‹ François; V. Hugo traducteur. Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 93 sur 305 · SCÈNE YI · texte numérisé non relu

SCÈNE YI

GÂSSIO.

Ivre!

Cassio et Montano dégainent et se batlent. lÂGO , bas à Roderigo.

Eo route» vous dis-je ! Sortez et criez à Témeute!

Roderigo sort.

— Voyons, mon bon lieutenant ! . . . par pitié, Messieurs ! . . . — HoU ! au secours !... Lieutenant ! seigneur Montano ! — Aa secours, mes maîtres!... Voilà une superbe faction, en vérité.

Le tocsin sonne.

-Qui est-ce qui sonne la cloche?... Diable! ho! — Toute la ville va se lever... Au nom de Dieu! lieutenant! arrêtez ! — Vous allez être déshonoré à jamais !

Entre Othello avec sa suite.

Que se passe-t-il ici?

MONTAMO.

— Mon sang ne cesse de couler : je suis blessé^ à mort. Qu'il meure!

II s*élance sur Cassio.

OTHEUO.

— Sur VOS têtes, arrêtez!

UGO

— Arrêtez! holà! Lieutenant! Seigneur Montano! Messieurs ! - Avez-vous perdu tout sentiment de votre rang et de votre devoir? — Arrêtez! le général vous parle. Arrêtez! par pudeur!

Le locfin sonne toujours. Les combattants se séparent.

OTHELLO

— Voyons! qu'y a-t-il? holà ! quelle est la cause de ceci? ' Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nousmêmes— ce que le ciel a interdit aux Ottomans? — Par pu-

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deur chrétienne, laissez là cette rixe barbare ; — celui bouge pour se faire Técuyer tranchant de sa rage — tient &me pour peu de chose : il meurt au premier mouveme:

Aux gens de sa suite.

- Qu'on fasse taire cette horrible cloche qui met cett^ x]( effarée -hors d'elle-même ! De quoi s'agit-il, mes maltEr^^^?

— Honnête lago, toi qui semblés mort de douleur, — pa^v-le Qui a commencé? Sur ton dévouement, je te somme cje parler.

— Je ne sais pas : tout à l'heure, tout à l'heure encof^. il n'y avait au quartier — que de bons amis, affectue&^x comme des fiancés - se déshabillant pour le lit ; et aussit^^»

— comme si quelque planète avait fait déraisonner l^ hommes, —les voilà, l'épée en l'air, qui se visent à la poitrit^ ®

— dans une joute à outrance. Je ne puis dire comment - ^ commencé cette triste querelle, — et je voudrais avoir perd ^ dans une action glorieuse — les jambes qui m'ont amené poi^ ^ être témoin de ceci.

OTHELLO, àCassio.

- Comment se fait-il, Michel, que vous vous soyez oublia ainsi?

CÂSSIO.

- De grâce, pardonnez-moi, je ne puis parler.

OTHELLO

— Digne Montano, vous étiez de mœurs civiles ; — la gravilé et le calme de votre jeunesse — ont été remarqués par le monde, et votre nom est grand — dans la bouche de la plus sage censure. Comment se fait-il - que vous gaspilliez ainsi votre réputation, -et que vous dépensiez votre riche renom pour le titre - de tapageur nocturne? Répondez-moi.

MONTANO

— Digne Othello, je suis dangereusement blessé. — Votre officier lago peut, - en m'épargnant des paroles qui en ce

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moment me feraient mal, — vous raconter tout ce que je sais. Je ne sache pas —que cette nuit j'aie dit ou fait rien de blimable, — à moins que la charité pour soi-même ne soit parfois un vice, —et que ce ne soit un péché de nous défendre- quand la violence nous attaque.

OTHELLO

Ah ! par le ciel, — mon sang commence à dominer mes inspirations les plus tutélaires, — et la colère, couvrant de ses fumées mon calme jugement, — essaye de m'entratner. Pour peu que je bouge, - si je lève seulement ce bras, le meilleur d'entre vous — s'abtmera dans mon indignation. Ditesmoi - comment cette affreuse équipée a commencé et qui Ta causée; —et celui qui sera reconnu coupable, —me fût-il attaché dès la naissance comme un frère jumeau, — je le rejetterai de moi... Quoi ! dans une ville de guerre, — encore frémissante, où la frayeur déborde de tous les cœurs, — engager une querelle privée et domestique, — la nuit, dans la salit des gardes, un Ueu d'asile ! - C'est monstrueux!... lAgo, qui a commencé?

MONTANO, à lago.

