SES DERNIÈRES AVENTURES
AINSI se passèrent les derniers mois de 1461, le printemps, l'été et même l'automne de 1462. Paisiblement installé dans sa chambre, d'où, chaque soir, il entendait la cloche de la Sorbonne sonner le salut de neuf heures, maître François rêvait, écrivait, corrigeait et recopiait. Sa triste mère, heureuse de l'avoir enfin auprès d'elle, et le chapelain Guillaume de Villon, maintenant sexagénaire, le dorlotaient, le soignaient et, doucettement, le ramenaient à la vie. Parfois quelques amis discrets et sûrs le venaient visiter; ensemble alors on se remémorait le temps des repues franches, l'affaire du Pet-au-Diable, les fillettes vieillies et les compagnons disparus ! Mais Villon, quand approcha l'hiver, oublia peu à peu sa prudence accoutumée. Parce que la nuit tombait tôt sur la cité, il sortit revoirie cloître, la rue Saint-Jacques et le quartier. Mélancolique, il déambulait devant l'ancienne taverne de la grosse Margot, s'attardait en face de la Pomme de Pin, se demandant si le couloir était toujours ouvert qui conduisait à la rue aux Fèves, en face du tripot et jeu de paume du Trou Pervette. Quelques anciens condisciples le reconnurent, qu'il voulut d'abord éviter, mais qu'il suivit bientôt. Il était si faible encore, si facile à vaincre! Il les accompagna dans les nouvelles tavernes, puis dans les anciennes, oii les connaissances fêtèrent dignement son retour. Il récita ses vers; on les apprit par cœur.
Le 2 novembre 1462, accusé de vol, il était arrêté par le g^et du Châtelet; mais, aucune charge n'ayant été relevée contre lui.
il allait être remis en liberté, lorsqu'un procureur, mal à propos v se souvint de la part qu'avait prise l'inculpé au vol du collège de Navarre, six ans auparavant ! Des cinq auteurs du vol, le principal, Colin de Cayeux, avait été pendu à Montpipeau; les autres étaient sous les verrous. Villon promit de rembourser dans un délaide troisans les cent vingt écus d'or qu'il avait eus pour sa part. Cette promesse, dûment signée et paraphée, suffit aux examinateurs qui, le 7 novembre, prononcèrent son élargissement. Cinq jours en prison ! jamais maître François n'y avait fait un aussi bref séjour I Mais il n'osa se réjouir de l'aventure, car il dut reconnaître avec amertume que lui aussi était bien tombé, comme Régnier, et pour toujours, in profundum malorum ! Dix ans de vie criminelle, passée avec les coquillards, l'avaient marqué comme la brûlure d'un fer rouge à l'épaule !
Il reprit ses habitudes passées; un soir du même mois de novembre, peu soucieux d'écouter les reproches de sa mère, il s'en alla, vers les six heures, bonjourer un de ses nouveaux camarades, Robin Dogis, qui demeurait à l'hôtel du Chariot, rue des Parcheminiers. Il y rencontra deux autres jeunes gens, Rogier Pichart et Hutin du Moustier. Tous les quatre soupèrent de compagnie. Après le repas, sur les huit heure?, Villon proposa de passer la soirée dans sa chambre du cloître Saint-Benoît. Les quatre joyeux camarades traversaient la rue Saint- Jacques, lorsqu'ils remarquèrent de la lumière à la fenêtre de l'écritoire de maître François Ferrebouc. A l'intérieur, penchés sur des parchemins, plusieurs clercs faisaient grincer leurs plumes. Ce Ferrebouc, scribe de l'officiaUté de l'évêque de Paris, avait été l'un des plus acharnés examinateurs de Guy Tabarie, en 1458, dans l'affaire du collège de Navarre. Aussi Villon, par rancune, conseiUa-t-il peut-être à ses amis de s'approcher de la fenêtre, de se moquer des clercs et de cracher à l'intérieur de la maison. Inévitablement une rixe s'ensuivit. Attiré par le vacarme, maître François Ferrebouc sortit dans la rue, mais, frappé d'un coup de dague par Robin Dogis, il s'affaissa sur le pavé. Devant la mauvaise tournure prise par l'affaire, Villon s'éclipsa; mais il fut dénoncé. Dans les premiers jours de décembre il était au Châtelet, sous la garde du clerc de guichet Garnier. Hélas! Robert d'Estouteville n'était plus prévôt de Paris ! Il
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