‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 44 sur 63 · COMMINGE · texte numérisé non relu

COMMINGE

Une f^rame I

LE père abbé

En ce lieu ?

euthime Qui vécut pour le monde et veut mourir pour Dieu.

Et la longue confession publique se développe, qu'on dut alléger pour le théâtre et que terminent la ferveur du dernier baiser au Crucifix et la brusque cessation du glas. On emmène Comminge éperdu. Et vous pouvez gager que madame la princesse de Beauvau faisait comme tout le monde et pleurait de tout son cœur.

Représenté vingt fois en 1790, le Comte de Comminge a encore été donné deux fois en 1792 et six fois en 1793, soit un total de vingt-huit représentations. D'Arnaud n'avait dû attendre d'être joué que vingt-six ans, un quart de siècle, un rien.

Lepeintre, dans sa notice de la Suite du Répertoire du Théâtre français, qui est de 1822, nous apprend qu'à cette date on jouait encore souvent le Comte de Comminge en province.

D'Arnaud s'était fait une habitude singulière.

Quand il avait écrit une de ces anecdotes toujours morales dont se composent les Epreuves du Sentiment, il prenait plaisir à se demander quels changements apporterait dans la marche, le développement et la conclusion de son histoire, un simple changement de sexe de ses personnages, c'est-à-dire en prenant pour fille le galant et pour amoureuse, l'amoureux. Ayant imaginé, lui le premier, d'essayer la Religion comme mobile d'une action dramatique, en la considérant, cette Religion, non plus ainsi qu'avaient fait Rotrou et Corneille au temps des persécutions et des martyres, mais dans le siècle même et sous l'empire des mœurs courantes, son innovation ayant plu, il devait immanquablement rêver de donner un pendant à Comminge et il le lui donna. Ce fut Euphémie.

Et qu'était-ce qvCEuphémie (ou le Triomphe de la Religion) ? la touchante aventure de Constance et de Théodose, qu'on trouve dans le Spectateur d'Addison (1) et dont Fréron, dans son Année Littéraire (1769, tome viii, page 149), dit :

(1) TraducUon Maët, 3 vol. in-4», Paris, Mérigot, 1755, t. i, p. 318,

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« Le fond en est réel ; l'événement s'est passé dans ma province (1), et je me souviens que je l'ai souvent entendu raconter lorsque j'étais jeune. »

Voici les faits : deux gracieux enfants s'aimaient d'amour tendre. Le garçon, gentilhomme, n'était pas riche ; la mère de la demoiselle qui, dans ces conditions ne veut pas entendre parler de mariage, prétexte un procès qui l'oblige d'aller à Paris, y emmène sa fille ; elle avait une sœur religieuse à l'abbaye de Saint-Antoine et la lui remet. On intercepte les lettres des amants. On leur fait croire à l'un et à l'autre que la maladie est la cause d'un silence qu'ils ne s'expliquent pas ; la supposition de la maladie rend possible celle de la mort ; les vraisemblances ont été bien ménagées, on ne s'est pas hâté, le coup porte, et de désespoir le beau fils se fait capucin. La fille non moins désespérée prend l'habit ; elle avait vingtdeux ans. Deux lustres se passent. Le couvent a besoin d'un confesseur. C'est le capucin qui est nommé. Ils se retrouvent ainsi, se reconnaissent, s'indignent de la supercherie qui les a séparés. L'ancienne passion se réveille. Il n'est plus question que de s'enfuir tous deux, de gagner la Hollande où on se marierait. Mais rompre ses vœux est chose grave. La pauvre nonne résiste. Combats, larmes, déchirements. Puis elle refuse. Le jcapucin fait seul le voyage de Hollande. Jamais plus on n'eut de ses nouvelles, et M"* G*** mourut dans son monastère, de douleur et de maladie, nous dit le narrateur, l'an 1715, âgée de quarantecinq ans.

Mais le drame ?

