‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 23 sur 63 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Bornai, Polemon

POLEMON

C'est donc ici que la Fortune habite I Mais dans ces lieux votre chagrin s'irrite ! Quand l'amitié partage vos douleurs, Pourquoi, Dorinal, me cachez-vous vos pleurs ?

DoRNAL, dans la situation d'un homme accablé de chagrin, et habillé simplement.

Ah I laissez-moi : laissez un misérable Supporter seul le fardeau qui l'accable. Ami, je pleure, et c'est avec raison ; De mes ayeux je revois la maison ; Dans ce château j'ai reçu la naissance ; J'y trouve eucor les pas de mon enfance ;

Et quand mon père y devroit ordonner, C'est son Valet que j'y vois dominer.

Qu'un tel aspect m'avilit et m'outrage ! 0 digne ami ! soutenez mon courage !

Sous le malheur mon cœur est abattu.

POLEMON

* Que votre appui soit dans votre vertu 1 Je sens vos maux ; infortuné moi-même.

C'est mon égal qu'en vous je plains, que j'aime ; Oui, cher Dornal, nos revers sont des nœuds Dont l'amitié doit nous serrer tous deux. Vous frémissez de voir votre disgrâce ; Qu'à vos regards la mienne se retrace.

Peut-on subir un plus affreux destin ? Je perds mes biens, mes amis, tout enfin. L'adversité de l'opprobre est suivie ; Pauvre, bientôt je n'ai plus de patrie ; Je cours chercher en des climats lointains Et la Fortune et des cœurs plus humains. Le peu de bien que me rend mon voyage. Je me le vois ravir par un naufrage ; J'ai le bonheur d'en sauver des débris ; Un doux espoir me ramène à Paris.

Tous les chagrins s'efîacent de mon âme. Je crois revoir et ma fille et ma femme : Mais le moment qui doit combler mes vœux. Ce même instant m'arrache à toutes deux. Sans doute un Dieu, qu'en ses décrets j'adore. Pour me punir veut que je vive encore ; Sous tant de coups je devrois expirer ; Sur leur destin rien ne peut m'éclairer. Et je n'ai fait que des recherches vaines. Le Ciel pourtant semble adoucir mes peines ; Peut-être un jour que tarissant mes pleurs Le Ciel mettra le comble à ses faveurs. Il m'a conduit lui même vers la Ville, Où, retiré dans un obscuir azyle, Sous ces malheurs votre père blanchi Près du tombeau n'a que vous pour appui. A votre tour vous lui donnez la vie.

Oui, c'est le Ciel qui m'inspira l'envie. Par un instinct que je ne conçois pas, De vous connoître et de suivre vos pas. J'ai retrouvé mon épouse et ma fille ; Les malheureux deviennent ma famille.

// embrasse Dornal.

BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 19

DORNAL

Il est donc vrai que vous daignez m'aimer 1 O de quel nom pourrois-je vous nommer ? Mon bienfaiteur, mon père, est-il possible Qu'à nos revers il soit un cœur sensible ? Loin d'en rougir, j'aime à le répéter : Rien envers vous ne scauroit m'acquitter. Je vous dois^tout : vous me rendez mon père. Sans vous la mort eût fini sa misère ; Je le perdois : vos secours généreux M'ont conservé des jours si précieux.

POLEMON

Au prix des miens pourquoi ne pèut-il vivre ? Mon triste état m'empêche de poursuivre L'ouvrage heureux que j'avois commencé.

Par l'infortune à mon tour oppressé.

Il faut enfin que l'amitié lui cède.

L'espoir est seul tout ce que je possède ; Mais cependant j'entrevois des rayons ; Sur un vaisseau j'ai placé quelques fonds, Depuis deux ans j'en attends des nouvelles. Je n'en scaurois recevoir de cruelles ; Tout me promet un retour si flatteur ; De l'amitié le Ciel est protecteur.

Mon fils, souff"rez ce nom à ma tendresse. Je ne demande au Ciel de la richesse Que pour prouver combien je vous chéris ; Soyez heureux, mes maux seront finis.

DORNAL

Je vois les miens avec indiff"érence ;

A leurs assauts j'oppose ma constance.

Mon père seul, ami, vient m'arracher

Ces pleurs, qu'en vain je vouidrois vous cacher.

Quand nous avons épuisé votre bourse.

Chez qui trouver une telle ressource ?

Tant de vertu n'appartenoit qu'à vous.

Quel autre eût pu jetter les yeux sur nous ?

On nous évite, on fuit partout nos traces.

Si l'on nous voit, si l'on plaint nos disgrâces,

Cette pitié n'est qu'un trait assassin

Qui vient encor déchirer notre sein ;

Et nous n'off"rons à la malice humaine

Que le plaisir de goûter notre peine.

