de l'accueillir; tloù il suit que, deux hommes recevant un égal secours, l'un peut se sauver, l'autre se damner, parce que l'un peut consentir et l'autre résister. Les Pères Dominicains, au contraire, disent que la grâce suffisante est distincte de la grâce efficace, et que celle-ci prévient de telle sorte la volonté que, sans elle, l'âme ne peut pas agir et qu'avec elle l'âme ne peut qu'agir, librement toutefois. Ils en infèrent que, si Judas avait reçu une grâce efficace, il ne serait pas damné, que Pierre s'est sauvé parce qu'il l'a reçue, que nul enfin ne peut la recevoir sans produire l'acte vertueux. Cette doctrine, les Dominicains ne la défendent pas seulement
(1} Siguenza à Aquaviv;i. Madrid, 21 mai 159^», citée plus haut. — Il y allait bien aussi de l'honneur de la Compagnie, car Siguenza dùsait encore : « Les Dominicains nous attaquent dans leurs leçons publiques et leurs prédications avec tant d'emportement, que des fidèles, habitués depuis longtemps à nous fréquenter, se sont éloignés de nous et nous tiennent pour suspects. Ceux qui continuent à nous voir nous disent nettement que nous devons ou plaider notre propre cause et nous justifier, ou ne pas leur en vouloir s'ils en viennent à penser qu'il y a beaucoup de vrai dans ce qu'on reproche à nos doctrines. Tout cela nous a contraints, après de nombreux conseils tenus ici et dans la province de Castille, à prendre résolument en mains notre défense, etc. »
€ommp probable, mais ils traitent la doctrine opposée d'erreur et d'hérésie. »
Après cet exposé doctrinal, le nonce parle des faits de Valladolid, acte du Père Padilla, attaques du Père Avendaùo, mesures prises ou à prendre contre lui, et il termine ainsi :
M Quant à la doctrine attaquée, les Pères de la Gompag-nie sont en instances auprès du saint-office, pour qu'il jug-e si elle est hérétique ou erronée, et, si elle ne l'est pas, qu'il oblig-e Avendaùo ù rétracter ce qu'il a dit. Le cardinal de Tolède a pris cette affaire en mains. Je vous tiendrai au courant de tout (1). »
Le nonce se bornait donc à renseigner : d'autres allaient plus loin. Ainsi, l'évèque de Léon, Alphonse de Moscoso, se plaignait à Clément VIII de l'acharnement avec lequel certains Dominicains, adversaires de la doctrine des Jésuites sur la grâce, vraie cependant à son avis, s'elï'orçaient de la faire condamner ; et il demandait qu'un terme fût mis à ces discordes, ou même qu'une définition manifestât ce qui devait être tenu pour vrai en cette matière (2).
Le cardinal de Castro s'exprimait avec une force et une émotion qui durent frapper vivement à Rome :
« Le différend qui a surgi de nos jours, écrivait-il le 20 mai 1594, entre les Dominicains et les Jésuites, s'est tellement irrité, et l'objet de ce différend est si bien du ressort de Votre Béatitude, que je croirais manquer à mon devoir, si je ne l'informais pas de ce qui se passe. » — II exposait ensuite avec beaucoup de netteté les deux opinions théologiques, puis il insistait sur la gravité et les inconvénients de cette querelle doctrinale : « Voici comment les Dominicains traitent l'opinoin des Jésuites : en public, dans leurs discours et leurs leçons, ils la condamnent comme une erreur ; ils engagent le peuple à se garder d'eux comme d'hommes atteints d'hérésie ;ils refusent eux-mêmes d'aller aux séances où ces Pères défendent leur système, de peur de paraître sanctionner par leur présence des opinions trop peu conformes à notre foi. Par divers moyens, ils ont essayé dempêcher le livre du jésuite Molina de paraître, et quand, malgré leur opposition, les inquisiteurs du Portugall'avaient par deux fois approuvé, ils l'ont déféré à ceux de Castille, qui n'ont pas encore rendu leur jugement. Or, très grande est en Espagne l'autorité des Dominicains.
(1) Cami!!<' Cajotan, patriarclie d'Alex.nndrie. au cnid. Aldo'uaiulini, Modrid, 23 avril 1594. — Arch. du Val. Fonds Borghose, II. 44B ci, fol. 109-112.
(2) Poussines donne toute la lettio, 1. III, n' ix. Ilem Meyer, 1. II. c, xxiv.
38o LIVRE III. SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))
Par suite, les Jésuites sont devenus suspects et déconsidérés. Ils luttent avec les Dominicains, auprès du tribunal de Tinquisition et du nonce de Votre Sainteté, pour obtenir que leur doctrine soit déclarée orthodoxe, celle de leurs adversaires destructrice du libre arbitre, et, dès loi-s, entachée des erreurs de Luther et de Calvin. Ils demandent aussi qu'un certain dominicain Alphonse do Avendano, qui s'est laissé aller contre eux en ihaire aux plus violents excès de langage, les désavoue et soit retiré de la prédication.
« Tel est, Très Saint Père, Tétai des choses. Amon avis, il est gros de dangers. Ce sont deux ordres religieux de grand renom qui sont aux f»rises, et aux prises pour le plus grave des motifs, puisqu'il s'agit de rintégrité de la foi. C'est en public ou dans les chaires des églises et des écoles que la querelle sepoursuit. Toutes sortes de gens s'y jettent, savants et ignorants, les uns pour, les autres contre les Jésuites, les uns tenant pour suspecte leur doctrine, les autres celle des Dominicains, et ceux qui ne se prononcent pas restant anxieux et se demandant de quel côté est la vérité catholique.
« Et voici qui aggrave tout. Lorsque ces faits parviendront, ce qui ne peut manquer, à la connaissance des fidèles vivant en pays d'hérésie, ils ne pourront qu'être troublés et découragés, en apprenant que la doctrine de ces Jésuites, en qui ils ont mis toute leur confiance, est traitée d'erreur, et cela par des catholiques, par des religieux de grande et universelle autorité. En même temps, les hérétiques triompheront et se riront des catholiques, en voyant que la doctrine des mêmes Jésuites, à leur sens leurs plus redoutables adversaires, est condamnée par leurs propres coreligionnaires comme opposée à leur foi.
« C'est à vous. Très Saint Père, qu'il appartient de prévenir ces maux, en statuant, par une authentique interprétation du canon de Trente, ce qui doit être tenu pour vrai en cette matière. Alors, ces deux ordres religieux, qui souffrent aujourd'hui et font souffrir les fidèles de leurs discordes, feront la paix, au grand avantage de tous, dans un môme assentiment aux décisions de Votre Béatitude (1). »
Ces lettres et d'autres semblables, notamment du grand inquisiteur et de Philippe II lui-même, ne tardèrent pas à recevoir la réponse qu'elles avaient voulu provoquer. Clément VIII manda au grand inquisiteur que : « ces dissensions sur la j^ràce suflisanle et efficace, survenues entre quelques Frères Prêcheurs et quelques Clercs réguliers delà Compagnie de Jésus, attachés des deux côtés à leur opinion au point de traiter publicjucment l'autre d'hérésie »,
(1) Lettre du card. de Castro, arch. de Séville, à Clément VIII. — Madrid, 20 mai 1594. Rome. Bibl. Angel. MS. R. 2. 12 (anc. not.)
