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CHAPITRE I

Où en est la Tragédie puis le Drame au temps de Baculara

Il semble bien que Baculard d'Arnaud, lorsque, dès le collège, il fut tenté de la Muse tragique, ne connaissait guère du théâtre de son temps que les tragédies de Voltaire, dont il rima les louanges dans sa brochure, la Lettre à M. l'abbé Phi***. Il raffolait aussi de la Henriade ; mais ses lectures des modernes n'avaient très probablement pas été plus loin, et s'il s'essaya à une Didon, les chances sont grandes qu'il en avait pris l'idée beaucoup plus de Virgile que de Le Franc de Pompignan, dont toutefois ses quinze ans ne devaient pas ignorer tout à fait l'éclatant succès. h'Idoménée de Crébillon était loin. L'aventure du Cretois est toute pareille à celle de Jephté. Il était permis d'imaginer que ce fût là un sujet neuf, — d'ailleurs un beau sujet, le combat entre l'amour paternel et la fidélité à la foi jurée, — et la Bible venait en aide à l'Histoire Grecque. Des vers d'un Idoménée se glissèrent furtivement dans les marges des cahiers

de rhétorique. Mais aussitôt que sa jeune audace fut instruite de la vérité et eût appris que des rivaux, avant qu'il ne s'en mêlât, avaient déjà porté sur la scène la fille de Bélus et le petitfils de Minos, l'externe du Collège d'Harcourt abandonna vivement sa Reine et son Roi, revint tout de suite à la Henriade pour en tirer les éléments d'un glorieux « Coligni ou la Saint- Barthélemi ». Et le Mauvais Riche commença de naître. On sait que ce Mauvais Riche venait du Nouveau Testament. Nous l'avons dit, sur l'affirmation de Voltaire, à qui le plan avait été soumis et qui fut un des assistants à la représentation. Mais sur cette comédie il est impossible de donner aucun détail, de hasarder aucun jugement, rien n'en ayant été imprimé, sauf, pour les besoins de la polémique avec le sieur Bret, la scène première du second acte, qu'on a lue plus haut, et qui dans son développement ne laisse pas deviner grand'chose de ce que pouvait être la pièce.

Le Théâtre de d'Arnaud comprend donc seulement cinq ouvrages : Coligny ou la Saint Barthélémy, Les Amans malheureux ou le Comte de Comminge, Euphémie ou le Triomphe de la Religion, Fayel ou Gahrielle de Vergy, et Mérinval.

La Bibliothèque du Théâtre Français, 1768, tome m, donne encore d'Arnaud comme auteur « de plusieurs pièces pour différents théâtres ». Ce sont des bagatelles, on a des titres : Amour, ce sont là de tes jeux, qui est de 1740, et fut intitulé aussi Le Bal de Venise ; Robinson Cruzoé dans son Isle, qui serait de 1787, mais que l'impression d'Amsterdam signe avec une fin en 1, t, d'Arnault... Il n'y a pas lieu de s'y arrêter.

Ainsi la formation de d'Arnaud, poète tragique, a pour point de départ Voltaire. Mais si le Maître qu'il entendait suivre possédait le goût et l'exacte connaissance de ce qui réellement fait la Tragédie, sans avoir d'ailleurs, comme le remarque avec justesse M. G. Lanson (1), la force ou la patience de la réaliser, l'époque n'était plus en humeur de goûter la hautaine ordonnance, la pure et sévère beauté que ce genre comporte.

En principe, la Tragédie était dévolue aux rois, aux passions et aux larmes, tandis qu'à la Comédie appartenaient le peuple.

(1) G, Lanson, Nivelle de la Chaussée et la Comédie larmoyante, 1887, in-8». p. 104, w » > >

les vices et le rire. Chacune avait son domaine propre. Leur action, leur style différaient. Nul empiétement n'était possible de l'une sur l'autre.

Les tragi-comédies avaient fait leur temps ; elles ne répondaient plus à l'époque. Le Cîd termina glorieusement la série, et dans la convention acceptée d'un cadre grec ou romain, Corneille ne voulut plus dire que les idées, les émotions de ses contemporains, ce qui était l'occupation de leurs esprits, le mobile de leurs actes. « Les âmes étaient encore montées à un ton héroïque » (1). Sa Tragédie vivait.

