SCÈNE l. 3?l
BIRON
Prends la rime à défaut de raison.
LONGUEVILLE
— Biron ressemble à une gelée envieuse — qui mord les premiers-nés du printemps.
BIRON
— Eh bien, soit ! Pourquoi l'été étalerait-il sa parure avant que les oiseaux aient eu sujet de chanter? ~ Pourquoi me réjouirais-je de productions d'avance avortées? ~ A Noël je ne désire pas plus de rose — que je ne souhaite la neige au retour des fêtes de mai. — J'aime chaque chose à sa saison. —Ainsi pour vous mettre à étudier il est maintenant trop tard. — C'est vouloir escalader la maison pour en ouvrir la porte basse.
LB ROI
— Eh bien » retirez-vous : retournez chez vous , Biron ; adieu!
BIRON
— Non» mon bon seigneur ; j'ai juré de rester avec vous; — et, quoique j'en aie plus dit en faveur de la barbarie — que vous à réloge de cette science angélique» — je veux tenir résolument ce que j'ai juré — et subir la pénitence quotidienne de ces trois années. — Donnez-moi l'écrit, que je le lise, — et j'en signerai de mon nom les plus stricts décrets.
LE ROI, loi remettant le parchemin.
— Voilà une soumission qui te délivre de la honte ! —
BIRON, lisant.
« Item. Qu'aucune femme n'approche à plus (F un mille ^ de ma coût, n
— Et on a proclamé cela?
LONGUEVULB.
n y a quatre jours.
BIRON
— Voyons la pénalité ! —
322 FKINES D'AMOGR PERDUES.
LisanL
Sous peine de perdre la langue !
— Qui a imaginé ça?
LOKGUEVILLK.
— italbl, c*estmoi.
BmoN.
Doux seigneur y et pourquoi?
LONGOEVILLE.
— Pour les efiarer toutes par cette redoutable pénalité?
— ToiUi utie lot périlleuse à la galanterie.
< Item. Si un hotntnt est surpris parlant à une fèfnme Éàns un terme de trots em, U sublfa rhurnUiatlùti publique que le reste de la cour pourra imaginer GOfitré hit. é
Aa Roi.
<- Cet article» mon susenin, tous ailes foroëmetit le violer vous-même. — Car vous savez bien qu'ici arrive en ambassade» — pour vous parler» la fille du roi de France. — Cette vierge» d'une grâce, d'une majesté suprême, — vient vous demander de céder l'Aquitaine — à son père décrépit, malade et alité. — Ainsi, ou voilà un article foit en vain, — ou c'est vainement que vient ici cette princesse admirée.
Il BOl.
—Que dites-vous» seigneurs? Eh ! nous avions tout à iait oublié cela.
. BIIOK.
— Ainsi le zèle dépasse toujours la mesure ; — tout en s'élttdiant à posséder ce qu'il désire, — il oublie la chose essentielle. — Et quand il possède lobjet qu'il a pourchassé, — sa conquête est comme celle d'une ville incendiée ; autant de gagné, autant de perdu.
LE ROI
— Nous devons à tout prix abolir cet article ; — il faut par pure nécessité que la princesse réside ici.
SOÉiKK 1. 323
^ Là néMMité nous rendra tout parjurée — trois mille fois durant cea tfois ans. — Car tout homme natt avec des penchants, — que peut seule maîtriser, non la volonté, mais une grflce spéciale. — Si donc je vldld ma foi, j*aurai pour excuse — de m'étre parjuré par pure nécessité. — Conséquemment je signe sans réserve le décret tout entier.
l\ écrit son Dom.
— Quant h celui qui l'enfreindra dans le moindre détail, — qu*il soit condamné à une étemelle honte ! — Les tentations sont les mêmes pour les autres que pour moi : — aussi je crois, quelque répugnanceque j'aie montrée, — que le dernier à garder son serment, ce sera moi ! — Mais est-ce qu'aucune récréation ne nous sera accordée?
LE ROI
— Si fait ! notre cour, comme vous savez, — est hantée par im voyageur espagnol» un raffiné» — un homme qui est la fleur de la nouvelle mode — et qui a dans sa cervelle une mine de phrases ; — un être que la musique de sa propre langue — ravit, comme une harmonie enchanteresse ; — un homme accompli que le vrai et le faux — ont choisi pour arbitre de leur altercation. — Cet enfant de la fantaisie qui a nom Àrmado, — dans l'intérim de nos études, nous racontera — en termes de haut lieu les exploits de maint chevalier — de la fauve Espagne, trépassé dans les querelles de 06 monde. — A quel point il vous amuse, mes seigneurs, c'est ce que je ne sais pas : — mais je proteste, moi, que j*aime à l'entendre mentir, — et je veux faire de lui mon ménestrel.
BIRON
— Àrmado est un être des plus illustres, — l'homme des mots nouvellement frappés, le véritable chevalier de la
324 PKl.NES I) AMOUR PERDUES.
LONGUBYILLE.
— Ce butor de Trogne et lui feront notre divertissement ; — et avec eux trois ans d'étude passeront vite. ~
Entrent Balourd, portant nne lettre, et Trogne.
BALOURD
Quelle est la personne du roi?
BIRON
Ici» l'ami ; que lui veux-tu?
BALOURD
Je répréhende moi-même sa personne, car je suis sargent de Son Altesse; mais je voudrais voir sa personne en chair et en os.
BIRON, montrant le Roi.
Le voici.
BALOURD
Le signor Arm... Arm... vous recommande bien. Il y a du grabuge là-bas ; cette lettre vous en dira davantage.
TROGNE
Monsieur, le contentement de cet écrit me touche.
LE ROI9 prenant la lettre.
Une lettre du magnifique Arroado !
BIRON
Quelque mince qu'en soit le sujet, je compte, mon Dieu, sur de grands mots.
LONGUEVILLE
Espoir bien grand pour un résultat bien mince ! Dieu nous accorde la patience !
BIRON
D'écouter ou de ne pas rire?
LONGUEVILLE
D*écouter patiemment, monsieur, et de rire modérément, ou de nous abstenir de l'un et de l'autre.