LA COUR DE PRUSSE
De la prose suit, et quelle prose d'enthousiasme !
11 est enfin venu ce d'Arnaud qui s'est tant fait attendre (1).
Et, prose et vers, cela continue par des courtoisies :
Il (d'Arnaud) m'a remis votre lettre, ces vers charmants qui font toujours honte aux miens, et je redouble d'impatience de vous revoir. A quoi sert-il que la nature m'ait fait naître vo*re contemporain, si vous m'empêchez de profiter de cet avantage ?
Mais l'homme de confiance est déjà le nouveau venu. Voltaire désirait avoir communication d'un poème du roi : — « D'Arnaud vous mandera ce qu'il contient. »
Un coup plus sensible allait bientôt être porté, que Paris n'ignora point.
Le 23 juin, M. Thiériot, le fameux ancien ami de Voltaire, rencontra à la promenade le chansonnier Collé, qui n'aimait pas d'Arnaud, le jugeait infiniment fou, méchant poète, auteur de vers « harmonieux, mais n'ayant que du son, point de pensées », et, pour l'achever de peindre, déclarait son style amphigourique. Collé le drapait à plaisir. La conversation se trouvant ainsi engagée, ce M. Thiériot qui, lui non plus ne nourrissait guère de bons sentiments pour ledit méchant poète, ayant avant lui été correspondant littéraire de* Frédéric, sortit de sa poche des vers qu'il assura que le roi de Prusse avait faits et adressés « à monsieur d'Arnaud, autrement dit Baculard » et auxquels' la réponse du d'Arnaud était jointe.
Il m'assura si positivement, dit Collé, en son Journal historique (2), que ces mauvais vers étaient de ce roi et de cet auteur, qu'il faïut avoir aussi peu de foi que j'en ai pour en douter encore. Comme Voltaire est odieusement comparé à d'Arnaud, je penchois à croire que c'était une satire indirecte que l'on avoit voulu faire contre ce premier.
(1) Beuchot, r.v, 412.
(2) Journal de Collé, édit. Bonliomnu-, i, 184.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 29
Voici les vers :
Du Roi de Prusse au sieur Arnaud de Baculard
D'Arnaud, par votre beau génie Venez réchauffer nos cantons Et des sons de votre harmonie Réveiller ma muse assoupie (1) Et diviniser nos Manons.
L'amour préside à vos chansons, Et dans vos hymnes que j'admire La tendre volupté respire Et semble dicter ses leçons.
Dans peu, sans être téméraire.
Prenant votre vol jusqu'aux cieux.
Vous pourrez égaler Voltaire Et près de Virgile et d'Homère Jouir de vos succès fameux.
Déjà l'Apollon de la France S'achemine à sa décadence :
Venez briller à votre tour ; Elevez-vous s'il brille encore ; Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une plus belle aurore.
Du sieur d'Arnaud au Roi de Prusse
Ovide chante l'empereur, C'est d'une muse peu timide ; Mais l'empereur chanter Ovide, C'est le comble de la faveur.
De cette grâce singulière.
Grand Roi, vous daignez m'honorer ;
L'adorateur le plus vulgaire
Par son Dieu se voit célébrer.
(1) Cf les vers de Frédéric-II précédemment cités :
J'espérais qu'au premier signal Les Grâces et votre génie Viendraient sans cérémonial Réveiller ma muse assoupie...