étant une occasion de scandale pour les fidèles et de perplexité pour les consciences, et cette question intéressant d'ailleurs l'Église universelle, il la réservait au jugement du Siège Apostolique. Il ordonnait ensuite de recueillir et de lui envoyer tous les écrits et documents qui pourraient faire connaître, le plus exactement possible, la doctrine de cliaque parti et les preuves dont elle se prévalait. Enfin, en attendant sa décision, il faisait défendre sous des peines sévères aux religieux des deux ordres de traiter ces matières en public, soit dans les prédications, soit dans les leçons, soit de tout autre manière (i).
Quelques jours après, par lettre du i5 août 1594, le nonce notifiait aux provinciaux des Dominicains et des Jésuites ces volontés du Pape, « qui, disait-il, n'avait pas appris sans douleur ces dissentiments » ; et il les invitait à remettre le plus tôt possible entre ses mains l'exposé motivé de leur système, que demandait le Saint- Père (2),
II. — Dans l'état où étaient les esprits en Espagne, le parti, que venait de prendre Clément VIII, s'imposait. Mais prévoyait-il alors quels pénibles travaux, quelles douloureuses anxiétés il préparait ainsi à son pontificat ?
La cause était donc évoquée à Rome. Mais quelle cause? Une cause doctrinale, ou la cause d'un livre? Celle du problème de la grâce, ou celle du Concordia de Molina? Ces deux causes, sans doute, étaient intimement liées l'une à l'autre, puisque la doctrine controversée était celle que traitait le livre. Mais autre chose était la considérer en elle-même et dégagée de tout ce qui pouvait la compliquer, peut-être la compromettre, autre chose la considérer dans un ouvrage où elle se présentait avec les conceptions personnelles d'un auteur et mêlée à beaucoup d'autres questions secondaires. Et, si une sentence devait intervenir, autre chose aussi serait condamner un écrit et atteindre un auteur, autre chose rendre une
(1) Ce résumé est fait sue une troisième lettre pontificale adresée, la 10 janvier 1590, au grand inquisiteur, l'évêque do Cordoue, où il est dit que la mori avait empêché Les deuK premières d'être entièrement exécutées par les deux inquisiteurs précédents, le card. de Tolède et l'évêque d'Avila. Simancas, Inquisidoies générales, 1. Uâ, p. 9.
(â) Poussines, I. III, n* xi.
38l2 LIVRE III. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »
décision, dogmatique cl l'imposer à la croyance universelle. Or, il est certain que le Saint-Siège appelait à lui la question même de la grâce, et non celle du Concordia. Les lettres qui provoquèrent son intervention, on a pu le remarquer, exposaient el faisaient valoir le dissentiment doctrinal, mais ne parlaient pas ou ne parlaient qu'incidemment du livre. De même, ni Clément YIÏI dans ses lettres d'évocation, ni le grand inquisiteur ou le nonce dans les^ ordres ipiils envoient pour en assurer l'exécution, ne font une allusion à Molina et à son livre : ils ne parlent que des disputes sur l'efficacité de la grâce.
C'est de la sorte aussi que les Jésuites comprenaient et l'aflaire elle-même et le rôle qu'ils auraient à y jouer. Leur but premier, ou même unique, n'était pas de défendre un des leurs, mais de défendre une théorie qu'ils croyaient implicitement contenue dans le dogme catholique et seule capable de le mettre à couvert contre les nouvelles hérésies. Le Concordia de Molina, sans doute, ils ne le réprouvaient pas, ils ne s'en désintéressaient pas, ils ne l'abandonnaient pas aux attaques de leurs adversaires, loin de là. Mais enfin, ni les supérieurs de l'ordre, ni l'ordre lui-même ne voulaient se mettre en campagne pour le faire triompher. Ils ne jugeaient pas digne d'eux de s'engager sur le livre d'un homme, quelque excellent qu'il fût. Ils ne croyaient pas qu'il fût sage de paraître en adopter toutes les opinions ; car, en dehors des questions fondamentales, il s'y en trouvait d'autres plus secondaires, où les solutions de l'auteur pouvaient ne paraître que probables ou même inadmissibles. Il ne fallait pas non plus accréditer l'opinion que la Compagnie répondait de tout ce qui était dit ou fait par un de ses membres et en prenait la responsabilité. Et, d'ailleurs, était-il logique de mettre le Concordia en jugement, si d'abord on n'avait jugé et prononcé quelle était la doctrine vraie sur la grâce?
C'était donc sur ce terrain, sur la doctrine de la grâce, que devaient, dans la pensée et dans l'attente des Jésuites, porter l'examen et le jugement de Rome. Ils comptaient que, pendant ce temps, en Espagne, le Concordia serait laissé, en tant que besoin serait encore, à ses juges et à ses défenseurs naturels, aux tribunaux du pays, à l'auteur, à ses amis et à ses adeptes. Au reste, si la
CHAP. I. — LES CONmOVERSES « DE AUXILIIS » EN ESPAGNE 383
Compagnie persistait ainsi à soutenir sa doctrine sur la grâce, si elle acceptait volontiers qu'elle fût déférée au tribunal du Vicaire de Jésus-Christ, ce n'était de sa part ni obstination de parti-pris ni légèreté. Aquaviva avait d'abord consulté, dans les diverses provinces, les meilleurs théologiens et il ne s'était décidé à défendre, au nom de l'ordre lui-même, sa doctrine traditionnelle, que sur les réponses unanimes qui, de tous côtés, vinrent l'y exhorter. A ce fait, sains doute, se rattacherait cette conférence d'Alcala, dont parlent quelques biographes (i), où, sur l'ordre des supérieurs, les Pères Suarez, Vazquez et Molina auraient discuté ensemble les questions controversées, pour juger de la solidité du terrain sur lequel on se trouvait engagé : conférence peut-être unique dans l'histoire par le contraste qu'elle offre entre le petit nombre des personnes qui y prirent part et la somme de génie et de science qui s'y trouva rassemblée. Ne doit-on pas voir une allusion à cette conférence dans la mention que fait Suarez, au cours d'un ouvrage sur les questions de Auxiliis, des relations qu'il avait eues avec Molina, sans avoir cependant jamais fait partie de la même communauté :
« Nous voulons défendre, dit-il, contre tout soupçon de pélagianisme ce digne religieux, dont nous avons vu de nos yeux et comme touché de nos mains la vie si exemplaire, le zèle si saint et si pur pour la vraie foi cathoHque... »
Et un peu plus loin :
<« Non, on aura beau lire les écrits de Molina, jamais on n'y trouvera cette assertion, que la grâce soit donnée en retour des bonnes œuvres faites avec les seules forces naturelles, ou à cause d'elles : c'est le contraire qu'il soutenait, il me Ta affirmé lui-même de vive voix et dans ses lettres; tout ce qu'il disait, c'est que là où sont ces œuvres, la grâce est donnée (2). »
Tout autre que celui des Jésuites était le plan des bannésiens : à tout prix, ils voulaient faire condamner le Concordia, en Espagne s'ils le pouvaient, à Rome s'il le fallait. Aussi, cherchèrent-ils toujours — et le plus souvent ils y réussirent — à substi-
(1) Voir, par exemple, Varones Ilustivs de la Compaùia de Jésus, Prov. de Toledo Luis de Molina, par le P. Anlrade. — Sartolo 1. II. c. If).
