‹ François Villon (1431-1463), sa vie son œuvreChapitre 3 sur 83 · I. Cause des remords. — 3. Domaine · texte numérisé non relu

I. Cause des remords. — 3. Domaine

Chascun en soy voye sa mesprison ' .

Ne nous vengeons, prenons en pacience ; Nous congnoissons que ce monde est prison. Aux vertueux franchis d'impacience Batre, rouiller-, pour ce n'est pas science, Toîlir3, ravir, piller, meurtrir à tort. De Dieu ne chault, de vérité se tort ♦ Qui en telz faiz sa jeunesse demaine, Dont à la fin ses poingz doloreux tort, Par ofïencer et prendre autruy demaine.

Que vault piper s , flater en trahyson, ■Quesfcer^ , mentir, affermer sans fiance 7 , Farcer, tromper, artifier^ poyson, Vivre en pechié, dormir en def fiance De son prochain, sans avoir confiance ? Pour ce conclus : de bien faisons effort. Reprenons cuer, ayons en Dieu confort. Nous n'avons jour certain en la sepraaino ; De nos maulx ont noz parens le ressort Par offencer et prendre autruy demaine.

Envoi

<ivons en paix, exterminons discord,

"-H eunes et vieulx, soyons tous d'ung accord,

fa loy le veult, l'apostrele remaine?

licitement en l'epistre romaine;

Ordre nous fault, estât ou aucun port '«>.

'Z otons ces pointz ; ne laissons le vray port

Par ofïencer et prendre autruy demaine.

I. Erreur. — 2. Frapper. — 3. Enlever. — 4. Se détowrne. — 5. Voter au jeu. — 6. Mendier. — 7. Foi. — 8u Fabriquer. — ^ De ramener. rappeler (?) [Longnon]. — 10. Attitude, ici probablement : métier.

A ces nobles préceptes, le jeune étudiant ne devait pas longtemps conformer sa vie. Une seconde fois des troubles se produisirent dans l'Université, et pendant trois ans le désordre régna sur la montagne Sainte-Geneviève.

Un soir d'automne de l'année 1451, les écoliers descendirent à Saint-Jean en Grève pour déraciner la borne du Pet-au-Diable, qui faisait depuis plus de cent ans l'ornement de l'hôtel de mademoiselle de Bruyères. En grande pompe et à grand bruit, ils la transportèrent au mont Saint-Hilaire. Sur l'ordre du Parlement et par les soins des gens d'armes du lieutenant-criminel Jehan Bezon, la pierre fut reprise et placée dans la cour même du Palais. Mais, têtus, les écoliers dévalèrent de nouveau ]a montagne pour reprendre leur conquête et, cette fois, la scellèrent à l'emplacement qu'ils lui avaient choisi et, triomphalement, la couronnèrent « d'ung chapeau de romarin ». Ce n'était pas sans troubles violents que ces sorties nocturnes avaient lieu. La folle bande des suppôts de l'Université parcourait les rues, décrochant les enseignes et hurlant, à pleins poumons : « Tuez ! Tuez! » A Sainte-Geneviève on enlevait les crochets aux étaux des bouchers ; à Saint-Germain des Prés on volait des poules ! Et, une nuit, à Vanves, les étudiants s'emparèrent par force d'une jeune femme, qu'en charrette ils firent entrer dans Paris.

Ce fut le temps des repues franches ! La renommée de François Villon s'étendit bien au delà des écoles :

C'estoit la mère nourricière De ceux qui n'avoient point d'argent ; A tromper devant et derrière, Estoit ung homme diligent ' .

Comme on se les contait avec admiration, ses joyeuses friponneries I On les prisait certes davantage que ses ballades et rondeaux. Personne n'ignorait la manière dont il avait eu le poisson à la poissonnerie, des tripes chez la tripière du Petit-Pont, du pain chez le boulanger, du vin de Beaune à la Pomme de Pin

I. La Repeue de Villon et de ses compaignons (Recueil des Repues franches).

et des volailles chez le rôtisseur ! De ses œuvres poétiques, seules les fantaisies étaient connues et célèbres. A la Ballade des Dames du temps jadis les écoliers préféraient le rondel sur leur camarade Jenin l'Avenu :

JENIN l'Avenu, Va-t-en aux estuves!

Et toy là venu, Jenin l'Avenu,

Si te lave nud

Et te baigne es cuves,

Jenin l'Avenu !

