L*AMITIÉ DE GOTTSCHED
Monsieur,
Après quelques Lettres de la Part de Mr. de Fontenelle et une autre de la main de Mr. de Montcrif, que j'avois l'honneur de recevoir il-y-a plus de dix ans, je n'en ai reçu guère d'aussi flateuses que celle, dont il vous a plu. Monsieur, de m'honorer. La pièce héroïque, dont Vous venez de chanter un Heros^ égaliement cher à la Saxe et à la France, augmente de beaucoup la gloire, dont Vous étiez déjà en Possession, par tant d'Ouvrages Exceililens, et connus dans tout l'Allemagne. Je l'ai lue avec un plaisir extrême ; charmé de ce destin heureux, qui a sceu réunir dans un seul Homme tant de Qualités excellentes et qui l'a rendu l'Honneur de ce Temps, et de deux Païs tant éloignez l'un de l'autre.
Il meritoit sans doute d'être oelebré d'un Poète comme Vous, Monsieur, dont le Génie élevé promet à la France tout ce qu'elle peut avoir perdue dans plusieurs grands Hommes du Siècle de Louis le grand. Vous pourrez toujours compter sur mes applaudissemens ; en Vous voyant lutter si heureusement contre la décadence du bon Goût, qui semble menacer la France depuis quelque Tems ; selon l'avis même de plusieurs de Vos Compatriotes. Rien ne me sera plus agréable que de jouir de l'Honneur de Votre Présence, dont Vous promettez de favoriser nôtre Ville, et de Vous assurer de bouche, comme je le fais par écrit, que je suis avec une considération parfaite,
Monsieur,
Votre très humble et très obeiss. Serv.
GOTTSCHED.
A Leipsic le 27°"' de Fev. 1751.
Apostille. Mme Gottsched Vous assure. Monsieur, de son estime et de sa Reconnoissance toute particulière. Elle ne manqueroit pas de Vous en assurer de sa Main, si elle n'esperoit pas, de le pouvoir faire de vive voix, en peu de tems, quand Vous passerez par ici ; ayant été fort sensible à l'honneur que Vous venez de lui faire.
La Pièce cy-jointe (1) est un faible échantillon de notre Poésie héroïque, comme de l'Art Typographie de Leipsic. Il me semble. Monsieur, que je gagne beaucoup, quand je pense, que Vous n'entendez pas assez nôtre Langue, pour Vous pouvoir appercevoir des foiblesses de ma Muse (2).
Les relations ainsi commencées, un voyage de d'Arnaud à Leipsick les resserre. Gottsched dans son Journal imprimera
(1) Has erhohte Preussen oder Friedrich der Weise. La Prusse ou Frédéric le Sage. 18 Janvier 1751.
(2) Revue pour l'Histoire de la Littérature comparée, t. i et 3, p. 146 et sqq.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 35
des vers de d'Arnaud, L'Heraclite moderne, satire, qui passera au numéro du mois (on est en juin), d'autres en juillet et en août ; d'Arnaud de son côté reverra une traduction que M. Frauendorf a faite d'une comédie de madame Gottsched : il en a reçu le premier acte ; on lui expédiera les quatre autres, s'il le permet. Et on le prie de « trouver à propos de rendre à cette pièce le tour comique dans l'expression (vis comicd) qu'elle a quasi perdue tout à fait par la Translation. » On est plein de prévenances pour le confrère français, on a pris soin de corriger les épreuves de son Heraclite. Cependant on a des inquiétudes, on les expose : « Nous nous doutons fort, si à la page 452*"* vejrs la fin, nous avons bien attrapé la véritable façon de lire ; ayant fait imprimer. Ou ce Railleur dont la sagacité. Votre Mst portoit assez distinctement la sage gaieté. Mais le Vers en devenant trop long d'une Syllabe, nous préférâmes la Sagacité, qui au moins ne gâte pas la mesure. » Les scrupules du ménage sont touchants. S'il s'est glissé quelque faute d'impression, que l'auteur ait la bonté de le marquer « pour en avertir les Lecteurs dans le mois qui vient. » Pourtant « le nombre en seroit devenu plus considérable, dit le mari, si mon amie ne s'étoit donné la peine de copier Votre Mst. »
D'Arnaud répond :
Monsieur,
Je vous suis infiniment obligé d'avoir bien voulu insérer une pièce aussi médiocre que l'e&t la mienne dans votre recueil en faveur de mon amour pour la vérité ; vous miavés bien passé des fautes, je souhaite que mes lecteurs partagent votre indulgence.
