RAYMOND
Seigneur, tout est prêt.
GABRIELLE, à Foyel On disoit qu'un festin...
FAYEL
Vous serez satisfaite...
H vous attend. All€z. •
GABRIELLE, entraînée par Raymond
Combien je te souhaite, 0 mort I à mes douleurs tu vas donc mettre fin I
Tel qu'il est, cet arrangement ne manquait point d'adresse. On ne peut s'empêcher de remarquer cependant que Fayel aurait dû aller dîner avec sa femme, quitte à ne pas toucher à l'épouvantable plat du jour, si sa délicatesse en devait être offusquée, et que c'est une étrange conduite et contraire à toutes les lois de la chevalerie que d'envoyer une dame toute seule à une table où ne s'assiéra pas un invité.
Quoi qu'il en soit, il y a lieu d'admirer avec quelle habileté d'Arnaud a ménagé les effets et filé sa scène : le public n'est encore instruit ni de la mort de Coucy ni de la détestable sorte de vengeance qu'adopta le jaloux châtelain.
Le « festin » terminé, on ramène sur son ordre sa victime.
GABRIELLE
Craindriez-vous qu'un poison sans vigueur N'eût pas à votre gré servi votre fureur ?
122 DE COLIGNY A MÉRINVAL
Votre attente, Fayel, ne sera point trahie. Mais quoi I peu satisfait de m'arracher la vie,, De mon dernier moment vous brûlez de jouir I Eh bien ! contentez-vous, et voyez-moi mourir.
FAYEL
Le poison... que dit-ellle ?
GABRIELLE
Eh ! pourquoi cette feinte ?
» Pensez-vous que ma fin m'inspire quelque crainte ? Vous m'avez trop appris à voir de près la mort. J'ai cru qu'à cette table, et j'ai béni mon sort, Le trépas m'attendoit... me serois-je trompée ?
FAYEL
Ma main d'un coup plus sûr, perfide, t'a frappée... Ce n'est pas le poison que renferme ton sein.
Elle s'étonne. Mais qu'importe ? Elle veut bien mourir, pourvu qu'il n'y ait de châtiment que pour elle. Elle seule fut criminelle :
GABRIELLE
Sans nul espoir, Coucy quittait ce lieu ; Hélas I nous nous disions un éternel adieu ; Je lui cachots des pleurs, qu'en secret je dévore, Je ne le verrai plus...
FAYEL
Tu vas le voir encore 1
Et écartant une tapisserie, il le lui montre, inanimé, étendu à terre, et couvert à demi de son manteau ; puis férocement :
Dans ce sein où mon fer s'est ouvert un passage. J'ai surpris une lettre, aliment de ma rage : J'ai lu que mon rival pour prix de ton ardeur Vouloit qu'après sa mort on te portât son cœur...
GABRIELLE
Achève... achève... ô ciel 1 quelle terreur soudaine I
FAYEL 123
FAYEL
Tu sors de cette table, où t'appeloit ma haine. Où la vengeance étoit assise à tes côtés...
GABRIELLE
Eh bien ?
FAYEL
Parmi les mets que l'on t'a présentés, Le cœur de ton amant... frémis... tu dois m*entendre.
GABRIELLE
Son cœur !...
Dans la réponse que lui prête la légende, elle dit qu'après la précieuse viande qu'elles ont touchée, ses lèvres n'en toucheront plus d'autres, et qu'elle se laissera mourir de faim. D'Arnaud a préféré une solution plus rapide : Fayel lève sur sa Gabrielle un poignard... mais déjà la douleur l'a tuée ; il arrache l'appareil posé sur sa blessure, et meurt en même temps qu'elle.
Quoi qu'on en puisse penser, cette accommodation du dénouement ne vaut-elle pas mieux que le vase couvert et découvert de Buirette de Belloy et les spasmes de son actrice devant ce récipient, bien qu'ils aient réussi : lors de la première représentation, très postérieure à l'iippression de la pièce et qui fut donnée le 12 juillet 1777, — au bon moment de ce vase, il se fit un grand tumulte d'applaudissements et de huées ; plusieurs femmes s'évanouirent, d'autres tombèrent en convulsion ; et cependant à la seconde il vint plus de monde encore qu'à la première, et surtout beaucoup de femmes.
