XXIV PRÉFACE
les réformes pratiques et vous avez peut-être appris qu'il rédigea et fit signer une pétition qui nous vaudra, Van prochain, la création d'un cours de syntaxe latine par M. Goelzer. Il s'était mis enfin de l'Association générale des Etudiants pour jouer un rôle plus actif dans la défense de nos intérêts et aussi pour prendre part au travail en commun que l'on venait d'y inaugurer.
Vous parlerai-je de son cœur ? Vous le connaissez mieux que nous et depuis plus longtemps. Pourtant son affabilité, sa cordialité, son désir d'obliger un chacun, ont été trop remarqués, surtout par moi, pour que je puisse les passer sous silence. Peut-être ne vous a-t-il rien dit de sa charité qui le fit plus de dix fois interrompre un travail à la bibliothèque pour recueillir à travers la salle, des souscriptions en faveur des étudiants serbes, quête organisée par un de nos camarades. Il témoigna enfin dans sa conversation, d'une noblesse et d'une dignité de sentiments que ses actes n'ont jamais démenties.
Que vous dirai-je de plus ? Il avait acquis l'estime de tous par ses qualités de travail et d'intelligence, l'affection de tous par ses qualités de cœur. Et le rappel de ce qu'ils fut n'est fait que pour augmenter en vous le regret de voir une si belle existence brisée. La douleur qu'ont ressentie tous ceux qui le connaissaient et que j'ai éprouvée d'une façon particulière est évidemment bien peu au prix de celle que iZa disparition si soudaine de ce fils vous a causée ; permettez-moi pourtant de la joindre à la vôtre comme un faible hommage rendu à la mémoire de Bertran que nous n'avons pas eu la consolation d'accompagner jusqu'à sa dernière demeure.
Antoine Martel (étudiant en Sorbonne).
...Je suis vraiment atterré par l'affreuse nouvelle dont vous avez bien voulu me faire part. Je n'avais pas eu le plaisir de voir notre nouveau camarade, mais ses amis à qui j'en ai parH m'ont dit sa valeur intellectuelle, son amour des choses de l'esprit. Il était prêt à marcher sur la noble voie qui lui avait été tracée par son père.
Et tout ce bel avenir que tous entrevoyaient pour lui est impossible à jamais. Les meilleurs d'entre nous s'en vont parmi les jeunes. Je pense à votre immense douleur. Monsieur, à celle de Madame de la Villehervé. Je ne peux que vous dire que nous avions été heureux et fier d'çiccueillir à l'Association un tel camarade, et que ses amis conserveront toujours le culte de sa mémoire.
DuRAMÉ, président de l'Association générale des Etudiants.
Si ces lettres dépeignent la vie de Bertran telle qu'elle fut, la lettre suivante confirme toutes ses qualités qui nous le rendaient si cher. M. Lanson, maintenant directeur de l'Ecole
BERTRAN DE LA VILLEHERVE XXV
Normale, si durement frappé par la glorieuse mort de son fils, nous écrivit d'Alsace :
Je sais votre douleur, et je m'y associe de toute ma sympathie ; je suis assez malheureux moi-même pour comprendre tout votre malheur. Votre petit Bertran m'avait charmé par sa bonne grâce, la franchise de son regard, la curiosité ardente et intelligente qu'il témoignait pour nos études. Son premier essai avait été très heureux. Je le comptais déjà conime un de ces élèves rares que c'est une joie pour un maître de voir se développer et réaliser toutes les promesses qu'ils contiennent. Et de toutes ces promesses, il ne reste rien. Et la mort qui les a anéanties n'est pas même, comme au cours des quatre ou cinq dernières années pour tant de jeunes existences, la mort voulue et nécessaire pour le pays. C'est la plus inutile des morts, celle où ne se mêle aucune idée de sacrifice ou de devoir pour introduire sinon une consolation {il n'y en a pas) du moins un peu de résignation. Je vous plains de toute ma pitié, ainsi que la pauvre mère et je m'afflige avec vous.
De tant de témoignages semblables que nous avons reçus, il n'est possible de transcrire que quelques-uns et simplement par fragments :
...J'avais eu le plaisir de recevoir votre cher fils à sa licence, et depuis, comme il commençait à préparer son mémoire de diplôme, il avait suivi quelques-unes de mes conférences de bibliographie. C'est une grande tristesse pour moi de voir fauché si vite et si brutalement ce jeune homme si doux, si sérieux et qui nous donnait de si belles espérances.
Henri Chamard (Sorbonne).
...Je vous suis très reconnaissant de la pensée délicate qui vous a inspiré l'envoi d'une photographie, où je retrouve la physionomie ouverte, vive et attrayante de votre cher enfant ; les qualités d'esprit que j'avais appréciées en lui se lisaient vraiment sur son visage. Je ne comprends que trop bien qu'il vous soit impossible de trouver un adoucissement à votre peine et même qu'elle ne fasse que s'accroître et s'aviver avec le temps. J'ai fait cette douloureuse expérience. Croyez que je garderai le souvenir fidèle d'un élève que j'avais distingué et dont la disparition tragique a mis pendant toute l'année un voile de tristesse sur la conférence que je fais le lundi matin.
