‹ François Villon (1431-1463), sa vie son œuvreChapitre 76 sur 83 · Et qu'il ait douze beaux enfants, tous mâles, issus de · texte numérisé non relu

Et qu'il ait douze beaux enfants, tous mâles, issus de

I. Page 39, note 2. Villon joue ici sur le nom de Picard, qui désigne à la fois un hérétique hongrois et un habitant de la Picardie. — 2. Tous les> psautiers étaient reliés ainsi. — 3. Page 39, note 6.

son précieux sang royal et conçus dans le ventre légitime ; qu'ils soient preux comme Charlemagne et bons comme saint Martial. Ainsi advienne à feu le Dauphin i. Je ne lui souhaite pas d'autre mal, et le Paradis à la fin.

10. — Parce que je me sens faible, — beaucoup plus de biens il est vrai, que de santé ! — et que je jouis de mon bon sens

(si peu que Dieu m'en ait prêté, car je ne l'ai emprunté à personne) j'ai fait ce testament stable, unique et irrévocable, comme l'expression de ma dernière volonté.

11. — Je l'ai écrit l'an mil quatre cent soixante et un, que le bon roi me délivra de la dure prison de Meung-sur-Loire et qu'il me ramena à la vie, dont je suis tenu de lui témoigner ma reconnaissance, aussi longtemps qu'il vivra. Je le ferai jusqu'à sa mort : bienfait ne se doit oublier.

12. — Or il est vrai, qu'après les plaintes et les larmes, les gémissements d'angoisse, les peines et les voyages pénibles, le malheur redressa ma faible volonté (aussi peu pointue jadis qu'une boule !) plus que tous les commentaires d'Averroès sur Aristote.

13. — Cependant, au plus fort de mes maux, alors que je cheminais sans un sou. Dieu, qui réconforta, nous dit l'Évangile, les pèlerins d'Emmaûs, me montra une bonne ville et me gratifia du don d'espérance 2. Quoique le pécheur soit méprisable. Dieu ne hait que la persévérance dans le mal.

14. — Je suis pécheur, je le sais bien ; pourtant Dieu ne souhaite pas que je meure, mais que je me convertisse et vive saintement, loin de tout péché mortel, quoique je sois plein du péché originel. Dieu voit — et sa miséricorde, si le remords emplit ma conscience, m'envoie sa grâce et son pardon.

15. — Et puis ainsi que le noble Roman de la Rose le dit et le proclame en son commencement : il faut excuser un jeune cœur, dans la jeunesse, puisqu'il mûrira avec l'âge. Hélas ! il dit vrai. Ceux donc qui me persécutent pareillement voudraient-ils ne pas me voir en pleine maturité ?

I. Louis XI, fils de Charles VII et de Marie d'Anjou. — 2. « Espérance » était la devise des ducs de Bourgogne. La bonne ville ci nommée est Moulins. Voir la biographie de Villon, page 29.

iSO - FRANÇOIS VILLON

i6. — Si ma mort devait profiter à la société, je me condamnerais moi-même à mourir comme un homme inique! Mais je ne gêne ni jeune ni vieux, que je sois vivant ou que je sois mort : les montagnes ne se déplacent pas pour un pauvre !

17. — Au temps où Alexandre régna, un homme, nommé Diomède, fut amené devant lui, les pouces et les doigts liés, comme un voleur ; car il était de ces écumeurs que l'on voit courir la mer. Ce capitaine fut poussé devant l'empereur pour s'entendre condamner à mort.

18. — L'empereur le raisonna de la sorte : « Pourquoi es-tu pirate ? » L'autre lui répondit : « Pourquoi m'appelles-tu pirate ? parce qu'on me voit faire la guerre avec une petite galère de bois ? Si je pouvais ra'armer comme toi, comme toi je serais empereur. »

ig. — a Mais que veux-tu ! C'est de la fortune, — contre qui je ne puis rien et qui me mène si lamentablement, — que dépend la direction de ma vie. Excuse-moi et sache qu'en grande pauvreté, ainsi dit-on communément, ne réside pas grande loyauté. »

20. — Quand l'empereur eut médité la déclaration de Diomède : « Je te changerai ta mauvaise fortune en bonne fortune, » lui dit-il. C'est ce qu'il fit. Jamais ensuite Diomède ne maltraita personne; mais il vécut en homme honnête. C'est Valère, qui fut nommé le Grand à Rome, qui nous l'affirme.

21. — Si Dieu m'eût accordé la grâce de rencontrer un autre Alexandre plein de pitié, qui m'eût procuré quelque bonheur, et si l'on m'eût vu ensuite retomber dans le mal, je me serais condamné moi-même à être brûlé vif et réduit en cendres. C'est la nécessité qui oblige les gens à se mal conduire et la faim qui fait sortir le loup du bois.

22. — Je regrette ce temps de ma jeunesse, pendant lequel j'ai plus qu'un autre fait la noce, jusqu'à l'entrée de la vieillesse qui m'a caché le départ de mes jeunes ans. Ceux-ci ne sont partis ni à pied ni à cheval! Hélas! et comment donc ? Soudainement ils se sont envolés, sans me laisser le moindre souvenir,

23. — Ils s'en sont allés ! et je demeure pauvre de sens et de savoir ; triste, déchu, plus noir qu'une mûre, je n'ai ni écus

APPENDICE - i:;l

ni rente, ci jvoir. Le plus éloigné de mes parents, je dis vrai, se hâte de me désavouer, oubliant les devoirs de nature, parce que je n'ai pas de biens.