Sans doute, d'Arnaud et son genre terrible, n'ayant eu que des lecteurs et des lectrices, ne furent pas honorés de tant de syncopes et de crises de nerfs ; mais comme sa fin de tragédie est meilleure, malgré les conditions insolites du festin, que la fin de la tragédie concurrente, c'est aussi d'Arnaud qui a tiré du sujet le meilleur parti. Outre que ses caractères sont tracés avec plus de force et de variété, avec lui nous avons autre chose que ce puéril jeu de balance : il est vivant, il est mort, il est vivant... Une époque nous est rendue, portraite au vif, avec sa
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foi, son âme, son originalité propre. On retrouve, au long de ses cinq actes, pour mériter les éloges de Grimm qui en est avare ! cet esprit de chevalerie, cet alliage d'honneur, de bravoure, d'amour et de religion, qui, dit-il, « donnent à ces siècles si grossiers et si barbares un air si poétique. » Et poursuivant sa louange : « Depuis Homère, continue-t-il, il n'y a eu que les siècles des croisades et de la chevalerie qui aient offert des mœurs favorables à la poésie. Je sais gré à d'Arnaud d'avoir senti qu'en faisant une tragédie des fureurs d'un mari jaloux, il fallait ennoblir son sujet par tout ce que l'histoire et l'esprit du siècle pouvaient lui fournir de teintes précieuses pour la couleur de ses personnages. »
Et ce que Grimm ne dit pas, mais qu'il aurait pu dire, car elle est partout visible, c'est la joie qu'éprouvait d'Arnaud à ces évocations d'un cher passé :
Ah ! que ne puis-je encore, héros si respectés,
0 Vienne, ô Beaufremont, combattre à vos côtés !
Il note avec ravissement que les Coucy étaient alliés aux maisons souveraines de France, d'Ecosse, de Savoie, de Lorraine ; ce lui est délicieux de dénombrer les antiques familles :
Beaumont, Longehamp, Brézé, Chatellerault, d'Avesnes, Garliande, Mauvoisin, Rouvrai, Ponthieu, de Fiennes...
Tout l'armoriai lui appartient ; il revit les batailles illustres :
Joinville a sur la brèche arboré sa bannière ; Et de Mets au tombeau suit Chabanne et Dampierre. Leur immortel renom ne peut s'étendre assez : Mais un jeune héros les a tous surpassés...
Pas un haut fait dont le poète n'ait été le témoin ; il faisait partie du combat, il en vibre encore :
C'est Raoul de Couci : son roi lui doit la vie ; Un trait l'alloit percer ; on frémit ; on s'écrie ; Couci se précipite, et de son corps entier A celui du monarque il fait un bouclier ; Ce javelot l'atteint...
Montjoie Saint Denis ! Dieu le veut ! Ces cris de guerre emplissent sa bouche. Tout lui est connu ; « Les seigneurs
FAYEL
bannerets avoient leur bannière particulière, leurs vassaux, leurs hommes d'armes, leurs officiers, écuyers, etc. » Et peu importe après tout que de Belloy ait, cinq ans devant lui, rêvé de Gabrielle de Vergy, c'est bien avec d'Arnaud, qu'amuse tant rénumération « des pièces d'une armure, une hache, une masse, des gantelets, des brassards, un casque, etc. », avec d'Arnaud, sa dogmatique préface de Faijel, son érudition charmée, soit qu'elle décrive l'étendard de France, de velours bleu céleste parsemé de lys d'or, qu'il ne faut pas confondre avec l'oriflamme qui était de taffetas rouge, garnie aux extrémités de houppes de soie vertes ; soit qu'elle détaille, sans oublier ni un collier d'or ni un nœud de diamants, les habillements dont il entend vêtir ses personnages ; c'est avec lui, tout plein de Zaïre et de Tancrède, et des mémoires du très docte monsieur de La Curne de Saint Palaye, que, par sa volonté deux fois réalisée, dans sa tragédie de Fayel et dans sa nouvelle Sargines ou l'Elève de l'Amour, qui est de 1772, la scène française fut gagnée aux sujets nationaux.