(2) Dt Vera inlelligenliu Auxilii efficacis, c. xi. — éd. Vives, t. X, p. 357 et 359.
tuer la cause du livre à la cause lliéologique des systèmes sur la f^ràce. Par là ils gardaient l'orteusive ; ils évitaient d'avoir à répondre eux-mêmes sur leurs propres doctrines. D'ailleurs, ils voyaient très bien que, si le livre subissait une censure, ne seraitce que sur quelque point secondaire, elle serait facilement prise dans le public pour une condamnation générale de toute la doctrine qu'il contenait (i). Or, en dépit de toutes les approbations antérieures, ils croyaient pouvoir réussir. L'ouvrage, en effet, trai- Umt à tond les questions les plus ditriciles, jusqu'alors peu explorées dans les écoles, donnait prise à la critique par d'apparentes nouveautés, par des obscurités de langage : c'était peu de chose, mais leur crédit et leur industrie feraient le reste.
12. — A l'époque où nous en sommes et aux faits qui viennent d'être exposés, se rapporte une importante lettre inédite de Suarcz que nous allons insérer malgré sa longueur. Le ton en est grave , il y perce de l'émotion, presque de l'irritation. On sent que le grand théologien souffre des attaques auxquelles il est en butte, avec son ordre, sur ces questions de doctrine, où tout ce qui le touche le blesse au vif. Mais, lui aussi, il attend de Rome, avec confiance , les paroles de vérité et de paix. Le jésuite espagnol François Tolet venait d'être élevé par Clément VIII au cardinalat. Peu de temps après, à la date du i-J juin 159/î, Suarez lui écrivait :
Kminenlissiuie Seigneur, .le tiens itoui- certain qu(! Dieu, en appelant à cette dignité Votre Seigneurie Illustrissime, a voulu donner un appui et un protecteur ù la Compagnie, au milieu ries si graves affaires qui lui surviennent, d'autant plus qu'exiles sont nées <Jes causes les plus justes et qu'elles touchent aux intérêts généraux de l'Eglise. D'ailleurs, je sais que Votre Seigneurie eut toujours un vif désir de rendre service à la Compagnie en tout ce qui s*irait équitahle. Aussi ai-je cru opportun de lui représenter combien son aide nous est, en ce moment, nécessaire. Elle l'auia déjà sans nul doute appris par d'autres voies. Néanmoins, puisqu'il s'agit de doctrines et que tous nous sommes en cause, je me fais un devoir de la supplier de prendre bien à cœui- ces affaires, avec la conviction qu'elles sont de la plus grande
(Ij Les jésuiles le voyaient aussi el Aquavi va le faisait remarquer plus tard à Paul V. !• Quod si liber ille Icgi vetaretur, id pro condemnatione totius Societatis de gralia docriaa; futurum adversariis. » V. Schneomann, p. 280.
CHAP. I. LliS CONTROVERSES « DE AUXILIIS )> EN ESPAGNE 385
importance pour Ihonneur de notre ordre en Espagne et pour son renom de science.
La controverse porte principalement sur la manière dont Dieu détermine notre volonté, ou concourt avec elle, dans les actes libres, soit naturels, soit surnaturels. Les Dominicains enseig-nent que Dieu détermine physiquement notre volonté par une intluence efficace et prévenante, qui consiste à mettre en nous, outre les g-râces excitantes, inspirations, illuminations, etc., une détermination physique à tel acte, avec laquelle nous ne pouvons produire que cet acte auquel nous sommes déterminés, et sans laquelle nous ne pouvons en produire aucun. Et cette détermination, les uns en font une qualité distincte de l'acte et l'appellent motion physique, efficace par elle-même. Les autres disent qu'elle est l'acte lui-même de notre volonté, ut est prior in nobis a solo Deo ejusque voluntaie efficaci, quant sit a nobis. Cette doctrine nous a paru très opposée à la vérité catholique touchant le libre arbitre et aux enseig-nements du concile de Trente sur l'accord de la grâce et de la liberté ; de plus, elle amène à chercher en Dieu la cause du péché; sans parler d'autres inconvénients que Votre Seig-neurie perçoit d'elle-même, mieux que je ne saurais les exposer. Le différend né sur ce point, qui est le principal, en a produit d'autres, et de là ont surg-ices troubles dont Votre Seig-neurie a dû être informée et dont le récit ne pourrait que la fatig'uer.
Ce qu'on désire ici, c'est que, par ordre de Sa Sainteté, ces doctrines soient examinées à Rome. Pour sûr, cet examen est de toute nécessité dans les circonstances actuelles, vu le scandale g-énéral que causent ces controverses et leur extrême importance pour les hérésies de nos jours. En réalité, par ici, il en est peu qui pénètrent à fond ces questions et on y met beaucoup de passion. Aussi, un g-rand désordre est-il à redouter, si Sa Sainteté n'intervient pas. Dans le cas où le Saint-Père ne voudrait pas donner une définition de foi, il importerait souverainement qu'il déclarât du moins que telle opinion est dang-ereuse, telle autre probable, et même que telle doctrine doit être tenue pour préférable en elle-même et préférée par l'Ég-lise, ainsi que les souverains pontifes l'ont fait en d'autres matières. Il faudrait aussi impjoser un silence éternel à ces censures téméraires et arrog-antes, qui font scandale et mettent aux prises les ordres relig-ieux. En tout cela, nous ne demandons pour nous aucune faveur, mais seulement l'examen de la question et une indication de ce qui est certain, ou plus probable et dig-ne d'être adopté. Le service que Votre Seigneurie aurait à nous rendre serait d'empêcher que ce recours ne paraisse fait en vue de la Compag-nie. Il faudrait que Sa Sainteté, ag-issant comme chef de l'Éghse dans une cause qui est d'un intérêt universel, qui a produit, non seulement en Esp.'igne mais aussi en Italie, en Allemagne et ailleurs, des dissensions et des troubles, et qui met en ciuestion des doctrines, se décidât à intervenir de son autorité, comme en une affaire qui relève de son tribunal.
