I. Note 3, p
Ballade du Concours de Blois
(Page 27.)
JE meurs de soif auprès de la fontaine; brûlant comme le feu, je tremble dent à dent! En mon pays, je me trouve en exil; près d'un brasier, tout ardent je frissonne; nu comme un ver et pourtant vêtu en président, je ris en pleurs, et j'attends sans espérance; je reprends courage au milieu du plus triste désespoir; je me réjouis sans avoir aucun plaisir; je suis puissant sans avoir force ni autorité ; bien recueilli tour à tour et repoussé de chacun.
Rien ne m'est certain que la chose douteuse, rien ne m'est obscur quel'évid' nce même! Je ne doute que lorsque la chose est certaine; je tiens la sience susceptible de soudain accident. Je gagne tout et je demeure celui qui perd. Au point du jour, je dis : Dieu vous donne le bon soir! Couché sur le dos, j'ai grande peur de tomber. J'ai bien de quoi vivre et pourtant je n'ai lien. J'attends un héritage et ne suis héritier de-personne! Bien recueilli tour à tour et repoussé de chacun.
Je n'ai soin de rien et cependant je mets toute ma peine à acquérir des biens que je ne désire pas! « Celui qui me dit les meiileures paroles est celui-là qui me tourmente le plus, et celui qui me dit la vérité est celui-là qui se moque le plus de moi i. » Il est mon ami celui qui me fait entendre qu'un cygne blanc n'est rien qu'un corbeau noir. Et qui me nuit, je crois qu'il vient à mon aide. Vérité ou bourde, aujourd'hui tout me semble pareil. Je retiens tout et pourtant je ne sais rien concevoir. Bien recueilli tour à tour et repoussé de chacun.
Envoi. — Prince clément, qu'il vous plaise apprendre que je comprends beaucoup et que je n'ai ni sens ni savoir. «Je suis en dehors de toutes les règles et cependant soumis à toutes les lois 2. » Qu'est-ce que je fais de plus ? quoi ? Avoir de nouveau mes gages! Bien recueilli tour à tour et repoussé de chacun.
I et 2. Pierre Champion.
Requête à Mgr de Bourbon
(Page 30.)
MON seigneur et prince redouté, fleuron de Lys, royal enfant, François Villon (que les peines ont dompté et couvert de contusions à force de coups), vous supplie, par l'humble lettre présente, de lui faire gracieusement un prêt. Il s'engage à vous obliger ensuite dans toutes les cours. Aussi ne craignez pas qu'il ne vous contente parfaitement. Sans dommages ni intérêts, vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Votre humble serviteur n'a encore emprunté un denier à aucun prince, si ce n'est à vous seul. Les six écus que vous lui avez prêtés, depuis longtemps il s'en servit pour se nourrir. Tout se paie. a ensemble, c'est raison! Mais ce sera de façon vive et légère; car si l'on rencontre du gland dans la forêt de Patay et si les châtaignes ont vente i, vous serez payé sans délai ni retard. Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Si je pouvais vendre de ma santé à quelque Lombard, usurier de naissance, « Faute d'argent » m'a tellement affolé, que j'en tenterais, je crois, l'aventure! Je ne pends d'argent ni à mon vêtement ni à ma ceinture ! Je m'étonne, mon Dieu ! de ce que devant moi aucune croix ne se présente, sinon de bois ou de pierre, en vérité! Mais si une fois la vraie 2 m'apparaît, vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Envoi. — Prince du Lys, complaisant pour tous, vous figurezvous combien il me déplaît de ne pouvoir en venir à mes fins ? Vous l'entendez sufi&samment. Aidez-moi, je vous prie. Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Souscription à la dite lettre. — Allez, lettre, faites un saut. Quoique vous n'ayez ni pieds ni langue, faites savoir, par votre discours, que le manque d'argent me fait ici la guerre.
I. « Entour Patay n'y aucune forest et n'y vend on chastaigne. » (Cl. Marot.) 2. Voir, page 31, les notes i et 2.
EpUre à ses amis
(Page 32.)
AYEZ pitié, ayez pitié de moi! vous du moins, mes amis ', je vous prie! Je suis couché au fond d'une fosse et non sous un buisson de houx ou sous un arbre de mai 2, dans cet exil où je suis envoyé par la Fortune, avec la permission de Dieu! Filles, amants, jeunes gens nouveaux, danseurs, sauteurs! prompts comme un dard, pointus comme l'aiguillon; gosiers qui tintez clair comme des sonnettes; le laisserez-vous là, le pauvre Villon?
