‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 34 sur 63 · LE THÉÂTRE DE LA NATION · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE LA NATION

On joua le vendredi 14 mai 1790. La pièce réussit (1). Il en fut donné jusqu'à la fin de l'année vingt représentations, puis deux en 1792, et encore six en 1793, soit un total de vingt-huit. On lit d'autre part dans Les Spectacles de Paris et de toute la France, ou Calendrier historique et chronologique des Théâtres.., pour l'année 1792, deuxième partie, p. 15, à l'article du Théâtre de Molière : « La Mort de Coligni, pièce ancienne et très connue de M. Darnaud {sic), a eu plusieurs représentations. » Mais il ne faut pas confondre : ce théâtre Molière qui n'avait rien de commum avec le Théâtre de la Nation (Comédie française) était sis rue Saint Martin, dans le passage des Nourrices. En même temps que sa rue devint plus brièvement la rue Martin, en 1793, il se

(1) Nous pensons qu'on sera satisfait d'en trouver ici in-extenso le compte rendu qu'en publia sans nom d'auteur (comme il se faisait d'habitude), dans son numéro du 16 la Gazette Nationale ou Moniteur universel :

« Il y a long-temps que le Comte de Comminge, drame de M. d'Arnaud, en trois actes et en vers, jouit d'une grande réputation ; il lui manquait d'avoir été représenté sur le théâtre de la capitale, et d'avoir reçu sur la scène les mêmes honneurs qu'il avait recueillis à la lecture. On l'a enfin joué avant-hier à Paris, pour la première fois, et il a obtenu le plus brillant succès.

« On conviendra sans doute qu'il est inutile d'analyser une pièce que tous les hommes un peu lecteurs ont sous les yeux ou dans la mémoire. Nous nous bornerons donc à parler de l'effet que cet ouvrage a produit sur le public assemblé.

» C'est un spectacle auguste et imposant pour tout éti-e sensible, que celui de l'intérieur d'une retraite destinée à l'oubli absolu du monde, à la pénitence et à une austérité presque surhumaine. Que l'on se figure, au sein du triste et religieux appareil de ce lieu, où tout rappelle l'idée de la mort, un homme brûlant de l'amour le plus tendre, le plus véhément, agité d'une passion terrible, qui ne peut être éteinte ni par les jeûnes, ni par les macérations, ni par la présence du Dieu dans les bras duquel il a voulu se sauver des prestiges de la vie ; éprouvant tous les tourmens, tous les combats du cœur, et traînant, sans le savoir, les restes d'une vie malheureuse à côté de l'objet qui a causé ses infortunes, d'un objet qui, par un effort digne seulement d'une âme extraordinaire, s'est résigné à tromper la faiblesse de son sexe, à voir son amant, à se taire et à mourir peut-être plus de son silence que des austérités auxquelles il s'est condamné ; alors on aura une idée juste de l'intérêt que porte avec lui le Comte de Comminge. Il est vrai que sa situation est à peu près la même dans toute la pièce ; mais l'auteur « su la varier par toutes les ressources de la sensibilité, par des développements pleins de chaleurs {sic) et par des mouvements dramatiques, dont l'âme est longuement et profondément émue. On a paru désirer que l'auteur retcanchât des détails qu'on a regardés comme inutiles, et là-dessus nous pensons comme le public.

» Si le caractère de Comminge est brûlant, si les sentiments qui déchirent toute son âme jettent le trouble et la douleur dans celle des spectateurs, rien de plus doux, de plus consolant, de plus digne de la religion chrétienne que celui du père abbé. Ce contraste est très bien senti. La fin du second acte, la scène surtout où Comminge, courbé sur sa tombe, pleure, gémit, parle d'Adélaïde, baise le portrait qu'il en a conservé, et l'appelle, tandis qu'elle est là, témoin de ses transports et de ses tourmens, est d'un pathétique dont le cœur est bouleversé. Peut-être même cette situation est-elle trop forte pour certaines personnes. Elle nous a déchirés.

» La pièce a été très bien jouée, principalement par M. Salnt-Fal, qu'on a demandé, et qui est venu recevoir les témoignages de la satisfaction publique. On avait aussi demandé M. d'Arnaud, mais il était absent. »

BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 61

changea en Théâtre des Sans-Culottes, mais prudemment, pour que le public s'y reconnût, l'indication Salle Molière subsistait, entre parenthèses. Coligni aurait été joué là le 31 juillet 1791, mais cette date serait à vérifier.

Donc, parce qu'il n'était pas allé aux théâtres, les théâtres étaient allés à lui, et on verra plus loin qu'en cette année 1790 où son Comminge avait « enfin », comme dit le critique du Moniteur universel, trouvé des acteurs, d'Arnaud, soit par ses propres ouvrages, soit par ceux qu'on avait tirés de son fonds, n'occupait pas moins de cinq théâtres à la fois sur la dizaine qu'il y en avait alors dans Paris. Peu d'écrivains, s'il en fût jamais, ont pu se vanter d'avoir connu une vogué pareille.

On imaginerait que dans ces circonstances', il dut être parfaitement heureux, jusqu'à oublier le souvenir même des détresses passées. Eh bien non ! Si les applaudissements étaient venus, la monnaie n'avait pas suivi, une monnaie suffisante du moins. Il était à l'entendre dans la plus triste situation, et, criblé de dettes, ne voyait de salut que dans des emprunts, des emprunts encore. — Il est vrai que je peux donner des gages sérieux maintenant, pensait-il, et, bien qu'il eût déjà emprunté de M. Necker et ne lui eût pas rendu, il osa lui adresser dès le 17 juin, en plein succès de Comminge, une longue, longue lettre éplorée, où, sur le chapitre des gages' qu'il offre, il se montre ou un fort grand menteur, ou, ce qui est possible, un être invraisemblablement dupe de ses illusions :

« On vient de jouer au Théâtre Français une pièce de ma composition, le Comte de Comminge, dit-il », et cela était vrai. Et il ajoute, et ceci ne l'était plus, sinon dans les vapeurs de son cerveau : « Il y a huit jours qu'ils (les comédiens) en ont reçu une autre, et la semaine prochaine, ils doivent en recevoir une troisième ; la seconde a déjà paru imprimée, et elle jouit de quelque estime. »

C'est sur cette belle garantie qu'il demande un prêt de douze cents livres qu'il rendrait dans le cours d'un an, avec ce qu'il devait précédemment, le tout « sur les produits de ses pièces. » Par ainsi il pourrait continuer et finir un roman dont il n'attendait pas moins que huit à dix mille francs.

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