SCÈNE VI
[Dans le châleaa.]
Entrent Othello, Desdëmona, Cassio et des Serviteurs
OTHELLO
— Mon bon Michel, veillez à la garde cette nuit : — sachons contenir le plaisir dans l'honorable limite — de la modération.
GASSIO.
lago a reçu les instructions nécessaires. —Néanmoins, je veux de mes propres yeux — tout inspecter.
OTHELLO
lago est très-honnête. —Bonne nuit, Michel ; demain, de très-bonne heure, —j'aurai à vous parler.
A Desdémona.
Venez, cher amour : — l'acquisition faite, l'usufruit doit s'ensuivre; — le rapport est encore à venir entre vous et moi.
A Cassio.
— Bonne nuit.
Sortent Othello, Desdémona et leur snile
SCÉW YI. 275
Entre Tago.
GASSIO.
VoQS êtes le bienvenu, lago : rendons-nous à notre poste.
UGO
Pas encore, lieutenant : il n'est pas dix heures. Notrn géoml ne nous a renvoyés si vite que par amour pour sa Desdéatona. Ne Ten blâmons pas. Il n'a pas encore fait nuit joyeuse avec elle, et la fête est digne de Jupiter.
C'est une femme bien exquise.
UGO
Et, je vous le garantis, pleine de ressources.
GASSIO.
Vraiment, c'est une créature d'une fraîcheur, d'une déli- ^•iKse suprême.
Quel regard elle a ! il me semble qu'il bat h chamade de
••provocation.
GASSIO.
^ regard engageant, et pourtant, ce me semble, parfaite- ■^ modeste.
^^uand elle parle, n'est-ce pas le tocsin de l'amour?
GASSIO.
Vraiment, elle est la perfection même.
C'est bien! bonne chance à leurs draps!... Allons, lieu- ^nt, j'ai là une cruche de vin, et il y a i l'entrée une ^àe de galants chypriotes qui seraient bien aises d'avoir tne rasade h la santé du noir Othello.
GASSIO.
Itece soir, bon lago ! j'ai pour boire une très-pauvre et
très -mal heureuse cervelle. Je ferais bien de souhaiter la courtoisie inventât quelque autre plaisir sociable !
lÂGO.
Oh ! ils sont tous nos amis. Une seule coupe I Je la bo pour vous.
GASSIO.
Je n'en ai bu qu'une ce soir, et prudemment arrosée core; voyez pourtant quel changement elle fait en moi. une infirmité malheureuse, et je n'ose pas imposer à faiblesse une nouvelle épreuve.
lÂGO.
Voyons, l'homme! c'est une nuit de fête : nos galant demandent.
GASSIO.
Oili sont-ils ?
lAGO.
Là, à la porte : je vous en prie, faites-les entrer.
CASSIO
J'y consens, mais cela me déplatt.
11 sort.
IAGO9 seul.
— Si je puis seulement lui enfoncer une seconde co — sur celle qu'il a déjà bue ce soir, —il va être aussi q relieur et aussi irritable — que le chien de ma jeune n tresse. . . Maintenant , mon fou malade , Roderigo » — < l'amour a déjà mis presque sens dessus dessous, — a ce : même porté à Desdémona — des toasts profonds d*un | et il est de garde ! - Et puis ces trois gaillards chyprio esprits gonflés d'orgueil, — qui maintiennent leur honoi aune méticuleuse distance, — et en qui fermente le temj rament de cette île belliqueuse, — je les ai ce soir mil échauffés à pleine coupe, — et ils sont de garde aussi. . .En£ au milieu de ce troupeau d'ivrognes, —je vais engagerCas dans quelque action - qui mette l'Ile en émoi... Hais
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voici qui viennent. - Si le résultat confirme mon rêve, — ma barque va filer lestement, avec vent et marée ! —
Cissio rentre, toifi de Montano et de quelques Gentilshommes.
CàSSIO.
Par le ciel ! ils m'ont déjà fait boire un coup.
MONTANO
Un bien petit, sur ma parole : pas plus d'une pinte, foi de soldat !
Holà! du vin!
II chaate.
Et faites* moi trinquer la caaette, Et faites-moi trinquer la canette.