Votre premier acte est presque fait ; sans des affaires que j'ai eues, il seroit achevé ; J'attends avec impatience les 4 autres ; vous ne doutés pas que je n'employé tous mes soins à rendre supportable la copie d'un excellent original.
Je ne scaurois trop remercier Madame d'avoir poussé la complaisance jusqu'à s'être chargé de copier mon manuscrit. Voici les petites fautes qui se sont glissées dans l'imprimé :
1° D'abord sage gaieté doit être mis à la place de sagacité ; gaieté quoiqu'il paroisse y [en] avoir une de trop, n'est que d'une sillabe.
2° l'ïambe vengeur et non Lycambe.
3° Nessus et non dessus.
36 l'amitié de gottsched
11 y a encore ce mot de satire qui m'effrayait : celui d'épître me paroissoit moins préceptoral ; dire aux hommes qu'on va les décrier, ce n'est pas là le moyen de les séduire, car il faut dans tout un peu de séduction.
D'ailleurs la pièce est très bien imprimée, je ne scaurois trop vous marquer ma reconnoissiance.
Je serai charmé de voir cet Oreste et Pilade...
II s'agit d'un Orestes und Pylades de M. de Derschau, que s'occupe à traduire M. de Frauendorf, déjà nommé, et qu'on a promis de lui envoyer à révision.
Et d'Arnaud ne termine pas sa lettre sans mander à d'aussi dignes correspondants les bontés du roi à son égard. La phrase est de plaisante allure, avec quelque naïve et comique hyperbole : « II m'a créé conseiller de légation, aussi me voilà au moins des trois carts Saxon. »
Quelques jours seulement se passent. D'Arnaud a dans les mains les félicitations un peu filandreuses de Gottsched :
Monsieur,
C'est avec un plaisir infini, que j'apprends, que le Roi vous a fait la justice de Vous déclarer son Conseiller de Légation. Vous voilà donc devenu le Nôtre, Monsieur, et peut-être pour toujours, comme je le souhaite pour le bien des belles Lettres, et au profit même de nos Muses Allemandes ; auxquelles Vous promettez Votre assistance, pour les tirer de l'Obscurité, dans laquelle elles sont par rapport aux Etrangers qui ne connoissent pas notre Langue.
Mais un compliment ne saurait suffire. Gottsched, par une attention particulière, prend un engagement qu'il remplit. A la signature de l'Heraclite^ il avait ajouté la mention : membre de, l'Académie royale de Berlin. Ainsi, car la copie était déjà imprimée, fut signée encore la seconde pièce qu'il donna du dignitaire de fraîche date dans Das Neueste aus der anmutigen Gelehrsamkeit, les « Dernières nouveautés de l'Erudition aimable », son ClUus mourant à Alexandre le Grand, 1751, pp. 537-540 ; mais quand vint la troisième, « Le Bel Esprit », dont s'honorèrent, pp. 681-688, ces* mêmes Dernières nouveautés de l'Erudition aimable, le nom de d'Arnaud, toujours accompagné de son titre académique, le dit en premier lieu : Conseiller de Légation du Roi de Pologne, et ce, pour que « ce nouveau Caractère » du poète fût un peu plus connu, « surtout à Berlin ! »
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 37
C'était la revanche du renvoi brutal! Gottsched avait pensé qu'elle serait agréable à un homme qu'il priait de lui garder toujours son amitié, « comme il tâcherait de la mériter de plus en plus. »
Pour le reste, il lui adressait les derniers actes de la Comédie. Il y joignait les trois premiers de la tragédie de M. de Derschau. Il lui semble que le traducteur avait assez bien conservé « l'esprit tragique » de la pièce. « Mais sous votre plume, dit-il, elle ne perdra rien ; au contraire elle gagnera infailliblement. Et quant à la pièce comique, l'Auteur Vous prie d'y mettre toujours quelque chose de Votre esprit», d'autant plus que M. de Frauendorf n'entendait même pas toutes les finesses de l'expression, ayant vécu assez longtemps hors de l'Allemagne. On ne saurait montrer plus de confiance dans un collaborateur.