De timides essais avaient précédé ; on avait eu Marguerite d'Anjou d'un auteur dont le nom ne nous est pas connu, une Adèle de Ponthieu, signée de la Place, un Chevalier Bayard d'Autreau, un Siège de Beauvais par un certain Araignon, et lé président Hénault publiait en 1768 une seconde édition in-8° de 208 pages, enrichie de notes, d'un François II, roi de France, en cinq actes, où il avait nettement affiché l'intention de mettre l'Histoire en action. Vous n'y eussiez pas trouvé un fait, une circonstance, une opinion qui ne fût appuyée sur le témoignage d'un historien du temps, et l'auteur, comme de Belloy, comme d'Arnaud faisaient du leur, désirait beaucoup « voir s'accréditer ce genre. »
Mais ainsi ils étaient deux qui avaient affiché une intention ; il était un qui, de son intention, avait fait une œuvre ; et le 1" décembre 1772, année de Sargines, l'Académie royale de Musique représentait pour la première fois une nouvelle Adèle de Ponthieu, du marquis de Saint Marc, musique des sieurs de Laborde et Berton, qui reproduisait sous les yeux des assistants la plupart des usages de la chevalerie. On y
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armait un chevalier sur la scène ; il combattait ensuite pour sa maîtresse dans tout l'ancien appareil ; bref, c'était ce qu'on avait lu dans Sargines, avec de la musique en plus. A quinze ans de là, les sieurs Monvel et Dalayrac reprenaient pour le théâtre italien la nouvelle de d'Arnaud, et Sargines ou l'Elève de l'Amour, comédie lyrique, y fut donnée le 14 mai 1788. Le président Hénault ni de Belloy n'étaient pour rien dans ce mouvement « national » commencé ; il ne s'arrêta plus.
Relevons quelques titres :
1773 : Dussieux, Les héros français ou le Siège de Saiiit Jean de Lône, drame héroïque ;
1774 : Dorât, Adélaïde de Hongrie, tragédie (sur Pépin et sa cour) ;
Du Coudray, Le Roi et le Ministre, ou Henri IV et Sully, drame ;
MercieV, Childéric premier, roi de France, drame héroïque ;
Anonyme, Jean Sans Terre ou la Clémence de Philippe- Auguste, tragédie ;
1780 : Pont de Veyle (ou Desfontaines), Henri IV ou la Réduction de Paris ; L'auteur à'Eulalie ou les Préférences amoureuses, (qui s'appelait Bolaire Dutheil) ; Le Siège de Paris, et les vers de la henriade de Voltaire, distribués en une tragédie en cinq actes, terminée par le Couronnement de Henri IV, drame ; note intéressante de l'auteur : « On croirait d'après le titre que tous les vers de ma pièce sont de Voltaire, et cependant il n'y en a pas mal de moi ! »)
1782 : Mercier, La destruction de la Ligue ou la Réduction de Paris, pièce nationale ;
1783 : Marandon, Du Guesclin à Bordeaux, épisode dramatique ;
Mercier, La mort de Louis XI, roi de France, pièce historique ; De Sauvigny, Péronne sauvée, opéra, musique de Dezède ; Du même : Gabrielle d'Estrées, tragédie ;
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1784 : M"'^ de Montesson, Agnès de Méraiiie ;
1785 : Comte de Guibert, Le Connétable de Bourbon, tragédie ;
Plancher-Valcour, Le Siège de Poitiers, drame lyrique ;
1786 : Monvel, Le Chevalier sans peur et sans reproche^ ou les Amours de Bayard, comédie héroïque ;
1787 : Pompigy, Bayard, ou le chevalier sans peur et sans reproche, comédie historique ;
Sedaine, Maillard ou Paris sauvé, tragédie en prose ;
Anonyme, Berthe et Pépin, drame mêlé d'ariettes ;
1788 : Durosoi, Bayard ou le Siège de Mézières, comédie héroïque mêlée d'intermèdes ;
1789 : Imbert, Marie de Brabant, reine de France, tragédie ;
Monvel, Raoul, sire de Créqui, comédie lyrique tirée de d'Arnaud ;
Piis et Barré, Les Savoyardes ou la Continence de Bayard, comédie mêlée d'ariettes, musique de Propiac ;
1790 : Guillard et Andrieux, Louis IX en Egypte, opéra ;
Ronsin, Louis XII, père du Peuple, tragédie ; Anonyme, Jeanne d'Arc à Orléans, drame mêlé d'ariettes ;
1791 : Durosoi, La Clémence de Henri IV, drame ;
1792 : Willemain d'Abancourt, Une Journée de Henri IV, comédie ;
1793 : Choudard-Desf orges, Alisbelle ou les Crimes de la féodalité, opéra, musique de Jadin ;
Vieillard de Boismartin, Blanchard ou le Siège de Rouen, tragédie.
