‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 43 sur 63 · COLIGNY OU LA SAINT BARTHELEMY · texte numérisé non relu

COLIGNY OU LA SAINT BARTHELEMY

d'une main et un poignard de l'autre, Hamilton, le curé de Saint Côme, reparaît, qui, furieux de voir infidèles ces serviteurs de ses haines, les maudit de par Dieu qui ne les connoit plus et les promettant pour jamais aux flammes dévorantes^ ordonne leur supplice :

Vous n'avez su frapper ; apprenez à mourir.

Ils acceptent cette sentence : ils mourront comme de saints martyrs, et la tâche qu'ils n'ont pas remplie, d'autres qui surviennent la rempliront, pense-t-il. Ce ne sera point toutefois d'un cœur bien viril. Hamilton lui-même faillit un instant échanger le baiser de réconciliation avec le chrétien admirable dont la parole lui faisait déjà comme une âme nouvelle. Il était grand temps qu'il se ressaisît, faute de quoi nous aurions eu un dénouement couleur de rose à la manière de Saurin. L'Histoire ne le permettait pas. Bême en détournant les yeux donne son coup de poignard. Puis Hamilton en donnera un aussi (ce qui est abuser), puis le jeune Teligny est apporté blessé, peut recevoir le dernier souffle de l'amiral et expire avec lui ; puis, finale obligée d'une pièce à laquelle l'écolier du collège d'Harcourt avait fait l'honneur d'une épigraphe de « Lucretius », le vers fameux, Tantum relligio potuit suadere malorum, on jure à la papauté une haine immortelle. Au bout, il y avait eu la Bastille, comme élève de Voltaire, et en 1791 il y eut les applaudissements du Théâtre des Sans-Culottes.

Il est à présumer qu'à ce public l'auteur de Coligny se dispensa de rappeler le passage du Discours préliminaire où il repousse l'accusation d'impiété et (en citant l'exemple de Crébillon cru inhumain, à cause d'Atrée, alors qu'il n'y avait « personne de plus doux dans la société ni de plus humain », et de Racine supposé « homme sans religion » parce que dans Aihalie il a fait parler un prêtre apostat), se défend contre l'hypothèse qu'il sera « damné sans miséricorde comme un mauvais catholique, pour avoir dépeint Hamilton sous des traits véritables. »

Maintes fois repris par d'Arnaud et remanié, son Coligny a été diversement jugé selon que les jugements portaient sur un texte ou sur l'autre. Rien n'est plus dissemblable. Qu'on

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se reporte à la tirade que nous transcrivions tout à l'heure, qui est du premier acte, scène trois :

Nevers.

Dieu qui nous connoissez, nous jurons à genoux... Montrez-vous Dieu, tonnez et brisez cet ouvrage Indigne de la main qui daigna le former, etc.

La voici de Bême, au premier acte encore, dans la scène première, dont il n'était pas :

Et toi dont nos tyrans ont allumé la foudre.

Quand tu peux les punir, ose-tu les absoudre,

O Dieu, nos ennemis ne sont donc plus les tiens ?

Les mortels à tes yeux seroient-ils tous chrétiens ?

En vain de l'Univers on te nomme l'arbitre.

Etablis-tu tes droits sur un frivole titre ?...

Tonne, montre-toi Dieu, déchire cet ouvrage *

Qui, formé par tes mains, deshonore à la fois

Et le nom de l'Autheur et la grandeur du choix I

Il serait inutile de prolonger ici ce parallèle entre Tune et l'autre version, ou il faudrait encore faire cas des nombreuses variantes apportées par cette énigmatique impression de Leipsick, Le Cardinal de Lorraine ou les Massacres de la Saint Barthélémy, tragédie en trois actes, signée de mons. de F***, contrefaçon peut-être où V Année Littéraire voyait un plagiat éhonté et ne le prouvait pas. Mieux vaudrait noter, s'il y avait à cet égard le moindre doute, en quelles sources d'Arnaud a puisé son idée. Il indique « les Mémoires de l'Etoile, la grande Histoire de Mézeray, l'illustre Président de Thou, le Tite-Live de la France », et vraisemblablement il y a lu les détails de la Saint Barthélémy. Son inspiration cependant lui vint toute de ce chant deuxième de la Henriade qu'il avait dès ses quinze ans rêvé d'arranger pour le théâtre.