24. — Pourtant je ni crains pas d'avoir trop dépensé par gourmnndise ou ivrognerie. Pour avoir trop aimé, je n'ai rien vendu, que mes amis me puissent reprocher; ou tout au moins il ne leur en a pas coûté grand'chose. Je le dis, et je ne crois pas me tromper : je ne puis me prévaloir de cela. Quaad on n"a pas m.al fait, on ne doit pas le dire.

25. — La vérité, c'est que j'ai aimé et que j'aimerais encore volontiers ; mais, triste cœur, ventre afifamé, je dois m'éloigner des sentiers amoureux. D'ailleurs quelque autre s'amuse en compensation, bien rempli sur le théâtre de ses exploits : car la danse varie suivant l'état de l'estomac.

26. — Mon Dieu ! si j'avais étudié au temps de ma folle jeunesse et si je m'étais voué à de bonnes mœurs, j'aurais aujourd'hui maison et couche molle ! Mais je fuyais l'école comme le mauvais enfant... En écrivant cette parole, peu s'en faut que mon cœur ne se brise.

27. — J'ai trop considéré d'un œil favorable la maxime rlu Sage : « Réjouis-toi, mon fils, en ton adolescence. » Pourtrnt l'Ecclésiaste nous sert ailleurs un autre plat de sa façon, car « Jeunesse et adolescence, c'est son langage, ni plus ni moins, ne sont qu'abus et ignorance. »

28. — Mes jours s'en sont allés légers, comme, dit Job, les fils d'un morceau de toile, quand le tisserand est à son métier ; car s'il y a le moindre bout de fil qui dépasse, aussitôt il le coupe. Ainsi je ne redoute pas que quelque chose encore m'arrive, puisqu'à la mort tout se termine.

29. — Où sont les gracieux galants que je suivais au temps jadis, si bons chanteurs, si bons parleurs, si plaisants en actes et paroles ? Plusieurs s mt morts et raides; il ne reste plus rien d'eux maintenant ! Qu'ils reposent donc en Paradis et que Dieu sauve ceux qui demeurent !

30. — Les uns sont devenus, grâce à Dieu, grands seigneurs et maîtres; les autres, tout nus, vont mendiant, et ne voient du pain qu'aux étalages; les autres sont entrés dans les cloîtres de Célestins ou de Chartreux, bottés et chaussés

comme des pêcheurs d'huîtres. Voilà les divers états de la plupart,

31. — Aux grands maîtres qui vivent dans la paix et la tranquillité, que Dieu donne la grâce de bien faire ; là il n'y a rien à reprendre ! Il fait meilleur de se taire carrément. Mais aux pauvres comme moi, qui n'ont rien, que Dieu accorde la vertu de patience ; les autres ne manquent de quoi que ce soit, ils ont assez de quoi manger.

32. — Ils ont du bon vin, fraîchement tiré; des sauces, des soupes et de gros poissons ; des tartes, des flans ; des œufs frits et pochés ou perdus, bref, de toutes façons. Ils ne ressemblent pas aux maçons qu'il faut servir avec tant de x^eine ! ils ne réclament nul échanson : chacun se charge de se verser à boire à soi-même !

33. — Je me suis engagé dans un développement qui ne sert pas à mon dessein. Je ne suis pas un juge, et je n'ai pas été placé pour punir ou absoudre les méfaits. Je suis le plus imparfait de tous. Que le doux Jésus-Christ soit loué et que grâce à moi tous les vœux de mes anciens amis soient satisfaits. Ce que j'ai écrit est écrit.

34. — Laissons les questions religieuses à l'écart ; parlons de choses plus plaisantes. Cette matière ne plaît pas à tous : elle est ennuyeuse et désagréable. La pauvreté, chagrine et gémissante, toujours arrogante et rebelle, murmure de cuisants propos ; si elle n'ose les proférer, du moins les pense-t-elle.

35. — Je suis pauvre de naissance, de pauvre et de petite origine. Mon père n'eut jamais beaucoup de biens, ni son aïeul, qui se nommait Horace. La pauvreté nous suit tous pas à pas. Sur les tombeaux de mes ancêtres — que Dieu ait leurs âmes ! •— on ne voit ni couronnes ni sceptres.

36. — Gémissant sur ma pauvreté, souvent j'entends mon cœur me dire : « Ne te plains pas tant, ô homme, et ne montre pas une douleur pareille. Si tu n'as pas autant que Jacques Cœur, crois -moi : mieux vaut vivre sous une grossière étoffe de bure, et pauvre, qu'avoir été seigneur et pourrir sous un riche tombeau ! »

37. — Qu'avoir été seigneur... Qu'est-ce que je dis ? Seigneur, hélas ! il ne l'est plus ! Selon les paroles de David, tu ne

trouveras jamais le lieu où il a vécu i. Quant au reste, je me tais. Ce n'est pas à moi, pécheur, de traiter cette matière ; je la laisse aux théologiens, car c'est là l'office de ceux qui prêchent.

