‹ François; V. Hugo traducteur. Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 68 sur 305 · UNE SUIVANTE · texte numérisé non relu

UNE SUIVANTE

- Oui, Sire, n'en déplaise à Votre Altesse.

Ce ne sont pas mes yeux — que je blâme, car elle était belle; - ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries ; ni mon cœur, — qui la crut ce qu'elle semblait être : le vice aurait été — de se méfier d'elle. Pourtant, ô ma fille ! — tu peux bien dire qu'il y avait folie chez moi, - et en attester les souffrances. Puisse le ciel tout réparer !

^^enl, gardés par une escorte, Lucius, Iachimo. le Devin, et autres prisonniers romains, derritre lesquels vienaent Posthlmus et IliOGENE, toujours vêtue d'habits d'homme.

- Tu ne viens plus, Caïus, nous demander le tribut : —

les Bretons Vont aboli, mais pour cela ibont perdu — bien des braves : les parents des morts ont demandé — que tant de bonnes âmes fussent apaisées par le sacrifice — de vous tous, captifs, et nous le leur avons accordé. — Préparezvous donc !

Lraus.

- Songez, seigneur, aux hasards de la guerre : la journée — n*a été h vous que par accident : si elle se fût décidée pour nous, — nous n'aurions pas. de sang-froid, menacé — nos prisonniers du glaive. Mais puisque les dieux

— veulent que notre vie seulemont — serve de rançon, soit ! Il suffit — à un Romain d'un cœur de Romain pour savoir souffrir : — Auguste vit, il avisera : voilà tout, — pour ce qui me concerne. Je ne veux —implorer de vous qu'une chose...

Il montre ImogèDe.

Mon page est né Breton. - Acceptez sa rançon ; jamus maître — n'eut un serviteur plus affable, plus dévoué, plus diligent, —plus empressé dans ses prévenances, plus fidèle,

— plus accort, plus aux petits soins ! Que son mérite— appuie ma requête, et, j'ose le dire, Votre Altesse — ne peut me refuser. Il n'a fait de mal à aucun Breton, — bien qu'il ait servi un Romain. Sauvez-le, seigneur, — et n'épargnez pas le sang des autres.

CYMBELINE, considérant Iroogènc.

Je suis sûr de l'avoir vu. . . — Ses traits me sont familiers.

— Enfant, tu as d'un regard conquis ma faveur; — jeté prends. . Je ne sais pas pourqiioi ni dans quel but — jeté dis de vivre, enfant : tu n'as pas à en remercier ton maître; vis, — et demande à Cymbeline la grâce que tu voudras:

— pourvu qu'elle soit en mon pouvoir et dans ton intérêt, je te l'accorde ; — oui, quand ce serait la vie d'un de ces prisonniers, —du plus noble !

ÏMOGKNE.

Je remercie humblement Votre Altesse.

«GtliK XXV. 211

LUCIUS, k ImogèDe.

- Je oe te dis pas de demander ma vie, cher garçon, — et je suis sûr pourtant que tu vaste faire.

IMOGÈNE, les yeax fixés sur lachimo.

Non, non : hélas ! — j'ai autre chose à faire : j'aperçois un objet — aussi pénible pour moi que la mort : Totre vie, mon bon maître, — doit se tirer de là toute seule.

LUCIUS

Ce garçon me dédaigne ; — il (n'abandonne et me r^ pousse : elles meurent vite, les joies qui — se fondent sur U foi des filles et des jeunes gens... - Pourquoi est-il dans cette anxiété ?

cmiHJNS.

Que désires-tu, enfant? — Je t'aime de plus en plus : réfléchis de plus eo plus — à ce qu'il vaut mieux demander. Coonais-ta celui que tu regardes ? Parle, — veux-tu qu'il me ? Est41 ton parent ? ton ami ?

niOGÈNE.

- C'est un Romain; il n'est pas plus mon parent - que je ne le suis de Votre Altesse ; et même, comme je suis né \olre vassal, — je vous touche de plus près.

Pourquoi donc le considères-tu ainsi ?

- Sire, je vous le dirai en particulier, si vous daignez - m'entendre.

O'MBELINE.

Oui, de tout mon cœur ; — je te prêterai toute mon atteniion. Quel est ton nom ?

OfOGÈNE.

Fidèle, Sire.

CVMBEUNE.

— Tu es mon cher enfant, mon page; —je veux être ton maître ; viens avec; moi ; parle librement.