Ce n'est que beaucoup plus tard que d'Arnaud s'avisa de l'avantage qu'il y aurait à traiter des sujets nationaux. Evidemment le succès de Zaïre aurait pu, aurait dû, à ce moment, lui ouvrir les yeux, exercer sur lui une séduction irrésistible, l'exciter à marcher dans cette voie que son maître venait de frayer si glorieusement. Voltaire en avait lui-même été ébloui.

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La Harpe, dans son Cours de littérature (1), nous le montre frappé du plaisir qu'avaient fait les noms français et de l'espèce particulière d'intérêt qu'ils avaient ajouté à sa tragédie, lorsque les Montmorency, les Châtillon, les de Nesle, les d'Estaing bordaient les premières loges à ses représentations. Il aurait dès lors décidé de choisir des héros dans nos propres chroniques (2). Un épisode des Annales de Bretagne lui offrit un thème vraiment tragique : c'était l'action du comte de Bavalan qui, chargé de faire périr le connétable de Clisson, prit sur soi de désobéir à cet ordre barbare donné dans le premier mouvement de la fureur et de la vengeance. Il en fit les cinq actes d'Adélaïde du Guesclin, dont les acteurs étaient le duc de Vendôme, le duc de Nemours, le sire de Coucy, et comptait réussir. Mais soit qu'il eût travaillé trop vite (3), soit que le public fût mal disposé, Adélaïde représentée le 18 janvier 1734 tomba lourdement, et avec elle, pour un temps, la magie des noms français. Voltaire au surplus en avait étrangement abusé, les mettant sur des acteurs de pure fantaisie d'un événement qu'il avait changé d'époque et de pays. Mais supposez à cette Adélaïde la réussite la plus brillante, il est fort probable que le jeune d'Arnaud, même si la tentation l'avait tourmenté de se laisser entraîner par l'initiative de Voltaire, s'en fût tenu quant à présent à son arrangement du deuxième chant de la Henriade, dont tous les personnages, même le prête-nom Hamilton, qui fut par la suite un enragé ligueur, ont joué des rôles dans notre histoire ; et pour ne pas persister en son idée, il était bien trop content de travailler

(1) Edit. Deterville et Lefèvre, 1818, IX, 229.

(2) La pensée d'exploiter au théâtre l'histoire nationale reviendrait donc sans conteste à Voltaire. Cependant nous relevons dans le Catalogue de la Bibliothèque dramatique du baron Taylor, les titres de trois pièces qui y contrediraient :

Le Royal Martyr, tragédie par les Isles le Bas, escrivain, Saint-Lô, Jean Pien, 1664, in-S", réimprimé sous le titre Saint Hermenegilde, royal martyr, traigédie, J.-Jacques Godes, 1700, in-12o.

Faramond ou le triomphe des héros, tragi-comédie (5 a.-v. par Lapoujade). Bourdeaux, Simon Boé, 1672, ln-12o, où Marcomire dit :

Adorable soleil, dont les rayons naissants Brillent avec excès pour échauffer mes sens.

Anne de Bretagne, reine de France, tragédie par le sieur Février, Paris, Jean Ribou, 1679, in-12o.

(3) Commencée le 27 janvier, la tragé(Jie était terminée le 12 avril.

Cf. Henri Lion, Les tragédies et les théories dramatiques de Voltaire, Paris, 1895, p. 91.