Chanteurs qui chantez par plaisir, sans loi ; galants, rieurs, plaisants en faits et dits; coureurs bien allants, qui valez votre pesant d'or ; gensd'esprit, bien qu'étourdis un peu; vcus demeurez trop, car il meurt pendant ce temps ! Faiseurs de chants, de motets, de rondeaux, c'est quand il sera mort que vous lui ferez des laits de poule ? Où il est couché, il n'entre ni éclairs, ni tourbillor.s : on lui a fait un bandeau avec des murs épais! Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir en ce pitoyable état, nobles hommes, « exempts de la dîme et du quartelage 3 », qui ne dépendez ni d'empereur, ni de roi, mais seulement du Dieu de Paradis. Il lui faut jeûner dimanches et mardis; aussi a-t-il les dents plus longues que celles d'un râteau. Après pain sec — non psis après gâteaux, — à gros bouillons il se verse de l'eau dans le ventre. A même le sol, il n'a ni table ni lit. Le laisserez-vous là, le pauvre Villon?
Envoi — Princes nommés, jeunes et vieux, « obtenez-moi des lettres de grâce ou de rémission, faites sous le sceau royal 4 », et remontez-moi à la lumière du jour dans quelque corbeille. Ainsi se font, l'un à l'autre, les pourceaux; car où l'un grogne, « ils accourent en bandes 5 »! Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
I. Miseremini mei, miseremini met, saltem vos, amici mci. Job, XIX, 21 Note I, page 32. — 3, 4 et 5. P. Champion.
Débat du Cœur et du Corps
(Page 34.)
I. —Le Corps : QU'EST-CE que j'entends? — Le Cœur : C'est moi. — Le Corps : Qui ? — Le Cœur : Ton cœur, qui ne tient plus que par un petit fil. Je n'ai plus ni force, ni substance, ni liqueur, quand je te vois ainsi retiré, tout seul, comme un pauvre chien tapi dans un coin reculé. — Le Corps : Pourquoi suis-je ainsi ? — Le Cœur : A cause de tes plaisirs insensés.
— Le Corps : Qu'est-ce que cela te fait ? — Le Cœur : Cela me déplaît. — Le Corps : Laisse-moi en paix ! — Le Cœur : Pourquoi ? — Le Corps : J'y songerai. — Le Cœur : Quand donc ?
— Le Corps : Quand je serai hors d'enfance. — Le Cœur : Je ne te dis plus rien. — Le Corps : Et je m'en passerai !
II. — Le Cœur : Que crois-tu être 7 — Le Corps : Un homme de valeur. — Le Cœur : Tu as trente ans. — Le Corps : C'est l'âge d'un mulet ! — Le Cœur : Est-ce enfance ? — Le Corps : Que non! — Le Cœur : C'est donc folie qui te saisit. — Le Corps: Par où ? — Le Cœur : Par le collet. Tu ne connais rie;; ! — Le Corps : Pardon! je connais bien mouches en lait i : l'un est blanc, les autres noires, à cause de la distance. — Le Cœur : Est-ce là tout } — Le Corps : Que veux- tu que je dispute ? Si cela ne suffit pas, je recommencerai. — Le Cœur : Tu es perdu !
— Le Corps : J'y mettrai résistance. — Le Cœur : Je ne te dis plus rien. — Le Corps ; Et je m'en passerai.
III. — Le Cœur : J'en ai la tristesse, toi le mal et la douleur. Si tu étais un pauvre idiot ou quelque fou, encore aurais-tu une excuse. Mais tu n'as soin de rien; tout t'est égal : le mal ou le bien. Ou tu as la tête plus dure qu'une pierre, ou cette infortune te plaît davantage que l'honneur! Que répondras-tu à ce dilemme ?
— Le Corps : J'en serai hors quand je trépasserai. — Le Cœur : Dieu ! quel soulagement! — Le Corps : Quelle sage éloquence! — Le Cœur : Je ne te dis plus rien. — Le Corps : Et je m'en passerai.
IV. — Le Cœur : D'où vient ton mal ? — Le Corps : Il vient de