38. — D'ailleurs, je ne suis pas, je le reconnais bien, le fils d'un ange partant diadème d'étoiles ou d'autres astres ! Mon père est mort — Dieu ait son âme 1 — quant à son corps, il gît sous la pierre du tombeau... Je sais que ma mère mourra (elle ne l'ignore pas, la pauvre femme) et le fils ne dem.eurera pas.

39. — Je sais que les pauvres et les riches, les sages et les fous, les prêtres et les laïques, les nobles, les roturiers, les prodigues, les avares, les petits et les grands, les beaux et les laids, les dames à collets retroussés ou de toute autre condition, portant atours et bourrelets, tous, sans exception, la mort doit les saisir.

40. — Et que ce soit Paris ou Hélène qui meure, quiconque meurt, meurt au milieu de douleurs telles qu'il en perd le soufïïe et la respiration ! Son fiel se crève sur son cœur ; puis il sue. Dieu sait 1 quelle sueur. Il ne se trouve personne qui l'allège dj ses maux; car il n'a enfant, frère ni sœur qui consente à s'offrir alors comme otage.

41. — La mort le fait frémir, pâlir; elle courbe son nez, tend ses veines, enfle son cou, amollit sa chair, allonge et tire ses jointures et ses nerfs... Corps féminin, toi qui es si tendre, si lisse, si suave, si précieux, dois-tu t'attendre à subir de pareilles souffrances ? Oui 1 ou bien, tout vif, il te faut monter aux cieux.

I. Page 49, note 2. Au lieu du vers : Selon les davidiques diz, peut-être faut-il corriger avec Marot : Selon les auctentiques diz. Il s'agirait alors du ch. VII, V. 10 du Livre de Job : « Neque cognoscet eutn amplius locus ejus. »

Ballade des Dames du temps jadis

(Page 50.)

DITES-MOI où, dans quel pays est Flora, la belle Romaine; Archipiades ^ et Thaïs, qui fut sa cousine germaine ; la nymphe Écho, qui répond lorsqu'on fait du bruit sur les rivières et les étangs, et qui eut une beauté surnaturelle ? Mais où sont les neiges de l'an passé ?

Où est la très sage Héloïse, à cause de qui Abélard fut châtré, pais devint moine à Saint-Denis ? Son amour lui valut cette souffrance. Ds même où est la reine qui commanda que Buridan fût jeté en Seine dans un sac ? Mais où sont les neiges de l'an passé ?

La reine Blanche comme un lis, qui chantait d'une voix de sirène; Berthe aux grands pieds, Béatrice, Alix; Arembourg (fille du comte Hélie) qui gouverna le Maine, et Jeanne, la bonne Lorraine, que les Anglais brûlèrent vive, à Rouen ?... Où sontelies, Vierge souveraine ? Mais où sont les neiges de l'an passé ?

Envoi, — Prince, n'allez pas demander ce qu'elles sont devenues, de cette semaine, ni de toute cette année, de peur que je ne vous ramène encore ce refrain : mais où sont les neiges de l'an passé ?

Ballade des Seigneurs du temps jadis

(Sur le même sujet)

(Page 52.)

BIEN PLUS! où est Calixte III (Alphonse Borgia), dernier décédé de ce nom, qui quatre ans s'assit sur le trône papal ? Alphonse V, le roi d'Aragon; Charles, le gracieux duc de Bourbon; et Arthur, connétable de Richemont, duc de Bretagne; et Charles VII, le Bon ?... Mais où est le preux Charlemagne !

I. Il s'agit là d'AIcibiade, qui passait communément, au moyen âge, pour avoir été une femme.

Semblablement le roi d'Ecosse (Jacques II), qui eut, dit-on, la moitié du visage vermeille comme une amctiiyste, depuis le front jusqu'au menton ? le renommé roi de Chypre (Jean IH de ' Lusignan) ; hélas ! et ce bon roi d'Espagne dont je ne me rappelle plus le nom ? Mais où est le preux Charlemagne !

Je renonce à en nommer davantage. Ce monde n'est rien que déception. Il n'y a personne qui puisse résistera la mort, ni qui puisse espérer une remise. Je ferai encore une question cependant : Lancelot (Ladislas), roi de Bohême, où est-il ? Où est son aïeul ?... Mais où est le preux Charlemagne!

Envoi. — Où est du Guesclin, le bon Breton ? le comte dau- Piiin d'Auvergne (Béraud III), et le bon feu duc d'Alençon ' (Jean II)? Mais où est le preux Charlemagne!

42. — Puisque papes, rois, fils de rois, conçus en ventres de reines, sont ensevelis, morts et froids, et qu'en d'autres main i passent les rênes de leur gouvernement, moi, pauvre petit marchand ambulant de Rennes, ne mourrai-je pas ? Oui, s'il plaît à Dieu. Mais pourvu que j'aie eu du bon temps, une mort honnête ne me déplaît point.

43. — Ce monde n'est pas perpétuel, quoiqu'en pense un riche voleur. Tous, nous sommes sous le couteau de la mort. Que cette pensée réconforte donc le pauvre vieillard qui avait le renom, lorsqu'il était jeune, d'être un aimable railleur, et qui passerait pour fou et paillard, s'il se mettait à plaisanter, aujourd'hui qu'il est vieux.

44. — Le voici forcé de mendier : la nécessité l'y contraint. Chaque jour, il appelle la mort. La tristesse étreint son cœur à ce point que souvent — si ce n'était Dieu qu'il redoute — il ferait une horrible action. Il lui advient même d'enfreindre les lois de Dieu et de se tuer lui-même.

