‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 27 sur 63 · LA COUR DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LA COUR DE PRUSSE

Que l'Envie en ce jour ranime Tous les serpents de sa fureur ; Son désespoir est légitime, Je suis au faîte du bonheur.

Je ne suis point sur le Parnasse ; Mais, mille fois plus glorieux.

Vos vers m'accordent une place Qui m'élève au plus haut des cieux.

Comment pourrois-je reconnoître

Un bienfait aussi précieux ?

Je ne puis qu'aimer mieux mon maître,

L'amour acquitte envers les Dieux.

A ma muse qui vient d'éclore Vous annoncez un sort brillant ; Grand Roi, Voltaire à son couchant Vaut mieux qu'un autre à son aurore.

Mais si vous daignez me prêter Quelques traits de votre lumière, A ce prix j'ose me flatter D'obtenir l'éclat de Voltaire.

Pour convaincre le bon Collé que ces vers « n'étaient pas une niche qu'on avait voulu faire » au grand homme, deux personnes dignes de foi (qu'il ne nomme pas), durent encore lui certifier qu'ils étaient bien exactement du roi de Prusse et de d'Arnaud. Voltaire, lui, n'avait pu en douter, et, sans perdre temps, répondant, de Compiègne, au roi :

Ainsi, lui disait-il.

Ainsi dans vos galants écrits

Qui vont courant toute la France,

Vous flattez donc l'adolescence

De ce d'Arnaud que je chéris.

Et lui montrez ma décadence.

Je touche à mes soixante hivers ;

Mais si tant de lauriers divers

Ombragent votre jeune tête.

Grand homme, est-il donc bien honnête

De dépouiller mes cheveux blancs ?...

Et quelques vers plus loin, essayant de sourire, mais blessé tout de bon : '

BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 31

Quel. diable de Marc Antonin !

Et quelle malice est la vôtre I Egratignez-vous d'une main Lorsque vous protégez de l'autre ?

Certes il l'avoue, il s'est fait vieux.

Bientôt nos beaux jours sont passés, L'esprit s'éteint, le temps l'accable, Les sens languissent émoussés.

Comme des convives lassés Qui sortent tristement de table ; Mais le cœur est inépuisable * Et c'est vous qui le remplissez.

Comme son cœur l'y pousse et le besoin de défendre ses positions, cette plainte exhalée — avec les ménagements qui conviennent, — il se mit aussitôt en route, faisant le voyage de Sans Souci, à quoi il perd sa place d'Historiographe de France ; Versailles ne lui laisse de ses charges que le brevet de gentilhomme ordinaire de la Chambre, mais Berlin le fait chambellan, le décore de la grande croix de l'ordre du Mérite, lui alloue vingt mille livres' de pension. Et il pourrait se défendre.

Il en eut lieu, d'Arnaud, avant même que l'année fût finie, s'étant fâché de voir de combien de préférences Voltaire était l'objet. Ce fut d'abord la petite guerre, les zizanies, les cabales. Contre le soleil couchant, le « soleil levant » s'efforça de se créer un parti, de faire avec le prince Henri bande à part ; on jouait la comédie, il la voulait jouer avec Voltaire qui ne voulut plus lui donner ou en recevoir la réplique. Il était toujours là, encombrant, s'imposant, désagréable. On l'avait mis de l'Académie royale, on aurait désiré, pour être débarrassé de lui, qu'il y fût assidu, qu'il y travaillât : il n'en marquait aucune envie. Et l'amitié ancienne était ainsi devenue une haine toute neuve, vivante, agissante. Plus rien de ce que fait d'Arnaud ne trouve grâce aux yeux de Voltaire ; il n'a plus de vertus ; il est faux, perfide, menteur ; on découvre de lui « un petit crime » : il avait écrit à Fréron ! Ecrit quoi ? que Voltaire le desservait, lui, d'Arnaud, dans l'esprit de Sa Majesté. Quoi encore ? Qu'à une sienne Préface, de lui, d'Arnaud, pour une édition des Œuvres de Voltaire, qu'on préparait à Rouen, Voltaire avait ajouté des choses horribles contre la France. Qu'adviendrait-il

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si les gazetiers répandaient les nouvelles de ce qui se passait chez le Roi ? On serait la risée de l'Europe. Frédéric au courant de tout, d'Arnaud se voyait perdu.

