TOUS DEUX
Aie une fin tranquillo,
Et que ta tombe soil vénérée !
BéLARIUS revient portant le corps de Cloten. Le crépuscule se fait.
GUIDÈRIUS.
- Nous avons achevé les obsèques de Fidèle. . Allons,
ensevelissons aussi ce corps.
Ils d/'posenl le corps de Cloten à côté d'Imogèoe.
BÊURIIJS.
- Voici quelques fleurs ; vers minuit, nous en mettrons d'autres; — les plantes qui ont sur elles la froide rosée de la nuit - conviennent le mieux pour joncher les tombes...
Tons trois jetlenl des fleurs sur les corps.
Sur leurs visages!... - Vous aussi, vous étiez des fleurs et vous voilà flétris, comme — le seront bientôt celles que nous jetons sur vous... Maintenant, retirons-nous à Técart pour nous agenouiller... — La terre qui les avait donnés les a repris. — Leurs plaisirs ici-bas sont passés, comme leurs peines.
nélarius, Guidérius et Àrviragus s'en vont. mOGÈNEy rêvant.
- Oui, Monsieur, à Milford-Haven ; quel est le chemin?.. . — Je vous remercie. . . Le long de ce taillis là-bas?. . . ïa-t-il encore loin?... — Miséricorde! encore six milles! est-ce possible? - j'ai marché toute la nuit!... Ma foi, je vais ra'élendre à terre et dormir.
Elle touche le corps de Gloten.
- Mais, doucement ! pas de camarade de lit.
Elle se réveille.
Oh ! Dieux et déesses ! - Ces fleurs sont comme les joies de ce monde; — ce cadavre sanglant, c'est le souci qu'elles cachent... J'espère que je rêve encore : — je songeais que i ttais ménagère d'une caverne, — et cuisinière chez d'honn^Hes gens. Mais cela n'est pas... — C'est un trait imaginaire lancé dans le néant, -elsortidesfumées du cerveau... ^os yeux même — sont parfois comme nos jugements, î^^ugles.. . En vérité, — je tremble toujours de peur. Ah ! — s il reste encore au ciel une goutte de pilié, pas plus grande ~ que l'œil d'un roitelet, dieux redoutés, donnez-m'en "ne part . — Le rêve est toujours là; maintenant même \ ^i^eje suis éveillée, il est — hors de moi, comme en moi. Je '^^l ai pas imaginé, j'ai bien senti... — Un homme décapité!
Elle eiamine le cadavre.
184 CTMBELINE.
Les vêtements de Posthumus! - Je reconnais la forme de sa jambe; voici sa main, — son jarret de Mercure, sa taille martiale, — ses muscles herculéens ; mais sa face de Jupiter?... — Assassinerait-on au ciel?... Comment! elle n'est plus là?...
Elle se relève, échevelée.
Ah ! Pisanio, — que toutes les malédictions qu'Hécube en délire jeta aux Grecs — tombent sur toi, jointes aux miennes! C'est toi qui. — complice de Cloten, ce démoh effréné, — as égorgé mon seigneur !.. Que désormais écrire et lire — soient déclarés trahison! Ce damné Pisanio! avec ses lettres fabriquées, ce damné Pisanio, — il a abattu le grand mât du plus beau vaisseau — du monde!... 0 Posthumus! hélas! - ouest ta tête? où est-elle? Ah! où est-elle? .. — Pisanio aurait bien pu te frapper au cœur, — et te laisser la tête. . . Qui a pu faire cela î Pisanio?. . . - Oui, lui et Cloten; la scélératesse et la cupidité — ont fait ici cette catastrophe ! Oh ! c'est clair, bien clair. — La drogue qu'il m'avait donnée et qui, disait-il, devait être un salutaire — cordial pour moi, ne l'ai-je pas trouvée — meurtrière pour les sens? Voilà qui confirme tout : — c'est bien l'œuvre de Pisanio et de Cloten ! Oh ! — laisse-moi colorer de ton sang mes joues pâles, — pour que tous deux nous paraissions plus horribles à ceux — qui pourront nous trouverl 0 mon seigneur ! mon seigneur !
Elle tombe éranoaie.
Arrivent Lucics, un Capitaine, pnis d'autres ofliciers, pais on Dbvcv.
LE CAPITAINE
~ En outre, les légions on garnison dans la Gaule ont, selon vos ordres, traversé les mers ; elles attendent — là-bas, à Milford-Haven, avec votre flotte : — elles sont prêtes à agir.
LUCIUS
Mais que mande-t-on de Rome ?
LE CAPITAINE
— Le sénat a mis en mouvement les alliés — et les cheïaliiTs d'Italie, fougueux volontaires — qui promettent do nobles services : ils viennent — sous la conduite du vaillant lachimo, frère — du prince de Sienne.
LUCIUS
Quand les attendez-vous?
LE CAPITAINE
— Avec le premier bon vent.
LUCIUS
Cette ardeur — rend nos espérances légitimes. Donnez l'ordre que nos troupes disponibles — soient rangées en bataille ; dites aux capitaines d'y veiller...
An devin.
Eh bien, maître, — qu'avez-vous rêvé récemment touchant l'issue de cette guerre ?
LE DEVIN
— La nuit dernière» les dieux eux-mêmes m'ont envoyé une vision ; j'avais jeûné et prié pour obtenir leur lumière. Voici : — j'ai vu l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, s'envoler — du sud nébuleux vers ce côté du couchant, — et là s'évanouir dans les rayons du soleil : ce qui — (à moins que mes péchés n'aient obscurci ma prescience) — présage le succès de l'armée romaine.
LUCIUS
Fais souvent des rêves pareils, — et toujours véridi-
ques...
Apercefant le cadavre de Cloteo.
Doucement ! Oh ! quel est ce tronc — décapité ? Cette ruine annonce que jadis - elle a été un noble édifice...
Apercevant Imogène.
Eh quoi, un page! — Mort ou endormi sur l'outre ! Il
186 GYMBELlNfi.
doit être mort ; — car la nature a horreur de faire lit commun — avec un mort ou de dormir sur un cadavre... — Voyons le visage de ce garçon.
LE CAPITAINE
Il est vivant, Monseigneur.
LUCllîS.
— Alors il nous expliquera ce corps mutilé...
A Imogène qui s'est redressée.
Jeune homme, — informe-nous de tes aventures ; car il semble — qu'elles implorent les questions. Quel est celui — dont tu fais ton oreiller sanglant? On qui donc — a altéré cette belle image -^peinte por la noble nature? Quel intérêt as-tu — dans cette trisle catastrophe? Comment est-elle arrivée? Qui est-il, — et qui es-tu? •
IMOGÈNE
Je ne suis rien ; ou, si je suis quelque chose, — mieux vaudrait n'être rien. Celui-là éiait mon maître, — un Breton vaillant et bon, -tué ici par des montagnards... H<^las ! — il n'y a plus de pareils maîtres ! Je. puis errer — de TEst à l'Occident, réclamer du ser\i( e, —essayer de beaucoup, et des meilleurs, en les servant fidèlement '.jamais —je ne retrouverai un tel maître!
LUCIIS.
Pauvre jeune homme ! — tes plaintes ne m'émeuvent pas moins que — la vue de ton maître ensanglanté. Dis-moi son nom, mon bon ami.
IMOGÈNE
— Richard du Champ...
A part.
Si je fais un mensonge — inolî'risif, j'espère que les dieux qui m'entendent — me le pardonneront...
Haut.
Vous disiez, seigneur?
Quel est ton nom ?
Fidèle, seigneur.