ÉPITRE A MANON
à la cour, ou dans l'Empyrée, la présentant sous les somptueux atours qu'il faudrait, il ne la meuble pas non plus avec une richesse mensongère. On ne voit pas au lit de Manon
Le goût, au vernis de Martin Associant son art divin.
Nouer en cent façons galantes Un rideau que suspend sa main.
A quoi bon mettre sa cervelle en dépense quand la simple réalité vous arrache déjà des cris de joie :
Tu n'as qu'un simple casaquin.
Un casaquin I Digux I quelle image i
D'être ainsi plus vraie, Manon plut davantage, tellement que, du coup, le roi de Prusse, Frédéric, fit de Baculard son correspondant littéraire, position enviée et très bien rétribuée. (1) Voilà notre homme sorti de l'ombre, en pleine clarté, au seuil d'heureux jours ; on l'entoure, on le félicite. Par le fait de sa couturière, des princes, des courtisans, sont mêlés à sa vie. Voltaire lui écrit :
Je vousf fais inon compliment, mon cher ami, sur votre emploi et sur VEpître à Manon. Je souhaite que l'un fasse votre fortune, comme je suis sûr que l'autre doit vous faire de la réputation.
Ce n'est pas qu'il en approuve tout également.
Il y a des vers charmants, dit-il, et on grand nombre ;
mais il objecte comme à lui-même, et le reproche est délicat :
Vous êtes trop aimable pour n'être pas toujours un franc paresseux.
Et plus loin :
Les Manon sont bien heureuses d'avoir des amans et des poètes comme vous... Adieu, mon cher d'Arnaud ; entre les princes et Manon, n'oubliez pas Voltaire.
La prière était superflue. D'Arnaud ne pouvait oublier Voltaire, qui, de son côté, n'oubliait point cette Epître à Manon, cause de tant de bien. Au mois de novembre, il était à Lunéville et d'Arnaud à Paris. Ayant à envoyer de ses vers à Frédéric,
(1) Monselet. Oubliés et Dédaignés, t. ii, p. 161.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 27
c'est par d'Arnaud qu'il veut les lui faire passer. Il s'excuse du peu d'importance de l'envoi, et explique :
Cela ne vaut pas le... de Manon, mais je ne suis plus dans l'âge des Manons... Je vous assure que je vous aime plus solidement que toutes les Manons de Paris.
Voltaire croyait l'aimer très solidement en etfet, et ils étaient bien d'un ami très sincère et transporté de joie, les vers, dont en rajeunissant lyriquement d'Arnaud, (car ce n'est plus être dans une jeunesse tendre que de compter trente-deux ans), il en salua le départ pour la Prusse, lui qui savait mieux que personne que la bonne grâce d'une épître aimablement troussée n'avait pas à elle seule fait le roi curieux de Baculard :
Enfin d'Arnaud, loin de Manon
S'en va, dans sa tendre jeunesse,
A Berlin, chercher la sagesse
Près de Frédéric-Apollon.
Ah I j'aurais bien plus de raison
D'en faire autant dans ma vieillesse. (1)
Curieux de Baculard, le roi de Prusse le fut trop pour que cette amitié de Voltaire gardât sa ferme solidité. Dépit qu'elle en eut, elle se sentit moins forte du jour que le souverain appela à sa cour le chantre de Manon, et il aurait fallu que Frédéric se réjouît avec plus de modestie de la venue de son nouveau favori pour ne susciter nul mouvement jaloux. Au contraire, il triompha bruyamment et un cœur intéressé pouvait ne voir qu'une politesse dans les regrets qu'exprimait le roi de n'avoir pas auprès de soi Voltaire en même temps que d'Arnaud :
De Postdam, 25 avril 1750 :
J'espérais qu'au premier signal Les Grâces et votre génie Viendraient sans cérémonial Réveiller ma muse assoupie ; Mais de ce bonheur idéal L'espérance est évanouie Et dans ce séjour martial, D'Arnaud, votre charmant vassal.
N'est arrivé qu'en compagnie De sa muse aimable et polie.
Lorsqu'on n'a point l'original Heureux qui retient la copie 1
(1) Beuchot, LV, 404.