Uo soldat est un homme, et la vie n*est qu'un moment. Faîtes donc boire le soldat.
Du vin, pages!
On apporte du vin.
GASSIO.
Par le ciel ! voilà une excellente chanson.
lAGO.
Je l'ai apprise en Angleterre, où vraiment les gens ne sont pas impotents devant les pots. Votre Danois, votre Allemand et votre Hollandais ventru .. A boire, holà!... ne sont rien à côté de votre Anglais.
CkS&lO.
Votre Anglais est-il donc si expert à boire ?
lAGO.
Oh! il vous boit avec facilité, votre Danois ivre-mort ; il peat sans suer renverser votre Allemand, et il a déjà fait vomir TOlre Hollandais, qu'il a encore un autre pot à remplir !
Tons remplissent leurs verres.
f78 OTHKLLO.
CASSIO
A la santé de notre général !
MONTANO
J'en suis, lieutenant, et je vous fais raison.
UGO
0 suave Angleterre !
il chante.
Le roi Etienne était an digne pair.
Ses calottes ne lai coûtaient qn'one conronne ;
Il trouvait ça six pence trop cher,
Et aussi il appelait son tailleur on drôle.
C'était on être de hant renom,
El toi tu n*es qu'an homme de peu.
r/est Torgueil qui ruine le pays,
Prends donc sur toi ton vieux manteau (31) !
Holà ! du vin !
CASSIO
Tiens ! cette chanson est encore plus exquise que l'autre .
Voulez- vous l'entendre de nouveau?
CASSIO 9 d'une- voix avinée.
Non, car je tiens pour indigne de son rang celui qui fait ces choses... Bon!... Le ciel est au-dessus de tous: il y a des Ames qui doivent être sauvées, et il y a des âmes qui ne doivent pas être sauvées (32).
lAGO.
C'est vrai, bon lieutenant.
CASSIO
Pour ma part, sans offenser le général ni aucun homme de qualité, j'espère être sauvé.
UGO
Et moi aussi, lieutenant.
CASSIO
Oui, mais, permettez ! après moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne... Ne parlons plus de ça; passons à nos affaires... Pardonnez-nous nos péchés!... Messieurs,
SCÉNB YI. 279
Teiilons à notre service!... N'allez pas, Messieurs, croire que je suis ivre ! Voici mon enseigne ; voici ma main droite et voici ma gauche. . . Je ne suis pas ivre en oe moment : je pois me tenir assez bien et je parle assez bien.
TOUS
Excessivement bien .
GASSIO.
Donc» c*est très-bien : vous ne devez pas croire que je suis ivre.
11 sort en chancelaDt. .
MOIITANO.
A la plateforme, mes maîtres ! Allons relever le poste.
UGO , à Montano.
— Vous voyez ce garçon qui vient de sortir : — c'est un soldat digne d'être aux côtés de César — et fait pour commander. Eh bien ! voyez son vice : — il fait avec sa vertu un équinoxe exact; - Tun est égala l'autre. C'est dommage. -J'ai bien peur, vu la conGance qu'Othello met en lui, ~ qu'un jour quelque accès de son infirmité - ne bouleverse cette lie.
MONTANO
Hais est-il souvent ainsi ?
— C'est pour lui le prologue continuel du sommeil ; —il resterait sans dormir deux fois douze heures, — si l'ivresse ne le berçait pas.
MONTAKO.
Il serait bon — que le général fût prévenu de cela. — Peut-être ne s'en aperçoit-il pas; peut-être sa bonne nature, — à force d'estimer le mérite qui apparaît en Cassio, — ne voit-elle pas ses défauts. N'ai-je pas raison ?
Entre RODERIGO. 1A60 y à part.
Ah ! c'est vous, Roderigo ! - Je vous en prie, courez après le lieutenant, allez !
Roderigo <M>rt«
280 OTHELLO
MONTANO
— C'est grand dommage que le noble More ~ hasarde un poste comme celui de son lieutenant — sur un homme enté d'une telle infirmité. — Ce serait une honnête action de le dire — au More.
UGO
Moi y je ne le ferais pas pour toute cette belle tle. — JVime fortCassio, et je ferais beaucoup — pour le guérir de son mal... Mais écoutez ! Quel est ce bruit?