-Si. par partialité d'affection ou d'esprit de corps, — tu ^ plus ou moins que la vérité, — tu n'es pas un soldat !

lAGO, À MoDtano.

fle me touchez pas de si près. —J'aimerais mieux avoir la langue coupée — que de faire tort à Michel Cassio ; — mais je sois persuadé que je puis dire la vérité — sans lui nuire en rien. Voici les faits, général : — tandis que nous causions, MoDtano et moi, — arrive un individu criant au secours ! — ^l» derrière lui, Cassio, l'épée tendue, - prêt à le frapper. Alors, seigneur,

^lootrant Montano. ^

Ce gentilhomme — s'interpose devant Cassio et le supplie ^s'arrêter. - Moi, je me mets à la poursuite du criard pour l'empêcher, comme cela est arrivé, - d'effrayer la ville

284 OTHEUO.

par ses clameurs. Mais il avait le pied si leste — qu'il a couru hors de ma portée, et je suis revenu d'autant plus vite — que j'entendais le cliquetis et le choc des épées — et Cassio qui jurait très-fort : ce que jusqu'ici -il n'avait jamais fait, que je sache. Quand je suis rentré, —et ce n'a pas été long, je les ai trouvés Tun contre l'autre, — en garde et ferraillant, exactement comme ils étaient - quand vous êtes venu vousmême les séparer. —Je n'ai rien à dire de plus, —si ce n'est que les hommes sont hommes, et que les meilleurs s'ou* blient parfois. - Quoique Cassio ait eu un petit tort envers celui-ci — (on sait que les gens en rage frappent ceux à qui ils veulent le plus de bien), — il est certain, selon moi, qua Cassio — a reçu du fuyard quelque outrage excessif — que b^ patience ne pouvait supporter.

OTHELLO

Je le vois, lago, — ton honnêteté et ton affection atténuerai cette affaire - pour la rendre légère à Cassio... Cassio, j^ t'aime, — mais désormais tu n'es plus de mes officiers.

Entre DesdEmona et sa suite.

— Voyez si ma douce bien-aimée n'a pas été révei/-

Iv/i^ ....

A Cassio.

- Je ferai de loi un exemple.

DESDEMONA

- Que se passe-t-il donc, cher?

OTHELLO. s

Tout est bien, ma charmante. —Viens au lit.

A .Montano.

Monsieur, pour vos blessures, — je serai moi-même votre chirurgien^ Qu'on l'emmène !

On emporte Montano.

— lago, parcours avec soin la ville, - et calme ceux que cetle ignoble bagarre a effarés .. — Allons» Desdémona; c'est

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Il fie du soldat — de voir ses salutaires sommeils troublés pirralerte. -

Tous sorteot, excepté lago et Cassio.

lAGO.

Quoi ! êtes-Toas blessé, lieutenant?

GASSIO.

Oui, et incurable.

Diantre ! au ciel ne plaise !

GASSIO.

Réputation ! Réputation ! Réputation ! Oh ! j'ai perdu ma répoialion ! J*ai perdu la partie immortelle de moi-même, et ^ qui reste est bestial!... Ma réputation, lago, ma répu-

tatiou!

lAGO.

Foi d'honnête homme, j'avais cru que vous aviez reçu quelque blessure dans le corps : c'est plus douloureux là que dans la réputation. La réputation est un préjugé vain et Ulacieux : souvent gagnée sans mérite et perdue sans juslice! Vous n'avez pas perdu votre réputation du tout, à °M)iDs que vous ne vous figuriez l'avoir perdue. Voyons, I homme! Il y a des moyens de ramener le général. Il vous s renvoyé dans un moment d'humeur, punition prononcée psr la politique plutôt que par le ressentiment ; juste comme on frapperait son chien inoffensif pour effrayer un lion impérieux. Implorez-le de nouveau et il est à vous.

J'aimerais mieux implorer son mépris que d'égarer la confiance d'un si bon chef sur un officier si léger, si ivrogne et si indiscret ! . . . Être ivre ! jaser comme un perroquet et se cbaniailler! Vociférer, jurer et parler charabias avec son ombre (33) !... 0 toi, invisible esprit du vin, si tu n'as pas de nom dont on te désigne, laisse-nous t'appeler démon !

286 OTHBLLO.

UGO

Quel était celui que vous poursuiviez avec votre épée? Que vous avait-ii fiiit?

GÂSSIO.

Je ne sais pas.

Est-il possible?

UGO

CÂSSIO.