Quand eurent vieilli ou disparu tous ceux-là qui avaient conspiré sous Richelieu, combattu et chanté sous Mazarin et mêlé à plaisir l'amour et la politique, cette Tragédie se fût moins comprise. Le Roi primait tout, comptait seul. Il aimait, on l'aimait. On ne rêvait plus que de tendre, on était doucereux, on était galant. Ce n'est pas à supposer que l'homme fût devenu meilleur, qu'il y eût moins de cruelles intrigues, que les passions se fussent assagies, qu'on versât moins de larmes, et moins amères. Le tragique continuait. La politique en avait seulement été bannie. La femme s'était par les grâces de son sourire emparée du premier rôle. Racine avec combien de noblesse, combien d'élégance, fut aux sentiments nouveaux le poète qu'il fallait.

Ceux qui vinrent après lui ne furent pas assez adroits pour allier comme il faisait aux souvenirs de l'antiquité classique les frissons d'une sensibilité moderne. Les personnages qu'ils évoquèrent ne furent plus que des sujets du Roy en costumes grecs ou romains, et pour que la mascarade fût plus ridicule et grotesque, le langage qu'ils lui prêtèrent étonnait de platitude. Une réaction était urgente. Il ne fut plus question de modernité. A quoi bon rechercher ce qu'il y avait d'éternellement humain chez les anciens ? A quoi bon étudier sur le vif la nature ? Ce qui était difficile, on le laissa de côté.

Et les uns s'adonnèrent à la seule imitation de la forme, du vers, du style de Racine. Ils croyaient du moins l'imiter, lui ayant pris le vêtement de ses idées, et n'en couvrant que des généralités, des lieux communs, rien, le néant. C'était au reste

(1) G. Lanson, op. cit. p. 90.

une imitation de plus en plus pâle à mesure que des années passaient, de plus en plus quelconque et malheureuse, dont pour l'honneur des Lettres, le Romantisme, un jour, mais combien tardivement, balaya les derniers ouvriers. Les autres se réfugièrent dans la violence, ils exploitèrent la force, ils multiplièrent contre toute vraisemblance, contre tout bon sens, des incidents, en somme toujours les mêmes, qui n'étaient que de vaines agitations dans le vide.

Déclamations au surplus d'aller leur train, creuses et sonores, incolores surtout, qu'amenaient des procédés constamment pareils, que, pour forcer l'applaudissement, ne manquait jamais de terminer l'inutilité apprêtée d'un « beau vers ». Gampistron pratiquait cette manière ; elle se recommande } ar l'absence délibérée, voulue, de tout ce qui aurait du caractère, et nous arrivons avec lui à la façon de tragédies la plus avantageuse, où, décor, mœurs et discours, tout est si vague et inconsistant que, sans y rien changer que les noms des protagonistes et quelquefois d'aucuns de leurs confidents, on peut indifféremment les transporter d'Europe en Afrique, en Asie, du pays des pharaons au pays des satrapes, partout où l'on voudra. Faute de convenir à rien, elles conviennent pour tout, s'arrangent de tous les siècles comme de tous les climats. Boursault, Baour- Lormian ont tenté l'expérience. Le résultat leur en fut agréable.

CrébiUon n'aurait pas eu cette ressource. Plein d'imagination, poète vigoureux, accoutumé à combiner pour lui-même, pour son plaisir, de fantasques romans dont il se gardait bien de rien écrire, le vague, l'imprécis, l'indéterminé n'étaient point son affaire. Tous ses personnages, à lui, s'affirment, se définissent. Entre les déguisements et les reconnaissances, parmi des enchevêtrements d'intrigues qui affoleraient, faisant des gestes, poussant des cris, détaillant parfois des maximes d'une sagesse au goût du jour, il les mène de coups de théâtre en coups de théâtre. L'horrible lui plaît, il compte sur l'atroce. Il s'en fait un moyen de nous prendre, il ne serait pas lui s'il épargnait nos nerfs. Mais tant de noirceurs, tant de crimes, tant de sang répandu ne font pas la tragédie plus valide. Elle se mourait, elle se meurt.

