VI PRÉFACE
// se passe cependant des examens de licence, session spéciale pour ceux qui demain seront des soldats. La première vétérans s'y passionne et pour cause. Elle note aussi, de peur d'en perdre les références, les versions de Normale : Cicéron, De Oratore, I, 121-125, Démosthènes, Ambassade, 192-195. Et ceci encore est intéressant. On est au 18 mars. Dans quatre jours les vacances. Il se fait grand temps d'y songer.
Car la dernière attaque des Gothas fut extrêmement violente.
Flâné boulevard Saint-Germain. Le ministère de la Guerre, le ministère des Travaux Publics, les arbres et les maisons sont criblés d'éclats de bombes. Paris est en guerre. On commence à s'en apercevoir. Pour éviter que les vitres ne soient brisées par les contrecoups, on les garnit d'élégants treillages de papier collé. Tel glacier du Trocadéro a fait une treille de papier vert pâle, telle modiste des festons Louis XVI en papier rose. On va bientôt dîner à quatre heures pour aller au théâtre qui .maintenant commence à cinq heures (Antoine) ou sept heures (Opéra) et finit de huit à dix heures. Mais déjà dans les grandes avenues de l'Etoile, des maisons entières sont closes. Beaucoup de monde est parti, ou s'en va. Des taxis, des camions, des sapins circulent, chargés de malles. Biarritz et Saint- Jean-de-Luz sont surpeuplés, les trains de Nice bondés. Qui se sauve à Dinart, qui fuit dans la Charente. Et en se lamentant par ce qu'Orléans vient d'être bombardé (?). Tant g a qu'on fait queue pendant six ou huit heures dans les gares pour obtenir un billet.
Notre Bertran nous esquissait ces tableaux, nous contait ses embarras, prenait ses mesures pour partir. Sa lettre du 22, où il mandait qu'il avait assisté à la leçon de fermeture de M. Reynier sur Beaumarchais, si bien qu'un de ses cours était fini, et parlait de deux de ses camarades qui s'étaient présentés à la licence et des sujets qui leur avaient été donnés, nous disait joyeusement : à demain. En allant retenir sa place au train, gare Saint-Lazare, il avait entendu le canon du front : sur les quais principalement où il n'y a pas de mouvement, le pilonnage perpétuel, et même dans Louis-le-Grand, en faisant sa lettre, les coups répétés des grosses pièces. Mais cette bienheureuse lettre nous disait : A demain.
Le lendemain, dès l'après-dinée, que m'apprend-on ? que depuis le matin on tirait sur Paris, qu'on avait tiré jusqu'à midi. C'était affolant. Je cours aux journaux, je lis les communiqués affichés à leurs vitres. Il n'est point question de cela.
BERTRAN DE LA VILLEHERVE
J'y reviens à plusieurs fois. Toujours même silence qui me rassure. Evidemment le bruit qui a couru ne repose sur rien. On aurait tort de s'alarmer, je ne parle même pas de cette vilaine histoire à la maison, et, le soir venu, pour aller attendre notre voyageur et l'embrasser à son arrivée, nous nous acheminons vers la gare. La ville est comme morte, toute noire : une ville de guerre, éteinte par ordre. Mais, imprévu, boulevard de Strasbourg, devant Le Petit Havre, un gros rassemblement se presse dans l'ombre, anxieux de nouvelles. Il semble que les rumeurs de tantôt se seraient confirmées. Et en effet une dépêche avait été affichée à l'extrême limite du jour, longtemps après que j'avais passé. D'une distance qui ne pouvait être que considérable, un canon à très longue portée avait bien tiré sur Paris. Cet invraisemblable était vrai. Des gens mieux renseignés que les autres fournissaient des précisions, savaient le calibre énorme des pièces, le poids formidable des obus, le rythme régulier du tir. On se passait mystérieusement ces détails. — Pareil rassemblement à la gare, mais plus fort, plus animé, plus vivant.
Robert de la Villehervé.
5 Août 1919.
On attendait, avec une fébrile impatience, les voyageurs qui allaient pouvoir apporter de sûrs renseignements sur ce bombardement fantastique.
A l'arrivée du train, un externe de Louis-le-Grand, Havrais comme Bertran et l'un de ses amis, nous jette en passant : « Il n'est pas là ; il viendra demain. On est bombardé depuis ce matin. Tout le monde était dans les caves, externes et internes ; on n'a pas voulu laisser partir les internes. » Nous rentrons très angoissés. '
Le lendemain, nous avons la joie de le voir arriver à 9 heures du matin. Libéré des caves, la veille, dès 4 heures et demie, il avait filé entre les doigts du surveillant général, en lui assurant qu'avec un taxi il serait à la gare pour l'heure du
Vni PRÉFACE
train. Malheureusement, il l'avait manqué, et avait attendu le départ suivant. Il avait voyagé toute la nuit. Il eut à se féliciter de sa résolution, car, le matin de son retour, les internes furent encore retenus, et c'est ce matin-là qu'une bombe tomba sur le lycée.