45. — Car, si dans sa jeunesse il fut plaisant, il ne dit plus rien aujourd'hui qui plaise. Toujours un vieux singe est désa-

I. Le duc d'Alençon était encore en vie, au moment où Villon écrivait, mais il avait été condamné comme traître.

gréable : il ne fait aucune grimace qui réjouisse. S'il se tait, pour nous complaire, il est considéré comme un fou parfait; s'il parle on lui dit de se taire et ou lui affirme qu'il est un sot^. 46. — De même ces pauvres petites femmes, qui sont vieilles et n'ont pas le sou, quand elles voient ces jeunes filles qui se livrent à loisir (à la joie), elles demandent à Dieu pourquoi, et de quel droit, il les a fait naître si tôt. Notre Seigneur se tait tout à fait; car s'il voulait discuter, il n'aurait pas le dernier mot.

Les Regrets de la belle Heaumière^

(Page 54.)

IL ME SEMBLE que j'entends se plaindre la belle qui fut armurière, que je l'entends souhaiter de redevenir jeune fille et parler de cette façon : « Ah! vieillesse trompeuse et superbe! pourquoi m'as-tu sitôt abattue ? Qui donc m'empêche de me frapper et de me tuer ?

« Tu m'as enlevé ce plein pouvoir que la beauté me donnait sur les clercs, les marchands et les gens d'Église; car il n'y avait alors aucun homme-né, qui ne m'eût donné tous ses biens — quoiqu'il dût s'en repentir — pourvu que je lui eusse accordé ce que refusent aujourd'hui les truands.

« A maint homme je me suis refusée — ce qui n'était guère sage de ma part — par amour pour un garçon rusé à qui je m'abandonnais tout entière. Autant je me montrais cruelle envers d'autres, autant, sur mon âme, je l'adorais. Pourtant il ne faisait que me rudoyer et ne m'aimait que pour mon argent.

« Il avait beau me renverser sur le sol, et me fouler aux pieds, je ne pouvais m'empêcher de l'aimer. Quand bien même il m'aurait traînée à m'écorcher les reins, il n'aurait eu qu'à me dire de le baiser, pour qu'aussitôt tous mes maux fussent oubliés. Ce ruffian, ravagé par le vice, me prenait dans ses bras... J'en suis bien plus grasse I que m'en reste-t-il ? Honte et péché I

I. Page 54, note 3. — 2. La belle vendeuse de heaumes, la belle armurière.

« Or il est mort, il y a plus de trente ans, et je demeure, vieille et blanchie. Quand je songe, hélas! au bon temps, à ce que je fus, à ce que je suis devenue, quand je me regarde toute nue et que je me vois pareillement transformée : pauvre, sèche, maigre et menue, j'en deviens presque toute enragée.

« Qu'est devenu ce front Usse, ces cheveux blonds, ces sourcils arqués, ces yeux bien écartés, ce joli regard dont je prenais les plus subtils; ce beau nez droit, grand ni petit, ces petites oreilles finement attachées, ce menton relevé, ce clair visage bien dessiné et ces belles lèvres vermeilles ?

« Ces gentilles épaules mignonnes; ces bras longs et ces jolies main- ; ces petits seins, ces hanches charnues, hautes, bien faites, propres à soutenir d'amoureuses joutes; ces larges reins; ce K morceau délicat », au milieu de son petit jardin, près des cuisses grosses et fermes ?

a Le front ridé, les cheveux gris, les sourcils tombés; les yeux éteints, qui lançaient ces regards et ces sourires dont maints marchands furent blessés; le nez recourbé dont la beauté est lointaine ! les oreilles décollées et velues; le visage pâli, mort, sans couleur; le menton en galoche, les lèvres pendantes !

a Voilà la fin de la beauté humaine 1 Les bras ramassés et les mains recroquevillées; les épaules toutes bossues; les mamelles toutes desséchées ; telles les hanches que les seins. Du « morceau déhcat » mieux vaut n'en point parler! Quant aux cuisses, ce ne sont plus des cuisses, mais des cuissettes, tachetées comme des saucisses !...

« C'est ainsi qu'entre nous, pauvres vieilles folles, nous regrettons le bon temps, assises sur le sol, à croupetons, ramassées sur nous-mêmes comme des boules, auprès d'un pauvre feu de brindilles de chanvre aussitôt éteint qu'allumé; et pourtant, autrefois, nous fûmes si mignonnes I Tel est le sort de maints et maintes. »

47. — Or les fous amoureux ont pris le bond, et les dames la volée i; c'est là le vrai loyer d'amour. Toute foi est violée, quels que soient les baisers ou les embrassements que l'on se prodigue. vDe chiens, d'oiseaux, d'armes, d'amour (chacun le dit à la ronde) pour un plaisir mille douleurs l »

Double Ballade sur le même propos

(Page 58.)

C'EST pourquoi aimez autant que vous voudrez, suivez les assemblées et les fêtes, en fin de compte vous n'y gagnerez rien ; heureux encore si vous n'y rompez que vos têtes ! Les folles amours rendent les gens bêtes : Salomon en devint idolâtre; Samson en perdit la vue. Bienheureux qui ne s'en mêle point !

