SCÈNE IV
[Dans le parc royat.]
Btitteilt AHItAAO et PflALtNÉ.
ARMAXK).
Gazouille, mon enfant. Charme-moi le sens de l'ouïe,
PHALÈNE, chantant.
CoDcoIinel, etc. (36)
ARMABO.
Air ravissant!... Tiens, jeune tendron, prends cette clef, élargis le berger et amène -le ici incontinent. J*ai à le charger d'une lettre pour mon amante.
pbaUns.
Mattroi voulei-vous séduire votre belle? Apprenez le branle français (36).
ARIIADD.
Qu'entends-tu par là? Le branle français !
SCÉNR IV. 3M
PHALlm.
Voici la chose» maitrs accompli. Vous fredonfief une gigue du bout des lèvres, vous en battez la mesure avec vos pieds, et vous Tanimez en levant les yeux au ciel *, vous soupirez cette DOte-ci ; vous chantez celle-là; tantôt du gosier, oomme si vous avaliez Tamour en le chantant ; tantôt du nez, comme si vous prisiez Tamour en le flairant. Votre obapeau s*avance comme un auvent sur l'échoppe de vos yeux. Vos bras sont croisés sur votre mince bedaine oomme les pattes d*un lapin à la broche. Vos mains sont dissimulées dans tos poches, comme celles d*un personnage de vieux tableau. Vous avez soin surtout de ne pas rester trop longtemps sur le même air. Rien qu'une bribe et c'est assez ! Voilé les talents fantasques à Taide desquels on perd les filles coquettes qui se seraient perdues sans cela, et grftoe auxquels, pour peu qu'on les cultive, on devient» remarquez bien, un homme remarquable.
ÀRMADO.
Combien t'a coûté cette expérience?
PHALÈÏVI.
Une obole d'observation.
ARMADO.
Mais oh I... Mais oh!...
PHALÈNE y fredooDant.
Le cheval de bois est oublié.
ARMADO.
Prends-tu mon amante pour un cheval de bois?
PHALÈNE
Son pas, maître. Le cheval de bois n'est qu'un étalon, et votre amante est peut-être une haquenée. Mais auriez*vous oublié votre amante ?
AUUDO.
Presque.
PHALÈNE
Négligent écolier! apprenez-la par cœur.
ARMADO.
Par cœur et de tout cœur, page.
PHALÈNE
Et aussi àconlre-cœur, mon maître. Je vais vous prouver les trois choses.
ARMADO.
Que prouveras-tu î
PHALÈNE
Que je suis un grand homme, et cela immédiatement par une déduction en trois points. Vous aimez votre belle par cœur, parce que votre cœur ne peut pas soupirer près d'elle; vous l'aimez de tout cœur, parce que votre cœur est épris d'elle; enfin vous l'aimez à contre-cœur parce que c'est pour vous un crève-cœur de ne pouvoir la posséder.
ARMADO.
Je suis dans ces trois cas.
PHALÈNE^ à part.
Tu serais dans bien d'autres cas que tu n'en serais pas moins nul.
ARMADO.
Va me chercher le berger : il faut qu'il porte une lettre pour moi.
PHALÈNE
Voilà un message bien assorti : un cheval ambassadeur d'un âne !
Ah ! ah ! que dis-tu ?
PHALÈNE
Je dis, monsieur, que vous feriez bien de mettre cet ânelà à cheval, car il a l'allure fort lente. Mais je pars.
ARMADO.
Le chemin n'est pas long. Vole !
SCÉSE IV. 353
PHALÈNE
Aussi rapide que le plomb, monsieur.
AKMADO.
Que veux-tu dire, ingénieux mignon? Est-ce que le plomb n'est pas un métal pesant, massif et lent?
PHALÈNE
— Minime, honorable maître ; ou plutôt maître, point du tout.
ARMADO.
— Je dis que le plomb est lent.
PHALÈNE
Vous parlez trop vite, monsieur. — Est-il lent le plomb que décharge un fusil ?
ARMADO.
— Charmante fumée de rhétorique ! — Il fait de moi le mousquet dont il est la balle. — Je te tire sur le berger.
PHALÈNE
Feu donc, et je file.
Il sort.
ARMADO.
— Ce jouvenceau est fort sagace : quelle volubilité! quelle grâce! — Excuse-moi, doux ciel, de te soupirera la face. — Rude mélancoUe, la vaillance te cède la place... — Voici mon héraut de retour.
Phalène re?ieot, menant Trogne.
PHALÈNE
— Un miracle, maître! voilà une étrange Trogne qui s'est écorché le tibia.
ARMADO.
— Quelque énigme! quelque charade! Voyons! ton envoi! commence (37). —
TROGNE, se frottant la jambe.
