‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 2 sur 63 · II PRÉFACE · texte numérisé non relu

II PRÉFACE

qu'un mot, la vie continue au delà du deuil et de la tombe, et tu vis, et tu nous vois, et je te parle, sachant bien que tu m'entends. Et peut-être, en effet, te rappelles-tu. Comme nous étions heureux !

AvaiS'je un pressentiment pourtant que tu nous quitterais si tôt ? Les papiers roses, les papiers bleus que te valaient par la suite au lycée tes places de premier, tes places de second, les certificats d'inscription au tableau d'honneur, qui sont blancs, comme le sont, dans un plus ample format, les satisfecit trimestriels, dédaigneux des griffes à l'encre grasse et qui se parent de signatures autographes, je défendais qu'on en égarât un seul ; j'en faisais, pour ne les montrer à personne, pour moi-même, une collection qui déjà m'était précieuse, et tu trouvais singulière, toi, l'attention que j'y prenais, ne pouvant comprendre quelle raison j'en avais, que je ne cherchais guère à m'expliquer non plus. — « Une manie, te disaisje, laisse-moi faire, et travaillons !... » — Hélas, ces papiers, ce trésor que j'aimais, ce sont maintenant des reliques de toi... Nos âmes se répondaient. Nous avons découvert. Vautre jour, attardant nos doigts parmi tes cahiers et tes fiches, que toi aussi, secrètement, à Paris, dans la même tendre dévotion, tu thésaurisais de ton côté : tu conservais, bien rangées, mes lettres, pour plus tard, des souvenirs... Mais de ta part c'était normal. Est-ce que les pères devraient survivre aux enfants ?

Je te disais : « Et travaillons ! » Travailler ensemble nous était doux à tous deux. J'ai refait toutes mes classes avec toi. Je te donnais des conseils. Tu m'enseignais. Ta mère nous souriait. Leçons apprises, devoirs faits, les amusements de ton âge te sollicitaient, et, tout aussitôt, de grave écolier tu redevenais enfant qu'un rien divertit et que son plaisir transporte, et la maison s'emplissait de tes rires. Mais entre temps, à mon étonnement, tu avais pris connaissance de tous nos livres ; parce que nous aimions les courses dans la forêt de Montgeon, et sous les vertes avenues du château d'Ecures, il se trouva assez rapidement que tu savais de la botanique, t'étais rendu familiers les noms de bien des plantes, n'ignorais pas quels champignons sont comestibles, quels vénéneux ; parce que ce nous était une joie de nous perdre dans les éboulis de la Hève et de descendre jusqu'à la mer les avaleuses casse-cous de nos falai-

BERTRAN DE LA VILLEHERVE IH

ses, ta curiosité s'éveilla pour l'étude des terrains et des roches ; tu recueillais des fossiles. Je te revois brave et soigneux, maniant le pic qu'il t'avait fallu, chargeant de richesses ton sac de géologue, et, de retour à la maison, tes échantillons nettoyés et mis en ordre, relisant un chapitre de Lapparent ou de Stanislas Meunier, l'inquiétant de minéralogie, faisant des essais au chalumeau, changeant ta chambre en laboratoire, bientôt capable de classer pour son propriétaire, qui l'avait réclamé de ta bonne volonté, toute une collection de certaine importance. Il me souvient. Un jour, dans une réunion d'une Société d'Histoire naturelle, où tu étais inscrit comme pupille, venant à peine de conquérir tes grades universitaires, tu avais apporté quelques pièces de tes collections à toi. Elles étaient habilement déterminées, et, si timide et modeste, tu avais dit très peu de mots, congrûment,. — « Mais, me demanda un maître de l'enfance, un savant, correspondant du Muséum, j'avais dû mal comprendre, c'est licencié ès-sciences qu'est votre Bertran ? — Non pas, licencié ès-lettres. — Quand donc fait-il de la science ? — Quand il se refuse de travailler », répondisje. Et tu sais si je disais vrai.

Ses grades universitaires ? Reçu bachelier à Caen le mois où il entrait dans sa dix-septième année, ce fut dans la semaine même de ses dix-huit ans qu'il passait sa licence à Paris. Mais cela ne s'était pu faire sans que nous nous fussions séparés pour de longs mois. Son diplôme en poche, comme on dit, il avait dû changer de maîtres, quitter le Lycée du Havre pour Louis-le- Grand et sa « première vétérans. » Et ce fut la terrible année scolaire sous les Gothas et dans les caves.

On cessa d'être tranquille à Louis-le-Grand dès la fin du premier trimestre de 1917, dans la soirée du samedi 22 décembre. — « Cela fut épique, nous écrivait-il. On a fait descendre tout le monde dans le souterrain. Le proviseur nous y tenait au courant : ...Ils ne sont qu'à trente kilomètres... Ils ne sont plus qu'à vingt kilomètres... Il a fait apporter des revues et des journaux. Comme on était près du chauffage central, il faisait chaud. Après l'alerte, on a donné un verre de vin à chacun. »

Sur cette façon de prologue, vacances du premier de l'an ; puis rentrée. Janvier passe et jusqu'au 30 n'est pas troublé. Mais il faudrait s'habituer à de moins calmes sommeils.

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