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comme il faisait dans une imitation passionnée de la simplicité antique. Des censeurs lui reprochèrent la scène où Coligny est tué à la vue des spectateurs. Ces critiques l'inclinèrent à une douce pitié : « Ils ne veulent point examiner, dit-il, que cette pièce n'est pas composée dans le goût français et qu'on s'est attaché à suivre les anciens. »

Il estimait que Soph^xîle et Euripide sont des modèles dont on n'a point à rougir ; mais à ses yeux Shakespeare n'était pas non plus un maître à désavouer, et il osait le dire tout franchement, sans ambages. Qu'on lui passe donc cette mort de son héros en plein théâtre. Les Grecs et les Anglais seraient-ils moins éclairés sur la Tragédie que les Français ? Eh ! s'il osait, il aurait bien d'autres hardiesses. Il approuve qu'Euripide dans Hécube représente cette princesse couchée sur le sol et abîmée dans sa tristesse ; il approuve que Zaïre, quand on joue Voltaire à Londres, n'affecte pas plus de réserve que l'épouse de Priam. Orosmane s'écrie : Zaïre, vous vous roulez par terre l Et d'Arnaud s'indigne : « Les Anglais, dit-il, sont touchés aux larmes ; un Français rirait ! »

Il n'est pas bon de voir les choses plus belles qu'elles ne sont. D'Arnaud n'a point toujours raison, et pour le parfait catholique qu'il disait être, convenait-il par exemple de nommer la Religion « un préjugé imposant ? »

Mais sa conception d'un théâtre débarrassé des vieilles entraves comme des banalités courantes, qui voulait être neuf, parce qu'il serait vrai et n'attendrait d'applaudissements et de larmes que de la part de nature qu'il contiendrait, cette concep-' tion lui appartenait en propre, n'était qu'à lui.

Des nombreuses éditions qui furent faites de son Coligny, peu d'exemplaires parvinrent en France. La foi du Royaume forçait à n'imprimer que sur des presses étrangères et la police veillait, ne laissait rien passer que trompée. Mais on lut Coligny dans une traduction anglaise, et c'est de cette traduction que Marie Joseph Chenier tira à la fois ses regrets et son amour « de l'exquise simplicité de la scène grecque » et sa tragédie patriotique de Charles IX. Seulement, tandis que d'Arnaud se faisait un point d'honneur, nous le savons, de toujours indiquer ses sources, Marie Joseph Chenier ne nomma nulle part d'Arnaud : il est vrai que Racine feignit également d'ignorer Montchres-

tien qui avait signé une tragédie d'Esther avant lui. Sur un autre plan et avec d'autreà personnages, Mercier fut aussi l'auteur d'un drame de la Saint Barthélémy. Titre : Jean Hennuyer, évêque de Lisieux.

Et ceci est curieux, que les trois œuvres se complètent, cette dernière fermant la trilogie : d'Arnaud dit le Crime, Chenier, le Coupable, Mercier, la Réconciliation (1).

L'an 1753, au mois de mars, sous ce titre, Les infortunés amours de Comminges, le Mercure danois avait publié une Romance du duc de la Vallière, roman*^-^ qui ne comprenait pas moins de vingt-sept strophes de huit vers chacune, écrites au jugement des contemporains, avec la vérité la plus touchante. Il en avait pris l'idée d'une manière de roman de madame de Tencin, paru quelque dix-huit ans auparavant, les Mémoires du Comte de Comminges, que Dorât, lorsqu'il le mit à profit pour en faire une héroïde, attribuait faussement à la comtesse de Murât. Son ouvrage, la Lettre du Comte de Comminges à sa mère, fut donné au public le 20 novembre 1764, et le 24, Bachaumont prend note que d'Arnaud a mis en drame ce même comte de Comminges décidément à la mode. Très bien renseigné, M. de Bachaumont, et peu sympathiquement disposé. Il annonce ce drame, et ajoute : « On y pouvoit réunir à la fois la sinlplicité des Grecs, le sombre des Anglais et le tendre de notre théâtre. On doute qu'on trouve dans le Comte de Comminge toutes ces qualités réunies, au point dont il était susceptible. »