SUARF.Z — l-2;J
L'occasion s'ollVant, je ne puis m'empêcher de dire à Votre Seig-neurie Illustrissime toute la peine que nous avons ressentie en Espag-ne, quand nous avons su qu'on nous avait reproché auprès de Sa Sainteté de nous écarlerdes doctrines desaint Thomas et d'en introduire de nouvelles. Non, en dehors de quelques hommes et de quelques faits très exceptionnels, en règ'le générale, il n'en est point ainsi. Les principaux dillérends et débats doctrinaux, qui se sont élevés en Espagne entre les Dominicains et nous, n'ont point eu pour objet des opinions et des doctrines de saint Thomas, mais bien les opinions mises en avant, depuis quelques années, par leurs maîtres et leurs cahiers de cours. Ils veulent que nous les suivions, nous aussi, comme la seule règ-le sûre. S'en écarte-t-on pour dire le contraire, ce qu'on dit est erreur. S'en ccarte-t-on pour ajouter ou présenter les choses d'une autre manière, c'est nouveauté dangereuse. Et alors même qu'ils n'en jug-ent pas de la sorte, ils se sont fait une tactique de parler et d'exagérer ainsi, pour frapper le public et l'éloig-ner de toute doctrine autre que la leur, allant jusqu'à la diffamer, quand ils ne peuvent atteindre leur but par une autre voie. Nous en voyons un exemple frappant dans cette question de la prédétermination physique de notre volonté, opinion que nulle raison ne peut faire attribuer à saint Thomas, qui ne trouve point chez lui de solides fondements, qui en trouve moins encore, si on va jusqu'à dire que cette prédétermination est absolument nécessaire pour produire, non seulement un acte bon, mais encore un acte mauvais, ainsi que, de fait, ils l'enseig-nent. Et pourtant, ils prétendent qu'en ne l'adoptant pas, nous nous écartons de la doctrine de saint Thomas !
A cet exemple je pourrais en joindre d'autres non moins frappants. Telle est cette controverse qui fait tant de bruit en Espag-ne, 'Votre Seig-neurie le sait, sur le droit du pénitent de révéler en confession le complice de son péché, si quelques g-raves motifs l'y portent, ou s'il espère que le confesseur pourra convertir ce complice : question sur laquelle la Compagnie n'a rien enseigné de contraire, rien que de très conforme à saint Thomas. Il en est de même de la légitimité d'une confession faite, en cas d'extrême nécessité, à un prêtre absent; nous ne la donnons point i)our plus probable, mais seulement pour probable et pratiquable en pareil cas : c'est assez pour qu'ils fassent de notre opinion un scandale, bien qu'elle ait été suivie, Votre Seigneurie ne l'ignore pas, par tant de graves docteurs, même dominicains, auxquels on ne peut opposer ni saint Thomas ni aucune autorité supérieure.
Sans m'arrêter à d'autres exemples, ils m'ont pris moi-même à partie en public et môme dans des prédications, parce que j'ai dit, dans le tome II de mes commentaires sur saint Thomas, que Notre-Seigneur n'a pas fait profession d'austérité, dans cette manière de vivre ordinaire et commune qu'il a voulu garder ici-bas : assertion conforme aux enseignements, non seulement de saint Thomas, mais encore de l'Évangile et de tous les
CHAP. I. — LES CONTROVERSES « DE AUXILHS » EN ESPAGNE SSj
saints. Mais, jug-eant que par là je me proposais de recommander notre genre de vie, ils m'ont couru sus, du moins certains d'entre eux, qui cherchent par tous les moyens — ils ne s'en cachent pas, même en public — à discréditer notre institut et nos doctrines.
Aussi est-il certain qu'on pourra porter décrets sur décrets pour nous faire suivre la doctrine de saint Thomas, sans arriver jamais à les apaiser. Car là n'est pas la vraie cause de leur animosité : elle provient d'un certain sentiment de rivalité, qu'il arrive même à des relig-ieux de concevoir, quelquefois inconsciemment, et quelquefois très consciemment. En effet, s'ils n'étaient mus que de zèle pour leurs doctrines, ils s'en prendraient ég-alement à d'autres religieux, qui leur font bien plus d'opposition que nous, et ils auraient corrig-é certains des leurs même, qui ont enseig-né ici des opinions tout autrement étrang-es, par exemple : que par des actes de charité, dont l'intensité ne surpasse pas celle de la vertu d'où ils procèdent, on n'obtient point un accroissement de g"râce et de g-loire, ni en cette vie, ni en l'autre ; que l'existence de la substance du pain reste dans l'Eucharistie; que le péché orig-inel est en nous une qualité réelle, positive et morbide ; que le pécheur, qui se convertit avec la contrition, satisfait par elle, en justice et de condigno, pour ses péchés mortels... et autres assertions semblables .
Si je parle ainsi, ce n'est ni pour récriminer contre qui que ce soit, ni faute de désirer que, dans notre Gompag-nie, la doctrine de saint Thomas soit très sincèrement suivie et qu'y soient réprimés les excès en sens contraire, s'il y en avait. De fait, il y en a eu chez quelques-uns, peu nombreux toutefois. Mais j'ai voulu, qu'informée de tout, Votre Seigneurie Illustrissime pût, à l'occasion, agir en faveur de la Compagnie, pour défendre soit sa réputation qui lui est si nécessaire, soit la méthode qu'elle suit en matière de doctrine. Il est dangereux, sans doute, de laisser une trop grande liberté : mais il est aussi très fâcheux, à mon avis, de brider trop étroitement les esprits. Sans aucun doute, l'application que les nôtres ont mise à bien établir les vérités de la foi, puis à en déduire les conclusions les plus solides, et, en philosophie, à vérifier à fond la certitude de toute assertion, a eu de très heureux résultats pour le progrès de ces sciences. S'il en est résulté aussi quelques inconvénients, ils sont peu de chose à côté d'avantages qu'il faut se garder de compromettre, sur des informations fausses ou exagérées que d'autres se permettent à notre sujet.
Je me suis trop étendu. Si j'ai été à charge à Votre Seigneurie, qu'elle me pardonne et qu'elle m'ait en patience. Mais dans les circonstances où nous nous trouvons, pouvons-nous nous dispenser de recourir à Votre Seigneurie comme à notre père et seigneur ? Puisse Dieu conserver longues années votre Illustrissime personne pour le bien de son Église et pour sa plus grande gloire !
Salamanque, 14 juin 1594.
388 LIVRE m. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))
De peur de fatiguer Votre Seigneurie par mon écriture, qui aggraverait la longueur de la lettre, je me permets de la faire écrire par une main étrangère.
De Votre Seigneurie Illustrissime le serviteur indigne
Le lecteur a pu voir, dans la première partie de ce document, une confirmation frappante des observations déjà faites sur l'objet propre des controverses De Auxiliis. Suarez veut renseigner à ce sujet et faire agir le cardinal Tolet. Or^ il ne dit pas un mot de Molina et de son livre, il ne parle que de la question de la grâce et du libre arbitre. Pour lui donc, comme pour ses supérieurs, comme pour les prélats d'Espagne et pour le pape lui-même, c'était bien cette question, elle seule, qui était la matière du litige et du jugement désiré. Il est à remarquer aussi que la lettre ne fut écrite que deux mois avant que le nonce déclarât à Madrid que la cause était réservée au souverain pontife. Il paraît donc difficile, avec les lenteurs des anciens courriers, qu'elle ait pu contribuer à amener cette grave détermination.