Toutefois' Gottsched, quand il voit une possibilité à sa compétence de faire acte de critique, ne la laisse pas échapper, et d'Arnaud reçut de la férule.
Pour se qui regarde rinscription de Satire, que j'ai mise dessus VHéradlite moderne, gronda le maître, il me semble, que rien ne lui oonvenoit mieux, que cette Rubrique : le Nom d'Epitre suppossant, qu'elle fut adressée à quelque Ami, ou feint oai véritable ; ce qui ne paroissoit pas dans la pièce.
Ces lettres de Leipsick ne consolaient pas médiocrement la vanité de d'Arnaud des humiliations passées. Il eut à se réjouir aussi d'autres hommages. Son poème de la Mort du Maréchal de Saxe, fut traduit du français en allemand. Suprême honneur ! Et cette traduction, au témoignage de Gottsched, était très bien faite, si bien qu'il la jugea bonne à mentionner dans son journal.
Mais de tout le mois de juillet, Gottsched n'écrivit pas à son ami. Lès Dernières nouveautés de l'Erudition aimable lui manquèrent aussi. D'Arnaud s'en tourmentait. Ecrire un mot lui fut un besoin :
Monsieur,
Je suis extrêmement inquiet de l'état de votre santé et de celle de Madame. Je me flatois que vous me donneriés de vos nouvelles et que vous auriés la bonté de m'envoyer la brochure où sont les vers sur Clitus, je suis véritablement chagrin de votre silence.
â8 l'amitié de gottsched
Ici il dit où il en est de la comédie où il trouve un excellent fond de comique et « digne de la plume qui l'a composée », de la tragédie à laquelle il n'a encore pu mettre la main, mais qu'il ne perd pas de vue, et de nouveau il remercie Gottsched de lui prêter si gracieusement l'hospitalité de ses Dernières nouveautés. Puis il continue :
A propos de mes ouvrages, j'apprends qu'ils sont enfin imprimés à part en 3 vodumes (j'entends mes pièces fugitives, car je garde encore dans mon portefeuille celles qui sont un peu de longue Haleine, je me souviens du précepte d'Horace, nonumque prematur in atinum. Sitôt que les exemplaires me seront parvenus, et j'en aurai très peu, je vous en ferai part, persuadé que vous aurés quelque indulgence pour des bagatelles qui sont les fruits, si je puis parler ainsi, de mon enfance ; vous y verres respirer l'araour du vrai et de^ l'humanité, quelquefois aussi celui du plaisir, vous n'ignorés pas que la poésie admet une pincée de libertinage qui la rend plus brillante, quand cela ne va pas jusqu'à la corruption des mœurs ou la détractation de la religion.
Il fera plus tard de plus austères déclarations de principes. Tout ce qu'il demande pour l'instant, c'est des nouvelles et d'être tiré d'inquiétude.
Je brûle de vous revoir et de jouir de vos solides conversations, j'assure la Madame Dacier ou plu^tot les grâces unies à la science même de mes très humbles respects, mille compliments à toutes les personnes qui daignent se ressouvenir de moi. J'ai l'honneur d'être avec les sentiments de l'estime la plus parfaite et de la considération la plus distinguée.
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant Serviteur
D'Arnaud.
le 9°* août 1751 à Dresde.
L'empressement que met Gottsched à ne pas' laisser d'Arnaud dans ses angoisses le brouille étrangement avec ce qu'il sait de notre syntaxe ; mais qu'importe sans doute à une amitié qui d'abord veut être rassurée ?