Tours d'école et repues franches, certes 1 Mais ces innocentes et plaisantes piperies conduisent lentement au gibet de Montfaucon. On peut pardonner les larcins de volailles, le soir, au revers des fossés, avec l'aide de Jean le Loup, voiturier par eau, et du tonnelier Casin Cholet. Canards dérobés ne sont pas crimes ; seulement le proverbe est ancien : t Qui vole u^ œuf vole un bœuf ! »

Ces expéditions nocturnes, il les faisait peut-être en compagnie de camarades honorables, comme les frères Jacques et Jehan Raguier, François et Jehan Perdrier, ou d'autres. Mais à eux se mêlaient des fillettes, — oh I la joyeuse bande aux noms vulgaires et sonores : Jehanneton de Minières, l'amie d'un riche clergeon du Parlement; Jacqueline; la gente Perrette; la belle Jehanne; Isabeau, qui ne jurait qn'Enné/; Marion la Dentue, dite l'Idole; Marion la Peautarde; Biétrix; Bellet et la grand' Jehanne de Bretagne I — et ces fillettes toujours amenaient avec elles de gais lurons, écoliers aussi, mais malandrins avérés : Guy Tabary, partout qualifié de « larron et crocheteur»; Colin de Cayeux, fils d'un serrurier du quartier Saint-Benott, déjà deux fois emprisonné pour vol et deux fois remis par le prévôt entre les mains de l'évêque de Paris; enfin Régnier de Montigny, issu d'une des plus nobles familles de Bourges, mais

n— FRANÇOIS VILLON

irrémédiablement tombé in profundmn malorum. C'est avec ces trois derniers écoliers, qui faisaient partie d'une orga- Hisation de voleurs, la Coquille, que François Villon se mit à fréquenter, au cloître Notre-Dame, la taverne de la grosse Margot. Ce bouge semble avoir été le lieu de rendez-vous des coquillards, la maihe, comme ils disaient en leur jargonjobelin.

Aux premiers jours de l'été de cette année 1452, Villon avait été nommé «maistre es arts». Il crut pouvoir se reposer quelque peu, quitte à se mettre ensuite sérieusement au travail, pour regagner le temps perdu. D'ailleurs, comme nous l'avons vu, l'Université était désorganisée et les écoliers discouraient plus dans les tavernes et sur les places que dans les cours du procurateur Jehan de Conflans. Seulement à ne rien faire, les deniers ne s'amassaient point en poche ! Le bon Guillaume de Villon n'était guère riche, ni la triste mère du poète. Maître François emprunta donc de petites sommes à chacun de ses amis, rendant à l'un ce qu'il demandait à l'autre. A la taverne de la grosse Margot, il avait compte ouvert, buvait à crédit et ne réglait que lorsqu'il se trouvait avoir argent. Souvent, pour payer son écot, il laissa, dans d'autres bouges, sa longue dague d'acier, voire ses braies ! Bientôt il passa ses journées, puis ses nuits, à la taverne du cloître Notre-Dame, devint sans doute l'amant de la patronne et, insensiblement, patron lui-même du cabaret. Il apprit, de ses amis les coquillards, à manier les dés plombés et à tricher aux cartes. Sans cesse, alors, il se trouva en procès, p>our piperies, fraudes et diffamations; mais deux de ses amis, l'avocat Fournier et Jehan Cotart, procureur en cour d'église, le tirèrent de ces mauvais pas. Lentement François Villon s'engageait dans la route où déjà, devant lui, trottaient les gens de la Coquille. L'insouciance l'avait d'abord entraîné, puis la curiosité, surtout la paresse.

Quant aux écoliers, ils continuaient à troubler le quartier. En eôet, lassée d'attendre de la prévôté la restitution du Pet-au- Diable, mademoiselle de Bruyères venait de faire placer une nouvelle borne au coin de son hôtel. Cette pierre n'y demeura guère. Les étudiants l'arrachèrent, comme l'autre, la cimentèrent au mont Sainte - Geneviève et, après l'avoir baptisée

la Vôss», toutes les nuits, ils firent autour d'elle « danses à ileutes et bedons i ».

Une nuit même ils résolurent de parcourir la ville pjour décrocher les enseignes et les marier ensemble. On enleva l'Ours, la PapegauH, le Serf et la Truie qui file.' Cette fois la prévôté se mit en mouvement. Le 9 mai 1453, Robert d'Estouteville et ses sergents occupèrent la montagne Sainte-Geneviève, arrêtèrent quarante écoliers que l'on enferma immédiatement au Châtelet. Dans l'après-midi du même jour, le recteur de l'Université, suivi de huit cents étudiants, se rendit auprès du prévôt pour se faire remettre les prisonniers ; mais au retour l'immense cortège fut attaqué par les archers qui tuèrent un écolier et en blessèrent un grand nombre. L'Université alors ferma ses portes et suspendit ses cours jusqu'en février 1454, époque à laquelle elle obtint satisfaction.