Il pensa à quelque coup désespéré qui rétablirait ses affaires, et, se payant d'audace, risqua d'aller trouver le roi, le mit en demeure de choisir qui il voudrait garder, de Voltaire ou de lui. Le roi avait son choix fait ; il lui ordonna, et très durement, de partir dans les vingt-quatre heures. « Et, comme les' rois sont accablés d'affaires, il oublia de lui payer son voyage. » (1) D'Arnaud avait sacrifié aux froissements de son amour-propre une situation de quatre mille huit cents livres.

De même que toute l'aventure avait été connue à Paris et suivie avec une attention amusée, on s'y divertit aussi de la façon brusque dont elle prit fin, et on ne fut pas longtemps à en apprendre jusqu'à la moindre circonstance. Le congé était des derniers jours de novembre. Entre le 14 décembre et le 18, Collé nota sur son journal : '

Ces chers, ces tendres amis, d'Arnaud et le rai de Prusse ont rompu ; ce dernier vient de renvoyer l'autre. On prétend que c'est Voltaire qui a fait chasser d'Arnaud : il n'imagme pas qu'il aura le même sort, et qu'il sera chassé quelque jour, mais avec plus d'éclat que ce polisson (2).

Le polisson en question n'emportait pas grand'chose de bon de la cour de Prusse, à part l'honneur d'avoir un soir fait au roi une très belle réponse indépendante et fière. C'était dans un souper de Frédéric II. Tous les convives professaient l'athéisme. On raconte que lui seul se taisait.

— Eh bien, d'Arnaud, lui dit le roi. Quel est votre avis ?

— Sire, répondit-il, j'aime à croire à l'existence d'un être au-dessus des rois. (3)

Pour le reste qu'il avait gagné sur les bords de la Sprée, c'était en premier lieu une inimitié qui ne lui pardonnerait jamais, des mépris qui le suivraient partout, et pour compensation

(1) Beuchot, Lv, 508-523.

(2) Journal de Collé, édit. Bonhomme, 1. 1, p. 2G1.

(3) Lepelntre, Suite, du Répertoire du théâtre français, t. xvii, notice sur d'Arnaud, p. 100.

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unique et insuffisante, la dangereuse sympathie de Fréron, l'homme de France qui, dans la gent littéraire, s'était, avec Palissot, créé le plus d'ennemis.

Dans cette passe douloureuse, l'académicien remercié de l'Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Berlin, qui était de plus membre de l'Académie de Pétersbourg, se réfugia à Dresde ; et peut-être n'en faudrait-il pas croire Voltaire sur sa parole, mais on est en droit de présumer qu'en effet le personnage s'occupa avant tout de sauver la façade. Il put très bien dire, comme il en est soupçonné, « qu'une grande passion d'une grande princesse pour ce grand Baculard, l'avait obligé de s'arracher aux plaisirs de Berlin et de venir faire les délices' de Dresde. » (1) Si l'on ne peut affirmer avec une pleine certitude qu'il y fut, dans toute la force du terme, le favori des rois et des reines (car ce serait beaucoup dire), on est forcé de reconnaître que la cour l'accueillit à merveille ; elle ne lui marchanda pas les honneurs, il fut nommé conseiller de légation du roi de Pologne, électeur de Saxe ; mis à même de se qualifier valablement par la suite, sur tous actes judiciaires ou autres, chevalier, conseiller d'ambassade, que sais-je ? et, bonheur qui sûrement lui devait sembler beaucoup plus précieux, il était de tous côtés accepté, salué, fêté comme un génie. Quelles délices dans un milieu pareil que d'écrire, que de publier des vers î Des lecteurs se trouvaient pour eux, en appréciaient la valeur.

Il avait donné aux imprimeurs du lieu un poème sur la Mort du maréchal de Saxe. Ce poème, comme on le verra, lui fut d'un profit non douteux, mais lui valut tout d'abord une fort aimable lettre — en français d'Allemagne — du très illustre et très influent Gottsched, dont l'enseignement groupait à Leipsick, autour de sa chaire, tout ce qui se souciait de la pureté de la langue et de la correction du style. Incontestablement la critique allemande avait en Gottsched un prince partout écouté, partout obéi et conscient de sa force. A l'hommage que lui fit d'Arnaud d'un de ses exemplaires, cette puissance répondit, si transportée que d'associer à l'éloquence de son remerciement la femme de lettres, son épouse, née demoiselle Kulmus.

(1) Beuchot, Lv, 127.

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