Au reste, si des lettres privées, comme celle qui vient d'être citée, ou celle qui l'a été plus haut du Père Jean de Siguenza, exprimèrent le vœu que le pape instruisît et jugeât ce litige doctrinal, il ne semble pas que la Compagnie elle-même ou ses premiers supérieurs aient fait, dans ce but, quelque démarche ou quelque sollicitation. D'après des historiens sérieux, on ne doit pas en dire autant de Banezet de ses partisans qui, ne comptant plus sur le succès de leur cause en Espagne, où elle n'avait trouvé que peu d'appui auprès de l'inquisition, des universités et des théologiens, se servirent de Tintluence dont le cardinal dominicain Alexandrini jouissait auprès de Clément VIII, pour le décider à évoquer l'affaire à son tribunal, mais l'afïaire réduite à la question du livre de Molina, qu'il était facile de présenter à Rome, où il
(1) Lettre inédite de Suarez au cardinal Tolet. Grenade, Bibl. de l'université MS. E. I, t. V, n» 7, fol. 108-109. Original. On a vu que, dans cette lettre, Suarez attribue, comme l'a fait le nonce lui-même, les attaques des Dominicains à un sentiment de rivalité, blâmable chez tous, mais surtout chez des relit^ieux. Il faut se rappeler ({u'ici, comme dans les autres correspondances pareilles, il ne s'agit pas des dominicains en général, mais de ces quelques dominicains qui s'étaient posés ouvertement en adversaires de la Compagnie.
était encore à peu près inconnu, comme hostile à saint Thomas et plein de dangereuses nouveautés (i).
i3. — Les deux ou trois années, qui suivirent la décision de Clément VIIL forment, dans l'histoire des controverses De Auxiliis, une période relativement paisible. On attendait tout désormais du jugement de Rome ; on sentait que les querelles locales ne serviraient de rien, si elles ne nuisaient plutôt, au parti qui les susciterait. On préparait des deux côtés ces mémoires doctrinaux qui devaient apporter au tribunal suprême le corps du litige, travail que les Jésuites de Gastille, bornons-nous ici à le dire en passant, confièrent à Suarez et à Padilla.
C'était le moment aussi, où Philippe II, à la suite du procès d'Avendano, s'était mis à exercer en iiiveur de la paix sa puissante influence personnelle. Par lettres adressées aux provinciaux, le 4 février lôgo, il recommandait aux religieux des deux ordres d" oublier leurs discordes, de se traiter en frères, de se donner partout, même en public, des témoignages réciproques de bienveillance, par exemple, en s'invitant mutuellement à leurs fêtes, comme ils venaient de le faire à Madrid, à la grande joie de la population. Il terminait en priant les supérieurs de lui écrire pour le tenir au courant de ce qui se ferait (2). Peu après, ayant appris que l'animosité venait de se réveiller avec éclat dans quelques grandes villes, il ordonna à son confesseur, le Père Jacques Yépez, d'arrêter, de concert avec les supérieurs des deux ordres, les règles les plus propres à maintenir les bonnes relations et d'en imposer en son nom l'observation fidèle (3). Des deux côtés, on fit de louables efforts, notamment à Valladolid, le foyer le plus ardent de ces rivalités. Un jésuite y prononça chez les Dominicains le panégyrique de leur nouveau bienheureux Hyacinthe. Un autre jésuite, Joseph de Acosta, invité aussi à
(1) V. Meyer, 1. II, c. xxv.
(2) Poussines, l. III, n* xiii.
(3) Ainsi défense était faite aux religieux de chaque ordre de qualifier d'hérétique ou d'erronée la doctrine de l'autre, défense aussi d'aller assister les uns chez les autres aux actes publics (v. Meyer, 1. 11. c xxviii.)
3çp LIVRE III. SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »
prêcher pour leur fête de saint Thomas, témoignait de l'accueil aimable qu'il avait reçu et ajoutait :
« Je ne pouvais m'empêcher de song'er à part moi qu'un an auparavant, à pareil jour, dans cette même chaire, Avendano avait prononcé son fameux discours contre la Gompag-nie. »
Bien plus, ce même Avendano parut dans la chaire des Jésuites, le jour de saint Antoine de Padoue, patron de leur église, et y parla, en fort bons termes, de ceux qu'il avait, pendant vingt ans, si violemment attaqués (i).
D'ailleurs, à cet apaisement aidait, plus que tout le reste, la loi du silence imposé par le pape. L'observation n'en fut ni partout ni toujours irréprochable. Mais enlin on s'y soumit assez pour que le bon eti'et s'en fit sentir. En général, dans les cours et actes publics, à plus forte raison dans les églises, on se taisait sur les questions d'où étaient nées ces controverses. Dès lors les passions se calmaient, ou ne s'irritaient que sans avoir l'occasion d'éclater au dehors.
i4- — Mais celte loi ne devait pas être maintenue longtemps dans sa teneur première. Au bout de deux ans, les Dominicains y cherchèrent l'occasion de remporter sans combat une victoire, qui aurait paru en présager d'autres plus décisives. De Rome, le Père Bartolomé Pérez, assistant d'Espagne, en informait en ces termes les provinciaux :
« Les Pères de saint Domini((ue ont remis uu pape un mémoire de trois plis de papier, où ils supplient Sa Sainteté de ne maintenir que pour nous seuls la défense de traiter les matières De Auxiliis et de l'abroger en leur faveur. Car, disent-ils, il ne convient pas de placer dans les mûmes conditions ceux qui s'en tiennent à l'ancienne doctrine, à la doctrine commune des saints docteurs, et ceux qui ont introduit cette nouvelle opinion sur la grâce, ainsi que bien d'autres encore tout aussi dangereuses. Et pour prouver qu'en effet il s'en trouve chez nous qui se sont laissés aller à de pernicieuses innovations doctrinales, le mémoire se met à citer en détail diverses opinions, émises par quelques-uns des nôtres, dans les cours, en chaire, dans les argumentations, ici et là, à Valence, en Castille, ailleurs encore, attribuant à la Compagnie ce que tel ou tel a dit ou enseigné. Vous voyez assez quelle impression, fâcheuse pour nous, pourrait en résulter
(1) JosepL de Acosla à Aquaviva, 22 mars 15'.J5. Arch. S. J. — Poussines, I. I. c. xl.