Le sombre des Anglais ! le genre sombre : ce fut la grande trouvaille de Baculard d'Arnaud et l'objet de sa grande fierté. Nous avons dit que pour préparer les spectateurs aux émotions qui les attendent, dont ils espèrent tout contentement, et, à cet effet, rendre leur sensibilité plus aiguë, plus délicate, il avait compris de quelle utilité serait à son drame, à sa tragédie, une atmosphère particulière. Telle fut l'expression dont nous nous sommes servis. Cette atmosphère particulière, ce sera le sombre; ce pourra être par la suite le terrible.

(1) Il y avait eu aussi de Natlianiel Lee, tragique anglais, 1648 ou 1055.1692, une tragédie sur la Saint Barthélémy, 2'he Massacre of Paris, qui est de 1690.

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Il cherche à expliquer ce qu'il entend par ce sombre, la première magie du pittoresque, dit-il, qu'Eschyle connaissait, dont Crébillon a offert quelques traits, et Voltaire après lui, dans ses dernières tragédies. Il cite copime en ayant eu la pratique, des peintres, Raphaël, Michel-Ange ; des poètes, Dante, Milton, le docteur Young ; il recourt pour se faire entendre à des comparaisons. « Fut-on jamais autant affecté d'une prairie émaillée de fleurs, d'un jardin somptueux, d'un palais moderne, que d'une perspective sauvage, d'une forêt silencieuse, d'un bâtiment sur lequel les années semblent accumulées ? » Un sentiment nous maîtrise, nous emporte, nous ramène à ces débris de monuments antiques, de tombeaux. D'Arnaud l'avoue: il ne sait pas la raison de ce sentiment, mais, comme si nous étions nés expressément « pour la douleur, pour le ténébreux », notre âme s'emplit par lui « d'horreurs délicieuses. » Qu'on l'emploie au théâtre comme ressort dramatique, il nous contraindra à nous replier sur nous même, à réfléchir, et, suprême avantage que le poète entrevoit, fera mourir autour de nous toutes les illusions de la dissipation, et du manque de raisonnement.

On aurait mauvaise grâce à s'étonner qu'une définition du sombre ne soit pas claire, et d'Arnaud est certainement excusable de ne s'en être pas mieux tiré.

Pour autant que l'on comprenne ce qu'il voulut dire, composer dans le genre sombre, c'est donner à l'action choisie un tel milieu qu'avec les émotions qu'elle doit produire il soit exactement en harmonie. Le décor, le costume, la distribution plus ou moins parcimonieuse de la lumière, tous les détails enlin de la mise en scène, comme aussi le langage que parleront les comédiens et les attitudes qu'ils auront à prendre seront en concordance absolue, ne permettront à l'assistant aucune résistance et feront, aussitôt le jeu commencé, sa pleine et entière conquête. Y faudra-t-il des tombeaux, des fosses, des inscriptions, des têtes de morts et des crucifix ? On les aura. Les trois actes du Comte de Comminge se passent à la lueur d'une lampe funéraire, dans un souterrain, lieu des sépultures des Religieux de la Trappe, devant le tombeau de l'abbé de Rancé. Des fosses ne sont pas achevées. On voit sur leurs bords, une pioche, une pelle, et cœtera, dit l'auteur. Ce serait déjà bien.

Ajoutez-y une inscription en latin sur un tas de têtes de morts, et trois en français sur les murailles. Ce sera mieux. — « Peuh, disait la princesse de Beauvau, les inscriptions dégoûtent du caveau. » Mais Collé, de joviale humeur, chantait :

Pour émouvoir le cœur d'abord.

Ah I que c'est un puissant ressort Qu'une belle tête de mort I

Ce rire a son explication dans l'excès de ce sombre. Mais que la toile se lève, comme le dégoût de la princesse, la raillerie du chansonnier aura bien vite cessé. Le drame tout de suite nous prend, il ne nous laissera plus respirer.

