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Son admiration, qu'il affichait si hautement, pour Zaïre et des réflexions longtemps mûries sur Polyeucte, avaient poussé d'Arnaud à étudier à quel point la Religion aux prises avec l'Amour était susceptible de produire un spectacle vraiment pathétique ; l'admiration des Nuits d'Young et un goût naturel « pour l'intérieur borné des cloîtres et l'uniforme obscurité des tombeaux » avaient fait le reste, et d'Arnaud pensait bien ne pas s'en tenir dans l'exploitation du Sombre à ces deux premiers drames de Comminge et d'Euphémie ; mais il se promettait d'en écrire de nouveaux dans ce genre. Peut-être le moindre succès d'Euphémie l'en détourna-t-il. Le public lui avait-il paru plus blessé qu'il n'aurait voulu de l'air de ressemblance qui se trouvait entre les deux pièces ? Toujours est-il
(1) Grimm. Paris, Furne, 1829, vi, 132.
(2) Comme VEuphémie de d'Arnaud, ce drame de Mélanie avait un fond réel : c'était, mise à la scène, la déplorable histoire d'une jeune parisienne que ses parents contraignaient à prendre le voile, et qui, dans le parloir du couvent de la Conception, rue Saint-Honoré, s'était pendue le jour même qu'elle devait, prononcer ses vœux.
(3) Tous deux avaient déjà traduit Comminge. Pypers traduira encore Mérinval.
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que brusquement d'Arnaud quitta « l'étroite carrière qu'il avait ouverte à peine » et, comme il l'avoue en propres termes, « eut la présomption d'entrer dans un champ beaucoup plus étendu. »
Ne croyez pas qu'il y entra le premier. Aucun héroïsme ne se voyait dans sa détermination. C'était à une époque où une contagion s'était attaquée, pour les détruire un peu chaque jour, aux mœurs, aux grâces, à l'esprit de France. Oyez cette plainte :
« Quel forfait a donc commis ce peuple si doux, si aimable, si enjoué, pour qu'il ait mérité le châtiment de devenir tout à coup si taciturne, si mélancolique, si féroce ? Il était autrefois le modèle, de toutes les nations de l'Europe et depuis quelques années, il se ravale au point de n'être que le servile copiste d'un voisin atrabilaire, ennemi des Rois, des hommes, des plaisirs de la vie, de lui-même. On ne voit plus parmi nous que des habits à l'Angloise, des redingotes à l'Angloise, des chapeaux à l'Angloise, des couteaux de chasse à l'Angloise, des ceinturons à l'Angloise, des tire-bouchons à l'Angloise, des voitures à l'Angloise, des jeux de cartes à l'Angloise, des romans à l'Angloise, des tragédies à l'Angloise, des comédies à l'Angloise, des morts à l'Angloise, etc., etc., etc. » (1)
Le champ beaucoup plus étendu où d'Arnaud allait entrer, les Anglais (à qui déjà, somme toute, il était redevable du Sombre), lui en avaient montré la route, dans le roman de Clarisse notamment ! Mais notre homme, à son habitude, se flattait d'innover : « J'ai donc osé, dit-il, passer du genre sombre au genre terrible ; c'est le nom que je donne à la tragédie par excellence, la terreur étant sans contredit un des plus puissants ressorts de l'action théâtrale. »
Mais tout de suite il s'efforce de justifier son audace sur l'exemple de ces mêmes Anglais — et des Grecs avant eux — et du cinquième acte de Rodogune « où le grand Corneille a frappé tous les coups réunis de la terreur », et de VAtrée de Crébillon, la pièce qui approche le plus du genre terrible, et du quatrième acte de Mahomet, mais le terrible n'est malheureusement pas le caractère de cet ouvrage. Réconforté par une
(1) Année littéraire, 1769, t. vu, p, 14.