CHAP. I. — LES COXTROMERSES « DE AUXILIIS » EN ESPAGNE Sgi
sur le pape et sur les cardinaux. Ici, nous répondrons de manière à nous justifier. Or, il servirait beaucoup à notre défense de montrer à Sa Sainteté que divers Dominicains ont proféré beaucoup d'assertions nouvelles et périlleuses, sans que nous ayons, nous, reproché à tout l'ordre ce que l'un a pu «lire, sans que nous nous en prévalions pour nous plaindre et pour vouloir être traités, dans ces controverses, autrement quils ne le sont. Donc, au reçu de cette lettre, le plus tôt possible et en secret, faites, avec l'aide de nos professeurs et d'autres hommes compétents, le recueil de toutes les opinions nouvelles et dangereuses, des doctrines peu sûres et peu communes, que des Dominicains ont pu enseig-ner, formuler dans leurs thèses, soutenir dans les actes publics, émettre en chaire, imprimer dans leurs livres, le tout avec beaucoup de précision et d'exactitude et envoyez-le-nous... Le mémoire dont j'ai parlé est présenté au nom du général des Dominicains et de leur provincial de Valence. Il a été signé à Salamanque, le 24 octobre 1597, par Banez. lequel, y est-il dit, a recueilli et traduit en latin ce qui avait été remis, par ce même provincial et par d'autres, à leur général, en vue de cette supplique. Jespère que, Dieu aidant, nous saurons agir ici de telle sorte que cette démarche leur soit plus nuisible qu'utile dans nos communs débats (i). »
Bartolomé Pérez et Acjuaviva, au nom de qui il écrivait, étaient manifestement dans leur droit, quand ils songeaient à retourner contre leurs adversaires l'arme qui était dirigée contre eux. Mais ils paraissaient ignorer qu'elle avait d'abord cherché à les atteindre en Espagne, avant de les poursuivre à Rome. La même requête, ou du moins une requête identique pour le fond, avait déjà été adressée à Philippe II, sous forme de lettre écrite par le provincial d'Aragon, Fray Jeronimo Bautista de la Nuza. (2) Nous ignorons l'accueil que lui avait fait le souverain. Peut-être fit-il entendre qu'elle devait aller à celui qui, ayant porté la loi, avait seul le pouvoir de la modifier. De fait, le provincial d'Aragon envoyait, bientôt après, le mémoire à son général Fra Ippolito Maria Beccaria, d'où il passait aux mains du cardinal Alexandrini, dominicain et grand protecteur de l'ordre, qui le présentait enfin au souveraui pontil'e. La manœuvre était habile.
(1) Bartolomé Pérez aux provinciaux d'Espagne. Rome, 17 janvier 1598. — Arch. centr. S. J., ro7e/. Epist. gener. 1588-1600.
(2) Caria del Padre maestro ray (Jcruoimo Daplisla de la Nuza, la <fual, siendo Provincial de esta proviacia de Aragon de la Orden de Predicador^s, effrrivio al rey N. S' don Felipe Segundo contra los agravios que los Padres de la Campa nia nos hazian. — Bibl. de la ville de Toulouse, MS. 258, fol. 371 v à 386.
Que la loi du silence ne fût abrogée qu'en faveur des Dominicains, il y avait là, aux yeux du public, comme une condamnation anticipée des Jésuites ; leur doctrine se trouvait livrée sans défense à tous les assauts ; celle des bannésiens, seule autorisée à se produire, semblait, par le fait même, être désignée comme la seule acceptable.
i5. — Heureusement, Clément VIII se trouvait alors dans une des meilleures phases de sa faveur intermittente pour les Jésuites. Leur Ve congrégation générale, récemment convoquée par son ordre, l'avait éclairé, pour un temps, sur la valeur des griefs formulés contre Aquaviva, aussi bien que sur les mérites de certains perturbateurs, déguisés en réformateurs zélés. De plus, l'expulsion soudaine des Jésuites de France, à la suite de l'attentat de Jean Ghastel contre Henri lY, avait réveillé en lui la bienveillance qui s'attache d'ordinaire aux victimes. On voyait une preuve de ces sentiments dans le grand crédit dont jouissait alors auprès de lui le Père Bellarmin, qu'il acheminait déjà en secret vers le cardinalat. Il chargea ce Père d'examiner le mémoire des Dominicains et d'exprimer par écrit son avis sur ce qu'ils demandaient.
Connu de Molina, ce choix ne l'aurait peut-être pas rassuré. L'auteur du Concordia fut d'abord porté à voir dans Bellarmin un adversaire de ses doctrines. Aquaviva lui répondait à ce sujet, le 16 décembre 1597 :
(( Vous avez entendu dire, m'écrivez-vous, que Bellarmin est d'une opinion contraire à celle de votre ouvrage. Soyez sans inquiétude et sans crain te sur ce point ; car ce Père vous appuiera de tout son dévouement et de tous ses efforts, en tout ce qui lui sera possible. Il vous l'écrit, et je m'en remets à sa lettre (1). »
De fait, si Bellarmin, sur des points secondaires, ne pensait pas comme Molina, il était pleinement d'accord avec lui sur l'objet même de la controverse, refTicacité de la grâce et la science moyenne. Il en avait donné des preuves en Belgique contre les adeptes de Baïus : il devait en donner à Rome de plus éclatantes encore contre les partisans de Banez,
(!) Aquaviva à Molina, lt3 dé:. 1597, Arch. ccntr. S. J., Tolet. Epist. gcn. 1588-1600.
CHAP. I. — LES CONTROVERSES «DE AUXILUS » EN ESPAGNE SqS
Au moment où nous en sommes, son intervention fut très opportune. Il apporta bientôt au pape un contre-mémoire, où, réfutant point par point le premier, il montrait que les six raisons, développées par les collaborateurs de Banez, ou ne prouvaient rien, ou prouvaient que la défense devait être levée pour les Jésuites aussi bien que pour les Dominicains (i). Ainsi, les Dominicains disaient qu'il n'était pas équitable de mettre au même rang, en imposant à tous un égal silence, l'ancienne doctrine traditionnelle de saint Augustin et de saint Thomas, dont ils étaient les représentants, et la doctrine nouvelle dont les Jésuites étaient les introducteurs. Bellarmin répondait que la question était précisément de quel côté se trouvait la véritable doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, de quel côté la nouveauté, chez Molina ou chez Baiïez. Le mémoire, rappelant que le silence avait été imposé pour prévenir la mauvaise édilication causée par ces luttes, objectait cette maxime de saint Grégoire, devenue axiome de droit : « Il vaut mieux permettre le scandale, que de taire la vérité. » Oui, répondait Bellarmin, quand il est nécessaire de dire cette vérité, non quand rien n'en fait un devoir. Or, rien n'exige en ce moment que ces questions soient traitées en public. Et puis vous supposez encore que la vérité n'est et ne peut être que de votre côté. Le mémoire gémissait dans la prévision, qu'à la faveur du silence prescrit, la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas s'obscurcirait peu à peu et serait bientôt perdue de vue, tandis que les erreurs de Pelage reparaîtraient. Mais, répliquait Bellarmin, les Jésuites prétendent enseigner, aussi bien que Banez, la doctrine de ces grands docteurs et ne pas enseigner, plus que lui, les erreurs de Pelage. A la fin du mémoire, ses rédacteurs se plaignaient d'être condamnés, eux qui, luttant depuis des siècles contre les hérésies, avaient porté le poids du jour et de la chaleur, à garder dans les universités le même silence humiliant que les derniers venus des religieux. Bellarmin rappelait que ces derniers venus avaient bien fait déjà, eux aussi, quelque chose d'utile contre les hérésies, puis il ajoutait :
(1) Poussines (l. III, n" xix) donne le mémoire des Dominicains et le contre-mémoire de Bellarmin.
