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CHAPITRE IV

Le Poète, les Parodies, le Romantisme

Au sortir du romanesque de La Chaussée, d'Arnaud avait rendu au théâtre le plus grand service qu'on lui pouvait rendre en le rappelant à la simplicité grecque, en en rejetant les petits moyens, les déguisements, les secrets que tout le monde devine, mais que de toute nécessité on doit tenir en réserve pour finir la pièce, et l'ennui enfin de ces reconnaissances dont il avait si longtemps été abusé que les plus surprenantes n'arrivaient plus à surprendre. Certes avec lui nous aurons encore des personnages qui se cachent sous des noms qui ne sont point les leurs. Mais ils y sont bien forcés. Comminge est frère Arsène, frère Euthime est Adélaïde. Nous aurons encore Euphémie, Constance et Théotime-Sinval, le tout s'expliquant par l'obéissance due aux règles conventuelles. M"* d'Orcé réduite à la pauvreté ne sait pas qu'elle heurte à la porte du couvent où languit sa fille opprimée. Ceci est moins excusable. Dans Euphémie, comme dans Comminge pour amener à la Trappe le chevalier d'Orvigni, le hasard joue un rôle, mais combien restreint, et dans Mérinval où le roman risquait de tout envahir, il se resserre en un récit, qui, d'ailleurs, coupé de mouvements et de répliques, ne compte pas deux cents vers.

La situation une fois posée, d'Arnaud se borne à la développer dans sa logique et dans sa vérité, sans y rien changer ni ajouter, uniquement attentif à faire mouvoir ses personnages dans un milieu qu'on sente réel, où pas un détail ne sera faux ; à apporter la même exactitude dans la peinture de leurs caractères. Ceci n'est vrai de tout point que pour Comminge et les ouvrages qui ont suivi. Le Louvre de Coligni est inexistant, les circonstances de la mort furent différentes. C'était une œuvre de collège. Les corrections subséquentes l'ont faite meilleure, ne l'ont pas faite autre. Comparez avec Comminge, ses précisions, sa loi du silence, sa pioche pour creuser les fosses, sa cloche

d'agonie et de mort ; avec Euphémie, les cercueils qui sont les lits des religieuses (et que cachent un peu quelques chaises de paille) ; comparez avec Fayel ; comparez avec Mérinval. Partout l'observation la plus stricte du costume de mœurs, partout le soin qui se fait scrupule de mettre chaque chose en sa place, en son temps ; et pas une fois vous ne verrez de ces ornements, que d'Arnaud appelait des accessoires ; pas une fois, de ces paquets de vers, de ces airs de bravoure, de ces tirades à effet, qui ne sont point du langage et du rôle des acteurs, mais sortent bien des fantaisies du poète curieux de se faire valoir, de briller.

Il ne vise nulle part aux applaudissements, il ne tend qu'à l'expression de sa sensibilité. On se rappelle le mot de Jean- Jacques : D'Arnaud écrit avec son cœur. Il était compatissant ; sa défense des époux de Labedoyère est d'une belle âme ; il semble souffrir des injustices -dont on accable le prochain comme il ferait de ses propres injures ; il est enclin à les pardonner. Tout ce qui dans ses très et trop nombreux romans agit mal, avec dureté, se repent in extremis, et tâche à racheter, à faire oublier ses fautes. D'Arnaud a le don des larmes, et parce qu'il pleure, il veut que nous pleurions ; quelquefois, au cours de ses compositions narratives, il se désespère de la froideur des mots qu'il ne parvient pas à assembler de façon assez touchante ; il nous adjure de nous laisser aller, d'être sensibles, il nous sollicite de nous représenter à quel point nous devons être émus de ce qu'il nous raconte et nous prie de l'être. « Ah ! si je pouvais vous dire tout ce que je ressens ! » Il se plaît aux solitudes champêtres, aux grâces des jeunes mères et des tout petits. Young vint à point, mais d'Arnaud n'avait pas eu besoin de Young pour aimer la tristesse des tombes, non plus qu'il n'eut besoin de modèles pour détester les haines et les duplicités, combattre les mépris que fait le monde, des comédiens ; les humiliations dont il flétrit les bâtards et les fils de pères criminels ; plaindre toutes les victimes, hélas ! du tyrannique amour ; accourir vers les pauvres ; comprendre la beauté des dévouements et des charités ; vouloir une humanité indulgente, équitable, heureuse, où la Richesse prendrait tout son plaisir du bien qu'elle peut faire ; où la Religion et la Loi ne seraient que les auxiliaires de l'universelle Bonté. Il n'appartenait à aucune coterie, n'était ni du parti des Economistes

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ni de celui des Philosophes, et les Bretons de la Société patriotique l'avaient bien jugé : ce qu'il écrivait était utile au progrès de la Morale publique.