On y pleurait encore pourtant. Seulement — à moins que

.dans les grandes occasions — les femmes n'apportent plus à ces exercices lacrymatoires la même docilité, le même entrain. Une révolte gronde sourdement. Parmi ces pleureuses d'habitude, madame Araminte était une des plus sensibles (1). Elle ne se laissera plus gagner par ces lamentables rapsodies :

« Fi donc ! Une femme ne sort de ce spectacle que les yeux gros de larmes et le cœur de soupirs ; j'ai vu même quelquefois qu'il m'en restoit (des larmes !) sur le visage, et dans l'âme une empreinte de tristesse que toute la vivacité du plus joli souper ne pouvoit éclaircir. Et qu'est-ce que tout cela,*s'il vous plaît ? un tintamarre d'incidents impossibles, des reconnoissances que l^on devine, des princesses qui se passionnent si vertueusement pour des héros que l'on poignarde quand on n'en sait plus que faire ; un assemblage de maximes que tout le monde sait et que personne ne croit ; des injures contre les grands, et par ci par Là quelques imprécations : en vérité, cela vaut bien la peine d'avoir les yeux battus et le teint flétri ! »

Madame Araminte a pleinement raison. On pleurait, mais on s'en voulait de pleurer. Artificielle et fausse, accommodée loin de toute réalité de nature et selon des formules d'une naïveté désespérante, la Tragédie ne portait plus. Voltaire avait pu encore rencontrer un petit nombre de succès : il ne s'était point fait illusion. Il poursuivit cette chimère de plaire par la pompe du spectacle, le déploiement inusité de la mise en scène, crut obtenir davantage en apprenant à cette Melpomène vieillie la philosophie, l'histoire des religions, et lui remontrant combien on peut imaginer d'ingénieuses comparaisons des Français avec les Chinois et les Guèbres. On cherchait autre chose.

En quête de sujets de tragédie, « je voudrais surtout des sujets modernes, écrivait Thomas à son ami Barthe, le 6 septembre 1763. L'intérêt des Grecs et des Romains est usé. Vous,... trouvez-moi de grandes époques, de grands caractères. Je pensje à la fondation des Provinces-Unies. Ce fameux Guillaume prince d'Orange, Maurice, son fils, le duc de Parme, Philippe II, le choc de la liberté contre le despotisme et de la pauvreté courageuse contre tous les trésors de l'Espagne, du Mexique et du

(1) Polnsinet, Le Cercle, Se. m

Pérou, voilà un grand spectacle et de grands intérêts ; mais il faut remuer et déchirer le cœur. »

La Motte à moins de frais se flatta d'avoir découvert la solution du problème. Il inventa la Tragédie en prose, l'essaya sur un Œdipe, après en avoir déjà composé Un en vers, et ne fil que d'y perdre son temps.

Sébastien Mercier n'avait pas encore poussé son cri fameux : « Tombez, tombez. Murailles qui séparez les genres ! » Le salut cependant était là. Et plutôt que dé protester contre les belles témérités de Corneille qui, sachant l'humeur de ses français et qu'ils aiment la nouveauté, hasardait bravement pour les mieux divertir, non tain meliora quam nova, comme il l'écrivit à M. de Zuylichem, Voltaire, professant que ni la Comédie ni la Tragédie « ne doit changer de nature », aurait dû comprendre que la vérité était non avec lui, mais avec l'auteur de don Sanche.

Ne changer de nature ni la Tragédie ni la Comédie, fort bien ! tant que vous croirez que l'art peut vivre dans des compartiments, dans des cages, et si la réalité n'est pas que « la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait », nous touche plus fortement que « l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport. »

Tombez, tombez, Murailles qui séparez les genres 1

Molière dbnne à penser autant qu'il donne à rire. Il n'y a chez lui sujets si graves, si troublants, études si poussées du cœur humain et de ses agitations, dont sans les diminuer, sans les avilir, il n'ait tiré matière à du comique? Certes, il laissait à la Tragédie ses Rois, n'en connaissant qu'un pour lui faire sa cour, mais les passions, mais les larmes, il les avait prises, et souvent, dans ses comédies, le moment où nous rions est bien voisin de celui où nous allions nous émouvoir.