Parce que de cruelles circonstances l'ont séparé de la femme qu'il devait épouser, ont obligé cette malheureuse à devenir le souffre-douleur et la victime d'un perfide époux, Comminge, qui s'est retiré depuis cinq ans à la Trappe, et, depuis un an, sous le nom de frère Arsène, y a prononcé ses vœux, s'y est enterré tout vivant, décidé à faire mourir dans son cœur jusqu'au moindre germe de passions humaines ; à se pénétrer, à se remplir de l'idée d'une Divinité qui punit et qui récompense ; à veiller sur soi-même comme sur son plus implacable ennemi ; à se combattre, à se subjuguer ; à perdre entièrement de vue la terre et ses révolutions pour garder ses yeux constamment levés vers le ciel, et se détruire enfin tout entier pour mériter une vie nouvelle. Mais jusque dans cette retraite, obstiné à troubler ses vertueuses intentions, l'amour auquel il est en proie le poursuit et le désespère.

Et parce qu'il apprend que par la mort de son époux, cette femme a recouvré sa liberté et l'aime toujours, il oserait être parjure, il romprait ses liens, il la rejoindrait, fuirait avec elle.

Et parce que, au moment où il allait réaliser son criminel projet, on lui dit qu'elle-même a disparu de l'asile où elle s'était réfugiée et qu'elle est morte (événement déjà vieux de quelques saisons, car pour les lui mander, il a fallu rechercher et trouver en quelle retraite Comminge s'était venu cacher), bien qu'il ne doute pas que dans cette mort se manifeste une marque de la

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colère divine, il ne peut pas, il ne peut pas se dégager de sa passion. Il frémit de le dire, mais il le dit, nommant cette bienaimée qui même après le trépas l'emporte encore sur Dieu :

C'est elle que je vois, plus séduisante encore. Aux Autels prosterné, c'est elle que j'adore, D'autant plus accablé de ma funeste erreur Que même le Remords n'entre plus dans mon cœur.

Et quel n'est pas son état lorsqu'après ces dures années d'une vie consacrée à la pénitence la plus austère, il est appelé, suivant l'usage, pour assister à l'agonie et à la fin d'un des Solitaires de ce fameux et lugubre couvent, et qu'il reconnaît dans le mourant — frère Euthime, un novice qui bientôt devait faire profession, — cette Adélaïde, l'objet de tant de regrets et de larmes !

Le drame se termine comme la romance du duc de la Vallière, dont voici les deux derniers couplets :

Comminges perd ce qu'il adore ;

Il voit ses traits défigurés ;

Sur sa bouche entr'ouverte encore

Il fixe des yeux égarés ;

Il vole auprès de son amante ; Il s'arrête, il s'élance et retombe soudain ;

Son air imprime l'épouvante ; Ces mots avec des cris s'échappent de son sein :

Arrête, arrête. Dieu terrible ;

En vain tu réclames tes droits ;

Pour punir un cœur trop sensible •

En vain la mort vole à ta voix.

Elle va couronner ma flamme...

Il ne peut achever... Un effort de douleur

De ses jours vient couper la trame Et termine à la fois sa vie et son malheur.

Autant ces vers du noble duc dont son temps exaltait « la vérité touchante » sont pauvres et manquent à la fois de précision, de couleur et de poésie, autant sont précis et vrais, et nous prennent aux entrailles ceux que d'Arnaud écrivit sur ce thème de la mort d'Adélaïde et sont poignantes en effet les révélations d'âme dont il la prépara. Son sujet le soulevait. Cette Religion, dont il avait dit qu'elle n'était qu'un préjugé imposant, lui apportait l'aide la plus efficace. Il le comprenait, il lui en

était reconnaissant, jusqu'à rêver (dans une de ses préfaces de Comminge) d'une restauration des œuvres de foi et de piété, des anciens mystères. « Pourquoi, se demande-t-il, n'aurions-nous point un théâtre sacré ? » Il n'en était pas loin, il en avait retrouvé l'accent, il y touchait.