L'humanité ! il l'avait bien regardée, il la connaissait. D'autres au théâtre déclamaient, donnaient en pied des images symboliques et sans réalité de l'Honnête homme, du Père de famille, que sais-je ? Lui, trace des caractères. Il y aurait imprudence à tenter de reprendre après lui ce Gomminge qui prie avec tant de ferveur et se débat si cruellement contre un amour invincible ; cette taciturne Adélaïde qui n'a voulu que souffrir auprès de son amant, et jusqu'à la mort, est si vaillante en sa souffrance ; ce Père abbé dont l'admirable sérénité contraste si puissamment avec les tourments de ses Religieux, toute faite de son Respect pour la Règle et de sa Foi en Dieu (1) ; cette Gabrielle, pureté et patience, pour qui la mort sera un bienfait. Fayel même, cet excessif et un peu ridicule Croquemitaine, avec ses fureurs follement criées, s'impose aux souvenirs par la douceur de ses retours :

, Désarme cette haine :

Je te fais de mon cœur maîtresse souveraine...

Non, je ne serai plus furieux ni jaloux :

J'étouffe ces transports indignes d'un époux.

Je saurai repousser ces honteuses alarmes.

Estimer tes vertus, en adorant tes charmes ;

Je veux que tes beaux jours plus sereins désormais

Coulent dans les douceurs d'une tranquille paix.

Que tu donnes des lois à mon âme asservie ;

Au seul soin de t'aimer, je consacre ma vie ;

Mais parle : sur ton front quelle sombre langueur

Décèle un noir chagrin qui surcharge ton cœur ?

Mon œil surprend des pleurs qui t'échappent sans cesse...

Est-ce à l'àme innocente à sentir la tristesse ?

Tu ne me réponds point ?... tu pleures ?...

Dans un cadre mélodramatique, les deux Mérinval aussi, le père et le fils, sont autre chose que des personnages de

(1) A remarquer que d'Arnaud n'a point cherché en dessinant ce caractère du Père abbé à créer une opposition dont il lut facile de tirer des effets de théâtre. II ne s'est accordé cette commodité que dans Eiiphémie où, sous leurs cornettes, Mélanie et Cécile sont comme des allégories, l'une de la Religion qui soulage et console, l'autre de la Religion qui gronde et menace. Mais Euphémie n'est pas sa meilleure pièce. Il avait déjà opposé dans l'Histoire de Monsieur et Madame de *** le religieux de toute charité et celui de toute rigueur. Même une graijde partie du livre est fondée sur les péripéties de leur antagonisme.

mélodrame. Nous avons dit en son lieu comment l'heureuse conception du troisième acte et sa réalisation, d'un mouvement si rapide, si enfiévré, sauveraient la pièce, s'il en était besoin, de toute ressemblance avec les vulgarités dont fait métier le commun des dramaturges. Et il serait opportun encore de signaler avec quelle mesure, sans insister, mais par une touche juste, comme d'un peintre sur un portrait, d'Arnaud a fait d'un petit rôle, d'un comparse, le lieutenant criminel, un être vivant, qui intéresse, qu'on écoute. Trois ou quatre vers font l'affaire, une âme est née, une âme de compassion, une âme de sympathie. Ce juge permettra l'entretien du père et du fils.

Ce qu'un devoir austère Voudra bien m'accorder, Je suis prêt à le faire.

L'équité n'endurcit point le cœur.

Et nous devons toujouris soulager le malheur.

Ce très mince personnage du lieutenant criminel n'étant que ce qu'on appelle au théâtre « une grande utilité », ne pouvait, ne devait pas être développé ; aussi d'Arnaud l'a-t-il exactement tenu à son plan, l'arrière-plan ; mais il ne nous en a cependant rien laissé ignorer, ni combien lourde pèse sur lui sa responsabilité, ni comment la jeunesse et la manifeste sincérité de son accusé ont pu le toucher. Le meurtre est avoué, le meurtrier a d'avance accepté sa peine. Il s'est déclaré gentilhomme et cache son nom. Il affirme qu'il était en droit de tuer et tait ses motifs. Tout cela est angoissant. Survient le père que le magistrat reconnaît.