Villon retourna probablement au cloître Saint-Benoît près de sa mère et de son père adoptif. La taverne de la grosse Margot venait d'être fermée, Régnier de Montigny ayant, une nuit d'août 1452, rossé, à la porte du bouge, deux sergents du guet. Le coquillard, condamné pour ce fait au bannissement, s'était aussitôt dirigé vers la Normandie. Ses camarades, maintenant que leur lieu de rendez-vous avait été éventé, s'empressèrent de déguerpir et allèrent s'installer, à Dijon, dans la maison des Fillettes, tenue par un certain Jacquot de la Mer.

Maître François, durant la suspension des cours de l'Université, afin de gagner quelque argent, dut, suivant Marcel Schwob, exécuter quelques copies pour des clercs du trésor. Entre temps il dictait à Guy Tabary le Roman du Pet-an-Diable , sorte d'épopée burlesque que l'on n'a pu retrouver. On fixe généralement à cette époque les leçons et les conseils qu'il nous dit avoir donnés si paternellement à trois pauvres petits orphelins. Hélas ! il ne faut voir là rien qu'une plaisanterie; car on a découvert, aujourd'hui, que ces trois « orphelins », Colin Laurens, Girard' Gossoyn et Jehan Marceau, étaient, tout simplement, trois vieux usuriers de Paris ! N'importe, François Villon maintenant séparé de ses funestes camarades pouvait reprendre l'honnête

ï. Danses à flûtes et bedons. Le bedon est un petit tambovnrin.

i'i - FRANÇOIS VILLON

et bon chemin d'autrefois. Malheureusement un événement terrible en allait décider de toute autre façon et pour jamais au contraire le pousser dans la voie criminelle.

Le 5 juin 1455, jour de la Fête-Dieu, après avoir soupe, vers les neuf heures du soir, maître François vient s'installer sur un banc, placé sous le cadran de l'horloge Saint-Benoît, en la grand'rue Saint- Jacques. Avec lui se trouvaient une femme, nbmmée Isabeau, et un prêtre du nom de Gilles. Passe alors un autre prêtre, Philippe Sermoise, accompagné de Jehan le Merdi. Par bravade sans doute, ayant eu quelque sujet de querelle autrefois avec ce religieux, Villon se lève et invite les deux passants à s'asseoir près de lui. Philippe Sermoise s'écrie avec colère : « Maître François, je vous retrouve; croyez bien que je m'en vais vous corriger ! » Goguenard, le poète lui répond : « Maître Philippe, de quoi vous fâchez- vous ? Vous ai-je fait tort ? Que me voulez-vous ? Je ne crois pas vous avoir offensé ! » Sans un mot, Sermoise se rapproche de lui, tire une dague, d'un coup lui fend la lèvre inférieure. Comme une volée de moineaux, les témoins du drame disparaissent dans les ruelles proches, tandis que le blessé chancelle, étourdi par la brusquerie de l'assaut. Mais Villon se ressaisit bientôt; se débarrassant alors du petit manteau qu'il avait revêtu à cause du « serein », le voilà qui tire à son tour sa dague et la plante profondément dans l'aine de son adversaire. Jehan le Merdi, qui, de loin, avait observé la bagarre, se précipite au secours de son ami; tous deux se mettent à la poursuite du poète qui s'enfuyait. Affolé, Villon se baisse, empoigne un pavé et le lance à la face de Philippe Sermoise, qui s'abat comme une masse...

En hâte maître François se rendit chez le barbier i Fouquet pour faire visiter sa blessure; comme le chirurgien lui demandait son nom, il déclara se nommer Michel Mouton. Une fois pansé, il s'éloigna rapidement de Paris, peu soucieux d'attendre l'enquête du Châtelet.

Pendant ce temps, Philippe Sermoise était amené à l'hôtel de la prison Saint-Benoît, et là, comme on l'interrogeait sur son

I. Les barbiers étaient alors chirurgiens. Le Figaro de Beaumarchais remplit aussi ces deux emplois.

meurtrier, il supplia la prévôté de ne point poursuivre Villon, ajoutant qu'il lui pardonnait « pour certaines causes qui à ce le mouvaient ». Transporté, quelques jours après, à l'Hôtel-Dieu, le prêtre y trépassait.