Je me rappelle une masse de choses, mais aucune dîs^ tinctement ; une querelle, mais nullement le motif. Oh ! sq peut-il que les hommes s'introduisent un ennemi dans la bouche pour qu'il leur vole la cervelle ! et que ce soit pour nous une joie, un plaisir, une fête, un triomphe de nous transformer en bétes !

lÂGO.

Eh ! mais vous êtes assez bien maintenant : comment vous étes-vous remis ainsi ?

GASSIO.

Il a plu au démon Ivrognerie de céder sa place au déoioo Colère : une imperfection m'en montre une autre pour m faire bien franchement mépriser de moi-même.

Allons, vous êtes un moraliste trop sévère. Vu l'époque, le lieu et Tétat de ce pays, j'aurais cordialement désiré que ceci n'eût pas eu lieu : mais, puisque la chose est œ qu'elle est, réparez-la à votre avantage.

CASSIO

Que je veuille lui redemander ma place, il me dira que je suis un ivrogne. J'aurais autant de bouches que l'Hydre, qu*uQe telle réponse me les fermerait toutes... Être à présent un homme sensé, tout à l'heure un fou, et bientôt une brute ! Oh ! étrange ! Chaque coupe de trop est maudite et a pour ingrédient un démon.

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illoos ! allons ! le bon vin est un bon être familier quand OD en use convenablement ; ne vous récriez plus contre loi. BoD lieutenant ! vous pensez, je pense, que je vous lime.

GÂSSIO.

Je lai bien éprouvé. Monsieur!... Moi, ivre !

lAGO.

Tous, comme tout autre vivant, vous pouvez être ivre une te par hasard, l'ami ! Je vais vous dire ce que vous devez Ure. La femme de notre général est maintenant le général. Je pois le dire, en ce sens qu*il s'est consacré tout entier, remarquez bien ! à la contemplation et au culte des qualités et des grâces de sa femme. Ck)nfessez-vous franchement à eOe. Importunez-la pour qu'elle vous aide à rentrer en place : elle est d'une disposition si généreuse, si afiable, si obligeaote, si angélique, qu'elle regarde comme un vice de sa bonté de ne pas faire plus que ce qui lui est demandé. Eh bien ! cette jointure brisée entre vous et son mari, priezlide la raccommoder, et je parie ma fortune contre un enjeu aligne de ce nom qu'après cette fracture votre amitié sera pios forte qu'auparavant.

GÂSSIO.

Tous me donnez là de bons avis.

Ce soDt ceux, je vous assure, d'une amitié sincère et doue honnête bienveillance.

GASSIO.

Je le crois sans réserve ; aussi irai-je, de bon matin, supplier la vertueuse Desdémona d'intercéder pour moi. Je désespère de ma fortune, si elle me tient échoué là.

UGO

Tous êtes dans le vrai. Bonne nuit, lieutenant. 11 faut que 3 iasse ma ronde.

288 OTHELLO

GASSIO.

Bonne nuit, honnête lago.

Sort Cassio.

IKGO, seal.

— Et qu'est-ce donc qui dira que je joue le rôle d*ur fourbe, - quand Tavis que je donne est si loyal, si boa^ nête, —si conforme à la logique, et indique si bien le mojei} — de faire revenir le More ? Quoi de plus facile — que d'entraîner la complaisante Desdémona — dans une honnête in* trigue ? Elle a Texpansive bonté — des éléments généreux, fi quoi de plus facile pour elle — que de gagner le More! S'agtt-il pour lui de renier son baptême — et toutes les consécrations, tous les symboles de la Rédemption, — ilartme tellement enchaînée à son amour pour elle, — qu'elle peut faire, défaire, refaire tout à son gré, - selon que son caprice veut exercer sa divinité — sur la faible nature da More ! En quoi donc suis-je un fourbe — de conseiller i Cassio la parallèle — qui le mène droit au succès ? Divinité de l'enfer! — Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, - ils les présentent d'abord sous des dehors célestes, — comme je fais en ce moment. En effet, tandis que cet honnête imbécile — suppliera Desdémona de réparer sa fortune — et qu'elle plaidera chaudement sa cause auprès du More, —je verserai dans l'oreille de celuici la pensée pestilentielle - qu'elle ne réclame Cassio que. par désir charnel ; — et plus elle tâchera de faire du bien à Cassio, — plus elle perdra de crédit sur le More. — C'est ainsi que je changerai sa vertu en glu, et que de sa bonté je ferai le filet — qui les enserrera tous... Qu'y a-t-il, Roderigo ? -

Le jour commence à poindre, tlntre RODERIGO.

RODERIGO

Je suis ici à la chasse, non comme le limier qui relance,

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