Orphée, le doux musicien qui jouait de la flûte et de la musette, en fut sur le point d'être tué par Cerbère, le chien aux quatre têtes ; et Narcisse, ce bel honnête, se noya dans un puits profond par désir de son propre amour. . . Bienheureux qui ne s'en mêle point.

Sardanapale, le preux chevalier qui conquit le royaume de Crète, voulut par amour devenir femme et se mettre à filer au milieu des jeunes vierges; David, roi et prophète sage, voyant laver des cuisses bien faites, en oublia la crainte de Dieu... Bienheureux qui ne s'en mêle point.

Amnon, sous prétexte de manger des gâteaux, en chercha à déshonorer et à violer sa soeur Thamar, ce qui constitue le plus malhonnête des incestes; Hérode — ce n'est pas une fable — en fit décapiter saint Jean-Baptiste à la suite des danses, des bonds et des chansons de Salomé... Bienheureux qui ne s'en mêle point.

I. ï Avoir la balle au bond, c'était la renvoyer après un ricochet et marquer un point inférieur au jeu de paume; mais la prendre à la volée, c'était triompher de son adversaire en la rejetant d'un coup direct... Bond et volée formèrent de bonne heure des façons proverbiales de parler. » Pierre Champion.Franfois Villon, 1. 1, page 84 et note 8 de la même page. — Ici Villon semble vouloir dire que les amants s'en sont allés, chacun de leur côté.

De moi, pauvre, je veux parler : j'en fus battu comme linges au ruisseau, tout nu, je ne cherche pas à le cacher. Qui me fit subir cet affront ? Catherine de Vausselles. Noël, mon confident, en fut témoin et reçut à ces noces des mitaines pareilles i... Bienheureux qui ne s'en mêle point.

Mais qu'un jeune homme renonce à fréquenter les jeunes filles, impossible ! et quand bien même on menacerait de le brûler vif comme un sorcier, il les trouverait plus parfumées que le musc... Toutefois, fou qui s'y fie! car des blondes ou des brunes, bienheureux qui ne s'en mêle point!

48. — L'amour ainsi m'a rendu fou et m'a mené faire mes dévotions à la porte de ma belle ! Je crois qu'il n'est pas un homme rusé, fût-il fin comme de l'argent épuré 2, qui n'y aurait « laissé tout son pauvre ménage 3 » s'il avait été traité comme moi, que l'on appelle partout l'amant délaissé et renié.

49. — A mon tour, je renie l'amour et le méprise, je le défie à feu et à sang; c'est grâce à lui que la mort m'entraîne et il ne s'en inquiète point! J'ai remisé ma vielle sous le banc -. Si jadis je fus parmi les amoureux, je déclare qu'aujourd'hui je n'en suis plus.

50. — Car j'ai jeté la plume au vent : qu'il la suive celui qui espère quelque chose de l'amour! Désormais je me tairai sur ce sujet, car je veux poursuivre mon dessein. Et si quelqu'un me demande, ou voulait me demander, comment j'ose ainsi médire de l'amour, qu'il se contente de cette réponse : Celui qui meurt a le droit d'être sincère.

I. « Les paroles dictes, et la mariée baisée, au son du tabour, vous tous baillerez l'un à l'autre du souvenir des nopces, ce sont petits coups de poing. Ce faisans, vous n'en souperez que mieulx. Mais quand ce viendra au Chiquanous, frappez dessus comme sus seigle verd, ne l'épargnez... Telz coups seront donnés en riant, selon la coustume observée en toutes fian- Sdilles. » (Rabelais, Pantagruel, livre IV, chap. .xii.) — Peut-être faut-il lire : « c'est Noël, mon confident et qui était présent, qui porta de pareilles mitaines, 1 c'est-à-dire « qui me frappa »? — 2. Page 59, note 6. — 3. P. Champion traduit ainsi très justement : Qu% n'eût laissé linges, draps, poêle. — 4. Page 60, note 3.

31. — Je sens approcher la soif : je crache des crachats, blancs comme le coton et gros comme des balles. Qu'est-ce que cela signifie ? hélas ! que Jeannette ne me considère plus comme un jeune homme, mais comme un vieux cheval usé ». J'ai la voix et l'allure d'un vieillard, et je ne suis pourtant qu'un jouvenceau.

52. — En somme, je ne dirai plus qu'un mot, car je veux commencer à faire mon testament. Devant mon clerc Firmin qui m'entend... s'il ne dort! je proteste que, dans les pages présentes, je n'entends haïr personne. Et je veux qu'on rende cette déclaration manifeste par tout le royaume de France.

23. — Je sens mon cœur qui devient faible, et je ne puis plus parier. Firmin, assieds-toi près de mon lit; prends garde que l'on ne me vienne épier ! Prends vite du papier, de l'encre et une plume. Ce que je dicte, écris-le promptement, puis fais-le copier partout ; et voici le commencement :

34. — Au nom de Dieu, Père éternel, et de son Fils, que la Vierge enfanta, — Dieu coéternel avec le Père et le Saint- Esprit, — lui qui sauva ce qu'Adam avait perdu et qui plaça dans les cieux ceux qui étaient dans les limbes... Celui qui croit cela : que ces morts sont devenus des saints, mérite grandement.

