I. Suivant M. Pierre d'Alheim
poète, l'amour maintenant allait lui faire oublier les bonnes résolutions qu'il pouvait avoir prises. L'histoire de cette passion est assez obscure ; nul document de l'époque ne nous renseigne à ce sujet. Villon lui-même dans ses œuvres ne se permet que de discrètes allusions. Toujours est-il que sa maîtresse, Catherine de Vausselles (?), après l'avoir encouragé, puis bafoué, le fit vertement fustiger, devant un certain Noël Jolis ; si bien que le poète s'entendit partout surnommer « l'amant remys et regnyé » ! Cette grotesque aventure lui fut certes plus douloureuse moralement que physiquement ; car cinq ans encore après sa correction il ne pourra songer sans angoisse à celle qu'il « souloit tant ameri». Sur le moment il se décida à quitter Paris, ne voulant pas devenir la risée de la ville ; mais l'argent lui manquait, et il ne savait œuvrer de ses dix doigts.
En compagnie de Tabary et de quelques nouveaux camarades il avait bien cherché à dévaliser l'église Saint-Mathurin, mais « les chiens les'avoient accusez, » et il dut s'enfuir. Ridiculement alors, Guy Tabary, à la suite d'une querelle avec Cholet, s'était fait prendre et mettre en la prison épiscopale. Maître François n'avait plus comme compagnons qu'un orfèvre nommé Thibault, fabricant de crochets et receleur, et maître Jehan, un petit homme bien habile, de 28 à 30 ans, vêtu de court et à barbe noire. Heureusement pour les coquillards désemparés que, frais et dispos, rose et engraissé. Colin de Cayeux s'évadait de prison. Avec eux il prépara un vol des plus audacieux. Il s'agissait de débourser, en plein jour, un religieux augustin, frère Guillaume Coifïier, riche de cinq à six cents écus 2 . Un matin donc, François Villon, assez honorablement connu parmi les ecclésiastiques grâce au bon chapelain, alla trouver le religieux dans sa maison et le pria de bien vouloir célébrer et dire une messe à son intention en l'église Saint-Mathurin. A peine frère Coifïier eut-il quitté sa chambre pour l'accompagner que les coquillards, aux aguets, crochetèrent sa porte, prirent un petit coffret contenant les écus et s'emparèrent de la vaisselle d'argent. Immédiatement l'orfèvre Thibault se rendit à la prison épiscopale où, moyennant
I. Qu'il avait coutume de tant aimer. — a. L'écu d'or valait à cette époque de 50 à 52 francs.
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huit écus, il obtint du geôlier la liberté de Guy Tabary; puis il se hâta, rentré chez lui, de fondre les pièces d'or et la vaisselle d'argent, afin de faire disparaître toutes traces du vol ^ .
A quelque temps de là, probablement le jour de Noël, maître François et Colin de Cayeux ordonnèrent à Tabary de leur faire préparer un bon repas, pour le soir, à la taverne de la Mule, située juste en face de l'église Saint-Mathurin, rue Saint- Jacques. Jusqu'à neuf heures, Villon, Colin, Tabary, Petit -Thibault, Petit- Jehan et un religieux picard, dom Nicolas, festoyèrent bruyamment. Puis, quand le salut sonna à l'horloge de la Sorbonne, tous les six, ils quittèrent la taverne, et, rasant les murailles, s'approchèrent de la demeure de maître Robert de Saint- Simon, dont ils franchirent le mur. Se débarrassant alors de leurs gippons*, qui pouvaient gêner leurs mouvements, les coquillards prièrent Tabary de faire le guet et de garder leurs nippes, cependant qu'ils allaient, eux cinq, pénétrer dans le collège de Navarre. Il était dix heures du soir; Tabary attendit ses compagnons jusqu'à minuit. L'argent se trouvait au fond de plusieurs coffres qu'il avait fallu crocheter l'un après l'autre. Colin remit à Guy dix écus sur les cent qu'il disait avoir emportés. En réalité chacun des autres camarades avait eu cent écus d'or pour sa part.
Villon, trouvant facile et plaisante cette façon de s'enrichir sans trop peiner, se souvint alors de son oncle, l'ecclésiastique d'Angers. Cet oncle avait, comme confrère, certain moine, riche au moins de six cents écus. Maître François s'engagea à étudier le terrain et promit aux coquillards de leur faire signe quand le temps de a vendanger > serait venu. Sa combinaison soudaine lui souriait; elle présentait d'ailleurs un triple avantage : il préférait se trouver loin de Paris le jour où serait découvert le vol du collège de Navarre; en même temps il préparait à Angers une excellente affaire ; enfin il s'éloignait ainsi de sa maîtresse 1 A la réflexion, il voulut même se persuader qu'il ne quittait Paris qu'à cause de ses amours malheureuses.
I. Le document relatif à ce vol ne nomme pas François Villon. Mais ce n'est pas sans vraisemblance que nous pouvons attribuer au poète le rôle que nous lui faisons jouer ici. — 2. Gippon : vêtement de dessus, sorte de tunique sans manches (Longnon).
Si bien qu'un soir, avant de délaisser le vieux quartier Saint- Benoît, tranquillement installé dans sa petite chambre, les pieds aux tisons, la bougie allumée, il composa cTun seul jet un amusant adieu à sa maîtresse et à ses amis. Certes ces strophes vives, bien construites, mais trop pleines d'allusions familières et personnelles, ne dépassaient pas la moyenne des bons poèmes de l'époque. Difficilement dans ces Legs, presque aussitôt baptisés le Petit Testament, on aurait pu trouver les germes d'un talent supérieur. D'ailleurs maître François ne songeait pas à laisser son nom à la postérité, il ne voyait là qu'une manière spirituelle d'abandonner Paris i .
Le Petit Testament
L'AN quatre cens cinquante six, Je, Françoys Villon, escoUier, Considérant, de sens rassis, Le frain aux dens, franc au collier, Qu'on doit ses œuvres conseiller *, Comme Vegece le raconte.
Sage rommain, grant conseiller.
Ou autrement on se mesconte.