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si belle énumération de précédents, il n'a plus à nous faire qu'une recommandation : qui est de ne pas confondre Vhorreur avec la terreur, Vhorreur nous laissant dans une sorte de révolte, une espèce de dégoût, tandis que toujours la terreur nous ramènei-a « à cette sensibilité, à cette compassion si précieuse pour l'âme » et que communément nous appelons la Pitié.
Nous voilà renseignés. Nous pourrions sans plus de prépation lire Fayel.
Prenons garde néanmoins que ce n'est pas au titre unique de premier complet échantillon du genre terrible que cette tragédie fut particulièrement chère à son poète. Si l'Anglomanie l'avait précipité plus avant que jamais dans le noir, qui était selon son cœur, datait, d'après lui, et « tirait sa racine » de la vieillesse de Corneille, et où il s'égala presque au sieur Feutry, prince du lugubre, auteur du poème Les Tombeaux, en même temps qu'il avait, comme nombre de ses rivaux, cédé au désir de ce que Grimm nommait « l'imitation sacrilège de tant de productions monstrueuses du théâtre anglois », il subissait une autre influence : celle du livre célèbre de La Curne de Sainte Palaye, Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, qui avait paru en deux volumes in-douze, au mois de décembre de 1758. Comme le comte de Tressan qui se plaisait à abréger et à récrire à la moderne les romans du vieux temps, comme le poétique M. Edme de Sauvigny, lieutenant de cavalerie, à qui nous devons l'Histoire amoureuse de Pierre le Long et de sa très honorée dame Blanche Bazu, écrite par icelui, Baculard d'Arnaud s'était pris d'une vive affection pour le Moyen-Age et son langage délicieux. Sauvigny le pastichait fort joliment. Il y a de lui dans son Pierre le Long une Complainte amoureuse qui est un bijou :
0 mes ennuis ! ô mes ennuis I BaîlJez-moi trêve, vous en prie :
Sans en mourir, du tout ne puis Vous endurer loin de ma mie :
Baîllez-moi trêve, vous en prie, Non que me plaigne de souffrir ; C'est douceur que souffrir pour elle :
Mais las 1 si me faites mourir.
J'ai peur que chagriniez ma belle (1).
(1) Nouveau Trésor du Parnasse, v, 276.
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Mais d'Arnaud pastichait fort bien aussi ce parler des aïeux, et son conte Force d'Amour, dans Sargines (Epreuves du Sentimenl), est une des plus aimables choses qu'on puisse lire.
Plus encore que du langage du temps jadis cependant il était grandement ami de ce que cette fureur de chevalerie, « base du caractère national », mêlait d'attachement à une religion « qui alloit souvent jusqu'au fanatisme », à un « Amour pour les Dames », dont l'excès conduisait quelquefois au sublime égarement de don Quichotte » ; et, revenant à cette idée que lui avait suggérée Adélaïde du Guesclin : qu'il y avait tout profit à faire sonner sur la scène les noms de la vieille noblesse, à y montrer les chefs illustres, honneur de notre histoire, il se confirma dans sa résolution, son cœur enthousiaste se vouant, sauf le respect du soijibre et du terrible, bien entendu, à une nouveauté plus neuve encore, la tragédie nationale.
Qu'on instaure ce genre ! « La poésie rentre alors dans toute la dignité de son origine, s'écrie-t-il, et l'auteur dramatique devient le dépositaire des fastes de ses concitoyens et le hérault de leur gloire, il les encourage à la vertu, réchauffe les âmes languissantes, en élevant sur le théâtre les trophées de nos ancêtres. C'est ainsi que le spectacle peut devenir utile, et produire de grands effets ; il est vrai qu'il ne seroit pas aussi divertissant que l'opéra-comique, Nicolet, les comédiens de bois, etc. »
D'Arnaud était prêt pour cette haute mission du talent. Il ne lui fallait que trouver une fable qui s'y prêtât.