55. — Les hommes étaient morts, corps et âmes, damnés et perdus, les corps pourris, les âmes brûlées par les flammes d'enfer, tous, tant qu'ils étaient... toutefois il faut faire exception des patriarches et prophètes; car, à mon avis, ils ne durent jamais avoir trop chaud aux fesses 2 1

56. — Au nom de Dieu, comme je l'ai dit, et de sa glorieuse mère; que, sans péché, ces pages puissent être achevées, par moi, qui suis plus maigre qu'une chimère! C'est à la clémence divine que je dois de n'avoir point attrapé quelque maladie; quant aux autres tristesses et aux pertes amères que j'ai éprouvées, je veux m'en taire. Et je commence de la sorte :

57. — En premier lieu, je remets mon âme à la bienheureuse Trinité, et je la recommande à Notre-Dame, Palais de la Divi-

I. Selon G. Paris et R. Longoon, roquart signifie : cheval hors de service. — 2. Page 62, note 5.

nité; j'implore la charité des neuf Ordres des cieux; que parles dignes anges mon âme soit portée devant le Trône céleste.

58. — Item, je donne et je laisse mon corps à notre grande mère, la terre. Les vers n'y trouveront pas beaucoup de graisse; la faim lui a fait une guerre trop acharnée. Qu'il soit donc promptement anéanti ! Il est sorti de la terre, il y retournera. Toute chose, si je ne me trompe pas, reprend volontiers son état primitif.

59- — Item, à mon plus que père, maître Guillaume de Villon— (il m'a été plus tendre qu'une mère; à peine sorti des langes, il m'a tiré de maints mauvais pas; il ne se réjouit point non plus de ma situation actuelle, pourtant je lui demande à genoux de me laisser la joie de m'en délivrer seul),

60. — Je lui donne ma bibliothèque et le Roman du Pel au Diable, que copia maître Guy Tabary, homme sincère. Il le trouvera en cahiers, sous une table, Quoiqu'il soit d'une forme grossière, la matière en est de telle importance qu'elle compense la mauvaise exécution.

61. — Item, je donne à ma pauvre mère, qui éprouva, grâce à moi, d'amères douleurs. Dieu le sait ! et maintes tristesses, je lui donne la ballade suivante pour prier la Vierge, notre Maîtresse. Quand la mauvaise fortune s'abat sur moi, je n'ai d'autres donjon et forteresse où je puisse me retirer, corps et âme, que ma mère, la pauvre femme !

Ballade

que Villon fit à la requête de sa mère

pour prier Notre-Dame

(Page 64.)

DAME des cieux, reine de la terre, impératrice des marais infernaux, accueillez-moi, qui suis votre humble chrétienne, en sorte que je sois comprise au nombre de vos élus, quoique \

jamais je n'aie rien valu. Mais votre grâce, dame et maîtresse, surpasse mes péchés, votre grâce sans laquelle aucune âme (je dis vrai)' ne peut mériter ni obtenir les cieux. Je veux vivre et mourir dans cette foi.

Dites à votre Fils que je suis à lui; qu'il efface mes péchés, qu'il me pardonne ainsi qu'à sainte Marie l'Égyptienne ou comme il fit au clerc Théophile, qui, grâce à vous, fut absous et libéré de sa promesse, bien qu'il eût fait un pacte avec le diable. Préservez-moi; que je ne fasse jamais une telle chose, ô Vierge qui avez enfanté, sans cesser d'être vierge, le sacrement que l'on célèbre à la messe (c'est-à-dire Jésus-Christ lui-même). Je veux vivre et mourir dans cette foi.

Je suis une femme pauvre et vieille, qui ne sait rien ! Jamais je n'ai su déchiffrer une lettre. A l'église dont je suis paroissienne, je vois la peinture d'un Paradis plein de harpes et de luths, et un enfer où les damnés sont bouiHis ! Sainte Vierge à qui les pécheurs, pleins de foi, doivent tous recourir, sans se lasser et sincèrement, faites-moi obtenir la joie étemelle. Je veux vivre et mourir dans cette foi.

Envoi. — Digne Vierge, princesse, vous avez porté le roi Jésus, qui vit éternellement. Le Tout-Puissant, revêtant notre corps misérable, quitta les cieux pour venir à notre secours. Il offrit son fils à la mort. Tel est Notre-Seigneur, tel je le confesse. Je veux vivre et mourir dans cette foi.

62. — Item, je donne à sire Denis Hesselin, élu de la ville de Paris, quatorze muids de vin d'Aunis, à prendre chez Turgis, à mes risques et périls. S'il devait en boire au point d'en perdre le sens et la raison, qu'on mette de l'eau dans les barils : le vin cause la ruine de maintes bonnes maisons.

63. — Item, mon procureur Fournier, pour toutes les corvées que je lui ai imposées (il serait simple de l'épargner!) aura le droit de plonger quatre fois son poing dans ma bourse , car il m'a gagné maintes causes qui étaient bonnes (Jésus-Christ m'aide!) comme elles ont été trouvées. Mais le bon droit a grand besoin qu'on vienne à son aide.

64. — Item, je donne à maître Jacques Raguier le Grand Godet I de la place de Grève, pourvu qu'il paye quatre plaques (monnaies de cuivre), dut-il vendre, quoiqu'il lui en coûte, les chausses dont il recouvre ses mollets, dut-il aller, chaque matin, au saut du lit, en savates et sans culottes, jusqu'au bouge de la Pomme de Pin^ .