A. PuECH (Sorbonne).
J'ai reçu, non sans tristesse naturellement, les trois volumes que vous avez pris la peine de me renvoyer. La vue de ces volumes m'a fait faire un retour vers le passé, vers le jour où votre fils qui paraissait avoir un long et bel avenir devant lui, vint causer ici avec moi
XXVI PRÉFACÉ
et où je trouvai avec plaisir une occasion de lui être utile en mettant ma bibliothèque à sa disposition. Et tout cela est d'hier et de loin déjà ! Plus d'une fois, ces jours-ci, j'ai parlé de lui avec des collègues ou des étudiants ; nous ne l'oublierons pas, il mérite si bien la fidéiité d'un triste et pieux souvenir.
Frédéric Plessis (Sorbonne).
Je tiens à vous dire encore que je n'oublierai jamais votre cher enfant. Quand j'ai commencé à le connaître d'une façon un peu plus intime, je venais d'être frappé par le malheur que vous savez. C'était une consolation pour moi de voir se développer son goût pour les lettres, de voir ses yeux s'animer quand s'offrait à lui un fait intéressant, une idée nouvelle. Il n'était pas nécessaire de causer longtemps avec lui pour apprécier la distinction et la délicatesse de son esprit, l'élévation de ses sentiments, son exquise bonne grâce. Je lui trouvais avec mon fils une sorte de parenté morale. Ce sont ces êtres privilégiés que nous, les pères, nous voyons partir avant nous l Soutenons-nous . dans notre détresse.
Gustave Reynier (Sorbonne),
Dés le premier jour, Bertran de la Villehervé avait gagné mon cœur par le charme de sa physionomie et par le je ne sais quoi qui se lit dans le regard. Tout de suite aussi j'avais pu constater en lui deux qualités qui quelquefois s'excluent : la ponctualité et l'ardeur. Bien vite enfin j'ai eu démêlé la vivacité de son intelligence et dans les exercices que je lui faisais faire, j'aimais jusqu'à ces traces d'inexpérience qui sont une grâce chez les très jeunes, parce qu'eUes révèlent les mouvements candides de l'esprit en travail. En moi-même je prophétisais qu'il serait de ceux qui répareraient les désastres intellectuels de la France et que de mon vivant je verrais son nom connu des érudits... Nul ne pourrait essayer de vous présenter des consolations ; pour moi, je voudrais vous aider à pleurer et vous souhaiter de toute mon âme du courage pour vous-même et pour la mère de Bertran. — Madame Havet qui ne l'avait point vu est en ce moment presque malade de l'émotion que lui a donnée la vue de la
Louis Havet (Ecole des Hautes Etudes).
Peu de temps après, M. Havet nous écrivait cette nouvelle lettre par laquelle je finirai :
J'ai reçu la photographie de votre cher Bertran et vous en remercie. Elle m'est précieuse ; elle m'aidera à revoir cette physionomie charmante, déjà illuminée par la pensée virile et probablement par une pensée supérieure, où n'avaient pas achevé de s'effacer les grâces de l'enfance. Je suis heureux d'apprendre qu'il restera quelque chose de lui. Ainsi, en dehors de ceux qui l'ont connu, quelques personnes s'apercevront qu'un être rare a disparu...
BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XXVII
Hélas l oui... disparu... brusquement de nos horizons humains... Rentrés au Havre, malgré notre profond découragement et tout notre chagrin, pieusement, nous avons repris un à un dans l'amoncellement des notes et des papiers, tous les documents recueillis sur ses travaux en cours, sur Plante, sur Hérodote, et sur d'autres sujets d'érudition qu'avec les années, il aurait transformés en œuvres définitives. Quels regrets et quelle amertume de constater que toutes ses préparations allaient augmenter, pour nous seuls, le nombre de nos chères reliques !
Quelque chose cependant était sauvé : son travail sur Baculard d'Arnaud. Le mémoire de diplôme d'études supérieures que Bertran devait présenter en Sorbonne, quelques semaines plus tard, était pour ainsi dire presque entièrement terminé. U se proposait de le publier ensuite. Ce qu'il aurait fait pour luimême, et ce que le fils aurait fait plus tard pour le père, le père le fera pour l'enfant. Courageusement il se mit à l'œuvre, et j'eus chaque jour le spectacle déchirant du vieux Maître consacrant ce qui lui restait de vie à préparer pour l'imprimeur le livrç presque fini du jeune étudiant. Comme l'avait déclaré Bertran, « la part d'inconnu » était fort mince ; mais, moins familier que son fils avec les méthodes actuelles de l'érudition et ignorant les langues étrangères, le vieux papa se heurta parfois à certaines difficultés. Sans relâche il travaillait comme quelqu'un qui se sait fort pressé, mettant au point telle ou telle indication dont la place était soigneusement marquée, complétant quelques transition's légèrement ébauchées, il travaillait toujours et lorsqu'on s'en informait près de lui : « Je travaille « avec mon Bertran, répondait-il, il m'encourage, je sens qu'il « est là, il me donne la force nécessaire et je sens qu'il me « guide. »
// m'était impossible de ne pas remarquer cependant que, pendant ces quatre mois de collaboration intime du père et du fils, les forces du Poète le trahissaient et que le travail devenait de plus en plus pénible. — Quelle satisfaction douloureuse pour lui et pour moi quand, le manuscrit entièrement prêt, il voulut pour le public, en écrire la préface. — Hélas I quand il lui fallut retracer la vie de l'enfant tant aimé, dire les étapes brillantes et rapides de ce jeune fils qui le continuait si admira-