LES ÉPOUX MALHEUREUX
le nom de son héros, comme si lui-même, d'Arnaud, avait été le mari très aimé d'Agathe Sticotti. II comprit plus tard, ou on lui fit comprendre, la trop grande hardiesse de la liberté qu'il avait prise, et le roman, que par la suite il continua jusqu'à sa conclusion, ne s'appela plus que Les Epoux malheureux ou Histoire de M. et Madame de ***. Mais il demeura un gros succès, qu'un autre gros succès — un peu différent — suivit.
Telle des poésies de d'Arnaud avait fait, toute une saison, à Paris, la folie, des boudoirs, l'amusement des cafés, le sourire des rues. Elle emplit la France de sa galante turbulence, et même la Prusse après la France, la Prusse de Frédéric, où l'on prisait à belle valeur et recherchait ardemment tout ce qui était esprit français. Libre à coup sûr et gauloise, comme on dit, cette poésie, VEpître à Manon, ne saurait se vanter d'avoir gardé une sage réserve. En aucun genre la réserve n'était le fort du poète. Ce qu'avait osé Voiture dans les stances connues de « la dame dont la Juppé fut retroussée en versant dans un carrosse à la campagne », et ce qu'avait osé M. Pavillon « de l'Académie françoise ». célébrant « les Jumelles ou la Métamorphose d'Iris en astre en 1676 » (heureuse idée d'avoir noté la date d'un si mythologique événement !), d'Arnaud avait pensé se le pouvoir permettre.
Il s'amenda par la suite et dans la préface de sa tragédie de Fayel dit lui-même que l'édition de ses poésies en trois volumes, le Recueil intitulé Œuvres diverses de M. d'Arnaud, n'était « qu'un vrai chef-d'œuvre de sottises et d'impertinence. » Il paraissait regretter le temps perdu dans sa jeunesse à ces badinages. (1)
Nous conterons à son heure cette conversion.
Observons seulement ici que l'auteur de VEpUre à Manon n'ignorait pas qu'en toutes choses il y a une mesure, et que, fort capable de ne la point dépasser, il s'entendait congrûment aussi à prêcher la bonne doctrine.
Un monsieur * * composait des pièces trop libres. Il l'admoneste en ces termes :
(1) Palissot, La Dunciade, t. u, p. 21. Edlt. de Paris, s. n. (A Londres)
MDCCT.XXI.
Au nom de ces Divinités
Qui, par le charme d'mi sourire.
Rendent à nos champs attristés
Les dons de Flore et de Zéphire,
A nos cieux leur sérénité ;
Au nom de ces trois sœurs, égales
En franchise, ainsi qu'en beauté
Qui vivent de société,
Quoiqu'elles soient sœurs et rivales ;
De la part des Grâces enfin.
J'ose t'adresser quelque j^lainte
Sur ce coloris libertin
Dont ta gaité charge la teinte.
Crois-tu que sur la Rosalba,
Clinchetel ait la préférence.
Et qu'en faveur de l'élégance.
Le Dieu dw goût te passera
Des traits qu'accuse la décence ?
Dès qu'il ne peut imaginer,
Le plaisir devient insipide.
Et plus voluptueux qu'avide.
L'œil veut moins voir que deviner.
Des Grâces amant téméraire.
Ainsi prétends-tu les toucher ?
Respecte la gaze légère
Que ta main leur veut arracher.
Voile aux Grâces si nécessaire
Qui sert bien moins à les cacher
Qu'à relever leur art de plaire. (1)
La jeune personne chantée par le poète, cette Manon, avec quelque beauté n'était
qu'une fille vulgaire.
En un mot qu'une couturière.
Baculard n'a pas voulu pour elle ruser avec la vérité. Il ne la déguise pas.
Elle n'est point une duchesse Et dans sa compiiliation Moréri nous tait sa noblesse.
Si l'auteur ne lui invente pas de hautes origines, et, bellement fardée et chargée d'attributs, ne lui donne pas un rang
(1) Almanach des Muses, 1771, p, 89.