CHAPITRE II
Comment Baculard d'Arnaud construit ses Drames et Tragédies
« Cet auteur, dit l'éditeur de la Suite du Répertoire du Théâtre français, Lepeintre, parlant de La Chaussée, eut pour premier imitateur le fameux d'Arnaud de Baculard. » Rectifions : le premier imitateur de La Chaussée fut Voltaire.
Et l'anecdote est piquante. On sait qu'une actrice d'esprit, Mlle Quinault, ayant démêlé dans une bouffonnerie du grand homme, Monsieur du Cap Vert, matière à une comédie de mœurs et de sensibilité, l'avait prié d'y vouloir bien travailler. Elle n'obtint de lui qu'un refus, mais il l'autorisait pleinement à faire part à qui elle voudrait de son idée, dont La Chaussée s'enchanta et fit le Préjugé à la Mode. Gros succès. Là-dessus jalousie de Voltaire qui, révolté d'un autre triomphe où, lui, avait laissé échapper l'occasion, joue assez mal à propos le chien du jardinier, prend parti contre le drame bourgeois et son inventeur, les raille, les poursuit, les accable, les condamne, d'autant plus irrité qu'il voit le public s'obstiner davantage dans un
sentiment contraire au sien. — Mais, moi aussi, j'en écrirais, s'il me plaisait, de ces drames, pense-t-il un matin, et par haine de ce romanesque au théâtre et de toute cette sensibilité débordante, il imite Pierre Claude Nivelle, il écrit son Fils prodigue.
Madame de Graffigny ensuite dans Génie, Gresset dans Sidney, et le Diderot du Fils naturel et du Père de Famille, le Sedaine du Philosophe sans le savoir, procèdent également de La Chaussée. On voit beaucoup moins nettement que d'Arnaud se puisse classer parmi ses imitateurs.
Que faisait La Chaussée que de reprendre à une Comédie comique, à une farce, — et pour la traiter dans le sérieux, dans le grave, — une situation qui fut employée pour le rire. (La fausse Antipathie, le Préjugé à la mode) ? Il empruntait d'autres fois des sujets à des romans, de Gueulette ou de Richardson (Mélanide, Paméla), ou à des épisodes de la vie réelle, comme l'aventure de M, de la Faluère, ce président du Parlement de Bretagne, qui ayant, faute d'une pièce qu'on avait omis de lui communiquer, rendu un arrêt injuste, et ainsi ruiné une famille, paya de toute sa fortune l'erreur commise (La Gouvernante). Mais ce qu'il avait emprunté du roman ou de la vie, La Chaussée manquait d'invention pour le développer et en emplir les cinq actes où il se croyait obligé. Il ne se tire d'affaire que grâce à d'excessives invraisemblances de romanesque. Ses personnages ne sont pas ce qu'on les croit, ne portent pas le nom qu'ils devraient porter, n'ont pas les parentés qu'on leur attribue et qu'ils se supposent. De là, au milieu des sensibilités et des larmes requises, toutes sortes de complications, d'embrouillements, d'enchevêtrements, d'intrigues. La vérité se ferait jour vingt fois et la comédie à tout instant finirait, si l'auteur n'intervenait, providence de sa fable, pour faire durer le plaisir, en se donnant grand peine, et retarder jusqu'à leur moment les bienheureuses reconnaissances.
La Chaussée, à coup sûr, rencontre, ce faisant, de belles scènes tragiques, et même, à l'occasion, des mots sublimes, que les contemporains comparaient de bon cœur aux mots sublimes de Corneille. — Quels ornements n'eussent pas été ces beautés pour de vraies tragédies ! remarquaient les critiques. Il est possible. Mais quand on choisit pour les exposer sur le théâtre
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des sujets tels que le Bonheur dans le Mariage, le Sort du Fils naturel, les Débats de la Profession et de la Conscience, de la Roture et des Privilèges, ce n'est peut-être pas assez que d'être sensible — et superficiel.
Voyons maintenant d'Arnaud. Pour lui sont tragédies les pièces à prétentions historiques, son Colignij qui est de 1740 et n'a que trois actes, et son Fayel, 1770, pour lequel cinq actes lui furent nécessaires, — et se nomment drames tout bonnement celles dont il avait pris l'idée en quelque poème, en quelque roman qui l'avait touché, à savoir le Comte de Comminge, 1764, Euphémie, 1768, tous deux en trois actes, et Mérinval, 1774, à qui il a fait la bonne mesure, cinq actes.