Dieu ! qu'est-ce que je voi ?

Son père ! Mérinval 1

Et sur les premières paroles, confuses, du vieillard :

Vous dîtes ?

Manque-t-il rien au tableau ? C'est que d'Arnaud, bien que, pour éviter l'embarras de faire sa cour aux comédiens, il préférât donner ses pièces aux libraires et les offrir au jugement des lecteurs, avait à un degré très aigu le sens du théâtre. Tout en les composant, il se jouait à lui-même dans son imagination ses- tragédies et ses drames, et se les jouait

fort bien en vérité, disant juste ce qui était à dire, et voyant clair aux décors qu'il lui fallait, aux mouvemeAts de ses bonshommes, aux détails de leurs entrées et de leurs sorties comme aux intentions que devait en chaque circonstance traduire leur mimique.

Vous en aurez aisément la preuve. Remarquez en effet ses notations de la diction théâtrale au moyen des points suspensifs plus ou moins nombreux selon que les arrêts, les hésitations, les silences doivent se produire avec plus ou moins de fréquence, plus ou moins de durée. Le lecteur le plus inattentif est obligé de lire bien, de mettre à ce qu'il lit l'accent qu'il faut. Cette bizarrerie n'est bizarre qu'en apparence. Elle s'égale en quelque sorte aux procédés de l'écriture musicale. Les décorations qui lui sont nécessaires, il les plante avec une sûreté qu'on ne saurait dépasser. Leur complication même la plus extrême ne lui cause nul embarras. Reportez-vous, par exemple, à sa description de celle de Coinminge, le tombeau de Rancé, et à celle du dernier acte à'Euphêmie, qui se compose des mêmes éléments et qui en diffère pourtant par l'architecture et les dispositions. -^

D'Arnaud ne fléchit qu'une fois, dans Fayel, au premier acte. On ne voit pas du tout comment ce qu'il veut peut s'arranger. « Le théâtre représente l'appartement d'un château, un vestibule au bout, d'un côté un parc, et de l'autre une tour. » Il semble qu'il y faudrait un décor à compartiments comme aux pièces de Hardy. Laissons à de plus habiles le soin de se débrouiller avec ces exigences.

Mais où d'Arnaud est incomparable, c'est dans ces indications de l'action des personnages, de leurs attitudes, de leurs gestes. Il dit leurs larmes, leurs soupirs, leurs prostrations. Il ne les abandonne pas une minute, il les suit dans toute la progression des sentiments qu'ils ont à interpréter. C'est d'une mise en scène méticuleuse à merveille, variée, pour qui rien n'est bagatelle, qui ajoute à l'intérêt, parfaite ; et le jeu de M"* de Garcins, frère Euthime, de Comminge, put rallier tous les suffrages, mais certainement elle ne trouva pas un effet que le poète n'eût trouvé avant elle et qu'il ne lui eût défini, se rendant compte de tout ce qui était permis, de tout ce qu'il

conviendrait d'oser, de tout ce qui porterait, à tel point que dans le livre il pouvait écrire (nous avons déjà cité ce passage) : « Son jeu muet a paru sur le papier même attacher et intéresser. Que seroit-ce à la représentation ? »

Sans doute il n'avait pas été le premier à imaginer que ces précisions ne laissaient pas que d'avoir quelque importance. Goldoni se défiait de l'intelligence des lecteurs et des comédiens et avait pris contre elle les mêmes précautions. Diderot non plus n'en faisait point fi. Il marquait : La marche de cette scène est lente. — Elle sort avec son mouchoir sur les yeux. , — // continue à se promener. — // se renverse sur un fauteuil..., et dans sa comédie Dupuis et Desronais, Collé ne s'était pas montré plus chiche d'explications sur les attitudes et les déplacements de ses acteurs ; mais admirez cette rouerie : les pantomimes qu'il s'applique à nous détailler, il n'avait pas songé à en aider ses interprètes, il les leur avait empruntées et les copiait d'après eux, — si Bachaumont n'a pas menti.

