‹ François; V. Hugo traducteur. Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 37 sur 305 · SCÈNE XV · texte numérisé non relu

SCÈNE XV

[Aux environs de Milford-HaTen.]

Entrent PiSANio et Imogéne.

IM06ÈNE.

-Tu m'as dit, quand nous sommes descendus de cheval, que reodroit — était à deux pas. Il ne tardait pas h ma mère - de me voir pour la première fois, autant qu'à moi d'arriver... Pisanio! mon cher! -où est Posthuraus?... Quelle est donc la pensée — qui rend tes yeux si hagards? Pourquoi ce soupir échappé — du fond de ta poitrine? Ton por- 'raitjait ainsi, — passerait pour l'image de l'anxiété— inexprimable. Prends — une mine moins farouche, avant que 'égarement — ail gagné ma ferme raison. Qu'y a-t-il? — Pourquoi me (ends-tu ce papier avec —ce regard menaçant? Si c'est un beau temps qu'il m'annonce, — dis-le par un sourire : si c'est un temps affreux, tu n'as — qu'à garder cet air-là...

Elle ouvre le papier qae lui a remis Pisanio.

L'écriture de mon mari! — L'Italie, cette damnée faiseuse

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de philtres, l'aura ensorcelé, — et il est dans quelque situation critique... Parle, Tami! Tes paroles— pourraient amortir le coup que cette lecture —va peut-être rendre fatal pour moi.

PISANIO.

Veuillez lire ; — et vous allez voir en moi , misérable homme, l'être— le plus conspué do la fortune.

IMOGÈNE, lisant.

c Ta maîtresse, Pisanio, s*est prostituée dans mon lit : j'en ai des témoignages qui saignent en moi. Je ne parle pas sur de faibles conjeclares, mais sur des preuves aussi fortes que ma doaleur, aussi certaines que la vengeance attendue par moi. Dans cette mission, Pisanio, c*est toi qui dois me remplacer si ta foi n'a pas été tachée par son parjure. Que tes propres mains lui ôtent la vie ; je t*en fournirai Toecasion à Milford-Haven, oi^ va Tamener une lettre de moi. Là, si tu ne la frappes pas, si tu ne me donnes pas la certitude que c*est chose faite» c*est que tu es le complaisant de son déshonneur, et déloyal autant, qu'elle. »

PISÀNIO.

— Qu'ai-je besoin de tirer mon épée? Ce papier - lui a déj jk coupé la gorge. — Non ! ce qui la tue, c'est la calomnie, — dont le tranchant est plus aigu que Tépée, dont la langue — est plus venimeuse que tous les reptiles du Nil, dont le souffle—prend les vents pour coursiers et lance l'imposture — à tous les coins du monde : aux rois, aux reines, aux États, —aux vierges, aux matrones : il n'est pas jusqu'aux secrets de la tombe — où ne pénètre la calomnie vipère ! . . . Comment vous trouvez-vous. Madame?

IMOGÈNE

— Moi, infidèleàsonlit! Qu'est-cedoncqued'ôtre infidèle? — Est-ce d'y rester couchée sans dormir, et en pensant A lui? — D'y pleurer d'heure en heure? ou, pour peu que l^ sommeil s'impose à la nature, — de l'interrompre paru:*^ rêve qui m'effraye pour lui, — et de m'éveiller d'un cwr^ moi-même? Est-ce là être infidèle à son lit? — Voyons!

SGÉNB XIV. 149

PBâlQO.

Hélas ! noble femme I

DIOGiRE.

Moi, infidèle!... J'en appelle à ta conscience, lachimo.— Quand tu Taccusas, lui, d'impudeur, — tu me fis reflet d'un misérable : mais maintenant — tes traits m'ont Tair honnête... Quelque impure Italienne, — fille du fard qui la peint, l'aura séduit : — el moi, pauvre rebutée, je suis une parure hors de mode, — trop riche encore pour être accrochée au mur, — et qu'il faut découdre... En morceaux, Imogène ! ... Oh ! - les serments des hommes sont les trahisseurs des femmes ! Les plus vertueux dehors, — après ta trehisoo, 6 mon mari! passeront— pour une apparence hypocrite qui n'est pas naturelle là où elle est, — mais qu'on revêt pour amorcer les femmes !

PiSÂino.

Bonne madame, écoutez-moi !

UIOGiNB.

-Après la perfidie d'Enée, les hommes vraiment sincères - furent, de son temps, réputés perfides ; les pleurs de Sinon - ont calomnié bien des larmes saintes et détourné la pitié — des plus réelles misères. De même, toi, PosthuDQus, — tu couvriras de ton levain les hommes 'w plus purs : — les loyaux et les preux passeront pour perfides et pour parjures, — h dater de ta grande '^ute... Allons, l'ami! sois fidèle, toi : — fais ce que dit ton ^ître, et, quand tu le verras, — rends du moins justice à ûïoa obéissance.

Elle lire du fourreau Tépée de Pisanio et la lui offre.

Vois! — je tire moi-même ton épée : prends-la, et frappe ^ ici, au cœur, cette innocente demeure de mon amour. "^ îie crains rien : elle est vide de tout, excepté de douleur : ^ ton maître n'y est plus, lui, qui — en fut vraiment le ^'^ésor. Fais ce qu'il dit : frappe. — Tu peux être vaillant

150 CYMBbUNE.

dans une meilleure cause, ~ mais maintenant tu as Taîr d'un lâche.