Et tout de suite on voudrait noter (car en trouverions-nous ailleurs l'occasion ?) comme quoi sur un premier point d'Arnaud n'imitait pas La Chaussée. En déguisant à la manière noire pour en faire sa Fausse Antipathie, l'amusante fantaisie de Regnard, les méprises de Strabon et de Cléanthis (1), La Chaussée s'était bien gardé de rien dire et n'avoua son emprunt que lorsqu'il n'y eût plus personne qui n'en fût instruit. D'Arnaud, au contraire, s'il en commet, s'empresse de déclarer ses larcins. Même il imprimait volontiers à la suite d'un ouvrage le texte qui le lui avait inspiré. Ainsi fit-il pour son drame Mérinval, non sans avoir précisé dès le commencement de sa préface à qui il en était redevable fet que l'honneur de l'invention appartenait à M"" Uncy (2). Titre du recueil de cette demoiselle ; Le Monde Moral, et dans ce volume titre de l'histoire, du conte dont il s'agit : Effets de la Vengeance. « A propos de cette Histoire, écrit-il, il est bon d'observer que quelques Gens de Lettres ont la discrétion très-circonspecte de se taire sur les sources où ils puisent, et ce silence indécent est assez généralement répandu. Cette espèce de ruse est-elle bien louable ? Ne dénote-t-elle pas de la bassesse dans le cœur, et de la petitesse
(1) Démocrite, actes ii et iv, scène 7 dans les deux.
(2) Mlle Uncy ? « Elle a été élevée dès sa plus tendre jeunesse par les soins de M. de Meyzieux, neveu de M. Duverney. Ce galant homme avait coutume d'éduquer ainsi de jeunes personnes pour ses plaisirs. Celle-ci ne connoit point d'autres parens. L'heure étant venue, M. de Meyzieux lui témoigna ses intentions : elle résista, et le combat fut si vif et si opiniâtre que son protecteur la renvoya, l'expulsa. » Bachaumont, i, 175. — Mlle Uncy a laissé des contes dans le goût de Marmontel.
dans l'esprit ? » Et, tant il est convaincu ! il ajoute encore : « Il y a de l'ingratitude à ne pas nommer ses bienfaiteurs, et un écrivain qui nous fournit un sujet, aide beaucoup notre talent et mérite assurément notre tribut de reconnaissance. »
Ce n'est pas en cela seulement que d'Arnaud se différencie de La Chaussée, loin de l'imiter. Ils sont séparés par un scrupule que, selon son expression mesurée.quelques Gens de Lettres ont ignoré jusqu'à lui, et depuis ! et ce scrupule est bien quelque chose. Mais le poète de Mélanidejdt celui de Comminge ne sont pas mieux d'accord sur ce qui va faire la base même et la règle de leurs travaux. Que l'action, que le fait auquel ils se sont attachés pour en tirer une œuvre de théâtre leur ait été suggéré par un épisode d'un livre ou un incident de la vie, — ou l'eussent-ils autrement imaginé en dehors de toute effective réalité, — comment s'y prendront-ils pour le disposer en inatière théâtrale, sans lui rien faire perdre de ses qualités émotives, en les accroissant même s'il se peut ?
Pour La Chaussée, nous savons à quelle tâche il se donnera d'abord. Gardant la situation telle que ses lectures, l'expérience, le hasard la lui ont fournie et se défendant bien d'y toucher, il ne s'occupe que de la préparer, combinant à l'entour des empêchements, des embarras, des mystères, et tout aussitôt se va perdre en plein roman. Ainsi, pour rendre intelligible à son avis cet état de deux jeunes époux qui se haïssaient, se connaissant mal ou plutôt ne se connaissant pas, et qui s'aimeront dès que des circonstances leur auront permis, à lui d'apprécier sa femme, à elle son mari, il suppose: 1° qu'on les a forcés de s'unir sans les consulter sur leur choix ; 2° qu'ils ne se sont jamais vus ; 3° que même au moment de leur mariage, ils n'ont pas eu la curiosité de jeter les yeux l'un sur l'autre, et enfin, 4" que tout de suite après la cérémonie ils s'en sont allés chacun de son côté sans tourner la tête. Accordez-lui tous ces postulats, il se chargera du reste, et nous aurons la Fausse Antipathie. Dans la Gouvernante, qui est l'histoire arrangée de M. de la Faluère, ou de Chamillard encore, si vous aimez mieux, ce magistrat ayant, avec le même désintéressement réparé une même erreur, il ne faut pas à La Chaussée des préparations moins extraordinaires. Mais cette fois il joue de malheur. En premier lieu, quelque soin qu'il eût pris de brouiller les cartes, la pièce
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menaça de finir au troisième acte et s'y fût terminée, si le pauvre auteur qui, à son habitude, en voulait cinq, n'était parvenu à la prolonger par des moyens de fortune. Puis ses habiletés lui perdirent son dénouement. Au départ en effet, le Président sacrifiait tout son bien à la réparation d'une injustice : c'était une belle action. A l'arrivée, il donne toujours tout son bien, mais son fils aimait la fille des gens qu'il a ruinés, une orpheline, car le père est mort sur les entrefaites ! c'est même pourquoi sa veuve, s'étant, on ne sait dans quelle idée ni comment, séparée de son enfant, laquelle passe pour la nièce de la baronne, parente du président, et chez qui a lieu toute la comédie, s'est placée chez cette baronne, comme gouvernante, sans s'être nommée, y demeure sans jamais révéler qui elle est, ni qu'elle éprouve une envie de le dire, pas même en cachette à son enfant. Oh ! mon Dieu non ! on ménage ses péripéties. Celle-là sera la plus touchante du monde. Tant y a que ce fils, son père le marie à la fille de ce mort, puis restitue à la mère, restitution qui fera une dot à la fille, pour en définitive revenir au garçon, et
(Comment en un plomb vil l'otr pur s'est-iil changé ?) la belle action n'est plus qu'une bonne affaire.
