XXII PREFACE
mort non moins cruellement ! Ces deux éminents professeurs de notre Bertran, et avec eux M. Plessis, ne purent pour nous consoler que nous dire l'estime unanime qu'il leur avait inspirée : « Toujours exact, consciencieux, infatigable, ne manquant jamais un cours, c'était un plaisir de voir sa figure souriante, ses yeux où il y avait du ciel, suivre nos paroles ; presque toujours il restait, la leçon terminée, pour s'entretenir avec nous, ou demander quelque explication. C'était celui sur qui nous comptions le plus. C'est une perte pour les lettres, pour la France. »
Notre cher Bertran avait acquis aussi l'estime de ses camarades et voici le témoignage de celui qui fut un fidèle compagnon :
...Je puis dire que les liens de camaraderie qui existaient entre nous étaient des plus étroits ; à la Sorbonne, On ne nous voyait guère l'un sans l'autre ; nous assistions côte à côte aux cours et aux réunions d'étudiants ; nous travaillions ensemble à la bibliothèque, il revoyait mes thèmes latins et je relisais les siens. Comme nous étudiions tous deux le théâtre de Plaute, nous avions de fréquentes occasions de nous communiquer des notes ou le résultat de nos recherches ; bref, notre amitié sous ses heureux auspices s'annonçait comme devant être pour tous deux soura^s de joies douces et durables, lorsque sa disparition m'a brusquement laissé seul, seul dans cette Sorbonne où l'on voit tant de monde et où, pour ainsi dire, l'on ne sympathise avec personne. Aussi est-ce pour moi un bien doux devoir de vous dire autant que je le puis, l'honnête et brillant étudiant que fut Bertran de la Villehervé à la Sorbonne en vous parlant d'après mes souvenirs personnels. Vous me demandez si le mal qui devait l'enlever s'était laissé pressentir quelque temps avant la terrible crise. Je puis vous dire que jamais mon camarade ne montra plus d'activité et de bonne humeur que dans les deux premiers jours de la fatale semaine. Il avait en effet deux explications à préparer pour la semaine suivante : l'une d'Hérodote pour le Lundi, l'autre des « Menechmes », pour le Mardi. Et il travaillait de tout son cœur. A le voir passant ses matinées et ses après-midi entouré de multiples ouvrages et dictionnaires, menant avec un entrain irilassable les longues et délicates recherches auxquelles il se livrait sur ces textes dont une langue dialectale ou archaïque rendait l'étude particulièrement pénible, jamais on n'eût pu croire qu'il serait enlevé dans si peu de temps. Et je vous avoue que son absence avait surpris, mais n'avait inquiété personne. Quelle ne fut pas la douloureuse émotion en lisant l'avis paru dans les journaux ! Non, jamais à la Sorbonne, nous n'avions vu Bertran avec l'air souffreteux ou seulement fatigué ; au contraire chez lui, démarche vive, geste prompt, verve et gaîté de l'expression, tout annonçait une nature
ËERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XXIIÎ
pleine de sève et désireuse de se répandre et d'agir. Sa vie d'étudiant paraissait d'ailleurs lui plaire au plus haut point, d'autant plus qu'il me déclara, à plusieurs reprises, au hasard de la conversation, 'qu'il habitait chez dés amis où il se trouvait comme un « coq en pâte » (ce sont ses propres termes). En somme, jusqu'à la fin, Bertran parut à tous posséder une solide santé physique et morale.
En vous parlant de la force et de la vivacité de son esprit, je ne puis guère faire que répéter ce qu'ont dû vous dire ses maîtres et ce que sa récente réussite à l'examen de licence avait démontré. Mais si les professeurs ont pu constater les résultats, ils n'ont pu qu'imparfaitement se rendre compte de la manière dont Bertran travaillait et dont je fus chaque jour témoin. Ses études étaient d'une constance et d'une régularité imperturbables. Jamais, je ne l'ai vu au cours de la semaine, jeudi comme autres jours, s'absenter de la Faculté. Il ne manquait pas un de ses cours de diplôme et suivait encore des conférences supplémentaires à l'Ecole des Hautes Etudes et ailleurs, mais surtout il travaillait par lui-même à la bibliothèque. Combien de fois, ne l'ai-je pas vu après être resté penché sur ses travaux de deux heures à six heures du soir, rédigeant les notes de son écriture ferme et claire, retourner jusqu'à sept heures à la bibliothèque des Hautes Etudes après la fermeture de la grande salle. Il s'était spécialisé en français dans l'étude du théâtre du xviii* siècle, en latin, dans la langue archaïque des comiques, en grec dans le dialecte ionien d'Hérodote.
Dans ces études difficiles, nous nom aidions mutuellement, il m'avait amené au cours de M. Havet et communiqué ses notes ; par contre, c'est un peu sur mes conseils qu'il avait commencé à rédiger ses remarques sur des fiches que vous avez dû retrouver nombreuses dans ses papiers. C'était d'ailleurs la vieille langue de Plante qu'il étudiait avec prédilection, c'est dans ce genre d'études qu'il voulait, me disait-il, faire sa thèse de doctorat. Aussi ai-je particulièrement compris les douloureux accents de notre vieux maître M. Havet, iQrsqu'il nous a annoncé la disparition de celui qu'il considérait déjà comme un disciple et comme devant être un maître des études latines. Ces tendances à la spécialisation ne l'empêchaient pas au reste d'aborder tous les genres d'études et mes camarades et moi nous n'avons pas oublié la solide explication d'une ode pindarique de Ronsard qu'il fit au début de l'année et qui lui valut les félicitations du professeur M. Lanson. Tous ses résultats il les obtenait à force de conscience et de persévérance dans le travail. N'allez pas croire d'ailleurs que son application en fît une sorte de savant au front sévère et dédaigneux des objets étrangers à ses études. J'ai rarement vu tant de bonne humeur accompagner des labeurs parfois bien ingrats et puis, il s'intéressait aux questions plus vastes de l'enseignement général. Les Etudiants de lettres avaient constitué un bureau pour défendre leurs intérêts : il fut un de ceux qui s'en occupèrent avec le plus d'activité et qui s'entremirent pour aplanir certaines dissentions. Il s'était mis à l'œuvre lui-même, recherchant