Cymbeline et Imogène se retirent à l'écart et se parlent à voii

basse.

BÊLARIUS, à Ânriragas.

~ Est-ce que cet enfant-là n'est pas ressuscité ?

ARVIRAGUS.

Il ressemble, autant qu'un grain de sable — à un autre, à ce garçon doux et rose — qui est mort et s'appelait Fidèle...

À Guidérias.

Qu'en dites-vous T

GCIDÈRIUS.

C'est le mort que voilà vivant.

BÈIARIUS.

— Chut ! chut ! voyons la suite ; il ne nous regarde pas; î f attendons. — Des créatures peuvent être aussi semblables ; si c'était lui, je suis sûr — qu'il nous aurait parlé.

{ GUIDÉRIUS.

Mais c'est lui que nous avons vu mort.

BÈL\Rirs.

— Silence ; voyons la suite.

' PIS.\MO, à part.

V i" C'est ma maîtresse. — Puisqu'elle est vivante, advienne

— que pourra.

Cymbeline et iMOfiÈNF. revieoDcnt.

CYMBKLINE.

} I Viens, place-toi à notre côté, — et fais ta demande toat

i I haut...

A lachiitio.

, Monsieur, avancez, — répondez à cet enfant, et faites-le

franchement ; - sinon, je le jure par ma couronne et parla

SCtlfE XXY. 213

Ihjesté — qui est mon honneur, une amère torture devra — trier la vérité du mensonge. . .

À Imogène.

Va, parle-lui.

DIOGiNE, montrant la bagoe qœ porte lachimo.

- La faveur que je réclame est que ce gentilhomme explique — de qui il tient cet anneau.

POSTHUMUS, à part.

Qu'est-ce que cela lui finit ?

GYMBEUNE.

-Ce diamant à votre doigt, dites, —d'où vous vient-il ?

lAGHIMO, h Cymbeline.

- Tu veux me torturer si je ne révèle pas mon secret ; — eh bien ! cette révélation doit être une torture pour toi.

GYMBKLDŒ.

Gomment ? . pour moi !

UGHmo.

- Je suis heureux qu'on me contraigne de déclarer — ce que je souffre tant de cacher. C'est par une infamie - que j'ai acquis cet anneau. Ce bijou était à Léonatus— que tu as banni; à ce Léonatus, je le dis, dût l'aveu te tourmenter— plus que moi-même, le plus noble seigneur qui ait jamais ^^u - entre le ciel et la terre ! Veux-tu en savoir davan- ^e, Monseigneur?

GYMBEUNE.

Oui, toute la vérité sur ceci.

UGHIMO.

- Ta fille, cette perfection — dont le souvenir fait sai- 8i^r mon cœur et trembler — mes esprits coupables... ^cusez-moi . Je me sens défaillir.

Il chancelle.

^ Ma fille ! que dis-tu? Reprends tes forces. — J'aime ^eoxte laisser vivre tant que le voudra la nature, — que

214 CYMBEUNK.

de te voir mourir avant que tu in*aies tout appris : fais un effort, rhomme, et parle.

lÀCHmo.

— Il y a quelque temps... Maudite soit l'horloge - qui frappa cette heure !... C'était à Rome... Malheur — à cette maison -là !... Nous étions à table... Oh ! que — nos mets n'étaient-ils empoisonnés, ceux, du moins, — que je portai à mes lèvres ! . . . Le bon Posthumus. . . — Que vous diraije ? il était trop bon pour la société — des hommes pervers, lui, le meilleur — parmi l'élite des gens de bien ! Posthumus, assis gravement, — nous écoutait vanter nos amoureuses d'Italie. ~ A nous en croire, leur beauté rendait stérile l'éloge ampoulé — du plus éloquent parleur; leurs traits estropiaient — l'idole de Vénus et la svelte statue de Minerve, —ces modèles inaccessibles à la chétive nature ; leur personne — était un atelier de toutes les qualités qui — font aimer la femme par l'homme ; enfin, séduction irrésistible, — leur éclat qui frappait les regards. . .

GYMBEUNE.

Je suis sur un brasier. — Arrive au fait.

UCHIMO.

J'y viendrai toujours trop tôt, —à moins que tu ne veuilles souffrir bien vite... Posthumus, —comme il convenait à un noble amant ayant une —amoureuse royale, releva l'insinuation ; —et, sans déprécier celles que nous venions de louer, avec — tout le calme de la sincérité, il nous fit — le portrait de sa maîtresse. Auprès de son langage — si mesuré, nos éloges — parurent des hâbleries dites sur des filles de cuisine ; sa description — nous confondit comme des sots mal embouchés.