« Je le reconnais, les Pères de la Compagnie doivent être pleins de déférence envers les Frères Prêcheurs; ils doivent les mettre, dans leur estime, au-dessus d'eux, comme ils le sont, en effet, non seulement par lancienneté et par le nombre, mais aussi par la science et par la sainteté. Mais il convient aussi que les Frères Prêcheurs prennent un intérêt paternel au succès de leurs fils, et que, bien loin de les attaquer, ils se fassent leurs défenseurs et leurs protecteurs contre ceux qui les attaquent. »
Enfin, comme le mémoire prophétisait le triomphe des bannésiens : on doit se demander, disait Bellarmin, d'où leur vient cette certitude de vaincre, alors qu'ils ne sauraient ignorer qu'en Portugal le tribunal du saint-ofFice, auquel ils avaient eu recours, a prononce contre eux, et qu'en Espagne l'université d' Alcala et plusieurs autres ont adhéré aux doctrines des Jésuites. 11 est sur que le premier article du concile de Trente, sur jla coopération de la grâce et du libre arbitre, sert si bien l'opinion des Pères de la Compagnie, qu'ils ne sauraient douter de leur victoire.
Ces derniers mots prouvent que Bellarmin avait, dès ce moment, sur la fausseté et sur les dangers du système bannésien, la conviction arrêtée qu'il devait plus tard, avec tant de franchise mais à ses dépens, manifester à Clément VIII. Cette fois, son avis fut bien accueilli : le pape refusa ce que demandaient les Dominicains.
On sentait cependant partout dans quel embarras croissant se trouvaient placés les professeurs de théologie, à mesure que se prolongeait l'interdiction de traiter dans leurs cours une matière très importante par elle-même et forcément mêlée à beaucoup d'autres. Le grand inquisiteur Pedro Portocarrero, évêque de Cuenca, vers qui toutes les plaintes se dirigeaient, les transmettait, le i5 octobre 1097, à Clément VIII :
u Dans beaucoup de questions très importantes, disait-il, où il s'agit, non seulement de la grâce divine, du libre arbitre, de la justification, mais encore delà providence, de la prédestination, de la science de Dieu et de bien d'autres objets, les maîtres sont obligés de s'arrêter, au grand mécontentement de leurs élèves, ou bien de toucher aux points interdits, d'y raisonner et d'y parler d'après l'une ou l'autre des deux opinions, au
CHAP. I . — LES CONTROVERSES « DE AUXILUS » EM ESPAGNE Sqo
risque de se blesser mutuellement et beaucoup d'autres avec eux (Ij. »
Le nonce invita même les provinciaux des deux ordres k lui remettre pour le pape une supplique, en vue d'obtenir l'abrogation commune de la défense. Elle fut du moins adoucie. Le cardinal de Sainte-Séverine transmettait bientôt au nonce la décision de Clément VIIL Comme par le passé, il serait interdit de parler en chaire des matières déférées à Rome : mais on le pourrait dans les cours et dans les discussions des écoles, en s' abstenant toutefois de toute censure contre Topinion adverse et de tout procédé blessant envers les personnes (2).
16. — Avant de suivre sur un autre théâtre les controverses De Auxiliis, il n'est pas sans intérêt de nous demander pourquoi Molina, qui ne les avait pas suscitées, il est vrai, mais qui plus que personne s'y trouvait mêlé et en connaissait tous les aspects, ne fut pas envoyé à Rome pour y défendre la doctrine de la Compagnie, et, s'il le fallait, son propre ouvrage. Un de ses biographes affirme qu'il désira vivement y aller, mais que la permission lui en fut refusée par ses supérieurs et que ce fut là pour lui l'occasion d'un acte héroïque d'obéissance (3). Le biographe se trompe. En réalité, Molina reçut l'ordre de partir, mais il comprit très sagement et il fit comprendre que sa présence servirait mal la cause de la Compagnie.
En iSgi, du Portugal, où il avait publié le Concordia, mais où il se heurtait à des difficultés matérielles pour l'impression de ses autres ouvrages, il était rentré en Castille, au collège de Cuenca son pays natal. Aquaviva recommandait alors d'user envers lui de tous les égards, de toutes les libéralités, que méritaient sa vertu, son âge et ses travaux. D'autant plus, disait-il encore, qu'à lui donner l'hospitalité, un collège ne pouvait (jue gagner. Le collège de Cuenca y gagnait, en effet, des exemples de
(1) Lettre de Portocarrero à Clément VIII. Madrid, le 15 oct. 1597. — Siraancas, Inquisidores générales, 1. 112, n" 10.
(2) Lettre du card. de Sainte-Séverine au nonce d'Espagne. Rome, 26 février 159b. Évora. Bibl. publique, MS. CIX, 2-13.
(3) Varones ilustres de la Compaùia de Jésus : Luis de Molina, par le P. Andrade.
vie toute religieuse et le rayonnement d'une science extraordinaire, mais parfois aussi, paraît-il, quelques exercices de patience.
« Supportez le Père Molina, écrivait Aquaviva au recteur. Il est âg-é, il a vécu dans l'étude, deux causes assez ordin;iires de ces àprelés d'humeur, qui rendent le commercd d'un homme moins agréable (1). »
Ces légers défauts de caractère, elïets d'un tempérament brisé par les travaux, n'étaient rien à côté des vertus admirables qui resplendissaient en lui, plus encore que le génie. Il montrait aussi une énergie dans le travail, que la faiblesse du corps ne pouvait altérer. Tout en faisant face, de tous côtés, aux adversaires que lui avait attirés le Concordla, il achevait et publiait ses autres grands ouvrages, le commentaire de la première partie de saint Thomas (1092) et les trois premiers tomes du De justifia et jure (1593-1597-1600) dont les tomes IV, V et VI devaient paraître après sa mort. Il avait, lui aussi, à pratiquer la patience : il lui fallait beaucoup de force d'âme pour supporter toutes les attaques, publiques ou secrètes, franches ou déloyales, qui le harcelaient.
(( Je souffre avec vous de tout cela, lui écrivait Aquaviva, mais puisque Dieu veut vous mettre à l'épreuve, offrez de vaillantes épaules à cette part de sa croix qu'il vous a destinée. J'en ai la confiance, il ne permettra pas que votre bon droit soit opprimé, quelque long que soit, ainsi que vous me le disiez, le bras de vos adversaires. Je vous ai déjà informé dans ma dernière lettre que Rome vient de réserver la question de la doctrine. C'est, en effet, à ce tribunal suprême qu'il appartient de prononcer en ces matières. De plus. Sa Sainteté veut éviter par là les inconvénients qui naissent, en Espagne, de la lutte des deux ordres (2j. »
La cause évoquée à Rome, on pensa tout naturellement que Molina devait l'y suivre. Ce n'était pas, à proprement parler, la sienne ni celle de son livre, disons-le encore. Mais nul ne paraissait aussi capable que lui de renseigner sur toutes ces discussions théologiques et sur les faits qui s'y rattachaient. Il reçut bientôt la lettre suivante d' Aquaviva, datée du 16 janvier iSgS :
« Des Pères de votre province m'ont écrit qu'il serait très utile, à leur avis, que vous veniez à Rome. Vous y trouvant, quand on traitera la question De Auxiliis, vous pourrez donner à tous ceux qui en auraient besoin
(1) Aquaviva à Gil Gonzalez, 21 janvier 1591, à Bartolomé de Olivencia, 9 juillet 1591, à Juan Diaz, 30 août 1593. — Ai-ch. centr. S. J., Tolet. Epist. Gen. 158S-1G00.
