GRAVURE TIRÉE DE L'ÉDITION PIERRE LEV«T, PARIS, I
SES DERNIÈRES A VENTURES — 97
avait été remplacé par Jacques VilUers de l'Isle-Adara. Ce dernier n'hésita pas longtemps ; il condamna Villon et ses trois camarades à être pendus. Le premier mouvement du poète fut, qui sait ? un geste de satisfaction : depuis tant d'années déjà il attendait cette conclusion fatale que la sentence de mort le délivrait enfin de ses perpétuelles incertitudes ! Avec bouffonnerie, il composa un quatrain mortuaire :
JE suis François, dont ce me poise * , Né de Paris emprès Pontoise, Qui, d'une corde d'une toise, Sçaura mon col que mon cul poise « .
Mais ensuite, après avoir médité sur sa vie, comprenant que sa fin était logique et justifiée, il écrivit Vâdmirahle Épiiaphe en forme de ballade, plus connue sous le nom de Ballade des pendus.
FRÈRES humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura de vous plus tost mercis.
Vous nous voiez cy atachez cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie.
Elle est pieça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie.
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
Se vous clamons, frères, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis
Par justice. Toutesfois vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas bon sens assise ;
Excusez-nous — puis que sommes transsis* —
Envers le filz de la Vierge Marie ;
I. Me pèse, me chagrine. — 2. Pèse. — 3. Certaines éditk>as portent . rassis. — 4. Trépassés.
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre,
Nous sommes mors, ame ne nous harie ^ ,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
La pluye nous a et buez ^ et lavez,
Et le soleil desechez et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavez3,
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie.
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soiez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
Envoi
Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie.
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre ♦ .
Hommes, icy n'a point de mocquerie.
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
Patiemment maître François attendait la corde, lorsque son père adoptif et sa mère, sans nul doute, le supplièrent de faire appel, auprès du Parlement, de la sentence du prévôt. Pour leur complaire, peut-être avec le secret espoir de réussir, il suivit leurs conseils, bien que Garnier, son geôlier, lui remontrât le peu de chance qu'il avait d'être gracié.
Le 5 janvier 1463, le Parlement rendit son jugement définitif: il reconnaissait excessive la peine infligée par le prévôt, mais « eu regard à la vie mauvaise dudit Villon » il bannissait le poète pour dix ans de la ville, prévôté et vicomte de Paris.
I. Importuce. — 2. Lessivés, de buée, lessive. — 3. Creusés. — 4. Solder, régler (Longnon).
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Fou de joie, Villon adressa une enthousiaste mais bien mauvaise ballade à la cour du Parlement, témoignage de sa reconnaissance. Dans l'envoi, il demandait un délai de trois jours à l'exécution de l'arrêt, car il désirait dire adieu aux siens et se procurer quelque argent pour le voyage. Au clerc de guichet, Garnier, qui s'était tant moqué de lui, il dédia cette joyeuse et spirituelle ballade :
QUE vous semble de mon appel, Garnier? Feis-je' sens ou folie?
Toute beste garde sa pel ^ ; Qui la contraint, efforce ou lie, S'elle peult, elle se deslie.
Quant donc, par plaisir voluntairc, Chanté me fut ceste omelie, Estoit il lors temps de moy taire?
Se feusse des hoirs Hue Cappel 3 , Qui fut extrait de boucherie, On ne m'eust, parmy ce drappel*, Fait boire en ceste escorcherie ; Vous entendez bien joncherie s ?
Mais quant ceste paine arbitraire On me jugea par tricherie, Estoit il lors temps de moy taire?
Guidiez ^ vous que soubz mon cappel ' Y eust tant de philosophie Gomme de dire : « J'en appel » ?
S'y avoit, je vous certifïîe, Gombien que point trop ne m'y ûe.
Quant on me dit, présent notaire :
I. Fis-je. — 2. Peau. — 3. Hugues Capet, qui, d'après une tradition erronée, descendait d'une famille de bouchers. — 4. Linge. Ces deux vers nous montrent que Villon avait subi la qur' '"^ de l'eau. — 5. Tromperie, plaisanterie. — 6. Pensiez-vous. — 7. Chay, :.
« Pendu serez ! » je vous af&e ^ , Estoit il lors temps de moy taire
Envoi
Prince, si j'eusse eu la pépie,
Pieça je feusse où est Clotaire,
Aux champs debout comme ung espie*.
Estoit il lors temps de moy taire ?
Maître François Villon embrassa tendrement sa pauvre mère désespérée, son « plus que père » Guillaume de Villon, quitta avec douleur le cloître Saint-Benoît, non sans dire adieu à de vieux amis et leur emprunter un peu d'argent ; puis, reprenant son bâton de jadis, il s'en alla à l'aventure, vers le Poitou probablement.
C'était la même vie de vagabondage et de crimes qu'il allait recommencer, la même vie, avec certainement au bout... la corde !
I. A£6er : se fier. Ici probablement : je m'en rapporte à vous. — 2. Guetteur, veilleur.