‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 14 sur 63 · XXVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVIII PRÉFACE

blement, les grosses larmes ne cessèrent de couler sur son visage amaigri — la douleur et le chagrin eurent raison de son cœur déjà bien fragile depuis quelques années.

Un jour, le 2 Août, alors qu'il tenait entre ses mains tremblantes d'émotion, les dernières lettres de son fils, le pauvre père s'interrompit en me disant : « La lecture de ces lettres m'est pénible... j'ai vraiment trop de chagrin... je ne peux plus... Et ce jour-là, il s'arrêta. Le lendemain, il écrivit encore quelques lignes... ses forces l'abandonnaient. — Cependant, il voulait continuer ; il ajouta encore quelques mots le 5 Aoû-t, mais le soir une crise cardiaque le laissa si faible avec un pouls si ralenti que l'on conserva bien peu l'espoir de le voir se rétablir.

En effet, graduellement, lentement, le pouls S£ ralentissait encore et pendant quelques jours, ses amis autour de son fauteuil dans sa bibliothèque, trouvèrent encore en lui le causeur captivant et paradoxal qu'il avait toujours été et qu'il est resté jusqu'à la fin ; puis il ne se leva plus et le jeudi 14 Août le Maître s'éteignait doucement sans souffrance. Une voix d'En- Haut l'avait rappelé ; son âme avait rejoint celle de son fils.

Dans la profonde détresse morale où me laisse la disparition des deux Etres si chers qui étaient ma seule raison de vivre, je veux me souvenir de la grande force morale dont mon cher Poète me donnait l'exemple. Quand nous mêlions nos larmes, il refoulait les siennes pour me consoler : « Ne pleure pas », me répétait-il sans cesse, « laisse notre Bertran dans son bonheur, vois-le dans la lumière où il est maintenant ; il avait terminé sa formation terrestre, il nous a devancés, il nous prépare et il nous montre le chemin. »

Et, à mon tour, dans cette bibliothèque où je reste seule devant leurs deux grands bureaux inoccupés, je sens que tous deux m'assistent et qu'ils me conseillent ; moi aussi, je veux les voir dans la vie lumineuse et intense qui doit être maintenant la leur, et je sens que, des Hauteurs où ils sont montés pour accomplir de plus grandes et de plus belles destinées, tous deux me donnent la force qui m'est nécessaire pour remplir et terminer l'immense tâche qu'ils n'ont eu, ni l'un ni l'autre, le temps d'achever.

Tous deux, amateurs et admirateurs de l'Antiquité, véritable nourrice des grands artistes, vivront ici-bas. Le souvenir

BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XXIX

du père et le souvenir du fils resteront intimement et mélancoliquement liés ; celui du vieux maître, si probe, Robert de la Villehervé, par son œuvre importante^ si pure et d'une haute tenue littéraire qui le place parmi les premiers poètes de son temps ; celui du fils, le tout jeune disciple, Bertran de la Villehervé, par ce livre d'études, d'un sens critique très élevé, d'une riche érudition et qui révèle des dons rares de clarté, de style et d'exposition.

« Je suis heureux d'apprendre qu'il restera quelque chose de lui », nous avait écrit M. Havet. — J'ai revu ce cher Maître de mon Bertran et devant « ce livre, en effet, qui reste, mes regrets », m'a-t-il dit « n'en sont que plus cruels. »

En le faisant publier, je sais que j'exécute une des dernières volontés du Maître et que je réalise pour mon cher petit, qui le voit, un des rêves dorés de son adolescence.

Loly DE LA Villehervé.

1" Décembre 1919.

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