GYMBEUNE.

Allons! allons! au fait.

lACHlMO.

— I^ chasteté de votre fille... M'y voici!... —Posthumus

SCÉIIK XX Y. 215

en parla comme si, à côté de cette froideur unique, ~ les rêves de Diane étaient brûlants ! Sur quoi, misérable que je suis, — je révoquai ses éloges en doute, et, pariant ~ des pièces d'or contre cette bague qu'il portait alors ~ à son doigt honoré , je gageai que j'obtiendrais — par faveur sa place dans le lit nuptial - et que je gagnerais son anneau - par l'adultère d'Imogène et le mien. Lui, en digne chevalier, — ayant dans sa vertu toute la foi ~ que j'ai acquise par expérience, n'hésite pas à risquer sa bague ; — il Taurait risquée de môme, eût-elle été une escarboucle — des roues de Phœbus ; il l'aurait fait sans péril, eût-elle valu - le char radieux tout entier ! Vite je cours en — Bretagne pour mon projet. . . Vous pouvez, seigneur, — vous rappeler m'avoir vu à votre cour : c'est alors que j'appqs — de votre chaste fille quelle vaste différence — il y a entre l'amour et la luxure. Ainsi s'éteignit — mon espoir, mais non mon désir. Ma cervelle italienne, - ayant affaire à votre simplicité bretonne, conçut - un stratagème infâme, mais parfait pour mes intérêts. — Bref, je réussis si bien, — que je revins à Rome avec des preuves assez concluantes - pour rendre fou le noble I^natus. — Je portai coup à sa conBance — par des témoignages de toutes sortes : c'étaient des notes détaillées -sur les tentures et les peintures de sa chambre à coucher, son bracelet — que j'avais acquis si vous saviez par quelle supercherie ! Enfin, des révélations - sur les secrets de sa personne , telles qu'il lui était impossible — de ne pas croire le nœud de chasteté conjugale à jamais rompu, — et le pari gagné par moi. Sur ce, ~ il me semble que je le vois encore...

POSTHIMUS, s'avaiiwnl.

Oui, tu le vois, - démon italien ! A moi, trop crédule niais, -infâme meurtrier, brigand ! à moi tout ce qui est — dû à tous les scélérats passés, présents — et à venir ! ... Oh ! donnez-moi une corde, un couteau, du poison, — et quel-

216 GTMBELINE.

que intègre justicier! Toi, roi, envoie chercher — les tourmenteurs les plus ingénieux : je suis celui — que les plus horribles choses de ce monde corrigent, — étant pire qu'elles toutes ! Je suis Posthumus, — et c'est moi qui ai tué ta Glle... Non ! je mens, misérable !... — je Tai fait tuer par un scélérat moindre que moi, — par un bandit sacrilège ! Elle était le temple de la yertu ; que dis-je ? elle était - la vertu elle-même ! — Crachez, lancez des pierres, jetez de la boue sur moi I Ameutez — les chiens de la rue contre moi! Que chaque criminel — soit appelé Posthumus Léonatus ! et — son crime sera toujours moindre que le mien. 0 Imogène ! — ma reine, ma vie, ma femme ! 0 Imogène ! - Imogène, Imogène !

niOGÈNE, s'élançAQt vers lai.

Du calme. Monseigneur !.. . Écoutez... écoutez...

POSTHUMUS

— Est-ce que je laisserai faire un jeu de ceci? Page insolent, — à ta place !

Il la frappe, elle tombe évanouie.

PISANIO, se précipitant vers Imogène.

Au secours, Messieurs, au secours — de ma maîtresse et de la vôtre ! ... Oh ! mon seigneur Posthumus ! —Vous n'avez jamais tué Imogène qu'en ce moment ! Du secours ! du secours! — Ma dame vénérée !

Est-ce que le monde tourne ?

POSTHUMUS

— D'où me viennent ces vertiges ?

PISANIO.

Revenez à vous, maîtresse.

CYMBEUNE.

— Si cela est, les dieux veulent me frapper — à mort de joie.

PISANIO .

Comment va ma maltresse ?

8CÈNB XXV. 217

IMOGÈNE, rouvrant les yeui.

