LE THÉÂTRE DE LA NATION
Il y avait au bas de la lettre un post-scriptum :
Si en ce moment, Monsieur, vous ne pouvez me faire toucher les douze cents francs, j'attendrai quelques jours, en vous suppliant seulement de m'accorder sept ou huit cents francs, parce que le mal presse et il est à son comble.
Doutez-vous du résultat ? Il est écrit en marge de la requête : « Répondu le 4 Juillet ; envoyé quatre louis. » (1)
Baculard avait menacé de se suicider, si ses larmes étaient rejetées' : il n'en fit rien, vécut on ne sait de quoi, de l'air du temps', et, ne se trouvant pas plus riche qu'en 90, mais une idée lui étant surgie, il en fit part le 4 Juillet 1791 (triste anniversaire ! ) « à messieurs les Comédiens de la Nation. Voici :
Messieurs,
J'oserois vous faire une proposition, qui pourroit être avantageuse également aux parties contractantes.
Voudriés-vous faire l'acquisition de ma pièce du Comte de Comminge ? Je ne vous cacherai point qu'en ce moment vous m'obligeriés infiniment, car jamais je n'ai rougi de la reconnoissance ; elle a été toujours un vrai plaisir pour mon cœur sensible ; telles sont mes conditions : je vous vendrois pour cinq années (puisqu'on ne peut contracter que pour ce tems) ma pièce pour la somme de cent louis scavoir douze cents francs que vous auriés la bonté de me donner dans le moment, les autres douze cents francs vous me fériés toucher cent francs par mois. Au-reste ce sont mes propositions, je tâcherois de les concilier avec les vôtres ; d'ailleurs, je m'engage à vous donner cinq pièces : Euphémie, Mérinval, Fayel, Idoménée et le Mauvais Riche (2). Je ne dois que cinquante écus aux Variétés (3) et en rendant ces cinquante écus, je suis le maître de mes ouvrages et je rentre dans tous mes droits.
Si je n'eusse pas essuyé des pertes inattendues, entre autres le ravage d'une petite terre située dans le Comtat Venaissin, près d'Avignon, j'aurois assurément été en état, il .y a long-tems de payer cette
(1) Lettre provenant de la collection Lucas-Montigny, citée par Monselet, Oubliés et Dédaignés, u, 167.
(2) On se rappelle que cet Idoménée, une Didon, et le Mauvais Riche, dataient de la rhétorique du Collège d'Harcourt.
(3) Les Variétés dont il est Ici question doivent être le théâtre de la Montausicr au Palais Royal, puisque le théâtre des Variétés du Palais ne fut ouvert qu'en 1792.
Lorsque Mlle Montausier fit l'ouverture de son théâtre, elle fut obligée de se composer un répertoire. « Comme la proprité commune à tous les théâtres desouvrages des Auteurs morts n'était pas encore décrétée. Mlle Montausier, avec de bons auteurs, de bons chanteurs, n'avait pas de répertoire. Elle sut en moins de six mois s'en former un, très varié et très piquant. » (Les Spectacles de Paris... pour l'année 1792 p. 182). De là probablement l'avance des cinquante écus.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'ARNAUD 63
dette des Variétés, mais aujourd'hui je suis victime d'une situation bien gênée.
Si vous ne consenties pas à m'acheter Comminge, je vous prierois toujours de me faire avancer douze cents francs dont je payerois les intérêts, et que j'acquitterois dans l'année, bien entendu que je remettrois mes cinq drames entre vos mains.
Je vous écris. Messieurs, comme à une Société estimable et qui joint aux talents toutes les qualités qui constituent le citoyen et l'homme ; vous avés donné plus d'une fois des témoignages honorables de votre sensibilité, et je serai charmé d'ajouter aux sentiments de la considération respectueuse avec laquelle je suis, Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur d'Arnaud.
P.-S. Vous aurés la bonté d'observer que je m'empresserai de prendre mon rang pour ces 5 pièces parce que j'en ai d'autres que j'y pourrai substituer et je ne vous cache point qu'elles sont très intéressantes ; je vous parle du sujet, et non de mes faibles talents.
L'affaire ne paraît pas avoir eu de suites et il est à croire que, parmi des fortunes ou plutôt des infortunes diverses, Baculard se remit à son roman qui devait lui faire tomber dans la poche huit à dix mille francs. Il décrivit des misères, peignit des malheureux, exalta des vertus, aux catastrophes les plus douloureuses opposa des prodiges d'humanité, fit de toute sa conscience et de tout son courage, son métier d'homme de lettres, tel qu'il le comprenait.
Cependant à raconter sans fin d'attendrissantes histoires de misères imméritées et de merveilleux sacrifices, et de dévouements si exceptionnellement beaux qu'on ne peut pas ne pas en pleurer, il lui était arrivé de subir la contagion de tant de nobles exemples, et, pour tout dire, d'être comme imprégné de sublimité. Il ne s'en apercevait peut-être pas, étant d'une nature sans compilication, mais de l'héroïsme était en lui, qui se manifesterait à la première occasion, s'il en venait une.
L'occasion se présenta.
A ce moment là, avril 1793, les d'Arnaud habitaient un deuxième étage dans la maison de la citoyenne Damard, rue de Vaugirard, « vis-à-vis les Caroses. » Un homme d'une trentaine d'années qui se donnait comme un nommé Léger ou Linger, libraire, de Bordeaux, fuj'ant le courroux de son père, vint
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leur demander asile. C'était en réalité un émigré qui rentrait, le comte de Mazelier ; une autre pièce des Archives dit La Mazelière, d'autres écrivent Mazellier avec deux /, il n'importe. Le cacher pouvait coûter cher, très cher. D'Arnaud en voulut tout de suite courir les risques. Sa femme ne fut pas moins brav€. Ils gardèrent trois mois leur réfugié, et, naturellement, sans en avoir fait leur déclaration au Comité révolutionnaire de leur section, sans avoir inscrit son nom sur le tableau apposé à la porte extérieure de leur maison, conformément à la loi.
- En telle sorte que les choses ayant fini par être connues, le 25 juin, à huit heures du matin, il fut procédé à l'arrestation du mari et de la femme, et de leur hôte, qui, le même jour, sont interrogés par le Comité de Salut public. L'affaire ne traîne pas. Le 26, les pièces vont du Comité de Sûreté générale au Tribunal révolutionnaire, et les inculpés sont incarcérés à l'Abbaye.
Il y a déjà une cote :
Affaire Mazelier et Baculard d'Arnaud (1). N» 264.
Comité de Sûreté Générale
Contre Joseph Mazelier et Jeanne Antoinette Daubrilly (sic) f. d'Arnaud et François Thomas Baculard d'Arnaud avec ces deux notations en surcroit : Prévenu d'émigration
à l'Abbaye.
Jugement au 23 Juillet apporté le 29 Juin 1793.
Autre, cotée deuxième en travers :