Qui vient après lui ? A longue distance Regnard dont tout le théâtre n'est que fantaisie. Puis la presse des amuseurs, une quantité d'amusettes. Vous pouvez être tranquilles, avec les personnages de. ces amusettes là, vous n'aurez pas à réfléchir,

toutes méditations seraient déplacées. Le joyeux monde de la comédie ignore à peu près lâ Cour et n'est pas la Ville, mais une partie seulement de la Ville, la moins estimable. Joli à voir, sous ses dentelles, sous ses rubans, il n'a pas que des ridicules. Les prétentions de celui-ci, les coquetteries de cellelà dissimulent d'assez vilaines âmes. Passe pour le procureur, il est retors par fonction, comme le financier lourd et improbe. Le chevalier sans foi emporte les cœurs à la rafle et triche au jeu. Voici un marquis, sa mère revend à la toilette ; le valet de monsieur revient des galères (il y est obligé par la tradition), la soubrette de madame finira aux Madelonnettes et s'y attend. On est en parfaite mauvaise compagnie.

Au beau milieu du jeu : — Tout votre esprit, dit l'Amour, ne vaut pas un peu de tendresse. Et la Comédie se fait tendre et langoureuse. Mais la malignité à son tour veut la première place. Elle demande : — N'y a-t-il plus de société qui prête le flanc à la raillerie, aux dépens de laquelle on puisse exercer sa verve ? Faisons des portraits ! Et tout de suite messieurs les auteurs se mettent à l'ouvrage, bâtissent aux frais, au dommage de leurs amis, des comédies satiriques où on les reconnaîtra, où tout, jusqu'au moindre trait aura son application à l'un ou à l'autre. C'est plaisir que de médire. Le théâtre continue le salon.

Marivaux très fin, très délicat, pourrait tenir sa partie dans le concert des médisances. Il préfère écouter, regarder, et ayant observé comment naît et se développe, se dérobe en ses manèges et se trahit, l'heure venue, ce trouble que, pour ne pas lui donner un nom plus précis, on appelle sentiment, il l'analyse mieux que personne, avec la sagacité la plus rare, et le suivre en cette analyse est délicieux. On ne rit pas avec lui, on sourit ; il ne reproche pas, il ne corrige pas. Charmer lui suffit. On n'a jamais été plus loin du Castigat ridendo mores, dont les gens sérieux font la raison d'être de la Comédie.

Très honnête homme, fort ami de la vertu dans une heure justement où la vertu reprend, si l'on peut dire, le haut du pavé. Destouches paraît, qui va faire du théâtre, pour le ramener dans la bonne voie. Il touche à ses trente ans, il est entré dans la diplomatie. Il a compté avec les travers des hommes, combattu leurs faiblesses et nourrit de certaines ambitions.

Tout de suite, dès le prologue de sa première pièce, il les avoue. Il se promet

D'éviter des auteurs les écarts ordinaires.

Il les évitera, prêchera la morale sans dureté, saura sans méchanceté décrier le vice, et travaillant à corriger les mœurs, comme il convient se jure d'être comique, mais sans indécence. Et il se tient parole aussi complètement qu'il peut, sauf qu'il n'est guère comique, quoi qu'il y tâche. Sa comédie porte un nom : c'est la comédie noble. Elle ne met de personnages en mouvement que vertueux, irréprochables, à peu d'exceptions près, lesquelles tant bien que mal, par quelque sotte manie, quelque défaut de surface, figurent l'indispensable vice à punir au dénouement. Même ses valets sont des gens qu'on peut recommander. Ce n'est pas eux qui, ont jamais ramé sur les galères du Roi. Ils sont dévoués, aiment leurs maîtres, au besoin leur offrent, et, pour les tirer de peine, leur donneraient tout ce qu'à leur service, et sans les voler, ils ont pu faire d'économies. Etre estampés d'une fleur de lys à l'épaule, ils ne le voudraient pas. L'agrément qu'ils possèdent aux omoplates, c'est une paire d'ailes, et ils les cachent : ce sont des anges. Tout cela et le mot pour rire serait admirable. On remarque au passage des portraits bien faits, des tableaux prestement enlevés, mais, c'est fâcheux, on a beau redoubler d'attention, on sent qu'on va s'ennuyer, on s'ennuie. La catastrophe menace. Destouches y pare : il s'attendrit, il pleure, et si bien s'attendrissent et pleurent ses acteurs que les spectateurs à leur exemple pleurent et s'attendrissent. Hélas ! il n'y a pas jusqu'à la soubrette dans le Glorieiix qui ne se laisse emporter par sa sensibilité et ne s'égare en plein pathétique. Destouches nous avait rendu la Comédie de caractère. Sa comédie de caractère se noie dans les pleurs. Elle est déjà de la Comédie larmoyante. Faut-il donc qu'on t'abroge, qu'on te renvoie au pays où sont les vieilles lunes, sage, très sage Défense d'empiéter d'un genre sur l'autre, ô vénérable ? Tombez, tombez. Murailles !... Pasquin peut annoncer :

