SES ŒUVRES DIVERSES
gré du plaisir. Il n'était pas extraordinaire qu'on y fût encore à trois heures ; puis jusqu'au jour on babillait.
Quand le prince Henri de Prusse, en 1784, était venu à Paris, comme comte d'Oels, dans ce Paris qu'il avait passé la plus grande partie de sa vie à désirer voir, et dont il dit en le quittant qu'il passerait le reste à le regretter, sa plus belle joie avait été, d'accueillir les gens de lettres, de les avoir à sa table, et d'Arnaud fut de tous celui qu'il avait le plus choyé et convié le plus fréquemment. Vrai est qu'il se connaissaient de vieille date. Vrai aussi que d'Arnaud, dans sa détresse coutumière, exposa à Son Altesse les grands besoins dont il souffrait ; mais le prince en lui envoyant la bourse que nous avons dite « lui marquait sa douleur de ne pouvoir lui être plus utile et le traitait avec une cordialité bien préférable au don. » (1)
On objectera : Bon ! d'un étranger, cette cordialité ne tire pas à grande conséquence, et madame de Beauharnais était femme de lettres. Soit ! Conti est un nom de France. Que le prince de Conti accorde à un poète ce grand honneur de lui ménager la représentation d'une de ses œuvres, qu'il lui dispose à cet effet une vaste scène, la fasse parer des décorations convenables, et offre à la sensibilité des dames de son entourage le ravissement de pleurer trois actes durant, on ne concevrait pas l'idée qu'il eût si libéralement servi l'amour-propre et les intérêts d'un homme qu'on ne saurait plus avouer. Or, c'est ainsi, par la volonté d'un si haut personnage, que chez lui, à l'Isle Adam, fut jouée devant un parterre de belles dames en larmes la tragédie du Comte de Comminges, ouvrage de d'Arnaud.
Mais ce Baculard enfin ! Diderot disait de lui que le borborygme d'un estomac qui souffre ne pouvait même pas excuser ses bassesses.
— Les autres gens de lettres, répond Jean-Jacques, écrivent avec leur tête et leurs mains ; d'Arnaud écrit avec son cœur.
Et on le lisait. Tel de ses livres publié par souscription réunit quinze cents souscripteurs. Ses Epreuves du Sentiment qu'il donnait au public par petits cahiers contenant chacun une histoire, obtenaient des succès de librairie que nous avons peine à croire, bien réels pourtant. On pleurait avec délices au pathé-
(1) Bachaumont, 31, 234.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 57
tique des Nouvelles historiques, des Délassements de l'Homme sensible. C'est à lui que le dix-huitième siècle dut la plupart de ses larmes les' plus douces, les meilleures.
Grimm follement s'en divertit. Le morceau est de novembre 1767 : « Je suis persuadé que toutes les jeunes filles de boutique de la rue des Lombards et de la rue des Bourdonnais, qui ont du sentiment, trouvent les romans de M. d'Arnaud fort beaux... En province, cela doit paraître fort touchant aussi ; mais dans le quartier du Palais Royal et dans le faubourg Saint Germain, il n'y a que moi qui sache que M. d'Arnaud fait des romans. »
Est-il bien sûr de ce qu'il avance ? Ces agréables sensibleries, la comtesse de Provence, la reine Marie-Antoinette, qui n'étaient pas des filles de boutique, les faisaient luxueusement relier à leurs armes, et ce n'était sans doute pas seulement pour les gravures d'Eisejn et de Marillier, dont les inventions de d'Arnaud sont ornées. Vous pourrez voir ces belles reliures dans les Réserves de la Bibliothèque nationale.
Que Grimm se moque tant qu'il voudra de la province : la Société patriotique bretonne, lorsque le comte de Serent l'eut fondée en 1784 dans son château de Kérallier, sur la commune de Sarzeau, près de Vannes, eut pour premier souci de réunir les travaux qui pouvaient « former en quelque sorte le code de l'humanité » et qui représentaient le mieux ses principes constitutifs et le développement de ses maximes. Et les ouvrages que solennellement elle déposa en conséquence dans le Temple de la Patrie, c'étaient particulièrement ceux de Jacob Nicolas Moreau, historiographe de France, de l'Académicien Thomas, de Necker et de d'Arnaud. Certes, la Société patriotique bretonne comptait peu en dépit de ses prétentions, et vous n'y eussiez vu en fait de Temple de la Patrie que le salon du château, mais l'hommage rendu à ces écrivains n'en était pas moins significatif (1) et pour ce qui regarde d'Arnaud on aurait mauvaise grâce à le lui contester.
(1) Ce qu'était le comte de Serent ? gouverneur de la presqu'île de Rhuis, commissaire général des Etats de Bretagne au Bureau de l'Administration. Il avait fait mettre dans la grande Salle des Assemblées cette Inscription : Ici on sert son Dieu sans hypocrisie, son Roi sans intérêt et sa Patrie sans ambition, et au-dessous les noms étaient gravés de Marmontel et de La Harpe, avec ceux de d'Arnaud, de Moreau, de l'abbé Rochon et de mesdames de Beauharnais et de Genlis. D'autres femmes en ce temps-là, célèbres, comme ia comtesse de Nantais et la baronne de Bourdic par un second mariage, antérieurement marquise d'Antremont, étaient aussi des citoyennes (déjà) de la Société patriotique.