SCENE XIX
ARVIRàGUS.
C'est ici que nous les avons laissés. — Je souhaite que mou frère vienne à bout de lui ; — vous dites qu*il est si hroQche.
BÈURllS.
Je veux dire qu'avant même d'être — un homme fait, il n'aYail pas peur - des rugissements du danger, parce qu'il lui manquait le jugement — qui souvent est cause de la frayeur... Mais vois donc : ton frère!
GuiDÊRius revient, porlanl la tète de Glolen.
GUIDÊRIUS.
- Ce Cloton était un niais, une bourse vide ; — pas une obole dedans! Hercule lui-même — n'aurait pas pu lui broyer la cervelle, car il n'en avait pas. — Et dire que, si je n'aYais pas fait cela, le niais eût porté - ma tête comme je porte la sienne!
BÊLABIUS.
Qu'as-tu fait ?
GUIDÊRIUS.
^ Je sais parfaitement quoi : j'ai coupé la tête d'un
^'^in Cloten, — se disant fils de la reine, — qui me trai-
**^^de traître, de montagnard, et qui jurait — que, seul,
^ sa main il nous empoignerait tous, — arracherait nos
^^ de la place où, grâce aux dieux ! elles sont encore, -
*^s planterait sur les murs de la ville de Lud.
BÈLARIIS.
^'en est fait de nous tous.
GUIDÊRIUS.
^ Eh bien ! digne père, qu'avons-nous à perdre de plus "" ^ue la vie qu'il jurait de nous ôler? La loi — ne nous I ^^^<L*ge pas, pourquoi donc aurions nous la délicatesse —
*aisser un arrogant morceau de chair nous menacer, — constituer à la fois notre juge et notre bourreau, -
SOUS prétexte que nous devons respecter la loi?... Quelle escorte — avez-vous découverte?
BÉLARIUS.
Nous n'avons pas -aperçu une âme, mais la saioe raison indique — qu'il devait être accompagné. Bien que son humeur — fût une mobilité continuelle, passant sans cesse — du mauvais au pire, il n'est pas de frénésie, pas — de folie absolue assez furieuse — pour l'avoir entraîné seul ici. Peut-être — a-t-on dit à la cour qu'il y avait — ici, dans une caverne, vivant de leur chasse, des bannis qui un jour — pourraient faire quelque coup de têle. Entendant cela, — (la chose est dans sa nature) il aura pu s'emporter et jurer— qu'il viendrait nous chercher ; mais il n'est pas probable — qu'il se soit hasardé h venir seul, — ni qu'on le lui ait permis : nous sommes donc trop fondés — à craindre que ce corps-là n'ait une queue — plus terrible que la tête.
ÀRMRAGUS.
Que le dénomment - soit tel que l'auront prédit les dieux ! Quoi qu'il arrive, — mon frère a bien fait.
BÈLARllS.
Je n'étais pas en train —de chasser aujourd'hui : la maladie de ce garroii, do Fidèle, — m'a fait trouver le chemin bien long.
oriDÉRiLS.
C'est avec sa propre épée, — qu'il brandissait sous ma gorge, que je lui ai tranché — la tête. Je vais la jeter dans le torrent, — derrière notre rocher, pour qu'elle aille à la mer — dire aux poissons qu'elle est la tête de Cloten, le fils de la reine. — C'est tout le cas que j'en fais.
II s'éloigne.
BÉURIUS.
Je crains des représailles. — Je voudrais, Polydore, quô tu n'eusses pas fait cela, quoique — la valeur t'aille sî bien !
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ARMRAGUS.
Je voudrais, moi, Tavoir fait, — dût la vengeance retomber sur moi seul! Polydore, —je t'aime fraternellement, mais je t'envie — cet exploit que tu m'as volé. Je voudrais que toutes les représailles — auxquelles la force humaine peut faire face vinssent nous chercher jusqu'ici, - et nous demander des comptes !
BÉLARIUS.
Allons! c'est chose faite. — Nous ne chasserons plus aujourd'hui : ne cherchons pas les dangers — inutiles. Retourne à notre rocher; - toi et Fidèle, vous serez les cuisiniers ; moi, j'attendrai ici — que mon agile Polydore soit revenu, et je l'amènerai — dîner aussitôt.
ARVIRAGUS.
Pauvre Fidèle ! malade! — je vais le revoir avec plaisir. Pour lui rendre ses couleurs, — je saignerais volontiers toute une paroisse de Clotens, — et je m'en louerais comme d*uQ acte de charité.
11 s'éloigoe et disparaît dans la caverne. BÉLARlÙS.
0 déesse ! — ô divine nature, comme tu le révèles — dans ces deux princes enfants ! Ils sont doux — comme les zéphirs lui soufflent sous la violette, — sans môme agiter sa corolle embaumée ; et pourtant, — dès que leur sang royal s'échaufTc. les voilà aussi violents que la rude rafale, — qui prend par ia cime le pin de la montagne, — et le fait plier jusqu'à la vallée. Chose merveilleuse, — qu'un invisible instinct leur ait appris — cette majesté sans leçon, cette di- Nésans enseignement, — cette urbanité sans exemple, et <^'te valeur -qui germe en eux sauvage, mais qui fait mois- ^n, -comme si elle avait été semée ! . . . Pourtant je me de- D^nde toujours — ce que nous présage la présence de Clolen ^C'. - et ce que nous amènera sa mort.
f78 CTMBELI5I.