— Monsieur Nivelle de La Chaussée !

Car Destouches fut un précurseur, si vous voulez. Mais l'inventeur officiel, reconnu du larmoyant, c'est La Chaussée,

et ce n'est que lui, encore bien que Piron, plus tard, ait réclamé l'honneur d'en avoir dans ses Fils ingrats donné le modèle.

Et cette histoire de La Chaussée et du larmoyant commence par un trait du meilleur comique. Qu'était-ce en effet à ses débuts que ce passe-frontières ? La mode se divertissait alors à des sortes de farces toujours immorales, souvent ordurières, qu'on nommait parades. Tout lasse, tout passe, dit le proverbe. Les grands étaient las d'élégance ; l'étiquette dont ils étaient jaloux, le bon ton dont ils s'enorgueillissaient, tout, le respect qu'on leur témoignait, leur était devenu insupportable, insupportable l'esprit. Ce fut une joie que de se ravaler, de se faire commun, grossier, de s'encanailler enfin, et Pierre Claude Nivelle de La Chaussée, qui, riche et indépendant, vivait avec les grands ne manquait pas de s'encanailler avec eux. Même il les aida à descendre plus bas encore qu'ils n'eussent fait tout seuls, composa à leur usage des contes et leur bâcla des parades, tant et plus, que n'avaient pas honte de jouer chez eux, devant leurs amis, les plus grands seigneurs, un duc de la Vallière, un comte de Clermont, le duc d'Orléans ! et dont la forme, empruntée à la rhétorique des Halles, valait le fond, et le fond, que n'aurait pas admis la foire Saint-Laurent, valait moins que rien. N'était-ce pas là un singulier prélude et curieusement bouffon aux larmoiements futurs ? Mais quand son entreprise eut réussi, que par S6s pièces à sentiment, par Mélanide, par la Gouvernante, il eut achevé de vaincre les résistances et définitivement fait accepter son invention, il fit mieux encore, et dans une comédie, les Tirynthiens, écrite pour la Comédie italienne, La Chaussée condamna formellement sa révolution. Il n'est, disait-il,

Il n'est qu'une Thalle Qui ne doit respirer que les ris et les jeux.

C'est mal agir que de la détourner de son emploi. Et il insiste :

On a gâté son genre en la faisant pleurer.

D'autres que lui, avant lui, l'avaient dit, et longtemps ils le répétèrent. « Les pleureurs l'emportent aujourd'hui », gémis-

sait encore un critique, dix-sept ans après la mort du coupable ; le brave homme était d'autant plus angoissé, que les influences anglaises avaient aggravé l'état des choses, assombri notre théâtre :

Tout le monde disserte, et dispute et s'ennuie : On fait pleurer la rieuse Thalie.

C'est là, je crois, la cause des vapeurs. De Shakespeare bientôt les fossoyeurs

Enterreront la Tragédie

Et bientôt de tristes auteurs Imprimeront que c'est là du génie (1).

A la vérité, toutes ces querelles ne signifiaient que bien peu, elles importaient moins encore. Thalie n'avait pas toujours ri, et Corneille, dans les comédies de sa jeunesse, La Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, ne prenait pas garde à la faire rire. Il l'avait apprise à causer sur le ton de la conversation ; elle se pliait aux conditions de la vie, donnait des rendezvous, achetait chez la lingère, faisait des visites, se permettait des migraines pour se dispenser des devoirs de société qui lui déplaisaient, trouvait bon qu'on allât dîner quand il en était l'heure, estimait que de passer six mois en Italie guérit les désespoirs d'amour, et elle était charmante et on ne lui demandait rien de plus.