Monsieur,
Par malheur nous avons été dans le même cas : Vous attendant la nouvelle pièce de mon Journal, et moi en attendant un mot de réponse de Votre part ; et ne sachant, ce que Vous eties devenu, ou
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 39
si ma Lettre Vous n'était peutetre point rendue ? Enfin cette crainte étant dissipée par votre chère Lettre, j'ai l'hofineur, de Vous envoyer l'excellente harangue de Clitus ; pour savoir au premier jour, si par hazard ils s'y seront glissées des fautes d'Imprimerie ; pour être remarquées dans le Mois de Septembre, qui s'imprime actuellement et qui contiendra entre autres pièces, Votre troisième pièce de Poésie,
Je suis fort charmé de l'Espérance de Voir arriver Vos ouvrages, Monsieur, qui viennent d'être imprimées à Paris. Mademoiselle de Belleville s'en informoit il y a huit jours, quand j'eus l'honneur de la voir, se plaignant aussi de n'avoir point de vas nouvelles. Je lui ai communiqué les pièces de Votre façon imprimées ici.
Voici le V acte de la Tragédie d'Oreste. Je suis fort curieux, d'en voir quelque échantillon de Votre plume, qui certainement en fera augmenter les beautés. Ce que Vous avez la bonté de marquer touchant la pièce de mon Amie, est trop flatteur, pour ne pas ressembler à la Complaisance, si ordinaire à Votre Nation pour le Sexe. Si pourtant elle est susceptible dans Votre Langue de quelques beautés, c'est assurément sous Vos mains Monsieur, qui lui prêtera un peu de ces grâces comiques, qui font valoir aujourd'hui les Ouvrages du Théâtre François. Ma Femme Vous remercie humblement des sentiments, que Vous venez de marquer sur son sujet, en Vous assurant de sa Considération parfaite.
Ayez la grâce. Monsieur, de faire rendre la Lettre incluse à Mr. le Conseiller de Cour Richter, Antiquaire de S. A. R. le Prince Electoral.
J'ai l'honneur d'être avec un zèle parfait et d'une Estime toute particulière
Monsieur
Votre très h. et très ob. Servit.
GOTTSCHED.
A Leipsic le lô™" d'août 1751.
La réponse de d'Arnaud ne se fit pas attendre. Elle est du 17, elle est longue. Qn lisait beaucoup à Dresde VHermann de H. von Schônaich, il en parle. Il n'a pas encore reçu ses « Pièces fugitives », mais cela ne tardera guère. Il motive galamment les louanges que dans sa dernière lettre il faisait de madame Gottsched et célèbre en elle l'union de la modestie et du talent, salue mademoiselle de Belleville, regrette de n'être pas à Leipsick pour jouir encore des conversations si intéressantes, si instructives du maître Critique, son ami, — et s'il n'avait jamais composé de poème sur le Maréchal de Saxe, et si le Maréchal de Saxe
n'avait pas eu de neveu reconnaissant, d'Arnaud vraisembablement n'aurait pour rien quitté cette Allemagne où, dans la douceur d'une vie facile, il se voyait d'enviables relations et de chauds admirateurs.
Mais un neveu du héros existait, le comte de Frise (de Friesen), qui aimait les lettres, avait de l'esprit, et, sachant gré au poète d'avoir travaillé pour la gloire du vainqueur de Fontenoy, de Rocoux et de Laufeld, en usa avec lui familièrement, jusque là que de l'admettre à sa toilette. Un matin qu'il le vit ainsi les épaules couvertes de ses beaux cheveux : « Ah, monsieur, s'écria d'Arnaud, que voilà des cheveux de génie ! — Vous trouvez, dit le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. » Grimm et Chamfort ont trouvé plaisante cette anecdote, qu'ils nous ont conservée. Mais le comte de Frise ne s'en tint pas à cette proposition bouffonne, et ce fut sur son invitation que d'Arnaud, un beau jour, se décida à reprendre le chemin de France, revint à Paris, au Paris de Manon.
Joyeux retour qu'il chanta ! Manon bénéficiait d'une seconde épître à sa louange. (1)
Libre enfin des fers de la cour, Je reprends ma première chaîne, Je n'ai plus de Roi que l'amour Et Manon est ma seule Reine.
