IV PRÉFACE
Paris, 31 janvier 18, 7 heures du matin.
Mes chers parents, Hier soir, à 11 heures 15, alerte. Nous descendons dans les caves. Au bout d'un quart d'heure, le proviseur toujours au téléphone descend et nous dit que les Gothas ont franchi 'les lignes de défense. A 11 heures 45, les Gothas sont à dix kilomètres. A minuit deux bombes tombent sur le Boul'Mich', à l'Ecole des Mines : un cocher de mort ; — une bombe sur le Luxembourg. Saint-Denis est en feu. Détails suivent.
Sans date.
Mon cher papa, ma chère maman, Que de choses à vous dire ! et je ne sais pas tout. Or donc, mercredi, nous étions couchés. A onze heures un quart, la sirène siffle ; lever en hâte, on descend aux souterrains. — Couvrez-vous chaudement, avait-il été dit. Je n'ai pas eu froid. Les souterrains sont grands, si grands qu'on peut s'y perdre. Il y en a un qui se prolonge jusque sous la Sorbonne. Je ne dirai pas que le spectacle était magnifique : le bruit des bombes, le roulement ininterrompu des canons, nous n'avons, je n'ai rien entendu. On nous a fait lever à sept heures moins un quart, -y Le proviseur venait nous donner des nouvelles de 5 minutes en 5 minutes. Saint-Denis est en feu ; des bombes sont tombées Boulevard Saint-Michel. Résultats ; une bombe rue d'Athènes ; bombes explosives, gaz asphyxiants, au chlore, avenue de la Grande-Armée : deux maisons démolies ; une femme, un bras emporté ; une autre, les deux jambes coupées ; bombe rue Picpus ; bombe rue Saint-Sauveur : victimes ; bombe rue du Quatre-Septembre, au coin de la rue Choiseul : un débit de tabac éventré, pas de victimes ; deux bombes rue Vanneau, derrière les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, pas de victimes : bombe à la Villette, aux gares de l'Est et du Nord ; bombe, porte de Vincennes : le Métro crevé ; bombe. Hôpital Broca : pas de victimes ; bombe. Hôpital Cochin...
Toutes les informations obtenues, la nuit, dans le souterrain, au matin, dans le mouvement du lycée, dans la ville, il les note ainsi, telles quelles, pour nous qu'il sait réduits au cruel laconisme des communiqués officiels. Il se doute trop bien que nous sommes dans l'angoisse, que nous avons besoin d'être renseignés, besoin qu'on nous assure qu'il n'y a pas de danger sur lut II est sorti. Nous recevons une dépêche. Il complète ses premières nouvelles. Boul'Mich', peu s'en est fallu qu'une bombe tombât sur un tramway. En même temps que le cocher, un ingénieur a été tué devant l'Ecole des Mines. Carrefour Turbigo, place d'Italie, on a ramassé des torpilles incendiaires au bi'Chlorure de picrate de potassium qui n'avaient
BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ V
pas éclaté. Quand elles éclatent, une poussière jaune enveloppe les gens, les empoisonne et les brûle ; elles ont fait beaucoup de victimes. Les blessés par le picrate, qui sont très nombreux, sont tous considérés comme perdus.
A la ligne suivante, des chiffres, une rectification et une explication :
Total, 36 morts, 196 blessés, dont beaucoup incurables et désespérés : ce picrate forme une variété de tétanos ou, si vous voulez, de septicémie (?)
Et le journal continue :
Jeudi soir les Gothas voulaient revenir ; ils n'ont pas pu passer.
— Dans la banlieue : Fontenay-sous-Bois bombardé ; la poudrerie de Vincennes a été manquée de 150 mètres. Saint-Denis très atteint : incendie d'une usine de fusées éclairantes. Tout le ciel illuminé. — Nouveau total des morts, 45 ; des blessés, 207. On en retrouve tous les jours. Plus, en banlieue : 14 morts, 75 blessés. — Deux avions français abattus, place de la Concorde ; un avion allemand abattu à Chelles.
Je n'ai aucun besoin que vous m'envoyiez des provisions. A quatre heures on nous donne des gâteaux, flans, tartes à la crème, etc., ou du chocolat. — Je vais bien, travaille sans arrêter, et vous embrasse.
Bertran de la Villehervé.
Une chose va devenir très utile, c'est une lampe électrique de poche ; les nuits à Gothas désormais {nous ne l'avons pas fait mercredi), nous devons nous lever sans chandelle : la lumière se voit trop du dehors. A la première vacance j'emporte celle de la maison.
— Au mardi-gras, nous avons juste l'après-midi.
2" P. S. — Personne de connaissance dans les listes des morts et des blessés.
Quelle existence dès lors favorable au travail! On étudie La Bruyère et Pascal, le samedi soir alerte n" 1. Le dimanche, Paris en hâte déménage ses statues ou leur improvise des sauvegardes. Le Maréchal Ney est descendu de son socle, avenue de l'Observatoire ; la Marseillaise de l'Arc de Triomphe est cachée sous des sacs de terre. Alerte le 9 mars. La cave d'habitude n'était peut-être pas assez sûre. On descend dans de vastes salles voûtées. A quarante-huit heures de là, nouveau bombardement. L'autorité militaire a visité les sous-sols de Louis-le-Grand et décidé que le maximum de sécurité se trouverait dans les vieux souterrains de 1533. C'est là qu'on se réfugie maintenant. On n'y a pas cessé d'entendre la canonnade. On distingue le bruit des 75, des 150. des 245. Pai'is se couvrirait, assure-t-on, d'un brouillard artificiel. La fabrique en serait à Alfortville. La tour Eiffel s'est entourée d'un nuage.