Autre et plus grave au point de vue des mécontents était la cause de leurs inquiétudes. Ce qu'ils déploraient, ce qui Jes indignait, c'était que le théâtre, renonçant à n'être qu'un divertissement oîi seuls les gens qui le voulaient bien rencontraient motif à réfléchir, avait changé ses tréteaux en chaire à prêcher, ambitionnait d'exercer une action positive sur les mœurs, sur la vertu. Il ne se tenait plus satisfait de n'être que par les titres de ses ouvrages une Ecole, l'Ecole des maris, l'Ecole des femmes, l'Ecole des bourgeois, l'Ecole des pères. La Chaussée n'avait-il pas eu l'intention d'appeler une de ses fictions qui devint « l'Ecole de la jeunesse », Le Retour sur soi-même. « On nous promet, dit Collé, pour le premier jeudi de Carême ou pour le mercredi des Cendres, un Sermon du révérend père de La Chaussée sur le Retour sur soi-même. Déjà toutes les chaises sont retenues. » (2)

(1) Pièces détachées, in-S" de 40 paires, Paris, Delalain, 1771,

(2) Cité par G. Lanson, op. cit. p. 167.

Et pour atteindre un si honorable résultat et parvenir à ses fins, la scène française s'était laissé envahir par la Sensibilité, depuis belle lurette maîtresse du Roman, se compliquait à son exemple, comme lui ne visait plus qu'au pathétique « où le cœur est délicieusement navré. » Les femmles l'exigeaient, et du romanesque autant qu'il se pourrait. La femme veut être émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange situation morale qui a fait dire à madame de Staël de sa mère : « Ce qui l'amusait était ce qui la faisait pleurer. Elle court au théâtre pour pleurer. » (1). On la servait donc aux goûts de son âme. »

Eh, mon Dieu ! n'avait-on pas assez longtemps reproché à cette malheureuse Thalie qui riait, de ne saisir les vices que par le côté ridicule ? Ne l'avait-on pas assez longtemps prêchée pour qu'elle les attaquât par le fond même ? Et le pouvait-elle faire sans renoncer à l'ancienne gaîté ? Ainsi de toute façon on aboutit au même point, l'abandon forcé d'une règle trop étroite et l'obligation très nette, et qui finalement ne sera pas un mal, d'empiéter d'un genre sur l'autre.

La conséquence logique d'une de ses données de théâtre y avait une fois mené Destouches. La Chaussée, au jugement de Dalembert, y vit un but en proportion de ses moyens. Manquant à la fois de force tragique et de native gaîté, ce fou était un sage. Il avait médité le Quid valeant umeri d'Horace. La réforme, pour d'autres raisons encore, se trouvait être une nécessité du moment — et la remarque est de M.. Gustave Lanson, dans son livre excellent déjà plusieurs fois cité, qu'il importait de donner satisfaction aux besoins laissés inassouvis par la décadence de la tragédie, et que « dans ce cadre transformé d'une intrigue bourgeoise et domestique, se développât la peinture sérieuse et vivante alors, de la vie humaine, de ses souffrances et de ses passions. « Si La Chaussée ne s'en était pas mêlé, l'événement se fût produit quand même, dès que le théâtre anglais fut moins ignoré du siècle, dès aussi que le siècle n'ignora plus le roman anglais. On avait traduit l'œuvre principale de Lillo, the London Merchant or the History of George Barnwell, celle rude et sans ménagement de Mooré, the

(1) E. et J. de Concourt. La Femme au wiii' siècle, Paris, 1890, p. 440,

82 COMMENT. BACULARD d'ARNAUD

Gamester, dont il avait pris le sujet dans Fielding, et l'abbé Prévost traduisait Richardson !

Cependant l'abbé Desfontaines qui avait applaudi aux deux derniers actes de Mélanide et estimait qu'elle valait cent discours moraux, n'osait point trop l'approuver. Il était retenu par une dernière difficulté. — Qu'est-ce que c'est que cette Mélanide ? se demandait-il. Faut-il dire qu'elle est un drame ? un drame romanesque ? Lui créerons-nous un nom ? On pourrait peut-être la baptiser une Romanédie.

La Chaussée ne se donna pas tant de peine. Il afficha simplement : Mélanide, pièce nouvelle en cinq actes.

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