Collé à ce compte n'était pas un homme de théâtre. D'Arnaud en était un, qui le fut même par moments^ au préjudice du poète. Le désir qu'il avait de donner à ses scènes le mouvement le plus vif, le plus naturel, l'incita, on pourrait presque dire au culte du style entrecoupé, des phrases interrompues.

Que vois-je ? en quel état !... {Euphémie, m, 2). L'amour... vous me verrez embrasser vos genoux.

{Mérinual, i, 4).

Je veux... Raymond... qu'il vienne... {Fayel, iv, 2). Un Etranger... le voir... quelle vue importune !

iComminge, i, 3)

Plus la scène est émue, plus d'Arnaud oublie qu'il est un écrivain, moins ses personnages s'expriment. On rencontre des bégaiements comme ceux-ci :

Dans Comminge, u, 6 :

Demeurez... Cette voix... cruel... vous me fuyez... Je n'écoute plus rien... que j'expire à vos pieds...

Et plus loin, scène 7 :

J'ai cru... l'illusion... frappé de tout côté...

Ma douleur... mon tourment... mon désespoir redouble...

Dans Euphémie, ii, 9 :

Vous ne répondez point... parlez... mon âme émue... Mon père... Dieu 1 la mort sur son front répandue...

Et acte trois, scène 2 :

O ma religion... je me meurs... un moment : Sinvial, écoute-moi :

Dans Mérinval encore, iv, 2 :

Mon âme révoltée au seul mot de bassesse... Monsieur, je fus toujours digne de ma noblesise. Et nul autre que vous... pardonnez... pardonnez... A la vive douleur mes sens abandonnés... Non, je n'étois pas fait pour souffrir cet outrage.

Et acte cinq, scène 2 :

Mais la honte... la honte... eh 1 quel cœur affermi I... Le mien... est-il bien vrai ?... vous seriez mon ami ?...

Nous n'avons là que trop d'exemples. A quoi bon poursuivre ? (1) Des critiques sévères trouveraient à relever d'autres erreurs de Baculard. Il est difficile de ne pas sourire de ces vers de Coligni, dont le mauvais goût fait songer à ce poignard de Théophile qui en rougissait, le traître !

Vous, allez... qu'à la nuit, témoin de vos exploits, Jaioux de cet honneur l'astre du jour envie L'aspect du châtiment d^une secte ennemie.

Voici au même lieu un vers d'une impropriété de termes remarquable :

Répandre un sang marqué du sceau de sa colère...

Un autre dans Fayel :

Achevons d'enflammer un poison infernal...

(1) l-A Chaussée usait et abusait de ce système. On ne trouverait nulle part dans d'Arnaud, cfui peut-être l'imitait en cela, un morceau aussi typique à cet égard que celui du Préjugé à la mode, cité par M. G. Lunson, op. cit. p. 255.

Un dans Mérinval, qui n'est même plus français :

Vous courez à la mort, sans empêcher la mienne...

N'insistons pas sur ces faiblesses. D'Arnaud, dans l'emportement de ses scènes, n'était pas toujours le nfaître de sa forme. Il y a un endroit dans Fayel où il est question d'un « gage » que Couci avait reçu de son amie, et il faut qu'une note, en bas de page, nous instruise de la nature de ce gage. Elle est ainsi conçue : « Il (Couci) veut parler d'un bracelet de cheveux que lui avait donné Gabrielle. » On ne serait pas en peine d'opposer à ces fautes de belles et saisissantes contre-parties. Dans cette même pièce et dans ce même rôle de Couci, un trait de fierté pour lequel il semble bien que l'épithète sublime n'aurait rien d'hyperbolique, compenserait, à notre avis, nombre d'erreurs. Fayel tient prisonnier entre ses mains son rival, et le veut faire tuer par ses gens. Il les lance contre lui :

Frappez I

coucY, avec une tranquillité dédaigneuse

On te disoit chevalier I

De cette hauteur d'Arnaud ne retombe pas indignement. Lisons encore :

FAYEL, sortant de sa fureur

Et c'est toi Qui me rends à l'honneur, à ce que je me doi !

(A Couci, avec transport) :

Couci vient d'empêcher que mon front ne rougisse I C'est un crime de plus qu'il faut que je punisse. Non, non, ne prétends pas, Couci, m'humilier : Tu vas voir si Fayel est digne chevalier I La honte m'eût flétri ; ton attente est trompée.

