SCÈNE XXIV
[Une aotre partie da champ de bataille.]
Arriveot Posthumus et un Seigneur breton.
LE SEIGNEUR
- Venez-vous de l'endroit où l'on a fait résistance?
POSTHUMUS
Oui ; - mais vous, vous venez, ce me semble, de celui où ToD fuyait?
LE SEIGNEUR
Oui.
POSTHUMUS
-Vous n'êtes pas à blâmer, Monsieur; car tout était perdu, — si le ciel n'avait pas combattu pour nous. Le roi luimême - était coupé de ses deux ailes, l'armée rompue, —et des Bretons l'on ne voyait plus que les dos, tous fuyant — à travers un étroit défilé. L'ennemi plein d'ardeur, — tout essoufflé de carnage, avait plus d'ouvrage — que de bras. Les uns étaient frappés — mortellement, d'autres légèrement touchés, d'autres renversés- uniquement par la frayeur : si bien que l'étroit passage était encombré — de morts, tous frappés piir derrière, ou de lâches, vivant encore — pour la Qiort leote du déshonneur.
LE SEIGNEUR
Où donc était ce défilé?
POSTHUMUS
^Toulprès du champde bataille : une vraie tranchée avec parapet de gazon. — Un vieux soldat en a pris avantage, — i^D honnête homme, celui-là, je vous le garantis, et quia bien mérité- la longue dépense qu'a coûtée sa barbe blan-
che - par cel acte patriotique. Le voilà en travers du défilé — avec deux jeunes gens, des gamins bien plus faits en apparence — pour jouer aux barres que pour faire un carnage pareil, — avec des figures bonnes pour le masque et bien plus blanches — que maint minois voilé par la coquetterie ou par la pudeur. — Notre homme défend le passage en criant aux fuyards : — Ce sont les cerfs de Bretagne qui meurent en fuyant, et non les hommes ! — Aux enfers les âmes qui reçulent! Arrêtez, — ou nous aussi nous sommes des Romains, et nous vous traitons — comme à la chasse, si vous vous échappez comme des bêtes. Rien ne peut vous sauver — qu'une intrépide volte-face : halte! halte! Ces trois braves— agissent alors comme trois légions; — car trois combattants font un front de bataille dans une position — qui empêche les autres de donner. Avec ce seul mot : halte ! halte! — que le lieu même a déjà fait si opportun et que rend plus magique leur intrépidité, qui changerait - une quenouille en lance, ils font rayonner les plus blêmes visages, — en y ranimant à la fois la honte et l'ardeur. Ceux qui n'étaient devenus lâches-que par l'exemple (oh! en guerre, — les seuls à condamner sont les premiers coupables) se mettent à regarder — le terrain perdu et à jurer comme des lions — contre les piques des chasseurs. Alors commence - parmi les assaillants un temps d'arrêt, puis une retraite, —enfin la déroute, désastreuse confusion. Les voilà qui courent — comme des poulets là même où ils s'étaient abattus en aigles, et qui refont, esclaves, - les enjambées qu'ils avaient faites, victorieux. Aussitôt nos lâches — (comme des provisions de rebut à la fin d'une rude traversée) deviennent — d'une utilité capitale. Dès qu'ils ont trouvé la porte ouverte — pour tomber sur des gens désarmés, ciel ! avec quelle ardeur ils frappent : - ici sur des tués, là sur des mourants, plus loin sur des amis même — emportés par la première vague des fuyards ! Dix hommes, tout à l'heure chassés par un seul, -
SCÈHE XXIII. 197
sont maintenant capables, chacun, d'en égorger vingt. — Ceux qui naguère seraient morts sans résister sont devenus - les vampires funèbres du champ de bataille !
LE SEIGNEUR
Voilà d'étranges conjonctures : — cet étroit défilé ! ce vieillard ! ces deux enfants ! (10)
POSTHU^IUS. •
— Allons ! pas tant d'étonnement ! Vous êtes plutôt fait — pour vous émerveiller des exploits des autres — que pour en faire vous-même. Voulez-vous rimer là-dessus, — et tourner la chose en épigramme ? En voici une :
Deoi enfants, on vieillard en enfance, un chemin Ont saové le Breton et perda le Romain...
LE SEIGNEIH.
Là, ne fous fâchez pas !
POSTHUMUS
Réclamation vaine !
Toi qoi fois Tennemi, pourquoi te mettre en peine Don ami? pour ta peor, il sera sans pitié. Et to foiras bientôt sa trop franche amitié.
- Vous m'avez mis en train de rimer.
LE SEIGNEUR
Voos vous Cftchez, adieu.
11 s*éloigne.
POSTHUMl^S.
~ 11 se sauve encore !... Et c'est là un seigneur ! Oh ! la noble bassesse ! - Être sur le champ de bataille et m'en demander des nouvelles! — Combien aujourd'hui auraient 'iooné leurs honneurs — pour sauver leurs carcasses ? Coml^ien ont tourné les talons dans ce but, - et pourtant ont P^ri! El moi, resté sous le charme de mon malheur, — je n ai pu trouver la mort là où je l'entendais râler, — ni être *^^iut par elle là où elle frappait. Il est bien étrange - que
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ce monstre hideux se cache dans les fraîches coupes, dans les lits moelleux, — dans les douces paroles, et qu'il ait là plus d'agents que parmi nous tous, —guerriers, qui agitons ses coutelas!... N'importe , je veux la trouver. - Puisque maintenant elle épargne les Bretons, - je cesse d'être Breton, et je reprends ma place — parmi les Romains. Je neveux plus combattre, — miîisje m'abandonne au premier soudard - qui me touchera Tépaule. Grand a été le carnage fait ici par les Romains ! Grandes seront les représailles — des Bretons. Pour moi, ma rançon est la mort : — je viens ici, n'importe dans quels rangs, jeter une existence — que je ne veux plus ni garder ni remporter. — Cédons-la à tout prix pour Imogène !
Entrent DEUX CAPrrAiNES bretons et des Soldats. PREMIER GÂPrrAIIŒ.
~ Que le grand Jupiter soit loué ! Lucius est pris. — On croit que ce vieillard et ses fils étaient des anges.