- Oh ! retire-toi de ma vue ; — c'est toi qui m'as donné le poison : homme dangereux, arrière ! — Ne viens pas respirer où il 7 a des princes !

GVMBELLNE.

La voix d'Imogène !

PISJLMO .

Madame, — que les dieux mo lapident de leurs foudres si, — en vous donnant cette botte, je ne la croyais pas ~ chose précieuse ; je la tenais de la reine.

CYMBEUNE.

- Un nouveau mystère encore !

moGÈNE.

Cela m'a empoisonnée !

CORNÉUUS.

0 dieux ! — j'avais oublié une chose que la reine a avoué -et qui doit justifier cet homme : Si Pîsanio, — a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la drogue — que je lui ai donnée, moiy comme un cordial^ il Va traitée — comme je traiterais nn rat.

CYMBEUNE.

Que veut dire ceci, Cornélius ?

GORNÈLllS.

- Sire, la reine me pressait souvent — de préparer pour elle des poisons, toujours sous le prétexte — de faire d'instructives expériences — en tuant seulement de vils animaux, tels que des chats el des chiens — sans valeur. Craignant que ses projets — ne fussent plus dangereux, je composai pour elle — une certaine substance qui, étant prise, devait suspendre — pour un moment la puissance vilale, mais permettre bien vite — à toutes les facultés de la nature de reprendre — leurs fonctions normales...

 Imogène.

Ed avez- vous pris ?

— Je le crois bieu ! j'ai été morte !

BEURIUS.

Mes enfants, - voilà noire erreur expliquée.

GUIDÈRIIS.

Bien sûr, c'est Fidèle.

IMOGÈNE, À Posthumus.

— Pourquoi avez-vous rejeté de vous votre épousée? - Figurez- vous que vous êtes au haut d'un roc, et maintenant - rejetez-moi !

Elle le tient embrassé.

POSTHUMUS

Reste ici, chère âme, pendue comme le fruit, — jusqu'à ce que l'arbre meure I

GYMBEUNE.

Eh quoi ! mon sang , ma fille ! - Me prends-tu dans cette sc^ne pour un comparse ? — Tu ne me diras donc rien?

IMOGENE, tombant à genoui.

Votre bénédiction, seigneur!

BÈL^RIUS, la montrant à Arviragus et à Guidérios. '^

— Vous vous ête^s épris de cette jeunesse-là, mais je ne vous en blâme point ; — vous a>iez un motif pour ça.

CVMBELLXE, à Imogëne.

Que mes larmes, en tombant, — deviennent une eau sainte sur toi ! Imogène, — ta mère est morte.

IMOGÈNE

J*en suis atiristëo, st^igneur.

CYMBEUNE.

Oh ! ollo fut criminelle î et c'est bien sa faute - si nous nous nnojx>us de façon si étrange. Quant à son fils, il a dis|>anu iwus no savons comment, ni par où.

ris.vN]o.

Monsoigmnir, ~ maintenant que la crainte est loin de

SGÉNE XXY. 219

moi, je dirai la vérité. — Le seigneur Gloten, — après Té- Tasion de ma maîtresse, vint à moi, — Tépée haute, et, Técume à la bouche, jura que, — si je ne lui révélais pas le chemin qu'elle avait pris, — j'étais mort. Le hasard fit — que j'avais alors une lettre de mon maître — dans ma poche : l'avis qu'elle était censée contenir — décida Cloten à aller cherdier la princesse dans les montagnes voisines de Milford. — Aussitdt, pris de frénésie, couvert des vêtements de mon maître, — qu'il m'avait extorqués, il courut dans l'infâme dessein de violer— l'honneur de ma maltresse. Ce qu'il est devenu, — je n'en sais rien.

GIJIDÉRIUS.

A moi d'achever son récit : — je l'ai tué.

CTMBELINE.

Ah ! que les dieux nous en préservent ! — Je ne voudrais pas que tes services n'arrachassent — de mes lèvres qu'une rigoureuse sentence. Je t'en prie, vaillant jeune homme, rétracte-toi.

GUIDÈRIUS.

Je l'ai dit et je l'ai fait.

CYMBEUNE.

C'était un prince.

GUIDÈRllS.

- Un prince fort incivil. Les outrages qu'il m'a faits - n'avaient rien de princier : car il m'a provoqué — dans un langage qui m'aurait fait fouetter la mer, — si elle avait ainsi rugi. J'ai coupé sa tête, - et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici — pour en dire autant de la mienne.