(A ses écuyers) :

Qu'on détache ses fers ; donnez-^liii son épée ; Qu'on m'apporte la mienne...

On les arme. Fayel refuse un bouclier :

Non, point de bouclier. Rejetons loin de nous Ce qui peut affaiblir ou détourner les coups ; Combattons pour mourir, etc., etc.

Ces faiblesses que nous signalions tout à l'heure étaient la joie, étaient la proie des faiseurs de parodie.

Car ce fut le bon temps alors des parodies, et bien que Mercier, dans ses théories sur le drame, qu'il voulait simple et prêcheur de morale, en quoi il venait sur le tard ; en prose, ce qui n'était guère plus neuf ; et qui, au contraire de Baculard et de tant d'autres, n'en bannissait pas la gaîté, une gaîté « épurée, plus vraie et plus durable », qui ne serait pas le rire, chose périmée ; bien que Mercier eût déclaré que la comédie non plus ne devrait faire rire, parce que les deux muscles de la bouche nommés zygomatiques, encore souples au temps de Molière, étaient aujourd'hui paralysés chez tous les François, les françois se permettaient fort bien de rire, au grand péril de leurs muscles zygomatiques, et voire ! de tout et de tous, s'attaquant même au bon Ducis, dont le Roi Lear sous la plume des parodistes devint le Roi Lu.

Mais, avec de Belloy à l'occasion, d'Arnaud et parfois aussi ses imitateurs, tel un nommé Fontaine, auteur d'un Argillan ou le Fanatisme des Croisades, furent les sujets préférés de ces railleurs. D'Arnaud surtout leur avait donné prise avec ses façons de ponctuer. Tout le monde s'y mettait. Le critique de VAlmanach des Muses, 1775, disait d'un drame qu'on y avait mis beaucoup de sentiment, car il y avait plus de points que de mots : au catalogue (fictif) des ouvrages d'un chimérique M. Doucet, de plusieurs académies, son pseudonyme, Cocqueley de Chaussepierre annonçait un Traité complet de la ponctuation ou Manière de tirer le plus grand parti des signes de suspension dans le discours, 2 vol. in-8 (1). Collé s'en amusa dans Cocatrix, tragédie amphigouristique. Ayant fait tenir à son principal personnage, Colorax, roi de l'Arabie Pétrée, un beau discours « déclamatoire et boursouflé », il recommande « de grandes pauses aux deux vers suivants, comme si l'on disait les plus belles choses du monde » :

Mes trésors... les honneurs... demande... je suis roi... Attends tout... je de veux... je le puis... je le doi.

(1) Observons que dès août 1757, c'est-à-dire longtemps avant les préfaces de Comminge où d'Arnaud prit son initiative, paraissait une Marguerite d'Anjou, avec une préface où il était traité des virgules et de la ponctuation.

L'échantillon ne lui fait pas honneur. Le même Cocqueley de Chaussepierre, qui était un avocat, auteur de nombreuses facéties, eut une inspiration plus heureuse avec son Roué vertueux, « poème en prose en quatre chants, propre à faire en cas de besoin, un Drame à jouer deux fois par semaine. » Il n'en publia que les arguments, disant : « Ces arguments, pleins de sel, sont une des parties les plus considérables de cette brochure : car le Poème n'est pas fait ; on n'y trouve que quelques mots entrecoupés, avec beaucoup de points ; ce qui est encore très ingénieux et très épigrammatique :

O crime...

O consolante horreur...

O ma mère...

Ah, ma fille... »

On n'a jamais trop su à quelles notabilités de lettres ce Roué vertueux faisait surtout la guerre : mais c'est qu'elles y étaient à peu près toutes intéressées, les illustres de la secte philosophique, les moindres que portait leur goût à mettre au théâtre des personnages bas. Mercier, de la Brouette du Vinaigrier, et d'Arnaud, évidemment.

Dans une Gâbrielle que, pour rappeler sans la nommer, la malheureuse épouse de Fayel, Dussieux et Imbert avaient baptisée de Passy, et faite en un acte en prose et en vaudevilles, de Belloy et d'Arnaud partagèrent fraternellement les nasardes. Il y a une trouvaille dans cette parodie, c'est, au vaudeville final, ces vers :

Ah 1 il n'est point de fête Quand le cœur n'en est pas.

