‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 29 sur 63 · SON MARIAGE · texte numérisé non relu

SON MARIAGE

qu'il gémit sous le poids de la surprise que ses ennemis ont faite aux Magistrats, mais que le temps approche où leur religion éclairée vengera la foi publique et punira les calomniateurs » (1).

Et « pour ces motifs » nous devrons considérer qu'aux faits qu'elle expose et au bien fondé de ce gémissement, il ne convient d'accorder qu'une créance fort relative.

Donc nos gens s'étaient installés rue de l'Estrapade.

« Cependant, le plus riche mobilier, un nombreux domestique, en un mot tout l'extérieur de l'opulence, avaient signalé leur entrée dans cette nouvelle demeure ; mais, par cela même, il fallut recourir aux ressources, et la dame d'Arnaud en imagina une bien forte.

» A la fin du Printemps de 1772, elle se fit descendre chez le sieur Leroux, successeur du fameux Buffaut, et lui demanda une pacotille considérable pour l'Amérique, dont elle feignit d'avoir reçu la commande. L'homme du Sud, qui lui en avait forgé le mémoire, ne s'était pas mépris' sur le meilleur en marchandise, mais sur le nécessaire aux Isles ; car tous les objets demandés, loin d'avoir le moindre rapport au commerce du Nouveau Monde, paroissoient destinés' à la plus prompte défaite dans celui -ci. Le Marchand s'en apperçut, et en fit la remarque à la dame ; mais celle-ci insistant, il ne fut plus question que de la sûreté de la fourniture. La dame d'Arnaud proposa des lettres de change de son mari, endossées du sieur Le Jay, libraire ; et celui-ci jouissant alors d'un grand crédit, le Marchand s'en contenta. Il reçut ordre de faire tenir les ballots chez un Banquier de cette ville, qui, disoit-on, se chargeoit de les envoyer au lieu de l'embarquement ; et la marchandise fut en effet reçue à l'adresse. Mais elle devoit si peu passer la mer, que le surlendemain de la livraison, on la débitoit dans tout Paris ; le Marchand (2) qui l'avait fournie, reconnut jusqu'à ses étiquettes ; ce qui l'affecta de la double crainte, d'avoir pris le papier d'un homme qui, achetant pour revendre, annonçoit les dernières ressources de l'insolvabilité sans pudeur, et de

(1) B.N. Ms français 22.109, {« 239.

(2) fo 3 (240).

BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 47

s'exposer, lui Marchand, au soupçon d'avoir mis, par détresse, une partie de son magasin sur la place. Il courut chez le sieur d'Arnaud, et le menaça de la Police. Celui-ci avoua tout et promit de payer sans délai.

» Mais comment payer ? Avec le produit d'une nouvelle affaire ; et la voici :

» Chez le libraire Le Jay est un commis de littérature, nommé Le Loup. Chez l'auteur d'Arnaud est un Ecrivain à l'Angloise, nommé La Bastide (1), et un petit cousin Colporteur, nommé Plantier : enfin rue de la Vieille Estrapade, étoit un Agent de toutes sortes de négoce, nommé Mérouvilley que d'Arnaud et Le Jay nourrissoient à frais communs. Ce Proxénète procuroit au Libraire des débits de Bibliothèques, et d'éditions entières des Epreuves du Sentiment, sur du papier d'affaires, et il plaçoit dans le public les marchandises de pacotille fraîchement achetées par l'Auteur. — •

» On fabriqua vite pour 30.000 livres de lettres de change dans ce tripot. Le sieur Dorât qui n'en est pas du tout, et qui est incapable d'en être, eut la complaisance d'endosser une partie du papier pour le rendre meilleur, et Mérouville se chargea de le négocier sans délai, sur la signature de tous et sur la sienne.

» Il vint en effet chez le Suppliant lui proposer cette négociation, à la suite de deux précédentes qu'il venoit de terminer avec lui.

» 4° Et sur ce point, le sieur d'Arnaud va criant partout avec le ton du sentiment, Cerf Lévi est Juif de Nation. Mais qu'importe ? Voyons qui des deux fut homme probe

» [f° 241 r% p. 5] (Le 23 août 1772). C'est ce jour même, à quatre heures du soir, que Mérouville vient proposer au Suppliant trois lettres de change de 2.000 livres chacune, acceptées d'Arnaud, et tirées ou endossées par sa chambrée littéraire, ainsi que par le sieur Dorât.