65. — Item, si Robin Turgis 3 vient chez moi, je lui paierai son vin ! Toutefois, s'il trouve mon logis, il sera plus fort que le sorcier. Je lui donne le droit d'être échevin. En quelle qualité ? Celle qu'il a d'être enfant de Paris... Si je parle un peu le poitevin, c'est que deux dames me l'ont appris.

66. — Ces deux dames sont très belles et fort aimables, elles demeurent à Saint-Generoux, près de Saint-Julien-des-Vouventes, dans les Marches de la Bretagne ou du Poitou; mais je ne veux pas dire exactement où celles-ci passent leurs jours... Par mon âme! je ne suis pas si fou; car je veux cacher mes amours.

67. — Item, à Jean Raguier, qui fait partie des douze sergents à cheval de la garde du prévôt de Paris, je donne, pour tous les jours de sa vie (c'est mon ordre) un gros gâteau, afin qu'il y fourre son museau! Ce gâteau sera pris à la table de Bailly. Ensuite qu'il aille arroser sa gorge à la fontaine Maubuée. car U a dû manger de bon appétit.

68. — De nouveau, parce qu'il est beau garçon et propre, je donne à Pierre, bâtard de la Barre, le droit de mettre sur son écu, au lieu d'une barre, trois dés plombés de bonne dimension ou bien un joli jeu de cartes... Mais si on l'entend faire des bruits incongrus, il aura en outre les fièvres!

69. — Item, je ne veux plus que Cholet dole, scie, boise, fasse des douves, relie des brocs et des tonneaux, mais qu'il aille échanger tous ses outils contre une épée lyonnaise et qu'il mette de côté son maillet; quoiqu'il n'aime pas le bruit ni les querelles, encore lui plaisent-ils quelque peu + .

70. — Item, à Jean le Loup, homme de bien et bon marchand, parce qu'il est fluet et mince et que son voisin Cholet

I et 2. Tavernes de Paris. — 3. Propriétaire de la Pomme de Pin. — 4. Voir page 68, note 3.

iU — FRANÇOIS VILLON

est un mauvais coucheur, je donne un beau petit chien couchant qui ne laissera pas courir les poules par les rues, et un long manteau bien épais pour dissimuler ce gibier, afin qu'on ne le découvre.

71. — Item, à Pierre Girard, barbier juré au Bourg-la-Reine, je donne deux bassins et uncoquemar, puisqu'il travaille pareillement à s'enrichir. Il y a six ans, dans sa maison, il me gava, pendant une semaine, avec de la viande de porc : l'abbesse de Port-Royal en fut témoin i .

72. — Item, aux Frères mendiants, aux Dévotes et aux Béguines, tant de Paris que d'Orléans, tant Turlupins que Turlupines, je fais don de grasses soupes jacobines 2 et de flans; ensuite je les prie de parler d'extase sous les rideaux de leur lit.

73. — Pourtant ce n'est pas moi qui leur fais ces dons, mais ce sont les mères de tous leurs enfants ! D'ailleurs, Dieu, pour qui ils souffrent des peines amères, les récompense de la sorte. Il faut bien qu'ils vivent les bons pères, ainsi que ceux de Paris: s'ils font plaisir à nos commères, c'est leur façon d'aimer les maris.

74. — Quant à messieurs les Auditeurs, je veux qu'on lambrisse la grange où ils siègent; et ceux qui ont le derrière plein de rognes, qu'on leur donne une chaise percée. Mais il faut que la petite Macée d'Orléans, qui vola ma ceinture, soit mise à l'amende; c'est une mauvaise ordure 3.

75. — Item, à maître Jean Laurens qui a de pauvres yeux si rouges, à cause de ses parents qui buvaient à pleins pots, je donne l'envers de mes poches pour se les torcher chaque matin... S'il était archevêque de Bourges, il aurait eu de la soie; mais elle est chère.

76. — Item, à feu maître Jean Cotard, mon procureur en cour d'Église, je devais environ un patard (c'est bien le moment de m'en souvenir!) — à la suite du procès que m'intenta Denise, qui prétendait que je l'avais diffamée; — j'ai composé cette oraison pour son âme, afin qu'elle gagne le ciel.

I. Voir la biographie à la page 16. — 2. « Soppe jacopine de pain testé (grillé), de fromage du meilleur... et mettre sur lez tosteez et destramper de bouillon de bœuf et mettre dessus de bons pluviers rotiz ou de bons chappons. » — 3. Page 31, note 3.

APPENDICE - l'i5

Ballade et Oraison

(Page 71.)

PÈRE Noé, qui avez planté la vigne ; vous aussi, Loth, qui avez bu au rocher, à tel point que l'amour, qui trompe les gens, vous obligea à vous approcher de vos filles (je ne le dis pas pour vous le reprocher); Architriclin i , vous qui connaissiez bien aussi cet art de boire; je vous supplie tous les trois que vous veuillez bien placer parmi vous l'âme du bon feu maître Jean Cotard !

Jadis, il fut extrait de votre race, lui qui buvait du meilleur et du plus cher, quand même il n'aurait pas eu un sou (un peigne vaillant). Certes il était le meilleur des buveurs, jamais on ne lui sut arracher le pot des mains; de bien boire il ne fut pas paresseux. Nobles seigneurs, ne permettez pas que l'on repousse l'âme du bon feu maître Jean Cotard.