Beaucoup de Bayards et beaucoup de Verts-galants. Peu du reste. Il fallait être compris du parterre.
On allongerait sans peine cette liste, mais celle-ci est assez longue pour la curiosité qu'on en pouvait avoir. Il ne paraît d'ailleurs pas qu'aucun de ces ouvrages ait, comme l'espérait d'Arnaud, encouragé bien efficacement à la vertu, réchauffé les âmes et produit les grands effets qu'il s'en promettait. Mais
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il était bonhomme. Comme on faisait à ses dépens quantité de contrefaçons et qu'il avait compté plus de vingt éditions subreptices de ses livres : « Les hommes, dit-il, (ces propos sont dans la préface de Fayel), les hommes sont des enfants incorrigibles. »
Non pas tous, puisqu'il se corrigeait, lui, revoyait, amendait sans cesse ses ouvrages, et que, ne se pardonnant pas ces trois fameux volumes « d'impertinences et de sottises « qu'il s'était donné le plaisir pourtant, — jadis, — de promettre à Gottsched, et pour lesquels il avait défendu le droit de la poésie à une pincée de libertinage, il les désavoua hautement, formellement, déclara l'édition mal faite, et que celles de ses pièces fugitives et des autres de longue haleine qu'il trouverait bonnes, il les livrerait à l'impression, le moment venu, « craignant toujours de les avoir fait paroi tre trop tôt. » C'est Fayel encore qui lui donna l'occasion de ce désaveu solennel. Et le morceau s'achève par ce mot d'une profonde mélancolie : « Transportons-nous dans la postérité... »
MÉRINVAL
Tout pathétique et terrible qu'il soit, on est tenu de croire que Mérinval, drame en cinq actes, naquit dans le cerveau de Baculard longtemps avant que ne lui sourit l'invention du genre spécialement nommé terrible. Au moins raconte-t-il ainsi les choses : il venait de publier le Comte de Comminge quand « un homme de lettres connu » pensa que, amateur du genre sombre, d'Arnaud pourrait se trouver bien d'un sujet qu'on lui indiquerait, et lui signala comme capable de lui en fournir un plein de ressources, un roman, Le Monde Moral, qu'on attribuait à l'abbé Prévost, et nommément un épisode de ce roman qui, sous le titre Les Effets de la Vengeance, fut inséré dans le recueil des Contes de M"* Uncy.
C'est en effet une très sombre histoire que cette histoirelà ; il eût été difficile d'en découvrir une qui répondît mieux à l'idéal du sombre. Un gentilhomme, Mérinval, a, pour d'excellentes raisons, traversé d'indignes amours ou Séligni, un des jeunes parents de sa femme, allait compromettre tout son
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avenir et se perdre. Il avait réussi à séparer les amants. Pour rendre sa victoire plus définitive, la maîtresse renvoyée ne tarda pas à mourir. Mais, loin d'être reconnaissant au généreux intrus qui a rompu sa chaîne, ce Séligni s'est laissé aller à une haine farouche, il ne rêve que vengeance. Il dispose ses batteries ; sa parente, la femme de Mérinval, et Evard, l'ami de Mérinval, lui seront des moyens faciles de se venger ; il rendra le malheureux jaloux de sa femme et de son ami. Cela fait, il ne lui accorde pas de relâche. La pauvre femme est enceinte. Il persuade au mari que l'enfant qu'elle porte est adultérin, que son ami Evard le trompe : tant y a qu'il n'est plus question que de punir, que de tuer, et, son ami égorgé par lui, Mérinval, ivre de fureur, empoisonne sa femme.
