I. Gaston Paris
rô4 - FRANÇOIS VILLON
104. — Item, je donne aux amants malheureux, avec le poème d'Alain Chartier i, un bénitier plein jusqu'aux bords de pleurs et de larmes, pour qu'ils le placent à leur chevet, et un petit brin d'églantier tout vert, en guise de goupillon; sous la condition qu'ils réciteront un Psautier pour le repos de l'âme du pauvre Villon.
105. — Parce que Jean de Calais — homme honorable qui ne m'a pas vu depuis trente ans, et qui ignore jusqu'à mon nom — sait parfaitement quels sont mes désirs, je lui donne la permission d'annuler totalement mon testament, s'il surgit quelque difficulté.
106. — Je lui donne la permission d'y faire toutes les gloses et tous les commentaires qu'il voudra; de le définir et décrire, diminuer ou augmenter, de le faire légaliser ou non, et cela de sa main, — quand bien même il ne saurait pas écrire. Bref, de l'interpréter et de lui donner le sens qui lui plaira. Je consens à tout,
107. — Et si quelqu'un, dont je n'ai pas connaissance, avait passé de vie à trépas, je veux que Jean de Calais (et je lui donne pour cela pleins pouvoirs) attribue ce legs à un autre, sans le garder pour lui. Ainsi sera l'ordre de mon testament respecté et mes intentions suivies. Je m'en rapporte à sa conscience.
108. — Item, je veux ma sépulture à Sainte-Avoie et non ailleurs 2, et — afin que chacun puisse me voir, non pas en chair et en os, mais en peinture — je veux qu'on fasse mon portrait à l'encre, si ça ne doit pas coûter trop cher. Point de tombeau! je ne m'en soucie pas; d'ailleurs il chargerait trop le plancher.
109. — Item, je veux qu'autour de ma fosse, sans plus d'histoire, soit écrit ce qui s'ensuit en lettres capitales. Si l'on n'avait point d'encrier, on pourrait le faire avec un morceau de charbon ou une pierre noire; mais qu'on fasse attention à ne point entamer le plâtre. Au moins se souviendra-t-on de moi comme d'un joyeux fou.
iio. — « Ci-gît et repose dans cette chambre un pauvre petit
I. Le fameux poème d'Alaia Chartier la Belle Dame sans mercy. — 2. Page 88, note i.
écolier qui fut nommé François Villon et qu'Amour tua de son dard. Il ne posséda jamais le moindre bout de terre; et il atout donné, chacun le sait : ses tables, son lit, son pain et son panier! Amants, récitez à son intention ce verset. »
Rondeau
(Page 89.)
DONNEZ, Seigneur, le repos éternel et la clarté céleste à celui-ci, qui n'eut jamais, dans sa vie, un plat à lui, niuneécuelle, ni même un brin de persil.
Il fut rasé — tête, barbe et sourcils — comme un navet qu'on gratte ou pèle. Donnez, Seigneur, le repos éternel à celui-ci, et la clarté céleste.
C'est la rigueur (d'un arrêt) qui l'envoya en exil et le frappa de la pelle au derrière i, bien qu'il ait dit : « J'en appelle! » ce qui n'est pas trop difi&cile à comprendre. Donnez-lui, Seigneur, le repos éternel.
111. — Je veux qu'on mette en branle les cloches du grand beffroi, qui n'est pas de verre; quoique tous les cœurs tremblent, quand il se met à sonner. Au temps passé, chacun sait qu'il a préservé maintes bonnes contrées; au son de ses cloches, tous les dégâts étaient arrêtés, ceux occasionnés par le tonnerre, comme ceux causés par ces brigands de gens d'armes!
112. — Les sonneurs auront quatre miches et même une demi-douzaine, si c'est trop peu (les plus riches n'en donnent pas autant!) — mais ce seront les miches qui servirent à lapider Saint-Étienne ! Voilant, qui est robuste, sera l'un des sonneurs (quand j'y pense, il vivra bien une semaine de ces miches). Et l'autre ? Ce sera Jean de la Garde.
113. — Pour achever dignement cet acte, je vais nommer des exécuteurs auxquels il fera bon avoir affaire et qui conten-