Comme un homme ivre qui chancelle et trépigne, je l'ai vu souvent, quand il allait se coucher. Une fois même il se fit une bosse, je m'en souviens bien! à l'étal d'un boucher. Bref, on n'eût su dans ce monde trouver un meilleur buveur, prêt à boire soir et matin. Faites entrer, quand vous l'entendrez appeler, l'âme du bon feu maître Jean Cotard.

Envoi. — Prince, il n'aurait pas su cracher jusqu'à terre ; toujours il criait : «Holà! la gorge me brûle! » Et c'est ainsi qu'elle ne sut jamais étancher sa soif, l'âme du bon feu maître Jean Cotard.

77. — Item, j'ai su, au cours de ce voyage, que mes trois pauvres orphehns 2 ont grandi, qu'ils ont pris de l'âge, qu'ils n'ont pas la tête dure et que, d'ici à Salins, il n'y a point d'en-

I. Architriclinus, le maître d'hôtel des noces de Cana. — 2. Voir la biographie, page 13 et la note 3 de la page 72.

fant qui sache mieux exécuter ses tours d'école. Or, par l'ordre des Mathurins, cette jeunesse n'est pas folle.

78. — C'est pourquoi je veux qu'ils aillent étudier. Où ? Chez maître Pierre Richier. La grammaire deDonatus est pour eux trop difficile; pourtant je ne veux pas les empêcher de l'apprendre. Mais je préférerais qu'ils sachent : Ave salus, tibi deciis, sans s'attaquer à de plus fortes études : les clercs n'en savent pas toujours autant!

yg. — Qu'ils étudient donc cela, puis : halte l Je leur défends de poursuivre plus avant. Quant à comprendre le grand Credo, c'est bien trop fort pour de tels enfants. Je fends en deux mon grand manteau; je veux que la moitié en soit vendue pour qu'on leur achète des flans; car la jeunesse est toujours un peu gourmande.

80. — Je veux qu'ils soient instruits en bonnes moeurs, « sans regarder à ce que coûteront les coups ^ ». Ils auront des bonnets rabaissés et tiendront leurs pouces à la ceintvire. Humbles à toutes créatures, ils iront disant : Hein? Quoi? Il n'en est fient Aussi les gens s'écrieront : « Voici des enfants de bonne famille ! »

81. — Item, à mes pauvres petits clercs «, à qui je laissai mon bénéfice; les voyant beaux enfants et droits comme des joncs, je m'en dépouillai en leur faveur. Aussi sûr que si on le tenait déjà, je leur fis cadeau de l'impôt qui devait être perçu, à certain jour indiqué, sur la maison de Guillaume Gueuldry 3.

82. — Quoiqu'ils soient jeunes et folâtres, cela ne me déplaît aucunement. S'il plaît à Dieu, ils seront bien autres dans trente ou quarante ans ! Il n'agit pas bien avec eux celui qui les désoblige. Ce sont de très beaux enfants et fort gentils; aussi est-il fou celui qui les bat ou les frappe, d'autant plus que ces enfants deviendront de grandes personnes.

83. — Je vais m'employer pour qu'ils obtiennent une bourse au Collège des Dix- Huit, près de la Sorbonne. Ils ne ressemblent pas aux loirs qui dorment trois mois sans se réveiller! D'ailleurs

I. G. Paris. — 2. Il s'agit de Guillaume Cotin et de Thibaut de Vitry, deux vieux et riches chanoines de Paris. Voir, page 74, note 8. — 3. Maison d'un boucher insolvable.

il est triste de dormir et de s'amuser pendant son jeune temps; car plus tard il faudra veiller, alors que l'on devrait se reposer sur les vieux jours.

84. — J'écris donc une lettre dans ce sens à celui qui confère les bourses. Je veux aussi que mes deux clercs prient pour leur bienfaiteur, ou qu'on leur tire les oreilles ! Certains sont étonnés de mon affection pour ces deux jeunes gens; je jure cependant (par les fêtes et veilles de fêtes que la foi m'ordonne d'observer!) que je n'ai jamais connu leurs mères !

85. — Itern, rien à sire Jean Perdrier, ni à François, son second frère; pourtant ils ont toujours cherché à m 'obliger et à me faire partager leurs biens ! quoique mon compère François, cette mauvaise langue — soit par ordre, soit par prière — m'ait recommandé (et comment !) à l'archevêque de Bourges.

86. — Item, à maître André Couraud, j'envoie les Contredits de Franc- Gantier^; quant au tyran qui gouverne là-haut, je ne lui réclame rien. Le sage conseille au pauvre de ne pas attaquer les puissants de peur qu'il ne trébuche dans leurs filets tendus et leurs lacets.

87. — Par contre je ne redoute pas Gontier : il n'a point de gendarmes à son service et il n'est pas plus riche que moi! Mais parce qu'il loue sa pauvreté, nous nous trouvons en querelle : il vante comme une félicité d'être pauvre, été et hiver; ce que je considère comme un malheur! Lequel à tort ? On en dispute.

Ballade intitulée : les Contredits de FranC'Gontier

(Page 75.)

GRACE à une ouverture dans le mur, je vis un gras chanoine, assis sur un tendre duvet, près d'un bon feu, dans une chambre recouverte de belles nattes; à son côté était couchée madame Sidoine, blanche, tendre, lisse et bien parée; je les vis boire

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