Pour le posséder entièrement, ajoutez à ce que nous vous en avons rapporté, s'il vous plaît, le châtiment et la repentance de la mère coupable qui s'appellera la comtesse d'Orcé ; mademoiselle d'Orcé sera Euphémie, le capucin répondra au nom de Théotime ; ne manquez pas de voir dès la scène première Euphémie se lever du cercueil qu'elle a à demeure dans sa cellule et qui est son lit de toutes les nuits ; mais l'auteur qui n'oublie rien, pas même de placer une tête de mort sur un prie-Dieu, observe que quelques chaises de paille cachent un peu le cercueil aux personnes qui pourraient entrer.

(1) Elle-Catherlne Fréron était né à Quimper, en 1719.

Quant au dernier acte, permettez-nous, puisque vous l'avez bien voulu dans Comminge, de vous conduire dans un caveau tragiquement sépulcral, où on ne marche que sur des tombes. Il y arrivera ceci, que dans l'instant où Théotime, excédé des résistances d'Euphémie, osera tâcher de l'entraîner de force, une pierre tombale se brisera sous les pieds de la vertueuse épouse du Seigneur, qui sera à moitié engloutie dans la fosse maintenant béante, et vous y verrez très romantiquement (avant le Romantisme) un symbole : la Mort réclamant et voulant celle qui de la contemplation de la Mort avait fait sa vie. Cependant La Fontaine a raison :

Loin d'épuiser une matière.

On n'en doit prendre que la fleur.

Comminge avait bénéficié de la nouveauté du Sombre. Euphémie qui le recommençait ne rencontra pas la même fortune. Il faut dire aussi qu'elle n'avait pas à lutter que contre le souvenir du seul Comminge. Son drame venait depuis peu d'être fait sous des costumes romains, et Grimm peut dire quie d'Arnaud avait exécuté en camaïeu noir comme du charbon la tragédie de M. de Fontanelle, Ericie ou la Vestale, dont la représentation était interdite ; sur quoi le malicieux censeur accuse notre poète de croire qu'il suffit de se barbouiller de noir de la tête aux pieds et s'engage à solliciter pour lui la place de tapissier d'enterrements à la paroisse de Saint Roch ou de Saint Eustache, « mais à la condition, parbleu ! qu'il n'écrira plus. »

Grimm d'ailleurs, sur le chapitre de d'Arnaud, était intarissable. Quand, un an après le rframe, son excellent confrère (comme on dit) fit paraître les Mémoires d'Euphémie, d'où il déclarait avoir emprunté sa fable et où se liraient tous les détails de l'existence de cette malheureuse recluse, Grimm saisit la balle au bond. Il ne se tenait pas de joie. Il écrivit :

« M. d'Arnaud nous les avait promis. M. d'Arnaud est homme de parole. Il vient de publier ces Mémoires, mais je lui ai promis de ne pas les lire et je lui tiendrai parole aussi. M. d'Arnaud réunit trois rares qualités : il est triste, emphatique et froid. Si je refuse de lire les Mémoires d'Euphémie, ce n'est pas qu'ils soient fort étendus ; ils n'ont pas cent

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pages, mais cent pages de M. d'Arnaud sont redoutables. M. de Voltaire prétend (Préface de l'Enfant prodigue) que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. C'est précisément celui-là que M. d'Arnaud s'est mis en tête de nous faire goûter. » (1)

A ce compte, le genre ennuyeux, durant les années 1769- 1775 et suivantes, ne manqua pas de partisans. Si les drames de couvent, de religion et d'amour étaient pour quelque chose dans l'ennui, la Mêlante de La Harpe arrivait à son heure (2). Il y eut bientôt, d'Euphémie autant d'éditions (Londres et Paris) qu'il s'en était fait de Comminge. Et il en parut à Maëstricht, signée Joannès Van Dyk, professeur en théologie et ministre de l'Eglise réformée, une traduction en vers hollandais, qu'on regardait généralement comme un chef-d'œuvre, et plus de vingt ans après, en 1793, un autre traducteur, Pieter Pypers, en imprimait une, à Amsterdam (3).

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