Avec d'Arnaud de tels accidents ne sont pas à craindre.
Ennemi des complications, porté par raison et par goût à simplifier les moyens que multiplient à l'envi romans et mémoires, il n'était pas homme à encombrer son chemin d'obstacles pour s'épuiser ensuite à tâcher de les franchir ou de les tourner. A quoi bon perdre son temps sur d'inutiles et gênantes combinaisons ? Les difficultés qu'on se crée font-elles le travail plus agréable à l'esprit, plus utile aux mœurs ? On ne se les impose pas dans un désir de perfection, mais uniquement parce que sans les développements à quoi elles obligent on ne remplirait pas un cadre traditionnel ; uniquement pour satisfaire au préjugé des cinq actes. D'Arnaud était exempt de ce préjugé. Si un sujet ne comporte que trois actes, pensait-il, il ne lui en faut donner que trois. JFaire d'autre sorte, c'est se jeter dans un constant besoin d'artifices pour suspendre l'intérêt, prêter
plus de coups à l'intrigue, en retarder rachèvement. Il ne s'y jetait point. Etre simple lui importait surtout, « persuadé, comme il le dit, que c'est de cette noble simplicité que découlent les vraies beautés du Drame. » (1)
Ce qui l'avait ancré dans cette persuasion n'était rien moins que l'exemple des anciens. Il aimait à citer les tragiques grecs, déclarant que nulle chose n'est plus simple que leurs chefsd'œuvre, et après les tragiques grecs, il citait aussi, pour parler comme lui, « Corneille en général et Racine presque toujours. » Telles étaient ses préférences et certes il pouvait hardiment les confesser, mais on aurait tort de croire que, plaçant à si haut prix ses admirations, la plus fugace tentation lui pût venir de faire le procès à son siècle. Au moins s'en déferid-il. La seule permission qu'il prenait était de se plaindre.
Dans le très beau et très ferme discours préliminaire qu'il a imprimé au devapt de ses Amans malheureux ou le Comte de Comminge, il nous explique pourquoi il se plaint, et personne ne pourrait mieux dire : « Aujourd'hui on ne veut plus absolument que des scènes marquées à la craie,... tout est esquissé, rien d'approfondi, de développé ; plus de caractères exposés dans toute la force, plus de traits prononcés, une manière efféminée, énervée : voilà ce que nous présentent la plupart de nos pièces modernes. De là l'impossibilité de poursuivre cette route dramatique que Quinault a parcourue avec tant de succès. Pourvu qu'on fasse passer rapidement devant les yeux une multitude d'événements incroyables ; que l'on entasse coups de théâtre sur coups de théâtre, tous plus forcés, plus ridicules, plus extravagants les uns que les autres, l'auteur croit avoir saisi le secret de l'Art et une infinité de spectateurs crie au miracle ; mais veut-on soumettre ces succès à l'épreuve de l'expérience ? ces mêmes spectateurs ne sont pas arrivés chez eux, que toute cette illusion théâtrale est détruite, au lieu qu'ils emportent et gardent dans le silence du cabinet les profondes impressions qu'excitent les chefs d'œuvre de nos Maîtres; Polyeucte, Phèdre, Zaïre se gravent dans notre âme ; et c'est alors que le Théâtre peutjcontribuer à faire naître, ou à nourrir la chaleur du sentiment, feu sacré qu'on ne saurait trop conserver et animer. »
(1) Le comte de Comminge. Discours préliminaire, p. 7, Paris, 1780.