Fayel servi de la sorte, Mérinval eut son tour. Cocqueley de Chaussepierre était revenu à la charge, avec un drame en deux actes et en vers : « Monsieur Cassandre ou les Effets de l'Amour et du Verd-de-Gris (1), accompagné d'une épître dédicatoire à Madame la Marquise de ***, d'une préface, d'un discours préliminaire, d'un avertissement, d'un avis au lecteur, et d'une lettre de M'. . . à l'auteur. » Et ni la prose de d'Arnaud, ni ses vers, ni le sombre dont il s'était fait le prophète, ni ses

(1) Seconde Edition. Amsterdam-Paris, Gueffler, 1775, in-8».

points « jetés avec art tout à travers la phrase et dont remploi dispense d'achever ce que l'on a à dire » (1), ni la peine qu'il prend d'écrire les pantomimes et de décrire les habillements, ni même le luxe où il se plaît d'orner ses volumes de planches d'Eisen, de Marillier, de Gravelot, planches qu'il payait peutêtre de ses deniers comme faisait Dorât, qui s'y ruina, rien n'est épargné, rien, et par surcroît, ce gracieux Dorât, Lemière, deux ou trois autres reçoivent des égratignures.

On pourrait également citer dans cette suite de parodies. Le vidangeur sensible, par M. *** (on suppose Marchand et Nougaret), et serait-ce pécher que d'omettre les Funérailles d'Arabert, religieux de la Trappe, poème anonyme imité de l'anglais et qui ne fut parodie que très involontairement par la gaucherie de son auteur. Lui aussi prêtait à rire, mais à ses dépens. En voici quatre vers. La maîtresse d'Arabert raconte ses aventures au vieillard Anselme :

Trop triste passion 1 cédant à sa contrainte. D'un habit prohibé me servant de la feinte Et déguisant mon sexe avec ce vêtement. L'amour me conduisit vers ce saint bâtiment.

La Manie des Drames sombres, comédie du chevalier de Cubières-Palmezeaux (2) ne ressemble en rien, heureusement pour elle, à cette pauvreté ; il y est dépensé force esprit. Chacun a son compte. Et ne demandez pas sur quel motif sera bâtie la scène pour d'Arnaud ? Sur les énumérations, les exclamations et sur la multiplication des points : vous l'avez deviné. Prousas, le dramaturge, lit une épreuve qu'il vient de recevoir :

C'est inintelligible.

Le sang coule. Animal ! je n'ai pas dit cela. Le sang en longs ruisseaux couloit par-ci par là ; Cette phrase du moins fait image. Les crimes, La foudre, le trépas, les enfers, les abîmes :

(1) On peut encore, est-il recommandé, s'en servir dans la lecture, quand on y est de médiocre aptitude. On lirait ainsi, en les comptant et énonçant les autres signes :

La piété console virgule et n'est que la nature Ardente à secourir quatre points plus sensible virgule trois points

[plus pure trois points virgule De vos pleurs attendri virgule je viens les essuyer quatre points.

(2) L'Année littéraire de, 1778, t. viii, p. 270, dit : le Marquis.

Tous ces mots sont omis ; et cependant c'est d'eux

Que naît tout l'intérêt ; cela n'est pas douteux.

11 n'aura pas encore retranché, je l'espère,

Les Dieu ! les ah 1 les ciel ! les mon fils ! les mon père I

Il ne peut ignorer qu'on peint les passions

Surtout en variant les exclamations.

Comment ! Je n'en vois point ? S'est-il mis dans la tête

De me corriger, moi !... Peste soit de la bête.

Et les points, où sont-ils ?... Quoi ! malgré tous mes soins,

N'apprendra-t-il jamais la science des points ?

Les points au sentiment servent de thermomètre.

Par les points on les fait diminuer ou croître.

Après cette tirade il en eût fallu neuf...

Sans les points ferions-nous quelque chose de neuf ?

Tout est dit... Mais les points avec leurs couleurs noires

Rajeunissent encor les plus vieilles histoires.

Il faut que de ce pas j'aille chez l'imprimeur'.

Me retrancher des points I... oh ! je suis d'une humeiu*

Neuf points bien alignés après ce mot humeur.