Abandonné, sans ami, sans parent,

Privé de tout, dans son lit expirant,

Voilà l'état du plus vertueux père :

C'est en moi seul que ce vieillard espère ;

Quoiqu'il parut s'y résoudre à regret,'

Je l'ai forcé d'avouer mon projet ;

Je sens trop bien que ce parti me prive

De tous mes droits ; mais que mon père vive,

Qu'à leur déclin ses vieux jours ranimés

Par le besoin ne soient pas consumés ;

Ce sacrifice est encor pur sans doute ;

Pour le sauver il n'est rien qui me coûte ;

J'immole plus, cette juste fierté

Que ne fait point naître la vanité.

Qui de mon cœur annonçant la noblesse

D'un sort honteux corrige la bassesse ;

Ce cœur m'élève au dessus du malheur ;

Mes sentiments font toute ma grandeur.

Il faut pourtant plier mon caractère.

Implorer... qui ? Le Valet de mon père.

De tous nos biens ravisseur dévorant !

Lui proposer un accommodement.

Lorsque pour nous le bon droit sollicite I

POLEMON

Pourquoi douter de votre réussite ?

La vérité n'a pas besoin d'appui.

Votre procès se juge ces jours-ci, Et...

DaRNAL

Je le scais : nous avons la justice ; Mais le crédit aidé de l'artifice Souvent fait perdre ou gagner les procès ; D'ailleurs, j'ai craint ces funestes délais. Pendant lesquels mourant dans l'espérance. Mon père eut vu redoubler sa souffrance. L'âge le presse ; une somme d'argent Le soutiendra jusqu'au cruel moment Qui doit finir sa vie infortunée.

Pour moi j'ai scu régler ma destinée : Dans le service Officier autrefois J'eusse espéré les plus brillans emplois ; Mais l'infortune à me suivre constante Me fit quitter cette route éclatante.

Au plus bas rang j'ai repris cet état ; Le croiriez-vous ?... Je ne suis que Soldat.

ÈIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 21

POLEMON

Soldat 1 VOUS !

DORNAL

Oui, j'ai cru devoir me vendre, Pour conserver le père le plus tendre ; En ignorant ce qu'a dû faire un fils, De mon sang même il a reçu le prix : C'est ce secours, qui pendant notre absence. Le soutiendra dans sa triste indigence.

Ah ! si j'ai pu reculer son trépas.

Il me suffit, l'honneur suivra mes pas ; Par ma valeur je me ferai connoître :

Est-ce un aff"ront que de servir son Maître ?

C'est tout ce qui est resté du Mauvais Riche.

D'Arnaud prétendait en outre que l'ouvrage dudit sieur Bret ne laissait pas que d'avoir avec le sien d'autres ressemblances. L'accusé se défendit, protestant notamment que cette réclamation était bien tardive, la querelle amusa. (1) Et tout un mois ce fut là un thème à beaucoup de conversations.

Mais déjà, avant que d'être terminé, ce Mauvais Riche faisait son petit bruit dans le monde. De charitables personnes prenaient plaisir à prévenir Voltaire qu'on le disait « y avoir part », qu'un de ses anciens amis, M. Thiériot s'en portait garant partout. Baculard pouvait s'affliger de ces rumeurs. Sans tarder et dans cette même lettre. Voltaire en fit justice :

Je ne crois pas que M. Thiériot puisse ni veuille vous ravir un honneur qui est uniquement à vous. Je n'ai d'autre part à cet ouvrage que celle d'en avoir reçu de vous les prémices, et d'avoir été le premier à vous encourager à traiter un sujet sUvSceptible d'intérêt, de comique et de morale, et où vous pourrez peindre les vertus, d'après nature, en les prenant dans votre cœur. A l'égard des vices, il faudra que vous sortiez un peu de chez vous ; mais les modèles ne seront pas difficiles à rencontrer.

Faites-moi le plaisir de me donner souvent de vos nouvelles, si vous pouvez. Je vous embrasse de tout mon cœur.

(1) Fréron, L'Année littéraire, 1765, t. iv, pp. 47 et sqq, et même tome, p. 353, riposte du sieur Bret. — Bachaumont, Mém. Secr. Londres, mdcclxxx t. 12, pp. 201 et 217.

Un autre jour, achevant une lettre au même :

Il y a dans ce monde, lui disait-il, très peu de bons vers et de bonnes gens. Je vous embrasse et je vous aime, parce que vous faites de bons vers et que vous êtes un bon cœur.

Toute cette jolie et tendre amitié, d'une sincérité évidente, s'arrange fort bien avec la conduite que tint Voltaire lors de la représentation de la comédie sur un théâtre particulier, et infiniment moins bien avec le jugement un peu sec et brutal qu'on dit qu'il en aurait porté ; mais sans doute y faudrait-il d'autres témoignages.