De Dresde, de Leipsick, de toute la Saxe, il ne dit pas un mot, il n'y vivait pas malheureux. Mais Berlin, mais la Prusse, et ses habitants', et Sa Majesté prussienne !
Loin de mes yeux la triste Image
De ces apprentifs meurtriers,
Dont le regard fier et sauvage
Ne respire que le carnage ;
Grand Dieu ! j'ai tant vu de guerriers !
Manon, que dans l'histoire ils vivent I
Je leur laisse très volontiers
Et leur éclat et leurs lauriers,
Pour un des Amours qui les suivent
Je donnerois cent Grenadiers.
J'ai perdu la splendeur d'Ovide,
Caressé d'une Cour perfide
(1) Le Trésor du Parnasse ou le plus Joli des Recueils, Londres (Paris), 170.1, IV, 20.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 41
Et d'Auguste le favori, Mais je suis Ovide chéri De son adorable Corinne ; Je ne suis plus à Sans Souci, Séjour de la grandeur divine, Mais Paphos console des Cieux, Les Grâces valent bien les Dieux.
Ah 1 cette pompe enchanteresse Remplissoit-elle mes désirs ?
Frédéric combloit ma jeunesse De gloire, d'honneur, de richesse.
Tu la couronnes de plaisirs.
Un seul baiser de ma Maîtresse N'est-il pas au-dessus cent fois De toutes les faveurs des Rois ?
Il compare
Les Excellences, Les Altesses, Les Transparences
qui sont, nous dit-il dans une note, un des titres inventés par l'Amour des dignités chez les Allemands ; il les compare aux mille beautés de Manon, qu'il détaille complaisamment, sans rien oublier, et le tout pour ne pas mettre au second plan
La Callipyge de nos belles.
Il ne veut même pas se demander si la fidélité de sa couturière n'a pas subi quelques accrocs. C'est d'ailleurs lui qui avait tort : il était absent, « à Berlin, au bout du monde ! » Ah, décidément, décidément.
Ce Paris est bien séduisant.
Et ajoutez qu'il y rentrait dans d'admirables conditions. Non seulement il y devait être défrayé de tout, mais le comte lui servirait une pension considérable, et il n'aurait d'autre occupation (Manon à part) que de se répandre dans la société. C'est comme il en alla aussi longtemps que dura cet inespéré Mécène.
Mais, étant mortel, il mourut, et pour le pauvre d'Arnaud, ce fut un coup terrible.
Il n'avait prévu aucun retour de fortune, ne s'était par l'épargne ménagé contre l'adversité aucune ressource : la misère en fit sa chose pour ne plus le quitter. Plus jamais î Rien ne le put sauver « d'une presque indigence », ni les poèmes, ni
les romans et les nouvelles dont il enrichit ses libraires', ni la pension de Poinsinet sur le Mercure, qui lui fut transmise à la sollicitation de l'abbé de Langeac auprès du comte de Saint Florentin, ni les protections obtenues des cours, ni les assistances que lui octroyèrent les uns ou les autres. Sur de vieux souvenirs de Berlin rappelés à propos et qu'il ne maudissait pas ce jour-là, le prince Henri de Prusse qui faisait incognito quelque séjour à Paris (il s'y nommait le comte d'Oels) lui donna en une fois 2400 livres ; la reine Marie-Antoinette fut de ses bienfaitrices pour cent louis ; la Convention par décret lui alloua 2000 livres ; le Consulat l'inscrivit, cinquième, sur la liste des Savants, Gens de Lettres et Artistes, à qui il était accordé des secours annuels. (1) On le rentait en vain, rien n'y faisait. Sans cesse il devait recourir à des emprunts, dont il reprit l'habitude, hélas !
On a prétendu qu'il n'y avait guère de citoyen en France qui ne fût son créancier pour la somme d'un petit écu ; on raconte qu'il s'en fit prêter un par un laquais, brave homme qu'une de ses « histoires » avait ému, et Chamfort, que nous citions tout à l'heure, affirme qu'il vint à devoir trois cent mille francs en pièces de six sous !
