X PRÉFACE
J'ai été voir Saint-Gervais ; un trou sans importance. Au lycée, dix carreaux cassés. L'obus a traversé la classe de dessin, la bibliothèque, et il a éclaté dans la chambre de la bonne du proviseur. Une porte qui communiquait avec la salle à manger fut enfoncée, et la salle à manger saccagée. Nous sommes 10 internes et 10 externes. L'un est à Vichy, l'autre aux bains de mer.
Lettres des jours suivants :
12 avril 1918.
La situation est la même. Au dortoir, nous sommes toujours exposés au canon. Mais dès le premier coup, on nous fait descendre deux heures à la cave. En étude, on a changé de classe sur l'ordre du général Dubail. Tous les élèves sont rappelés. Internes rentrés, 11. — Internes déjà rappelés, 5 {par télégramme). Internes qui connaissent assez leurs parents pour savoir qu'ils seront rappelés demain, 2. — Internes des régions du front plus bombardées qu'à Paris et qui y restent faute de mieux, 1. — Externes rentrés, 12. — Externes partis en Bretagne, 3. — Externes de province rappelés, 1. — 5'// y a encore bombardement cette nuit, je pars pour Le Havre.
16 avril 1918.
Le bombardement continue ; tout le monde est rentré ce matin sauf 1 interne et 2 externes. Il y a trois gosses tués à la Maternité. Un obus aux Invalides ce matin : un trou. Cela prouve qu'il y aurait deux canons. Un de mes camarades a un cousin aviateur : l'aviation voyait construire une immense motte de béton ; on ne l'a pas détruite pour savoir ce que ce serait ; maintenant il est trop tard pour la démolir. Dans la nuit de vendredi à samedi, raid de Gothas. Samedi à dimanche, bombardement nocturne. On nous a fait descendre dans les caves au premier coup: — Nous changeons de dortoir ; nous serons à l'abri maintenant. On parle fort de {licencier le lycée. Le proviseur écrit aux familles pour leur laisser le choix ou d'encourir toute responsabilité ou de rappeler leurs enfants... A bientôt. Je ne crois pas que ça puisse durer.
En effet nous recevions une circulaire où le proviseur de Louis-le-Grand, M. Ferté, nous avisait que, « par suite du bombardement nocturne par canon », « aucune garantie de sécurité absolue » ne pouvait plus être donnée, et qu'en outre les précautions prises entraînaient « un trouble profond dans la vie scolaire. » Une réponse « d'urgence » était demandée. D'urgence, nous rappelâmes Bertran.
Le lycée avait organisé un cours par correspondance. Il faut bien dire qu'il ne donna pas tout ce qu'on en attendait, à cause des lenteurs de la mise en train, et aussi des retards de la poste
fiERTRAN DE LA VILLEHERVÉ XI
soit dans Venvoi soit dans le retour des devoirs, et qu'en thèse générale, ce fut une fin d'année scolaire à peu près perdue. Elle le fut du moins pour ceux qui le voulaient bien, mais ne le fut nullement pour Bertran. Durant les quelques heures qu'il avait eues devant lui à Paris, entre sa sortie du lycée et l'heure de départ du train, il avait eu la prévoyance de se procurer tous les livres qui lui étaient nécessaires pour la préparation de son examen de licence.
Et, dans le cadre heureux de la vie familiale, dans la quiétude retrouvée du bon sommeil de chaque nuit, il travailla avec l'ardeur qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, avec une persévérance et une conscience rares à son âge.
A la fin de juin nous étions tous à Paris, et c'est encore sous les menaces de la grosse Bertha que les épreuves écrites de la licence eurent lieu en Sorbonne. Puis nous le ramenâmes au Havre afin que, dans la sécurité des jours et des nuits, il eût tout le loisir de revoir toutes les matières de l'oral.
Il repartit seul, et put bientôt nous télégraphier qu'il était admissible, et que la seconde partie de l'examen commencerait le 4 juillet.
Plusieurs jours s'écoulèrent, au milieu de nos constantes appréhensions, car à Paris le péril ne diminuait pas. Puis vint cette lettre :
5 juillet, 11 h. %.
Tout est fini, il n'y a plus qu'à attendre le résultat. Il est à peu près assuré. Avec ce que je puis savoir de mes notes d'oral, le résultat n'est plus très douteux. Je ne sais si j'aurai la mention ; il vaut mieux n'y pas compter. Hésultats demain 10 h., 10 h. Va- Préviendrai par dépêche quand je rentre. Il est à peu près sûr que je prendrai le train de 4 h. 45 samedi.
Et, le 6, cette bienheureuse dépêche :
Reçu. Arrive ce soir. — Bertran.
Nous étions fiers de lui : la semaine de ses dix-huit ans, il était licencié ès-lettres !
N'imaginez pas que notre Bertran restera à ne rien faire pendant les vacances. Quinze jours de repos absolu, imposé par nous, lui semblent longs. Il va reprendre ses lectures dans la