Le secourable, l'indulgent père abbé dont, avec des traits si justes, il fit un si- beau caractère, avait tâché d'obtenir de Comminge qu'il oubliât celle qui le perd. Comminge le voudrait pour obéir, mais ce suprême effort est-il en sa puissance ?

Pardonne, Dieu vengeur, je sais que je t'offense. Je voudrais t'obéir...

•Il va au tombeau de Rancé, embrasse ce tombeau, y répand des larmes.

Ah ! donne-moi ton cœur.

Toi qui des passions domptas l'attrait vainqueur, Rancé... tu sus aimer, tu connus la tendresse ; Tu sauras comme il faut surmonter sa faiblesse... Sois sensible à mes cris, viens... viens à mon secours, Viens combattre un tyran... que je chéris toujours. . Mes larmes vainement inonderaient ta tombe ? Aimas-tu comme moi ?

Mais cela, si plein d'émotion, n'est rien encore. On a dit qu'il y a du génie dans cette pièce. Voici d'Arnaud au travail, qui va nous fournir ses explications :

1" « J'ai regardé le silence rigoureux de la Trappe, comme la principale force motrice de l'intérêt qui animeroit le fonds de ce Drame. Un de mes premiers Personnages contraint de se taire pendant deux actes, et déchiré d'une grande passion, forme, ce me semble, un tableau qui irrite la curiosité. »

2° « Si le Sombre est une partie dramatique que nous ne cultivons point, il y en a encore une autre qui n'est pas moins négligée. La Pantomime que les Grecs et les Romains avoient portée au plus haut degré de perfection, et que l'on peut appeler l'éloquence du corps, la langue première des passions, est au nombre de ces ressorts du pathétique dédaignés de nos auteurs de théâtre. Cependant si je ne craignais de me flatter, je citerois pour exemple le personnage d'Euthime. Son jeu

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muet a paru sur le papier même attacher et intéresser ; que seroit-ce à la représentation ? Il y a des attitudes, des gestes, des signes du sentiment que la précision et la vérité mettent fort au-dessus de toutes les richesses de la poésie. Ce qu'on dit est faible en raison de ce que l'on sent ! Qu'un seul regard, qu'un soupir ont quelquefois d'éloquence ! »

L'expérience lui fut favorable au delà même de ce qu'il en attendait. Le rôle d'Euthime, que tenait M'" de Garcins, porta d'une façon extraordinaire et fut le gros succès du drame, comme il en était l'étonnante nouveauté. On applaudit vivement l'actrice d'abord dans ses deux scènes des premiers actes, dans celle du deuxième surtout, quand, jouant son personnage, et d'une faiblesse à faire peur, se traînant, près de mourir, elle cède tout à coup à une impression trop violente et que ce cri lui échappe :

Ah I comte de Comminge 1

Comminge pensait n'être connu comme tel de pas un Religieux. Même le père abbé ne s'était pas en le recevant enquis de son nom. Il se fut donc étonné. Mais ce qui le frappe, c'est le timbre de cette voix. Ne l'a-t-il jamais entendue ? Hors de lui, il oublie la loi du silence. Mille questions se pressent sur ses lèvres. Le frère Euthime n'a point levé Son capuchon, ne permet ni une parole ni un pas : -^

Restez, le ciel l'ordonne.

Et réunissant tout ce qu'il possède encore de force, il se retire.