Le café de la Régence fut longtemps le théâtre de ses exploits d'emprunteur. Lui accordait-on le petit écu demandé : — « Ma parole vous en est un gage assuré », disait-il. Mais c'était un écu perdu. On le vit longtemps aussi faire une cour assidue à certaine rôtisseuse de la rue de la Huchette, qui était de cœur sensible et n'aimait pas que des gens fussent sur le point de mourir de faim.
Là, soupirant à côté du gigot
Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud...
dit le douaisien Du'laurens, dans la Chandelle d'Arras.
Et ce vers est tout un portrait physique et moral du malheureux qu'un satirique anonyme en lui dédiant un Almanach de faméliques, baptisa : le doyen des pauvres diables (2).
De tels abaissements appellent la pitié, mais pour peu que des rancunes', des hostilités, des antipathies se veuillent satisfaire, ils
(1) Arch. Nut. AF iv 68 pi, 389. Ministère de l'Intérieur, du 25 Thermidor an X.
(2) Almanach perpétuel des pauvres diables pour servir de correctif à l'Almanach des Gourmands, Paris, 1803.
donnent lieu pareillement à de longues railleries. On est méprisé, on est ridicule. La nécessité ne vous excuse pas, non plus que le talent. En 1752, étant encore à Dresde, d'Arnaud y avait publié, de sa façon, un livre. Les Lamentations de Jérémie, odes sacrées, dont la deuxième édition, de Paris, 1757, se compléta d'une dédicace à la Reine de Pologne. L'ouvrage réussit en Allemagne où il fut trois fois de suite réimprimé et la France ne lui faisait pas moins bon accueil, on en multipliait aussi les éditions. Une épigramme courut.
Or, savez-vous pourquoi pleurait tant Jérémie ? C'est que par don de prophétie Ce grand larmoyeur prévoyait Qu'un jour d'Arnaud le traduirait.
On attribua cette méchanceté à Voltaire.
Personne n'acheta plus le livre et ce ne fut que brocards' sur le compte de son auteur. Du vivant de Voltaire cependant jamais cette épigramme ne figura dans ses œuvres. Plus tard elle y eut place, mais en cette forme :
Savez-vous pourquoi Jérémie
A tant pleuré pendant sa vie ?
C'est qu'en prophète il prévoyait —
Que Baculard ? Non.
Qu'un jour Le Franc le traduirait.
D'autres disent :
Que Pompignan le traduirait. .
Ce ne fut que plus tard encore que le nom de Baculard remplaça celui de Pompignan. Peut-être parce qu'on s'avisa, comme le remarque Beuchot (1), que le Franc de Pompignan, dans ses Poésies sacrées avait paraphrasé Joël, Abdias, Nahum et Habacuc, et pas du tout Jérémie.
Mais le plus beau est que ce malin trait aurait déjà servi, et contre un autre traducteur des Lamentations, une victime de Boileau, l'abbé Cotin.
(1) La note est au tome xiv de son Voltaire, p. 428.
C'était alors un distique :
Le triste Jérémie avec raison pleurait Prévoyant bien qu'un jour Gotin le traduirait.
On le trouve dans un Eloge de La Marche publiée en 1770 sous une signature L. F., où ce L. F. le donna comme étant dudit La Marche et, merveille imprévue ! ce L. F. ne serait autre que le même Le Franc de Pompignan qui aurait cru par ce moyen se débarrasser de ce que cette mauvaise plaisanterie avait de gênant pour lui. Grammatici certant, et adhuc sub judice...
De pires désagréments étaient réservés à Baculard. Il fut accusé d'avoir avec La Beaumelle altéré perfidement la Pucelle et de l'avoir publiée en dix-huit chants. Voltaire s'en indignait, mais il acquit cette conviction que son ancien élève n'était pas « de cette œuvre d'iniquité. » D'ailleurs, dit-il dans une de ses lettres, il n'est pas possible qu'un homme qui sait faire des vers ait pu en griffonner de si plats et de si ridicules (1).