» Le Suppliant n'avoit point de fonds ; Mérouville le presse : le Suppliant s'adresse à un Banquier bien connu, bien irrépro-

(1) Très probablement celui qui a composé des Contes dans le goût de Marmontel.

chable (le sieur ÏDupont) ; les trois effets sont pris sous l'escompte de six pour cent, le Suppliant reçoit son courtage à la demie ; et les fonds livrés, il prend la reconnoissance qui suit : « Je reconnois avoir reçu de M. Lévi la somme de six mille

livres, pour pareille somme de trois effets tirés de Rouen, le

payables le 30 février (sic), le 20 septembre et le 30 octobre 1773, montant ensemble à ladite somme de 6.000 livres, dont quittance à Paris ce 23 août 1772. » De Mérouville.

» Le 25, Mérouville revient proposer au Suppliant la négociation d'un second effet de 3.200 livres, souscrit par d'Arnaud et par ses consorts. Le Suppliant avoit beaucoup à payer le 30 ; il refuse : Mérouville insiste, et demande s'il ne pourroit pas du moins lui faire réaliser la lettre de change en marchandises ; le Suppliant lui répond qu'il ne se mêle point de pareil négoce, et que tout ce qu'il peut est de s'informer. Effectivement, il trouve des marchandises, et en envoie les factures' à Mérouville, en lui observant que la perte sera forte sur la revente. Mérouville revient le 28, et déclare que d'après l'avis du Suppliant il n'en veut point ; mais il le prie avec instance de prendre l'effet de 3.200 livres', en échange de son propre papier, que lui Mérouville feroit escompter. Le Suppliant y consent et donne une lettre de change sur lui à Mérouville. Celui-ci passe l'ordre du papier de d'Arnaud, et il y joint la reconnoissance suivante : « Je reconnois avoir reçu de M. Lévi la somme de 3.200 livres, pour pareille somme d'une lettre de change tirée par Plantier à l'ordre de La Bastide, et acceptée par d'Arnaud, payable pour le 20-30 janvier prochain, dont quittance à Paris, le 28 août 1772.

(Imprimé 1773, corrigé d'une écriture ancienne).

De MÉROUVILLE... »

» Le 8 septembre, nouvelle apparition de Mérouville chez le Suppliant. D'abord, cet adroit Courtier avoit eu l'astuce de ne détacher que pour 9.200 livres d'effets ; mais devenu plus hardi par la facilité de la négociation, il ouvre son portefeuille, et en montre pour mille louis de la même fabrique.

» Le Suppliant surpris, demande le temps de s'informer; il le fait, et on lui apprend en gros que Le Jay est un bon Libraire, que d'Arnaud n'est ni bon ni mauvais, mais qu'il a une femme et des meubles

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Résumé

Un effet le 10 Septembre de 4599 livres escompte et courtage

Un effet le 22 Septembre de 1833 livres 6 sols 8 deniers escompte

[et courtage

Un effet le 22 Septembre de 1833 livres 6 sols 8 deniers escompte

[et courtage Un effet le 23 Septembre de 3650 livres 10 sois'

Soit 11915 livres 22 sols 16 deniers.

» A cette époque, et le 2 octobre, le Suppliant qui se trouvoit débiteur des frères Débordes, de Brest, leur passa (par l'entremise du sieur le Roy, Banquier, leur correspondant, homme bien irréprochable) l'ordre de l'effet de 3200 livres, qu'il avoit négocié le 28 août, sur son propre papier, et aussitôt il en donna avis à Mérouville, en lui déclarant que s'il vouloit envoyer l'effet de pareille somme, que le Suppliant avoit fourni, il en compteroit les fonds.

» Mais en ce moment même, le Négociant d'Arnaud, et le Proxénète Mérouville s'étaient brouillés ; celui-ci étoit au Temple, et d'Arnaud l'accusoit de n'avoir point été exact sur les rentrées ; Mérouville de son côté avouoit s'être aidé de quelques fonds ; mais il soutenoit avoir négocié partie du papier en marchandises, et avoir perdu, sur leur revente, des sommes dont il falloit lui tenir compte. Ils prièrent le Suppliant d'être leur conciliateur ; il s'y prêta et voici quel fut le résultat définitif de leur état de situation :

« Par devant les Conseillers du Roi, Notaires au Châtelet de Paris, furent présens, Messire François Thomas Baculard d'Arnaud, chevalier. Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, de l'Académie des Sciences et Belles Lettres de Prusse, demeurant à Paris, rue des Postes, Paroisse Saint-Etienne-du-Mont, d'une part ; et sieur Charles François Canot de Mérouville, ancien Conseiller du Roi, et ci-devant son Procureur au Bailliage de Bar le Duc, demeurant à Paris, rue de la Vieille Estrapade, susdite Paroisse, d'autre part.