GODHEICS rerient.
GumÉRirs.
Où est mon frère? — J'ai eoToyé la caboche de Cloten dans le torreot, — en ambassade à sa mère ; jusqu'i so retour, — je garde son corps en otage.
l'De fanfare soleonelle et plaiotiTe se fait eoteadre et semble sortir d
la cafenie.
BÉURIUS.
Qu'entends-je? mon instniment de signal ! — Ecoute Polydore!... Mais pour quel motif— CadwaI le fiiit-il ré sonner? Ecoute!
GUIDÉRirS.
- Est-ce qu'il est chez nous?
BÈURÎUS.
Il vient justement de rentrer.
GUIDÈRIUS.
- Que veut-il dire? Depuis la mort do ma mère bien aimée — ce son n'avait pas retenti. Les choses solennelle - no conviennent qu'aux cas solennels. Qu'y a-t-il donc Les joies sans motif ou les lamentations sans cause — soi des gaietés de singe ou des chagrins d'enfant. — Cadwa est-il fou?
Armragus s'élance tout à coup hors de In grotte, portant Imogèiu
qui femble morlc.
PÈLARirS.
Regarde, le voici! — Il apporte dans ses bras l'excus terrible — de ce que nous lui reprochions.
âumrâgus.
Il est mort, l'oiseau — auquel nous tenions tant! Je voi drais — avoir bondi de seize ans à soixante, — et échani mon agilité pour des béquilles, - plutôt que d'avoir ^ ceci î
GUIDÈRIUS.
Olis cbarmaDt! si beau — soutenu ainsi par mon frère, tu l'étais bien plus — quand tu te dressais de toi-même !
mARius.
0 mélancolie! — qui pourra sonder le fond où tu t'abimes. et, te dégageant — de la vase, désigner la côle où (a carène inerte —pourrait se réfugier aisément!... Et toi, créatare bénie! — le ciel sait quel homme tu aurais pu taire; mais moi je sais, — adorable enfant, que tu es mort <le mélancolie !
A Arviragus.
- En quel état l'avez- vous trouvé?
ARVIRAGUS.
Roide, comme vous voyez; —souriant ainsi, comme si son sommeil avait senti le chatouillement d'une mouche — inolîensive, et non le coup de la mort ! Sa joue droite — reposait sur un coussin.
GUIDÈRIIS.
Où?
ARVIRAGUS.
Parterre, —les bras ainsi croisés. J'ai cru qu'il dormait, etj'aiôlé — de mes pieds les souliers ferrés dont la rudesse - répliquait trop haut à mes pas.
GUIDÉRIUS.
Il n'est qu*endormi, en effet. - S'il nous a quittés, c'est •ifin d'avoir dans le tombeau un lit — où les fées viendront le visiter - sans que les vers osent s'approcher de lui.
C'est avec les plus belles (leurs — que, tant que durera
1 été et que je vivrai ici, je veux. Fidèle, — embaumer ta ^isle tombe. Je ne manquerai pas de t'apporter — la fleur qui est pareille à ton visage, la pâle primevère, et — la clochette azurée comme tes veines, et — la feuille de l'églan- ^•er qui, sans médisance, — est moins parfumée que ton
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haleine : à mon défaut, le rouge-gorge (9), - dans son bec charitable (ô petit bec, comme tu fais honte — à ces riches héritiers qui laissent leur père couché — sans monument!) t'apporterait tout cela. — Oui, et quand il n'y a plus de fleurs, il mettrait sur ton corps une fourrure de mousse — comme vêtement d'hiver.
GUIDÈRIUS.
Assez, de grâce; — ne joue pas, par ces propos de fillette, avec ce — qui est si sérieux. Allons l'ensevelir, — et ne laissons pas différer i^ar l'extase — l'acquittement d'une dette... Au tombeau !
ARMRAGIS.
Où donc le déposerons-nous?
GUIDÈRIUS.
— A côté de notre bonne mère, Euriphile.
ARVIRAGUS.
Oui, faisons cela, — Polydoro, et, quoique nos voix aient maintenant — un timbre plus mâle, berçons-le pour la fosse, — comme jadis notre mère : chantons le même air et les mêmes paroles, — en substituant seulement Fidèle à Euriphile.
GUIDÈRIUS.
Cadwall, — je ne peux pas chanter : je me bornerai, en pleurant, à dire les paroles. — Car les chants d'une douleur qui détonne sont pires que — les profanations d'un faux^ prêtre.
ARVIRAGUS.
Eh bien! nous ne ferons que réciter.
BÈURIUS.
— Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les mois:^dres : car voilà Cloten — tout à fait oublié... Enfants, il était fils d'une reine; — et, bien qu'il soit venu à nous ^n ennemi, rappelez-vous — qu'il l'a payé cher. Humbles et puissants, tous doivent pourrir — également et ne faire