CYMBELINB.

J'en suis fâché pour toi. — Tu es condamné par ta propre bouche, et tu dois — subir notre loi. Tu es mort.

IMOGÈNE

Ce cadavre décapité, — je l'ai pris pour celui de mon seigneur.

220 GTMBKLINB.

GYMBEUNE.

Qu'on enchaîne le coupable, — et qu'on Temmène hors de notre présence !

Les gardes eotoorent Goidérius.

BÈLARIUS.

Arrête, seigneur roi. — Cet homme est plus grand que celui qu'il a tué : — il est aussi bien né que toi-même, et il t'a — rendu plus de services qu'une bande de Clotens — n'aurait reçu de balafres pour ta défense.

Aux gardes qai yoot attacher Goidérius.

Lâchez-lui les bras ; — ils ne sont pas fiiits pour les chaînes.

GYMBEUNE.

Eh bien, vieux soldat, — veux-tu donc annuler les mérites dont le prix t'est dû encore, — en tâtant de notre colère ? Comment serait-il de naissance — aussi bonne que nous?

Pour cela, il a été trop loin.

GYMBEUNE, à Gaidérias.

— Et toi, tu n'en mourras pas moins.

BÊLARIUS.

Nous mourrons tous trois ; — mais je prouverai que deux d'entre nous ont l'auguste origine— que je lui ai attribuée... Mes fils , il faut — que je fasse une révélation dangereuse pour moi, — mais peut-être heureuse pour vous.

ARVIRAGUS.

Votre danger est - le nôtre.

GUIDËRIUS.

Et notre bonheur, le sien.

BÉURIUS.

Puisque j'y suis autorisé, soit ! — Grand roi, tu avais un sujet — appelé Bélarius.

GYMBEUNE.

Après? C'est — un traître banni.

SCÉNK XXV. 221

BËLÂRIUS.

C'est l'homme» — ridé par l'âge, qui te parle. Un banni, en effet ; — mais traître, je ne sais pas comment.

CTMBELINE.

Qa'oD remmène : — le monde entier ne le sauverait pas.

BtURlUS.

Pas tant d'emportement ! —Paye-moi d'abord la nourriture de tes fils ; — et que le tout soit confisqué, aussitôt — que je l'aurai reçu.

GYMBEUNE.

La nourriture de mes fils?

BÈLÂRIUS, s'agenoaillaDt.

— Je suis trop brusque et trop osé. Me voici à genoux. - Avant de me relever, je veux grandir mes fils ; — ensuite, qu'on n'épargne plus le vieux père ! . . . Puissant seigoeur, — ces deux jeunes gens qui m'appellent leur père, -et croient être mes fils, ne me sont rien : ils— sont issus de vos reins, mon roi, — et nés de votre sang.

CYMBEUNE.

Issus de moi, dis-tu ?

BËLARIUS.

- Aussi vrai que vous l'êtes de votre père. Moi, le vieux

Morgan, — je suis ce Bélarius que vous bannîtes jadis. —

Votre bon plaisir fut mon crime unique, mon châtiment, —

toute ma trahison : le mal que j'ai souffert — a été tout le

mal que j'ai causé. Quant à ces nobles princes — (car tel

est leur titre et leur nature), c'est moi qui depuis vingt ans

- les ai élevés : ils savent tous les arts que j'ai — pu leur

apprendre; et ce que vaut mon éducation, seigneur, —

Votre Altesse le sait. Leur nourrice, Euriphile, — que j'ai

épousée depuis pour son larcin, enleva ces enfants, —après

moD bannissement. C'est moi qui la décidai, — ayant reçu

daTaoce un châtiment — pour ce que je fis alors. Ma

loyauté punie — m'entraîna à cette trahison. Plus une perte

222 CTMBELINK.

si chère - vous étail sensible, plus il convenait — à mon plan de vous les enlever. Mais, gracieux seigneur, — voici vos fils : en vous les rendant, je perds — deux compagnons des plus charmants du monde. — Que les bénédictions du ciel qui nous couvre — tombent sur leurs tètes comme la rosée ! Car ils sont dignes — d'ajouter deux astres aux cieux !

l\ essaie aoe larme.

GYMBEUNE.

Tu pleures, en me parlant. — Le service que vous avez rendu tous trois est plus — extraordinaire que oe que ta dis. J'avais perdu mes enfants. — Si ce sont eux que je vois, je ne saurais souhaiter — deux plus nobles fils.