Certes la déclaration du mourant dut aider énormément Guillaume de Villon et ses amis dans leurs démarches' auprès du pouvoir royal pour obtenir la grâce du coupable. En effet, dès janvier 1456, des lettres de rémission furent accordées, et l'on se mit à la recherche du poète pour l'inviter à rentrer dans Paris. Mais François Villon, comme s'il avait eu à ses trousses toute la maréchaussée de Robert d'Estouteville, depuis longtemps avait gagné la plaine.

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IL n'alla pas loin hors des portes de Paris. On peut supposer que sa blessure, sommairement pansée par Fouquet, s'étant rouverte, la souffrance l'empêcha de poursuivre sa route; car il s'arrêta une semaine entière à Bourg-la-Reine, chez Perret Girard, barbier juré. Il s'y rétablit promptement grâce aux soins du chirurgien... et à ceux de l'abbesse de Port-Royal! Ce n'était pas une abbesse ordinaire que cette Huguette du Hamcl qui « alloitaux testes et nopc?s et se dégoisoit avec les galans» ! L'abbesse et l'écolier firent bombance et, au bout de huit jours, s'échappèrent de chez le barbier, en oubliant seulement deréglejce qu'ils lui devaient.

François Villon, à cette époque, était petit, hâlé, sec et maigre, « sec et noir comme écouvillon ». A part sa blessure, maintenant fermée, il se sentait vigoureux et bien portant. Seule sa bourse se trouvait dégarnie ; aussi ne dut-il pas hésiter longtemps sur le parti à prendre. Il se souvint fort à propos que ses amis de la Coquille avaient élu domicile en la bonne ville de Dijon, et simplement il se mit en chemin ^ .

Depuis 1453, en effet, nous l'avons vu, à la suite de la fermeture de leur malhe à Paris, les coquillards étaient venus s'installer à Dijon dans la maison des Fillettes. Le tenancier de ce bouge se trouvait être en même temps sergent à la mairie ! La Coquille alors formait une véritable corporation, admirablement

I. M. Marcel Schwob suppose en effet que Villon dut se rendre à Dijon. Selon M. Pierre Champion, le poète ne quitta pas les environs de Paris. Il est certain qu'aucun document n'est venu confirmer ce voyage, pourtant assez vraisemblable.

organisée et dirigée par Colin de Cayeux, duc de la Coquille i . Ces compagnons vagabonds et oisifs troublaient la paisible ville ; on les voyait fainéanter par les mes ou, dans les tavernes, dépenser leur argent au jeu. Quand les uns ou les autres n'avaient plus un sou, ils disparaissaient de Dijon pendant un mois ou six semaines, puis revenaient alors, frusques de neuf, chevauchant jument ou mule et faisant tinter écus en paume ! Entre eux, pour se comprendre, ils parlaient un certain jargon-jobelin dans lequel Villon a écrit six ballades. Chaque coquillard avait sa spécialité : il y avait des crocheteurs, des faux monnayeurs, des pipeurs aux dés ou aux cartes, et des larrons. La bonne ville de Dijon, toute la nuit, retentissait d'appels « au meurtre» ou t au voleur» et, le jour durant, s'emplissait du bruit des querelles des coquillards ivres et colères.

Le maire de Dijon se décida à sévir. En novembre 1455 la compagnie fut dispersée ; plusieurs voleurs furent arrêtés, jugés et condamnés, les uns à la corde, les autres à la roue; certaine môme furent échaudés.

François Villon n'arriva donc à Dijon que pour assister à la désorganisation — éphémère d'ailleurs — de « la Coquille ». Avec quelques fuyards il gagna probablement les villes de Dôle et de Salins, dans le Jura. Las de courir ainsi à l'aventure, risquant le gibet à chacun de ses gestes, il se décida bientôt à reprendre le chemin de Paris ; il se disait, avec raison, que le bon Guillaume, sa mère et ses amis avaient dû intercéder pour lui auprès de l'ofiicialité. Il ne se trompait pas : des lettres de rémission avaient été accordées ; aussi Villon retrouva-t-il avec plaisir sa grand'rue Saint- Jacques et son cher quartier Saint- Benoît. Les premiers mois de cette année 1456, il les passa dans le plus grand calme ; Régnier de Montigny, toujours exilé, commettait des vols en Normandie ; Colin de Cayeux, lui, venait d'être arrêté par le guet du Châtelet. Quant au voiturier Jehan le Loup, condamné à l'amende pour fraudes et piperies, il se tenait tranquille en sa maison. Villon ne rencontrait plus, parmi les rues, que Guy Tabary et Casin Cholet.

Mais si la paresse, une première fois, avait ainsi dévoyé le

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