» Lesquels ont dit que le sieur d'Arnaud a remis audit sieur de Mérouville pour 30700 livres de lettres de change, acceptées,

tant par le sieur Le Jay, que par ledit sieur d'Arnaud, dont il y en a pour 16000 livres tirées directement par ledit sieur d'Arnaud sur ledit sieur Le Jay, et de ce dernier acceptées.

Savoir la première, payable au 10 Janvier 1773, de 16000 1. 10 s.

corrigé manuscritement en

La seconde, au 10-20 Février suivant 600

La troisième, au 20-30 du même mois 600

La quartième (sic) au 10-20 Mars suivant 4150

La cinquième, au 20-30 du même mois 2400

et la sixième, au 10-20 Avril suivant 4599

Somme pareille, ci 16000

Les autres lettres sont tirées par M. Dorât ;

La première, le 20-30 Décemb. prochain, de la somme de 1833 1.

La seconde, au 30 Mars préfix, de 1833

La troisième, au 30 Mai préfix, de 1833

La quatrième, au dernier Février préfix, de 2000

La cinquième, au 30 Octobre 1773 préfix, de 2000

La sixième, au 30 Décembre suivant préfix, de 2000

Et enfin, la septième, tirée par M. de la Bastide, payable

le 10-20 Janvier 1773 3200

Total 14700 1.

Joint aux 16000 livres, ci 16000

Forme la somme totale, ci 30700 1.

» Dont le sieur de Mérouville est comptable envers ledit sieur d'Arnaud, sur laquelle somme ledit sieur d'Arnaud reconnoît avoir reçu celle de 9200 livres, laquelle étant déduite sur la première 9200

la dite somme ne subsiste plus que pour 21500 livres, ci 21500 1.

POUR s'acquitter de cette somme, le S' de Mérouville a par ces présentes cédé et transporté, et s'est obligé de garantir, fournir et faire valoir, même payer, faute de payement, au S' d'Arnaud,

CE ACCEPTANT la somme de 12000, appartenante au sieur de Mérouville, s'avoir, etc

» A l'égard des 9500 livres restans, pour en remplir le sieur d'Arnaud, ledit sieur de Mérouville s'oblige de remettre Samedi prochain, 24 du présent mois, pour solde, 9266 livres des effets et lettres de change ci-dessus énoncées', et un effet de lui-même à courts jours, pour 234 livres. »

« Fait et passé à Paris, en une chambre dépendante d'un

corps de logis occupé par la veuve Mangin, enclos du Temple, Paroisse Sainte Marie du Temple, l'an mil sept cent soixante douze, le dix neuf Octobre après midi, et ont signé la minute des prés'entes, demeurée à M" Collet, l'un des Notaires soussignés. ».

Nous venons, comme on voit, de faire parler les pièces : ici elles finissent, et commence le plus détestable roman qu'ait composé le sieur d'Arnaud de sa vie.

Octobre, Novembre et Décembre se passent, et la bande littéraire ne fait aucun bruit ; nulle réclamation pendant un si long intervalle ; chaque effet circule sur la place, et les porteurs sont très tranquilles.

Mais au mois de Janvier, arrive l'échéance des premières lettres de change : pour lors, voici le plan qu'imaginent les signataires.

— Vous rendrez plainte (dit d'Arnaud à Mérouville) et Vous supposerez que notre papier vous a été escroqué par un Juif ; quant aux témoins, ce sera moi. Le Jay, la Bastide et tous les nôtres. Sur nos dépositions', on vous accordera la permission de revendiquer les effets négociés, et le Siège criminel une fois saisi, le public peut fort bien être amusé deux ans ; nous verrons après à en tirer parti.

Et tout cela s'exécute à la lettre.

Le 8 Janvier 1773 Mérouville rend plainte contre le Suppliant, et suppose : 1° lui avoir confié 30500 livres de lettres de change ; 2° n'en avoir reçu d'autre valeur que quelques marchandises revendues à perte...

Après quoi, requête en revendication des lettres de change, et le 28 Octobre (corrigé manuscritement en Janvier), Sentence sur requête, qui en permettant de revendiquer, ordonne que toutes les lettres de change réclamées seront déposées au Greffe criminel du Châtelet.