« La dernière scène du troisième acte, dit un critique contemporain (1), est sans contredit une des plus belles qu'il y ait sur aucun Théâtre ancien ou moderne. On ne peut la lire sans répandre des larmes. Que seroit-ce si on la voyait jouer, si une Dumesnil lui prêtait cet organe du sentiment, ce ton de la nature » etc., etc. Nous avons nommé la Dumesnil, M"" de Garcins, et dit sa réussite. Il suffit. Aussi bien conviendrait-il de reparler ici de Marie Joseph Chenier. On se souvient qu'il

(1) L'Année littéraire, 1701, t. vni, p. 260.

n'est pas sans devoir l'idée de son Charles IX au Coligny de d'Arnaud, et on sait le merveilleux parti qu'il tira de la cloche sonnant derrière le théâtre le tocsin, signal du massacre. Gela vient aussi de d'Arnaud (Comminge, acte m, scène vi et dernière). Il y a des gens qui s'entendent à profiter du bien des autres.

Dans Commihge, cette sonnerie funéraire derrière le théâtre n'est pas moins tragique. De règle chez les Trappistes, on la commence dès que les Religieux ^e mettent en devoir d'apprêter pour celui de leurs frères que Dieu rappelle le lit de mort fait de cendre et de paille, où, devant le recueillement de tous, il passera son agonie, si longue soit-elle. Et le glas ne cessera qu'au moment du dernier soupir.

Ainsi en est-il chez d'Arnaud. Pour ne s'être pas fait une loi de la plus méticuleuse fidélité, il sentait trop bien à quel point importent de tels détails et que c'est par eux, et par eux seulement, qu'on réaliserait cette magie du pittoresque à laquelle il tenait si fort. D'Arnaud avait donc fait entendre la cloche et montré même dans l'éloignement les sonneurs tirant sur les cordes. Rien ne lui paraît négligeable. Les frères creusent leurs fosses, ils se prosternent devant le père abbé, devant les visiteurs, et les uns devant les autres. Il n'y a que la formule du salut, le Frère, il 'faut mourir, avec lequel il a triché, ne pouvant le faire entrer dans son vers avec sa réplique pareille sans manquer de respect à la césure de l'alexandrin. Moins de scrupiile l'eût mieux servi. Mais que la scène est grande et souverainement belle !

Tout le couvent est rassemblé ; le père abbé, Comminge sont présents et le chevalier d'Orvigny, aussi navré que lui, qui avait ses raisons pour l'être et fut dans toute la pièce le seul lien de la Trappe avec le monde extérieur. Euthime, soutenu par deux Religieux, s'est traîné au lit de cendre. C'est là, dit-il,

C'est là que j'attendrai l'arrêt de mon trépas I

Au père abbé :

O mon père, daignez me prêter votre bras. Suis-je près de ma fosse ?

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d'orvigny, à part

Est-ce l'erreur d'un songe ?

LE PÈRE ABBÉ, à Euthimc

d'orvigny, jtoujours à part Cette voix... tout appuie un mensonge.

EUTHiME, regardant sa fosse

Mon courage incertain demande à s'affermir. Soutenons ce spectacle... Il apprend à mourir.

La voici.

Au père abhé

Vous me l'iavez permiis. Le malheureux EutMme

Peut, rempli des transports du zèle qui l'anime,

Révéler des secrets, qui du jour éclairés

Rendront Dieu pîns visible à ces lieux révérés,

A ces âmes, du monde et des sens détachées...

Oui, vous verrez son bras par des rautes cachées,

Me tirer des enfers pour me conduire au port.

Que ma bouche, ô mon Dieu, par un suprême effort

Puisse offrir de ta gloire une preuve éclatante !

Ranime en sa faveur cette voix expirante ! .

Que mon dernier soupir s'arrête, pour montrer

Ce que peut faire un Dieu, qui veut nous inspirer 1...

Daignez me soutenir... Vertueux Solitaires,

Vous avez cru ma foi, ma piété sincères.

Que digne enfin du nom que vous m'avez donné.

J'étais par un saint zèle aux Autels entraîné.

Il faut vous détromper. Contemplez dans Euthime

Des désordres du cœur la honteuse victime...

En un mot... une femme...

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