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Que ce ne soit pas là un procès de d'Arnaud à son siècle, puisqu'il ne le veut pas, acceptons-le ; mais c'est un enseignement, et qui a bien sa valeur. Donc, pour que vous puissiez étudier les caractères, montrer dans leurs mobiles et dans leurs déterminations les âmes de vos personnages, communiquer aux spectateurs les émotions mêmes qui vous possédaient quand vous écriviez, et que votre Drame les leur fasse partager, abandonnez-moi promptement tout ce qui n'est qu'adresses, malices, roueries, métier, fût-ce le plus subtil. Homme, vous parlez à des hommes, vous n'avez pas à les tromper. Les ruses, les détours ne comptent pas ici. Vous les rejeterez, vous serez loyal, vous serez vrai, et pour n'y point faillir, vous serez simple. La simplicité de l'action est la première loi du poète de théâtre.
D'Arnaud en connaissait quelques autres. Entrons plus avant dans l'examen de ce qu'ingénieusement il appelait « le mécanisme des ressorts » qu'il mettait en œuvre.
Le seul principe auquel obéissait Nivelle de La Chaussée était qu'il fallait réussir. Quand pour une quelconque de ses pièces, l'événement n'avait pas répondu à son attente, on le voyait sans obstination, il cherchait le succès par d'autres voies. On avait fort applaudi Mélanide où rien n'était comique, mais Paméla où rien n'était comique avait échoué. Aussi, pensant que la continuité du sentimental et du pathétique, sans une interruption, sans un repos, avait pu causer cet échec, fatiguer les spectateurs, était-il revenu bien vite au rire dans l'Ecole des Mères, avait-il mêlé au drame un constraste grotesque entre deux époux mal assortis et un rôle de laquais suivant l'ancienne formule. Sous ce rapport encore d'Arnaud n'imitait pas La Chaussée. Ayant une conviction, il s'y tenait et condamnait formellement « le Théâtre où une scène de bouffonnerie se trouveroit à côté d'une scène tragique. » Il est bien vrai cependant que la cause de ce théâtre bigarré, depuis longtemps accepté partout et devenu la forme normale de nos comédies, était parfaitement défendable, avait déjà exercé l'éloquence de chauds défenseurs. Au début du xvii* siècle, Jean de Schelandre, l'auteur de Tyr et Sidon, avait délibérément pratiqué le mélange des pleurs et des rires ; de quoi l'approuva son ami Ogier. « Car de dire qu'il est malséant de faire paroître en une même pièce les mêmes personnes, traitant tantôt d'affaires sérieuses,
importantes et tragiques, et incontinent après des choses communes, vaines et comiques, c'est ignorer la condition de la vie des hommes, de qui les jours et les heures sont souvent entrecoupés de ris et de larmes, de contentement et d'affliction, selon qu'ils sont affligés de la bonne ou de la mauvaise fortune. » (1). Et les Romantiques à qui plusieurs voudraient rattacher Baculard d'Arnaud ne pensaient pas différemment là-dessus. Nous verrons plus tard s'il les rejoint. Pour l'instant il n'est pas de leurs amis.
Mais laissez faire au temps : on conteste ce qui avait semblé excellent. Nous venons de rappeler le succès de Mélanide : « Ce drame est d'autant plus parfait dans son genre, disait L'Année Littéraire (2), que le sentiment n'y est pas en contradiction avec un comique déplacé. » Et comme dans la maison de Fréron, on ne détestait pas de se souvenir de Voltaire, voici la suite : « M. de Voltaire a beau nous dire dans sa préface de VEnfant prodigue que l'on peut rire et pleurer en même temps ; rien de plus contraire à la nature. Lui-même nous l'a prouvé. Sa madame Croupillac et son Fierenfat auroient fait siffller sa pièce sans les scènes pathétiques de l'Enfant prodigue avec sa maîtresse et son père. »
En somme, puisque pleurer lui avait gagné son pardon d'avoir ri, tout allait bien encore. On fut plus sévère pour Madame de Tencin et^son roman des Malheurs de VAmoury où elle avait « jeté de la gaîté ; ce qui n'est pas trop naturel, lui fut-il reproché, et ne plaît pas à ceux qui aiment à s'attendrir. »
D'Arnaud apporta au soutien de sa thèse, proscription du rire dans le Drame, un argument plus fort, décisif. A lui aussi Mélanide paraissait une des meilleures pièces de La Chaussée, « parce que le fil du sentiment n'y était point mêlé, ou plutôt gâté par les couleurs dissonnantes du Comique » (3), mais la véritable raison qui le meut (et la première règle de la
(1) Cité dans G. Lanson, op. cit. p. 83.
(2) Année 1763, 1" vol. p. 295.
(3) Les Epoux malheureux, histoire de M. et Mme de la Bedoyère, nouvelle édit. Amsterdam-Paris, 1768, discours préliminaire, p. 10.