En somme, toutes dénuées d'indulgence qu'elles fussent pour la fatigue des muscles zygomatiques du temps, ces parodies trouvaient dans l'œuvre de d'Arnaud Baculard ou de Baculard d'Arnaud, car il n'importe guère, selon la remarque d'un homme d'esprit,

Que d'Arnaud soit devant ou d'Arnaud soit derrière,

elles trouvaient assez peu de motifs de rire et moins encore de prétextes de mordre. Le seul fait important est qu'on les ait voulues et mises sur pied, puisque si méchantes et cruelles qu'elles puissent être quand elles le sont, elles rendent témoignage et qu'en elles réside la meilleure attestation du mérite, du succès d'un ouvrage. Le proverbe turc a raison : On ne jette pas de pierres à l'arbre stérile.

-Les traductions aussi rendent témoignage, et là Hollande et l'Italie traduisaient les drames et les tragédies de d'Arnaud, et Gottsched louait la translation qui avait été faite dans sa langue du poème sur la Mort du Maréchal de Saxe ; et dans le grand mouvement qui, sous son influence, assura la formation d'un théâtre allemand par l'étude de plus en plus réfléchie et l'imitation obstinée des œuvres de nos grands classiques et de leurs successeurs, d'Arnaud fut nécessairement quelqu'un

pour celle qui, avec la plus belle vaillance aida de tout son talent et de toute sa volonté le Maître de Leipsick, cette Neuber, sans qui Lessing en fût resté à ses Fables et ne fût jamais devenu l'auteur d'Emilia Galotti, de Nathan le Sage et de la Dramaturgie.

On pouvait jouer le mépris, dire et l'épéter, comme on le lit lorsque parurent les Lamentations de Jérémie, que d'Arnaud s'entendait à faire des vers, mais que c'était dommage qu'il fût aussi dépourvu d'idées. La contre-vérité était flagrante. Nous ne ferons point' de difficulté de reconnaître que dans la plupart de ses romans, la plupart de ses nouvelles, d'Arnaud travaille volontiers sur un même fonds. L'Histoire de Monsieur et de Madame de Labedoijère sera presque l'unique génératrice de ses inventions. Epoux ou amants, deux jeunes gens s'aiment d'amour, on les sépare ; leurs parents sont inflexibles, ayant deux amis, l'un pour leur conseiller le pardon, l'autre pour le leur défendre. Dans le conflit de ces influences contraires, tout s'aggrave. Persécutions d'aller leur train. Les amoureux épuisent toutes les possiblités de l'infortune humaine, et quand ils sont dans le plus fâcheux état de misère et de désespoir, les parents comprennent enfin qu'ils n'avaient pas le droit d'être si méchants, et parlent de s'accorder, mais il est parfois trop tard. Pour varier un peu, il arrive que d'Arnaud change le sexe de ses personnages. Il avait un héros, il lui substitue une héroïne. Ainsi, dans ses pièces, Comminge était un Religieux dévoré d'amour ; Euphémie dévorée d'amour et Religieuse lui fera pendant. Mais, même dans ce cadre étroit dont au reste il s'évade à de certains jours, son ingéniosité apporte constamment des détails nouveaux, des développements dont il n'avait pas coutume. Et ce n'est point miracle. Comme il se plaisait aux belles toiles tragiques de Rembrandt et de Rubens et de Poussin ; qu'il se plaisait aux musiques sévères, au Stabat de Pergolèse (plus qu'aux finesses de la Serva Padrona), au Castor et Pollux de Rameau (dont il aimait surtout l'air de Télaïre : Tristes apprêts !...) ; qu'il avait des lectures sans nombre, se plaisait aux Livres Saints non moins qu'aux chefsd'œuvre des poètes, capable de citer des versets de Job et des opinions de Saint-Evremond, et même des vers de Pradon (1),

(1) Cf les trois préfaces de Comminge.