Tout cela se passe avant que la pièce ne commence, le récit en emplit le premier acte ; il est très dramatique, fait à la suite d'un émouvant tableau de ses remords par un père à son fils premier né, qui vivait au loin, pendant qu'avaient lieu ces horreurs, et est revenu, est marié. Mais une catastrophe pire s'apprête. Une lettre est venue. Séligni qui, mettant le comble à sa noirceur, pousse l'atrocité jusqu'à écrire à ce meurtrier de par lui, que toutes ses victimes étaient innocentes :
Evard étoit l'exemple des amis,
Ta femme celui des épouses ;
Cet enfant il était le tien...
Et l'on comprend que dans le moment de telles révélations, Mérinval se veuille passer son épée à travers le corps. Ce n'est pas sans peine que les siens l'en empêchent. Mais son fils, s'il l'a retenu, savait ce qu'il faisait. Il disparaît, se jette à la poursuite de l'odieux personnage. Il n'a rien dit de son projet. Et c'est encore là une scène d'une extraordinaire adresse et qui vous force à partager l'émoi de tous les acteurs quand peu à peu il se découvre qu'un homme a été trouvé baignant dans son sang, qu'il sortait de la maison, que ce n'est pas le fils Mérinval, mais l'autre, et que le fils Mérinval fut le justicier, est maintenant arrêté et mené en prison pour avoir accompli cette œuvre de justice.
Nous passerons plus rapidement sur les deux derniers actes, non que l'intérêt y faiblisse, loin de là, mais il suffit de
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peu de mots pour en dire la conduite et l'achèvement. C'est au siège du lieutenant criminel, une séance de rapport : l'accusé passe des aveux d'une sincérité non équivoque, tout en refusant de s'expliquer sur les modalités de la rencontre et les raisons de son geste. A son père qui survient, éperdu, avec qui la clémence de son juge le laisse avoir un entretien, il complétera ses aveux. Séligni n'a pas été tué par traîtrise, il n'y a pas eu assassinat, il y a eu combat, duel. — C'est ce qu'il faut qu'on sache, dit le père. — Non.
— Tu veux, quand tu meurs.
Que je garde un secret qui causa tes malheurs ! Non, cruel, n'attends pas cet effort de ton père ; Par quel charme invincible ai-je encor pu me taire ? Je vais tout déclarer, aux Juges assemblés Exposer des forfaits que l'ombre <a trop voilés. A la rigueur des lois il faut une victime : Je la livre en leurs mains ; moi seul ai fait le crime...
MÉRINVAL tiLS, l'arrêtant
Je vous l'ai déjà dit : en révélant ici
Un secret, qui jamais ne doit être éclairci.
Vous courez à la mort, sans empêcher la mienne ;
Avec moi condamné, vous subissez ma peine.
Mon père, et quelle peine ? On peut savoir souffrir
Les plus cruels tourments, on peut savoir mourir.
Mais supporter la honte 1...
La seule chose qui lui semble possible, qu'il demande avec supplication, c'est que son père lui procure du poison, pour qu'il sauve son honneur.
Acte cinquième. Scène du père et du fils. Après une longue résistance, le père cède enfin au vœu du jeune homme, mais il a eu la précaution de prendre de ce poison le premier, et il en éprouve les derniers effets dans l'instant où son fils est prêt à l'imiter et que, par un coup de théâtre auquel on devait s'attendre, qu'on désirait tout au moins, sa grâce arrive.
Si l'on compare ce drame à la nouvelle dont il est tiré, cette comparaison apparaît toute à l'avantage de d'Arnaud, et en vérité aucune des œuvres de son théâtre n'est plus rapide, exempte de déclamation, et, d'un bout à l'autre, vivante et
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frémissante que celle-ci. Représentée à Rouen en 1782, elle y réussit pleinement et il semble bien qu'elle eût réussi de la même façon sur tous les théâtres. Notons au surplus que la capitale normande ne s'en tint pas là avec Baculard. Elle applaudit Comminge en juin 1790, un mois juste après que la Comédie française l'eut donné, et il y fut repris au cours de la saison 1808-1809. Nous avons déjà mentionné au surplus que la pièce, cette date passée, restait au répertoire des troupes de province.