BÈLÂRIUS.

Attendez un peu. . . — Ce gentilhomme que j'appelais Polydore — est votre Guidérius, ô digne prince. — Cet autre, mon Cadwall, est Arviragus, —votre plus jeune fils ; il était emmailloté, seigneur, — dans un magnifique manteau, brodé de la main — de la reine sa mère, et que, pour mieux vous convaincre, - il m'est facile de produire.

GYMBKLINE.

Guidérius— avait au cou un signe, une étoile couleur de sang ; — c'était une marque bizarre.

BÈLARIUS.

C'est celui-ci. — Il a toujours sur lui ce sceau naturel;

— la sage nature a voulu, en le lui donnant, — qu'il le fit reconnaître aujourd'hui.

GYMBEUNE.

Oh ! il m'est — donc né trois enfants à la fois ? Jamais mère — ne fut plus heureuse de sa délivrance. Soyez bénis,

— vous, qui après cet étrange éloignement de votre sphère,

— revenez maintenant y régner !.. 0 Imogène, — tu y perds un royaume.

SCÉNii XXV. 223

IMOGÈNE

Noo, xMooseigDeury —j'y gagne deux mondes!... 0 mes gentils frères, — nous nous étions donc retrouvés! Oh ! ne niez plus à présent — que je sois la plus véridique; vous m appeliez votre frère, -r quand je n*étais que votre sœur ; moi, je vous appelais mes frères, — quand vous Tétiez en effet.

GYMBEUNE.

Vous vous étiez déjà vus?

ÂRVmAGUS.

- Oui, mon bon seigneur.

GUIDÈRIUS.

Et aimés à la première vue ; — et cela a continué jusqu'au moment oi!i nous Tavons crue morte.

GORNËUUS.

- Après qu'elle eut avalé Télixir de la reine.

GYMBEUNE.

0 rare instinct ! - Quand donc entendrai-je un récit complet? Cet orageux abrégé — est touffu de détails qui — rédament une minutieuse distinction.

À Imogène.

Où, comment avez-vous vécu? — Quand êtes- vous entrée au service de ce Romain, notre captif? — Comment vous étes-vous séparée de vos frères? Comment les avez-vous revus? — Pourquoi avez-vous fui de la cour? et où? Répondez à cela.

Se tournant vers Bélarias et les deux princes.

- Et vous trois, il faut que vous me disiez vos motifs de Yenir à la bataille, et— je ne sais combien d'autres choses ; - que vous me racontiez tous les incidents — dans leur ordre ; mais ni le temps, ni le lieu — ne se prêtent à ces bngs interrogatoires... Voyez — comme Posthumus reste aoeré à Imogène! — Et elle, quels regards elle lance — sur lui, sur ses frères, sur moi, sur son maître ! Inoffensifs

224 GYMBELINE.

éclairs qui frappent —chaque objet d'une joie dont le contrecoup - se dissémine en tous ! Quittons ce terrain, — et allons parfumer le temple de nos sacrifices.

A Bélarias.

— Tu es mon frère : nous te tiendrons pour tel à jamais.

IMOGÈNE, À Bélarias.

— Et VOUS êtes mon père aussi : car c'est grâce à vos secours — que je vois ces temps propices.

CYMBEUNE.

Tous excédés de joie , — hormis ces captifs ! qu'ik soient joyeux, eux aussi ! — Je veux qu'ils goûtent notre bonheur !

IMGGÈNE, À Lacias.

Mon bon maître, — je veux vous servir encore !

Luaus. Soyez heureuse !

GYMBEUNE.

— Et ce soldat disparu qui a combattu si noblement, — comme il ferait bien ici ! comme il rehausserait — la gratitude d'un roi !

POSTOUMUS.

Seigneur, je suis - le soldat qui accompagnait ces trois braves, - sous le vêtement du pauvre : cet équipement convenait — au projet que je poursuivais alors. Ce soldat, c'était moi, — n'est-ce pas, lachimo? Vous étiez à terre, et j'aurais pu vous anéantir.

lACHIMO, s'agenouillant.

M'y voici encore ; — mais maintenant c'est le poids de ma conscience qui plie mon genou, — ce n'est plus votre force. Prenez, je vous en conjure, cette vie — que je vous dois tant de fois ; mais prenez d'abord votre bague — et ce bracelet de la princesse la plus fidèle — qui ait jamais engagé sa foi.

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