PISàNIO, rejelantri'pée.

A bas, vil instrument! — tu ne damneras pas ma main.

Mais quoi? il faut que je meure; — et si ce n'est pas de ta main, tu — désobéis à ton maître. Contre le suicide — il existe une prohibition tellement divine - qu'elle efiarouche ma faible main. Allons, voici mon cœur! — Je sens quelque chose dessus. ..

Klle ouvre son corsage et en tire des papiers.

Attends! attends! Je ne veux aucune défense; — je suis docile comme ton fourreau... Que vois-je?i— Les lettres du loyal Léonatus! — Autant d'écrits hérétiques! Loin, loin de moi, — corrupteurs de ma foi ! vous ne servirez plus — de cuirasse à mon cœur! Ainsi de pauvres dupes peuvent être trompées par de faux prêtres : mais bien que ceux qui sont trahis — souffrent cruellement de la trahison, il arrive aussi que les traîtres — subissent un supplice plus grand.

Elle déchire les papiers et les jette au vent.

Et toi. Posthumus, toi qui as soulevé — ma désobéissance contre le roi mon père, — et qui m'as fait dédaigner les hommages — des princes, mes égaux, tu découvriras plus tard — que ce n'était pas là un acte de vulgaire occurrence, mais — un rare sacrifice; et je souffre moi-même — de penser combien, quand tu seras refroidi pour celle— que ton ardeurépuise aujourd'hui, combien alors — mon souvenir te torturera... Je t'en prie, dépêche-toi : - l'agneau implore le boucher : où est ton couteau? — Tu es trop long à faire ce que t'a dit ton maître, — quand c'est aussi ce que je désire.

PISANIO.

0 généreuse dame!... — Depuis que j'ai reçu l'ordre de faire cette chose, — je n'ai pas pu dormir un moment.

SGÈKK XIV. 151

niOGÈNE.

Fais donc et va au lit !

PISÂNIO.

- Il faudra que d'abord je m'aveugle d'insomnie!

IMOGÈNE

Pourquoi alors — t'en es-tu chargé? Pourquoi m'as-tu égarée — si loin avec un faux prétexte? A quoi bon notre présence ici? — A quoi bon ma fatigue et la tienne? et la peine de nos chevaux? — et l'occasion qui t'invite? et cette perturbation jetée à la cour — par mon absence, à la cour où je ne songe même plus — à revenir? Pourquoi as-tu tant lait, - si c'est pour détendre l'arc quand tu es à l'affût, — et que la biche élue est'devantitoi?

PISANIO.

Je voulais gagner du temps — afin de me délivrer d'un si affreux emploi : pour cela, — j'ai imaginé un expédient. Chère dame, — écoutez-moi avec patience.

moGÈNE.

Parle à lasser ta langue, parle; —je me suis entendu traiter de prostituée; et mon oreille, — déchirée ainsi, ne peut pas avoir de blessure plus cruelle, —car il n'est pas de charpie pour panser celle-là ! — Parle donc.

PISANIO.

Eh bien ! Madame, — j'ai supposé que vous ne retourneriez plus à la cour. .

IMOGÈNE

Selon toute apparence, — puisque tu me menais ici pour me tuer.

PISANIO.

Son, non, certes. — Si j'ai été aussi intelligent qu'honnête, - mon projet doit tout mener à bien. Il n'est pas possible - que mon maître n'ait pas été abusé. — Quelque itérât, sans doute consommé dans son arl, — vous aura '^'t i tous deux cette offense infernale.

152 CYMBELLNE.

IHOGÈNE.

- Quelque courtisane romaine !

PISANIO.

Non, sur ma vie! — Je ferai seulement croire que vous êtes morte, et je lui enverrai — quelque sanglant indice ; car il m'a ordonné — de le faire. Vous aurez disparu de la cour, — et cela confirmera la chose.

IMOGÈNE

Mais, mon ami, - que ferai-je pendant ce temps-là? Où demeurer? Comment vivre?— Qui me soutiendra dans cette vie, quand je serai ~ morte à mon mari?

PlSANlO.

Si vous retournez à la cour. . .

IMOGENE.

— Plus de cour, plus de père, plus d'obsessions — de ce brutal, de ce noble, de ce stupide néant, — de ce Cloten, dont l'amour m'était aussi — horrible qu'un siège !

PlSANlO.

Si vous ne retournez pas à la cour, — alors vous ne devez plus rester en Bretagne.

IMOGÈNE

Où irai-je? — Le soleil brille-t-il pour la Bretagne seule? N'est-ce qu'en Bretagne ~ qu'il y a des jours et des nuits? Notre Bretagne — dépend de la masse du monde, sans faire corps avec elle : — nid de cygnes au milieu d'un vaste étang ! Ah ! réfléchis - qu'il y a des vivants hors de la Bretagne.

PISJLNIO.

Je suis bien aise — que vous pensiez à vivre ailleurs. L'ambassadeur — romain, Lucius, arrive à Milford-Haven — demain. Si maintenant votre pensée peut rester — aussi ténébreuse que l'est votre fortune, si seulement vous savez déguiser — ce qui ne peut être avoué - sans danger pour vous, vous vous ouvrirez une voie — secrète et pleine de

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