Mérinval aurait mérité la même faveur. A quel moment fut-il écrit ? D'Arnaud nous dit bien que la première idée lui en avait été suggérée par son homme de lettres connu, dès après Comminge ; mais l'amour des cloîtres, des tombeaux le retenait; il devait alors s'occuper d'Eiiphémie, et si fort que l'eussent séduit les Effets de la Vengeance, il n'abandonna pas sous ses voiles la pleurante demoiselle d'Orcé.
L'heure était bonne pourtant pour s'appliquer à un travail dans le genre de ces drames anglais qui faisaient fureur, desquels nous vinrent nos tragédies bourgeoises et dont l'imitation avait déjà fait surgir, pour qu'il attirât un concours prodigieux au Théâtre français, un Béverley, de Saurin (1768), et tout à la fois, la même année 1769, un Enfant trouvé, d'après Edward Moore, de M"" Riccoboni, et un Jenneval ou le Barnevelt français d'Anseaume, musique de Duni, et avant un Barnevelt encore de La Harpe, en 1778.
Mais les sciences historiques avaient fait un grand pas. Le temps n'était plus où, écrivant d'après Velly une anecdote, Batilde ou l'Héroïsme de l'Amour, d'Arnaud, en 1767, évoquait le règne de Glovis II. Dans un pré-moyen-âge passablement incroyable et fallot, il y faisait dialoguer ses amants avec ces vocatifs chers aux plus classiques tragédies. « Madame » et «Seigneur. » (1) Toute la France soucieuse du fier passé lisait les Mémoires sur l'ancienne Chevalerie. Pour d'Arnaud, c'était son livre de chevet, et une fois encore le beau sujet proposé par l'homme de lettres connu fut écarté jusqu'à une prochaine occasion. Fayel obtint la préférence, Fayel où seraient des souvenirs
(1) Un drame en cinq actes et en vers, plus étonnant mille fois, a été tiré de cette anecdote sous le même titre. Auteur : Dysembart de la Fossardrie ; in-S" de 2 ff. et 72 p. Tournai, Adrien Serré, 1775. Des laquais y apportent des lettres I
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des Croisades, et qui mettrait en scène, parmi un louable tumulte d'écuyers et d'hommes d'armes, un preux de Vergi, un Couci,
Des chevaliers françois la gloire et le modèle.
Mériiwal enfin ne suivit probablement pas de bien loin ces porteurs d'armures. D'Arnaud était encore dans le feu de sa passion pour les illustres noms de France. Il en plaça dans son drame :
Au sortir de l'enfance, un instinct belliqueux M'emporta sur les pas qu'ont tracés nos ayeux. Pour modèle et pour chef, je choisis ce grand homme. Le célèbre Condé que la France renomme... Acte I. Se. IV, 73-76
Un officier connu que distinguoit Turenne. Ibid. 124
Ces vers, si nous ne nous trompons, fixeraient la date de l'exécution. Mais une sorte de fatalité voulait que des coïncidences gâtassent toutes les joies de d'Arnaud. De Belloy avait composé sa Gabrîelle de Vergy en même temps que lui son Fayel. A l'heure même où il achevait Mérinvaly il apprit qu'un autre en avait achevé un aussi, et, contrariété pire ! que sa pièce à celui-là devait être représentée au premier jour. Cet autre avait été son ami, à qui peu de temps après la publication de Comminge, il avait fait confidence de plusieurs de ses plans et notamment de celui de Mériiwal. Cet ami, c'était un M. de Fontanelle (Dubois-Fontanelle), et sa pièce, en quatre actes et en vers, était intitulée Lorédan.
— Il y a lieu de croire, disait d'Arnaud, sans colère, que nous ne nous sommes rencontrés que dans le choix du sujet (1).
(1) Mérinval, Paris, Vve Duchesne, 1780. Préface, note, p. 17,