On a pensé que celle qu'il choisit, il l'avait pu prendre dans La Croix du Maine, le président Fauchet, M'" de Lussan, ou Duchesne encore, l'historien de la Maison de Coucy, qui, d'ailleurs ne souffle mot de la tragique légende dont il va s'agir. Il ne faut nommer du tout que le duc de la Vallière qui avait déjà, avec sa romance des Infortunés Amours de Comminges, fourni à d'Arnaud une inspiration cherchée ; c'est une autre romance de sa façon, les Infortunées Amours de Gabrielle de
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Vergy et de Raoul de Coucy, qui le décida pour le châtelain de Fayel, le vraiment terrible époux de l'innocente et persécutée Gabrielle de Vergi ; lequel, sur le soupçon qu'elle le trompait avec un amant, tua un pauvre Sire, la vertu même, qui ne l'avait nullement offensé, n'étant féru que du plus chaste et plus loyal amour, et lui en fit pour son dîner servir le cœur en ragoût.
L'admirable sujet (pour d'Arnaud !) Il aurait à sa disposition tout ce qu'on lit de plus prodigieux dans nos annales. Il n'y a personne de nous, se disait-il, qui en ouvrant un de nos anciens romans des croisades ne se sente excité par un vif intérêt. Il se répétait avec une joie intense, ces vers de Tancrède, tout brillants d'un « vernis de chevalerie » :
Consacrez ma devise, elle est chère à mon cœur : Elle a dans les combats soutenu ma vaillance, Elle a conduit- mes pas et fait mon espérance. Les mots en sont sacrés : c'est l'amour et l'honneur.
Mais quelque sj^mpathie qu'il y ait lieu de garder pour une si louable ambition que de nous apporter un genre de tragédie qui se puisse dire nationale, et de s'en faire nommer le créateur (après Voltaire toutefois dont le théâtre plus vaste ne se <;ontentait point d'une nation et de seulement une demidouzaine de siècles, mais les réclamait toutes et toutes les époques), on est obligé de convenir que d'Arnaud avait l'illusion facile et se flattait proprement d'enfoncer des portes ouvertes. Trente ans plus tôt, avec son Coligny, il aurait eu meilleur jeu, et encore on sait que ce chercheur de régions inexplorées eût trouvé devant lui des traces de pas humains. Au moment de Fayel, il n'y avait plus rien à faire. Un nom vient tout de suite à l'esprit. Le sieur Dormont, natif de Saint Flour en Auvergne, comédien à Pétersbourg, et qui, rentré en France en 1758, ayant repris son nom, Pierre Laurent Buirette de Belloy, devint l'un des Quarante de l'Académie française, était depuis cinq ans, par. la grâce de sa tragédie Le Siège de Calais, en possession du titre auquel d'Arnaud Baculard avait donc grand tort d'aspirer.
Aucun malentendu n'est possible. De Belloy avait nettement distingué l'importance de son ouvrage au point de vue
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qui nous occupe : « Voici peut-être, dit-il au commencement de sa Préface, la première tragédie françoise où l'on ait procuré à la nation le plaisir de s'intéresser pour elle-même. » Il reconnaît sans difficulté que Voltaire a fait entendre quelquefois des noms chers à la patrie. « Mais un intérêt national, fondé sur un événement purement historique étoit encore un sujet que le Sophocle françois n'avoit pas traité. »
Et plus loin : « Voilà le nouveau genre que je désirois de voir introduire sur notre scène, et que j'ai eu le bonheur de faire goûter à ma nation. »
Remise faite des pièces, que le jugement soit rendu. Nous avons encore une affaire de^ Belloy contre d'Arnaud. Motif du litige : Fayel-Gabrielle de Vergy.