— il se plaisait au spectacle de la vie, le regardait avec des yeux de charité, toujours prêt à s'intéresser, à s'émouvoir, à compatir. Et son imagination y trouvait sans nulle peine les éléments, le thème, la matière d'œuvres infinies. A Sedan, une jeune fille n'attendait que l'arrivée de son fiancé pour l'épouser. Elle va au devant de lui sur la route, et là, on lui apprend qu'il est mort. Le coup était trop soudain. La folie aussitôt l'avait prise. Elle revint au logis, disant : Il n'est pas encore arrivé, je retournerai l'attendre demain ; et, cinquante ans, cinquante ! la malheureuse fit chaque jour le même trajet inutile, et, rentrant : Il n'est pas encore arrivé, disait-elle, j-e retournerai l'attendre demain. D'Arnaud fit de cette histoire La nouvelle Clémentine, qui est dans les Délassements d'un homme sensible. Et de combien d'autres de ses « anecdotes » les drames quotidiens furent-ils l'occasion et la source ! Ou d'incomplets souvenirs de livres autrefois lus l'agaçaient comme d'une provocation. S'il se rappelait le commencement, la suite manquait : — Eh bien, semblait lui dire le livre, tu as un point de départ, continue, brode. C'est ainsi que son Liebman, des Epreuves du Sentiment, prit naissance, le début étant une réminiscence d'il ne savait plus quel bouquin tombé dans ses mains pendant ses voyages en Allemagne, Tout le reste, il l'avait tiré de lui-même, s'en était fait un exercice et un bonheur.

Eh ! s'il eût manqué d'idées, comme on l'en accuse, auraitil jamais eu des imitateurs, un disciple ? (1) Il fit école. Comment aurait-il été aux auteurs dramatiques de son temps leur plus abondant et généreux fournisseur de sujets ? De son gré ou non, en l'avouant ou en le dissimulant, on lui empruntait de toutes parts. Nous ne nous chargerions pas de dresser un inventaire de ceux de leurs ouvrages que lui doivent ses contemporaims ni les gens de théâtre venus ensuite.

De ces ouvrages nous avons plus haut signalé quelquesuns, on les retrouvera mentionnés dans la liste suivante, avec d'autres dont il n'y avait pas eu lieu de parler :

(1) Bersot, Etudes sur le xviw siècle, Paris, Durand, 1856, p. 369, nomme Madame de Saint-Chamood, auteur des Lettres de deux Amants passionnés et vertueux.

Les Epoux malheureux, drame en trois actes et en vers, de Julien de Vinezac, dédié à la célèbre Corilla, improvisatrice italienne, et où il n'y a pas un mot qui ne soit de l'Histoire des Labedoyère ; Sargines ou l'Elève de l'Amour, comédie lyrique, et Raoul, sire de Créqui, comédie mêlée d'ariettes, dont Monvel fit les paroles pour Dalayrac ; Rose d'Amour, pièce en trois actes mêlée aussi d'ariettes et en imitation de vieux langage ou, comme elle était annoncée, en « style gaulois », arrangée par un sieur Dubreuil pour le compositeur Cambrini ; l'extraordinaire Batilde ou l'héroïsme de l'amour, drame de notre fameux Dysembart de la Fossardrie ; Pauline et Henri, du citoyen Boutillier, joué à Feydau, le 19 brumaire an II, et dont l'auteur confesse qu'il doit en partie le fond à d'Arnaud ; et en<x)re les Amours de Coucy ou le Tournoi que donnait le Théâtre de Monsieur, à la Salle de la Foire Saint Germain, et le Dragon de Thionville qui est un décalque en un acte des anecdotes des Délassements de l'homme sensible et fut représenté à Rouen en décembre 1786, très probablement avant que de faire le voyage de Paris.

On l'y jouait sur le théâtre du Palais-Royal au mois d'août 1790, au même temps que le Théâtre de la Nation poursuivait les représentations de Les Amans malheureux ou le Comte de Comminge, le Théâtre Italien, celles de Sargines ou 4'Elève de l'amour, que le Théâtre de Monsieur donnait le 17 les Amours de Coucy ou le Tournoi et que, après avoir près de dix fois de suite, le mois précédent, joué un second Comminge ou les Amans malheureux, celui-là pantomime en un acte d'un nommé Pompigy, l'Ambigu Comique venait de le reprendre, le 4, enrichi de divertissements !

Puisque lire Baculard d'Arnaud était à ce point utile et de bon rapport à ses confrères, on ne saurait nier que ce reproche qu'on lui faisait de manquer d'idées était le plus absurde qu'on pût imaginer.. Qui prête possède, et la preuve est faite. Nous n'irons pourtant pas jusqu'à soutenir que pour exploiter d'un tel entrain les richesses qu'il mettait à leur disposition, c'était que les autres n'avaient, eux, que de très pauvres et chétives idées bonnes à rien. Le mérite particulier de d'Arnaud,

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