Pas d'énigme! pas de charade! pas d'envoi j Oh! mon-
35 i PEINES D AMOUR PERDUES.
sieur ! Four pauser, le plantaiOt le simple plantain, est ce qu'il y a de meilleur.
ARMADO*
Par la vertu, drôle, tu rends le rire irrésistible ; ta bêtise désopile ma rate et, en soulevant mes poumons, provoque chez moi un sourire sarcastique. Oh ! mes étoiles ! pardonnez-moi I L'imbécile prend un envoi pour un onguent et se figure qu'il peut servir à panser !
PHALÊ3f8.
Eh ! l'imbécile parle comme un sage. Dans un envoi estce qu'il n'y a pas de quoi penser?
ARHADO.
— Non, page. L'envoi est un épilogue ou discours destiné à expliquer — quelque chose d'obscur qui vient d'être dit — Je vais citer un exemple :
Le renard, le singe et le boardon
Faisaient nn nombre impair, n'étant que trois.
— Voilà les prémisses. Maintenant Y envoi.
PHÀIJ3Œ.
— Je vais igouter l'^ntfoi. Redites les prémisses.
ARMABO.
L% renard > le tfinge et le bonrdon
Faisaient an nombre impair, n'étant que troia«
PHALÈNE
Qaand l'oie sortit de la maison.
Et fit le nombre pair, en complétant qnatre.
Maintenant je vais répéter vos prémisses et vous me su ivrez, vous, avec mon envoi :
Le renard, le singe et le boordon
Faisaient an nombre impair, n'étant qae trois.
ARMADO.
Qaand Voie sortit dé la maison,
XI flt la aotabr« pair« ea oomplétant quatre*
8CÈNK IV. 355
PHAliNE.
— Un envoi excellent qui se résume en une oie I ^ Que pourriez-YOUs désirer de mieux?
TROGHE, montrant Afmado.
— Le page lui a donné de l'oie, c'est clair...
A Armado.
— Seigneur, si Toie est grasse, c'est tout à votre avantage. -- Une oie grasse est un envoi fort succulent.
ARIIADO.
— Yojons. voyons, comment cette dissertation a-t-elle commencé ?
PHALÈNE
—Je parlais de cette étrange Trogne qui s'était écorché le tibia y — et c'est alors que vous avez demandé l'envoi.
TROGKE,
— C'est vrai, et moi j'ai demandé du plantain. Alors est iaoa votre argument ; — puis Yenvoi suoculent du page, Mita oie qu'il vous a donnée ; — et l'aflaire a été oondue là. —
ARMiDO.
mis, ditea^moi, comment se fait*il qu'une trogne ait pu fécorcher le tibia ?
PHALÈNE
«^ Je vais l'expliquer d'une manière sensible.
TROGNE
— Tu ne sens pas la chose comme moi, Phalène. C'est i moi que revient cet envoi-là :
Moi, Tn>gD«, en m'évadant d'on lira où jetait •m aùreié, Je Orancliis le seuil et m'écorche le tibia.
ARMADO.
Laissons cette matière.
TROQNI.
Oui, atteadona que la matière se porte à mi jambe.
ARMADO.
Trogne, l'ami, je vais t'affranchir.
TROGNE
Oh! c'est ça. Mariez-moi à quelque fille franche. 11 me semble qu*ici encore je sens comme une oie.
ARMADO.
Sur mon flme, j'entends dire que je vais te mettre en liberté, délivrer ta personne. Tu étais claquemuré, garrotté, enfermé, captif.
TROGNE
C'est vrai, c'est vrai ; et à présent vous allez être mon purgatif. Vous allez me relâcher.
ARMADO.
Je te donne ta liberté; je t'élargis de prison ; et, comme condition, je ne t'impose que ceci : tu vas porter cette signification à la paysanne Jacquinette. Voici la rémunération.
Il Ini donne une leltre et quelques pièces de menae monnaie.
Car, le plus bel attribut de mon honneur, c'est de rétribuer mes serviteurs... Suis-moi, Phalène.
PHALÈNE
Oui, monsieur, comme une conclusion... Signor Trogne, adieu !
TROGNE y À Phalène.
Ma chère once de chair humaine ! Mon charmant bijou !
Phalène sort.
TROGNE, seul.
A présent, voyons sa rémunération !
11 examine les quelques pièces que lui a données Ârmado.
Rémunération ! Oh ! c'est le mot latin pour dire trois liards. Trois liards : rémunération !... Combien ce cordonnet?,.. Un sou?... Non, je vous donnerai une rémunération; çt la chose est achetée. Rémunération ! Voilà un nom qui sonne mieux que celui d'un écu de France! A l'avenir, je ne ferai plus de marché sans ce mot-là.