C'était en février 1750, dans l'hôtel de Clermont-Tonnerre, au Marais, rue des Minimes. On n'aurait pu voir une plus brillante assemblée. Invité par d'Arnaud, il ne manqua pas d'assister à cette fête, et, nous dit-on, « parut assez content ». Il avait remarqué parmi les interprètes et se fit présenter « celui qui avait joué le rôle de l'amoureux (Dornal), un jeune garçon de vingt ans, fils d'un marchand orfèvre demeurant près de la pointe Saint-Eustache, qui aurait dû, suivant les calculs de la famille, succéder à son père, et se nommait de son vrai nom Henri Louis Caïn ; et quand, le surlendemain, cet amoureuxlà, convié par lui, l'étant venu voir, il l'aurait complimenté de l'avoir ému et attendri en proférant d'assez mauvais vers. (1) Ainsi aurait pris fin la première rencontre de Le Kain et de Voltaire. Le narrateur écrivait sous la dictée du tragédien, mais ce qui lui fut dicté ne contenait pfeut-être pas, dans la raideur de cette forme, toute l'exacte vérité.

Il est ordinaire aux gens de théâtre, dans l'enivrement de leurs succès, de rabaisser le mérite des pièces où ils eurent des rôles, et comme fait Le Kain, de les dire faibles et sans intérêt et en assez mauvais vers. Leur triomphe leur en paraît plus éclatant. Voltaire, qui fut pour Helvétius un maître de versification tout-à-fait remarquable, ne laissant passer ni une faute sans la signaler ni une beauté sans l'applaudir, — on a de ses corrections à des poèmes dans des marges dont il avait expressément demandé d'avoir la disposition, — Voltaire ne

(1) Note sur M. de Voltaire et faits particuliers concernant ce grand homme, recueillis par moi (Le Kain) pour servir à son histoire, par M. l'abW du Vernet.

BIOGRAPHIE DE BACÛLARD d'ARNAUD 23

se réglait pas dans ses jugements sur des raisons de derrière les portants. Et nous savons qu'il aimait les vers de son enfant en Apollon.

Ses vers et ses vertus.

Monselet sur ce chapitre est sceptique. Voltaire, dit-il, se fait illusion sur les aspects vertueux du jeune homme. Il doute de ce bon cœur dont Voltaire ne doutait pas, et il a tort d'en douter, d'Arnaud en ayant donné entre autres un témoignage public qu'on ne peut méconnaître.

Un garçon de vingt-six ans, Marguerite Hugues Charles Marie Huchet de la Bedoyère, premier avocat général de la Cour des Aides de Paris, avait, par grand amour, épousé, sans le consentement de ses parents, une mineure, très honnête fille, Agathe Sticotti, comédienne. Procureur général du Parlement de Bretagne, M. de la Bedoyère père trouva fort mauvaise et scandaleuse cette mésalliance, et avec une exceptionnelle ténacité poursuivit les deux époux, ne reculant devant aucune manœuvre, faisant môme retirer à son fils l'exercice de sa profession. D'Arnaud s'indigna contre la cruauté de ces poursuites. Il ne connaissait monsieur de la Bedoyère que de nom, n'avait jamais eu « l'honneur de lui parler. »

Ses talents, déclare-t-il, ses malheurs, les persécutions qu'il essuyé, ce titre d'infortuné, titre pour moi si respectable, si cher, voilà ce qui m'a attaché à lui par une amitié aussi vive que durable, et ce qui me fait hautement entreprendre sa défense et sa justification, contre les calomnies atroces de quelques gens animés par l'envie, par l'intérêt, oppresseurs du mérite et de l'infooitune.

La situation de monsieur de la Bedoyère m'a donc attendri ; mes pleurs ont coulé; je me suis senti comme emporté par des mouvements pressans, dont je n'ai point été le maître, par ces transports qu'on peut nommer l'enthousiasme du sentimnt, le génie du cœur ; j'ai cédé à ce penchant qui me dominoit, mon âme s'est épanchée, j'ai écrit l'Histoire de monsieur de la Bedoyère (1).

— De monsieur et madame de la Bedoyère, dont le nom fit le titre de l'ouvrage. Il les défendait, il n'avait rien à cacher. Il allait à sa tâche d'un tel élan qu'il fut même assez étourdi pour raconter cette histoire « à la première personne » et sous

(1) Les Epoux Malheureux, ou Histoire, etc.. 1768. Discours préliminaire. Ce livre pourrait porter en épigraphe cette phrase, une des premières du Discours : « Tout honnête homme est ami né des malheureux. »

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