Lorsqu'en effet d'Arnaud fit imprimer Faijel, tragédie en cinq actes et en vers, accompagnée d'une préface et de notes, son confrère de Belloy se préparait à publier sa tragédie de Gabrielle de Vergy, également en vers et en cinq actes, également munie de notes et d'une préface, et « qu'il avoit depuis plus de cinq ans en portefeuille », ajoute Grimm ; le malin baron les renvoie du reste dos à dos, disant : a C'est le même sujet traité par deux grands hommes également pauvres de génie, également impuissans. » (1)
Bachaumont de son côté dit que par une adresse singulière d'Arnaud a gagné de Belloy de vitesse et inonde le public de sa tragédie avant que son rival se soit montré en lumière. Et sans aucunement s'expliquer sur la source du mauvais propos, il continue : « On prétend qu'il a assisté à la lecture de la tragédie de M. de Belloy, que s'étant bien rempli du canevas, des incidents et de la catastrophe de la pièce, il n'a pas eu de peine à composer la sienne. » De cette accusation, si elle est recevable, il devrait résulter que la première conception de la tragédie et par suite tout le mérite de l'invention appartiennent à de Belloy ; mais le Salomon bizarre qu'est Bachaumont se refuse à discuter dans quel cerveau « le drame est né le premier », puis, jugeant sur le fait, attribue à d'Arnaud les honneurs de l'invention et loue de plus sa versification « qui n'est point barbare comme celle de l'autre. » (2)
(1) Grimm, ler mars 1770.
(2) Bachaumont, l^' mars 1770, t. v, p, 60.
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Notons pour mémoire que, cette même année, sur le même sujet que Grimm, dans le passage cité, dit n'être pas un sujet de tragédie, parut à Lyon, in-octavo de 92 pages, chez les frères Périsse, une troisième tragédie (de société celle-là), La Comtesse de Fayel, que son auteur, dont le nom ne nous est pas connu, aurait faite en douze jours.
Nous ne confronterons que les deux premières. Comme il convient, dans l'une et dans l'autre, Coucy et Gabrielle devaient être époux, ils ont été séparés, un autre mariage fut conclu en dépit de leurs vœux, et fidèles tous deux à leur devoir, une constance pareille les martyrise. De Belloy a édifié sa pièce selon la formule connue : au premier acte Coucy est vivant ; au second il est mort ; au troisième il est vivant ; au quatrième il est mort, ou du moins il va mourir ; et tout l'artifice de l'auteur au cinquième, quand il faut que la triste Gabrielle reçoive par le moyen qu'on sait « le coup de la mort », est de lui faire servir le cœur de son Raoul dans un vase couvert, de façon que le spectateur ne voie rien de son contenu, et de le lui dérober derrière un pilier en attendant qu'on l'emporte. Gabrielle n'y a pas mis la dent. La situation est escamotée.
Il en va autrement chez d'Arnaud. Un duel a eu lieu entre Coucy et Fayel, d'où Fayel revient blessé. Gabrielle s'attend à mourir. Elle a été informée qu'un festin était préparé dans le mystère. Ce festin qu'on apprête, elle n'en doute pas, c'est sa mort.
Je pénètre Fayel et son affreux silence ; Je ne me trompe point à l'art de sa vengeance : Les plus mortels poisons qu'il aura pu choisir, Crois-moi, seront mêlés aux mets qu'on va m'ofFrir.
L'autre Gabrielle aussi avait cru au poison ; c'est pourquoi elle avaU soulevé le couvercle du vase, pensant y boire sa délivrance. Cette Gabrielle-ci, tout en se défendant d'avoir jamais trahi la foi jurée, n'hésitera pas davantage :
Ne deshonorez point l'épouse de Faj'el.
Privez-moi de la vie et laissez-moi ma gloire ; Du moins de vos fureurs préservez ma mémoire... Cessez de déchirer un cœur qu'on a forcé De vous taire les maux dont il est oppressé ;
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J'avois déjà donné, de l'aveu de mon père, Ce cœur qui, gémissant de son devoir austère, A su pourtant garder son hoiineur et sa foi. Se soumettre à l'hymen et respecter sa loi... Ah I je suis malheureuse et non pas criminelle. . Ne vous suffit-il point d'immoler Gabrielle ? Sans flétrir sa vertu prononcez son arrêt. Mais épargnez des jours qui...
Entre un écuyer.