(2) Aquaviva à Molina. — Aich. S. J. ibid. 1 août ir)94.
CHAP. I. LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS )) EN ESPAGNE Sgj
lesrenseig-nementset les explications nécessaires. Moi aussi, tout en comprenant que ce long- voyage vous sera pénible, je pense que nous profiterions beaucoup ici de voire concours. Je désire donc que vous veniez, dès que vous en trouverez la facilité, et j'écris au Père provincial de vous donner un compagnon... (1) »
A cet ordre, qui lui parvint au commencement de mars, Molina répondit par une longue lettre datée de Cuenca le ler avril. Il déclare qu'il est prêt à partir, si les supérieurs maintiennent leur décision ; qu'il partira même avec plaisir, car ce voyage lui procurera la consolation de voir le général de la Compagnie et l'occasion de connaître, sans doute, à Rome, ce que lui cachent, en Espagne, les tribunaux de l'inquisition, touchant les plaintes portées contre son ouvrage. Il croit, cependant, devoir manifester des diflîcultés qui lui paraissent sérieuses. D'abord, des engagements ont déjà été pris avec un libraire pour l'impression du second volume De justifia et jure, des frais ont été faits, de l'argent a été avancé par un de ses frères : son départ va tout suspendre et tout compromettre. Autre raison, de toutes la plus grave :
« Votre Paternité a certainement été informée du rapprochement qui s'est fait, par ordre du roi, entre les Dominicains et nous. Tout va bien jusqu'à présent, sauf à Salamanque, si nous en jugeons par un sermon du Père Banez en la fête de saint Thomas. Or, si on apprend maintenant que je vais à Rome, ce sera grande surprise et grand mécontentement chez les Dominicains, chez les inquisiteurs et même chez le roi. Certains pensent même que l'inquisition pourrait bien me soupçonner d'aller faire appel au Saint-Siège, et s'opposer à mon départ, ce qui ferait grand tort à ma réputation comme à notre cause et prêterait, de la part des Dominicains, à toutes sortesde bruits... Enfin, j'ai soixante ans; je suis brisé par le poids des années, par le travail incessant et opiniâtre de l'étude et de la discussion. Je n'ai plus de dents et ne mange qu'avec les gencives. Je soufTre, chaque année, d'ordinaire pendant deux saisons, d'hémorragies si abondantes, qu'on s'étonne de me voir encore un reste de force, infirmité qui s'aggrave avec les voyages, ainsi que j'en ai fait l'expérience. Ce que je puis encore espérer de vie est déjà trop peu pour l'achèvement de mes ouvrages. Mais de cette raison tirée de ma santé, je désire qu'il ne soit pas tenu com]ite. Après tout, j'espérerais bien arriver, encore vivant, aux pieds de "Votre Paternité (2)... »
fl) Aquaviva à Molina, IG janv. 1095. — Arch. S. J. Ibid.
(2) Molina à Aqi:.iviva. Cuenca, 1 avril lôyf). — Grenade, arch. de l'université. MS- E. i, l. V. n« '.).
398 LIVRE ni. — 5UAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXÏLIIS ))
En même temps que cette lettre, Aquaviva en reçut une autre du Père François de Porrcs, provincial de Tolède, qui, parmi d'autres raisons, en apportait une, omise, et pour cause, par Molina :
(( On trouve, disait Porres, de la confusion, de robscurité dans sa doctrine et dans sa manière de l'exposer. Aussi, ne paraît-il pas être tout à fait Ihomme qu'il faut pour la fin qu'on a en vue (1). »
Cette critique était fondée. Elle se trouve parmi les observation des théologiens jésuites qui avaient révisé le Goncordia :
(( On rencontre souvent dans tout le cours de l'ouvrag-e, disaient-ils, d'interminables périodes, qui tiennent l'esprit en suspens dans la longue attente d'un sens, déjà par lui-même difficile à saisir, et rendu par là encore plus obscur (2). »
Suarez, qui aimait la clarté, regrettait, lui aussi, qu'elle ne fût pas plus habituelle chez son confrère. Après avoir reçu un petit traité de lui, il répondait au Père qui le lui avait envoyé :
<( J'ai lu déjà en entier l'écrit du Père Molina, bien qu'il ne m'ait été remis qu'aujourd'hui à midi. Mais j'ai dû me faire grande violence pour arriver au bout, tant ce style et cette manière d'écrire me fatigfuent (3j. »
Au reste, la profondeur et l'élévation ne vont guère sans f[uelque obscurité. Cherchant à creuser, plus qu'on ne l'avait fait avant lui, les problèmes les plus ardus de la philosophie et de la théologie, très original d'ailleurs et très personnel dans ses investigations, Molina ne pouvait ni se borner aux théories courantes des écoles, ni se renfermer dans un plan et des méthodes reçus, ni parler toujours avec cette précision de termes et de formules qui ne s'élaborent qu'avec le temps. Montant par des sentiers alors nouveaux, il paraissait diificile à suivre. De plus, son puissant esprit, saisissant tout dans l'objet qu'il considérait, voulait que sa phrase dît tout, au risque de dire trop pour ceux dont elle n'exprimait pas la propre conception.
(1) François de Porres à Aquaviva, Jésus ciel Monte, 2:{ mars 1595. Arch. centr. S. J., Tolet.Hist. 1547-1610.
(2) Rome, Archivio di Stato. MS. Gesuitici, Consurœ librorum, t. I, p. 174.
(8) Suarez au P. Esteban de Ojeda, Avila, 17 avril 1599. — Grenade, Bibl. de l'université, MSS. E. 1, t. 5, n" 9, fol. 340. — Autographe.
Ce défaut de forme, sans doute, ne l'aurait pas empêché de bien remplir le rôle qui lui était destiné. Mais il s'était lui-même fermé le chemin de Rome. Aquaviva lui répondit :
« Les raisons que vous objectez à votre départ pour Rome sont très convaincantes. Telle d'entre elles garde même sa valeur pour tout autre qu'on song-erait à faire venir. Dès lors il vaut mieux que personne ne vienne. Nous ferons faire par des Pères d'ici ce que nos intérêts exigeront il). »
Molina resta donc dans sa retraite de Guenca, suivant de loin des luttes, qu'il allait voir se concentrer de plus en plus sur son ouvrage et attendant, mais en vain, leur trop tardif dénouement.
(1) Aquaviva à Molina, 5 juin 1595. — Arch. S, J., Tolet. Epist. Gen. 1588-lGOO. Aquaviva écrivait en même temps au P. Jean Suarez, 3 juillet 1595 : « Nous avons appelé le P. Molina à Rome. Mais il a fait valoir tant et de si fortes raisons pour ne pas venir que nous n'avons pas cru boa d'insister.. ., etc. » Arch. S. J., Castell. Epist. Gen. 1588-