Autre affaire (2). Voltaire, le 11 juillet 1761, s'étonnait que ce Baculard fût un croupier de Fréron, c'est-à-dire qu'il touchât un bénéfice sur les produits de V Année Littéraire. Bachaumont se fit l'écho de ce bruit, dressa « d'après un misérable pamphlet » (3) une liste des divers croupiers qu'on supposait à Fréron ; elle est assez longue et, si je ne me trompe, mêle des vivants et des morts. La voici, avec ses orthographies vicieuses : Messieurs l'abbé de la Porte, l'abbé du Tertre, ex-jésuites, de Caux, de Rességuier, Palissot, Bret, Berlan, de Bruix, Dorât, Louis, Bergier, d'Arnaud, Coste, Blondel, Patte, Poinsinet, Vandermonde, de Sivery, le Roy, Sedaine, Castillon, Colardot, Déon de Beaumont, Gossart, etc.
Croupier ou non, le philosophe du salon de madame Doublet, Bachaumont (et c'était, en lui, le tout-Paris de son temps, comme de tous les temps, curieux de cancans, friand de scandales), laissait peu de repos à d'Arnaud. Il est toujours après lui, il le traite sans mansuétude. Le 3 juillet 1767, il écrit :
(1) Beuchot, Lvii, 187.
(2) Beuchot, ux, 501.
(3) Bachaumont, xix, 213, 3 Septembre 1770. H s'agit des Anecdotes sur Fréron, écrites par un homme de lettres à un magistrat qui vouloit être instruit des mœurs de cet homme. Bachaumont pensait y reconnaître parfaitement M. de Voltaire « au style et à ce talent particulier qu'il a pour dire des injures. »
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 45
M. Baculard d'Arnaud, grand romancier, après avoir longtemps raconté les aventures de divers héros de galanterie, vient de terminer les siennes, ou plutôt de consommer .son propre roman, par son mariage avec M"* Chouchou, marchande de modes.
Allons aux pièces : « Le 9 août 1770 (et non pas' le 3 juillet 1767), Messire François Thomas Baculard d'Arnaud, chevalier, conseiller d'ambassade à la Cour de Saxe, des Académies royales des Inscriptions et Belles-Lettres de Prusse, et autres, fils majeur de deffunts M" Thomas Baculard s' d'Arnaud et de dame Marguerite Julie de la Croix, dem* rue S' Benoît, épousa d'" Antoinette Berger d'Aubigny, fille majeure de feu Jean Berger s' d'Aubigny, et de dame Marie Jeanne Boutet dem* rue S*-Denis » (1).
Un autre document qui assigne au mariage une troisième date, erronée d'ailleurs, est fort explicite sur la personnalité dç la jeune épouse. Le texte vaut d'être cité :
« En l'année 1771, le sieur Arnaud Baculard, ou Baculard d'Arnaud, conseiller d'ambassade en Saxe, de l'Académie des Belles-Lettres en Prusse, et auteur à Paris, n'y vivoit pas plus fortuné. Il occupoit le plus modeste logement, rue des Vieux Augustins, et prenoit ses repas chez une femme Berger (2), demeurant au haut de la maison d'un marchand de vin, rue Saint Denis, avec ses trois filles, ouvrières en modes : une d'elles (connue sous le seul nom de Chouchou) très honnête, sans doute, mais peu fortunée, devint la femme du sieur d'Arnaud. Au surplus, comme elle devoit à plusieurs marchands des environs, les' nouveaux époux se transportèrent rue de l'Estrapade, et on ne les revit plus dans le quartier de leur premier domicile. »
Ajoutons, pour être complet, que dès 1768, un fils était né de mademoiselle Chouchou, qui fut inscrit sous les' noms de Dominique Antoine Esprit Baculard d'Arnaud ; et cette naissance n'avait pas contribué à faire plus riches le conseiller d'ambassade et sa moitié.
Mais il nous faut reprendre le document dont nous avons tiré le détail ci-dessus. C'est une supplique qu'adresse humblement à monsieur le Lieutenant criminel, un nommé Cerf Lévi, « disant
(1) Registre de Saint-Sauveur, dans Jal. Dict. 1872.
(2) Son mari était mort à Luvemay, « maître dirigeant l'école des enfants du pays. » (Jal, op. cit.)