Vacances exquises, délices de ces heures exclusivement littéraires ! Bertran était tout à la joie de revoir ses amis les livres, et heureux d'en avoir reçu un, à Paris, à Louis-le-Grand, d'un vieil ami de son père, du poète Jacques Madeleine qui avait signé pour lui un exemplaire de la Mariane qu'avait publiée la Société des Textes français modernes.
Bertran qui n'avait alors que 17 ans V2 y avait répondu par cette lettre charmante :
Paris, 25 Février 1918.
Lycée Lonis-le-Grand.
Cher Monsieur,
Je viens d'achever la lecture de La Mariane, tragédie du sieur « de Tristan Lhermite » et grâce à vous, je l'ai lue avec un très vif plaisir.
Vous en avez donné en effet une édition qu'on peut considérer comme définitive, et c'est plaisir de lire un texte aussi bien arrêté, sans vers faux, sans coquilles...
C'est aussi une joie de lire un poète aussi moderne que Tristan, moderne en ses notations, moderne aussi en ses procédés, moderne en psychologie. Le poète qui disait de l'ombre des roseaux qu'elle est comme le songe des eaux m'a stupéfait avec le réalisme de ses vers :
La vertu respirant parmy l'odeur du vice
Esprouve le suplice Du vivant bouche à bouche attaché contre un mort.
J'avais d'ailleurs tout à fait oublié le réalisme violent de la buveuse dans le Page disgracié.
Mais certainement, ce qui m'a le plus frappé dans la Mariane, c'est le songe d'Hérodote. Le songe est un procédé bien rebattu sans doute, mais le songe d'Hérodote n'est, pas le songe classique. Le songe classique depuis Les Perses jusqu'à Athalie est infiniment clair. Ce n'est plus une « ficelle », c'est un câble. Par le songe, on voit tout ce qui va se passer. Et ce n'est pas conforme à la couleur locale. Les principicules orientaux, tourmentés de remords, de craintes et de superstitions, avaient toujours à leur cour des devins pour expliquer leurs rêves. Le personnage d'Hérodote dans Tristan est aussi bien plus
BERTRAN DE LA VILLEHERVÉ IX
vrai. Son réveil brusque, le songe> assez obscur pour ne pas dévoiler quel sera le dénouement et assez clair pour pouvoir servir d'exposition sont d'une vérité profonde en même temps que d'une science consommée.
Mais voilà-t-il pas une belle dissertation ? Heureusement que le proverbe dit : un chien regarde bien un évêque, il peut même japper après, Vévêque n'en est pas offensé. Le poète serait-il moins patient ?
Aussi, continuerai-je à japper... Et je vous dirai que je vous en veux un peu de l'extrait de Hardy qui figure en appendice. Je m'fmaginais Hardy comme un bon poète ; et sans y penser, je voyais Hardy sous les traits dont il nous charme dans Banville ; j'étais resté sous l'influence de Florise ; et voilà que je lis le français le plus horrible qui soit. Oh I dans quel « gouffreux abysme » suis-je tombé ! H en est souvent ainsi des poètes qu'on ne lit pas et dont on entend parler souvent. Mais si les illusions qu'on avait jadis avaient^ leur charme, les illusions perdues en ont encore un bien plus grand. Grâces vous soient donc rendues, Monsieur, de me les avoir fait perdre.
Et laigsez-moi vous remercier aussi de l'envoi par vous inscrit au liminaire du volume que vous m'octroyâtes si galamment — envoi un peu amer et mélancolique du reste : pourquoi regretter d'avoir fait œuvre utile ? —^ et vous remercier du volume lui-même parbleu !
Veuillez présenter à Madame M... et à Mesdemoiselles M... mes hommages les plus respectueux et excuser la longueur de cette lettre qui dénote par trop l'hypokhagneux dans votre dévoué
Bertran de la Villehervé.
Les vacances s'achevèrent au milieu de nouvelles très peu rassurantes et quand vint le moment de la rentrée, nous ne consentîmes pas à ce qu'il repartît. Mais, enfin, la Bertha s'étant arrêtée de tonner pendant plusieurs jours, nous l'autorisâmes à retourner à Paris. Le jour même de son retour, les obus recommencèrent à pleuvoir.
Deux lettres de lui, du 11 avril 1918. — La première :
Trois obus sur Paris cet après-midi. Rentré au lycée, tous les camarades avec qui j'aimais à parler ou à travailler sont absents. Je sens que je vais m'ennuyer horriblement.
La seconde :
Paris est bombardé depuis je ne sais quand, sans doute depuis 4 heures moins cinq. J'étais alors chez Strowsky, à la Sorbonne. La Sorbonne a changé les cours de salles et les grands amphithéâtres sont fermés. H n'y a d'ouverts que ceux qui ne sont pas exposés.