C'était le grand Œuvre ; d'Arnault (sic) et Le Jay lèvent deux expéditions de cette Ordonnance, et deux Huissiers ne quittent plus leurs maisons ; en sorte qu'à chaque échéance, les porteurs de leur papier se présentant pour recevoir, Mérouville semble se trouver là par hasard, et le Public qui se voit enlever son titre, reçoit une décharge d'Huissier, au lieu d'argent.

Enhardis par le premier succès, ils tentent alors un parti plus insolent et plus sûr. D'Arnaud, de concert avec Mérouville, fait au Greffe du Châtelet une déclaration contre Mérouville et Lévi. « Tous deux, dit-il, se sont réunis poi/r le tromper, avec differens particuliers de Paris ; et 33551 livres de papier qu'il leur a confiés (sic), ne lui ont pas produit 9000 livres, Lévi n'ayant fourni que des marchandises' sans valeur, Mérouville en ayant gardé le produit, et les differens porteurs du papier négocié étant présumés de connivence sur l'escroquerie...

.... » En un mot, la cohorte, tout à la fois débitrice, dénonciatrice, témoin et partie, charge tellement la fable, que le Suppliant et Mérouville sont décrétés de prise de corps, tandis que les porteurs d'effets, Banquiers, Négociants et gens en place, sont décrétés d'assigné pour être ouïs. »

(chez J. B. Brunet, imprimeur, et Dernonville, libraires'...)

REPONSE SOMMAIRE pour le sieur Pierre Leroi, Banquier à Paris, contrôleur des Rentes ; les frères Des Bordes, Négociants à Brest ; le Sr Arnoul Du Pont, Banquier à Paris ; le sieur Lepage, agent de change ; le sieur Fouquet, ancien Directeur des Hôpitaux ; le sieur Dolhain, Maître Tailleur d'habits'à Paris.

CONTRE le sieur Baculard d'Arnaud, chevalier, conseiller d'ambassade ; et le sieur Le Jay, libraire à Paris (De l'imp. de L. Cellot, rue Dauphine, 1774, 20 pp. in-4°.)

BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 53

Pages 4-5 « S'ils (d'Arnaud et Le Jay) n'ont pas reçu la valeur, de Mérouville ou de Lévi, ce qui ne doit pas être présumé, c'est un malheur pour eux ; mais les négocians qui l'ont fournie à ceux de qui ils tiennent les effets, sur la foi des signatures de d'Arnaud et Le Jay, ne doivent pas moins être payés. Mérouville et Lévi, auxquels d'Arnaud et Le Jay ont confié leurs papiers, étoient leurs amis, leurs conseils et leurs' agens... Si ces intermédiaires, auxquels ils se sont livrés, les ont trompés, c'est à la Justice à les venger : mais on doit séparer l'intérêt des actionnaires, d'avec les prétentions de d'Arnaud et Le Jay contre Mérouville et Lévi. »

De semblables procès' criminels n'étaient pas rares. Celui de d'Arnaud rappelait aux contemporains l'affaire du comte de Morangiès, dont Voltaire avait épousé la cause, si violents que se fussent montrés contre celui-là les préjugés, si acharnée que l'eût pours'uivi la cabale. D'Arnaud et ses amis avaient succombé au Châtelet, ils allaient au Parlement. Les Mémoires, on l'a vu, ne leur étaient pas honorables et dévoilaient de leur part quantité de fraudes et de friponneries, mais le bruit public — et Bachaumont — tout en le reconnaissant, ajoutaient : « si les faits articulés sont vrais'. »

Ainsi, une indulgence suspendait le jugement. Etre sévère répugnait. Mais on n'avait pas hésité devant le rire et on s'était moqué abondamment. Que^ besoin aussi avait poussé d'Arnaud, quand déjà l'embrouillamini de ses lettres de change lui rendait assez soucieuses ses journées, à se faire, sans que rien l'y forçât, un des pantins dont, à l'occasion du conseiller Goëzman, accusé de subornation et de faux, Beaumarchais tenait les fils et amusait la galerie ?

Ce n'est pas Beaumarchais qui était allé le chercher : luimême « en donnant mal à propos de mauvais conseils' à Le Jay, son libraire, s'était immiscé, comme un sot, dans le procès. »

Première faute : avoir par bonté d'âme, pour faire plaisir (ou par intérêt, pour se gagner Goëzman), écrit une lettre que la prudence la plus élémentaire aurait dû l'empêcher d'oser.

Seconde faute : avoir en réponse au Mémoire à consulter et consultation où il se trouvait malmené, prétendu par quinze pages d'impression qu'il était en droit, et réclamé réparations.

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