VILLON. — ISABELLE
VILLON, à part, regardant Charles s'éloigner. — Va, beau masque ! Je Saurai
bien te retrouver. (Haut, à Isabelle.) Et maintenant, me direz-vous quel est cet homme ?
Isabelle. — C'est le comte Charles de Meulan, commandant de la garde de Paris.
vjllon, à part. — Ah ! ah ! fort bien... Je le reconnaîtrai à l'occasion. (Haut.) Et comment se trouvait-il ici?
Isabelle. — Je le vois tous les jours chez mon mari, dont il est le compagnon inséparable. Il a osé m'offrir son amour. Je l'ai repoussé... car je vous aime!... Éclairé par la jalousie,/il a épié mes démarches... et maintenant il sait tout. Il nous perdra, vous et moi... si...
villon. — Si?... Achevez, Madame!
Isabelle, avec tendresse. — Tu m'aimes bien, n'est-ce pas?
villon. — San» doute... Mais...
Isabelle. — Eh bien! je t'en conjure, fais ce qu'il demande.
villon. — Il faut d'abord que je le sache, ce qu'il demande.
Isabelle. — Tes truands te sont-ils bien dévoués?
villon. — Corps et âme. Mais pourquoi cette question? ^ Isabelle. — C'est qu'il faut... pour nous sauver tous les deux... toi et moi... que tu les entraînes à ta suite dans la ligue du bien public, dans la coalition des nobles contre Louis XI.
villon. — Qui? moi!... conspirer contre Louis XI!... Vrai Dieu! je conspirerais plutôt pour lui... C'est mon roi! c'est mon homme!... Que les nobles, tenus en bride par cette main puissante, regimbent contre elle... je le conçois! Mais moi, peuple, m'insurger avec eux?... Pas si fou !... Le bon roi Louis XI fait trop bien nos affaires... Ils appellent leur conspiration la ligue du bien public... Mensonge !... Ce prétendu bien public n'est qu'une coterie d'ambitions mesquines... Son triomphe serait la ruine de la France... Oh! non, je n'armerai pas mes ribauds contre Louis XI... Car Louis XI est le bon génie du peuple, et, s'il frappe les grands, c'est dans l'itérât des petits.
Isabelle. — Cependant...
villon. — Encore une fois, Madame, je ne me mêle pas des petites affaires de vos nobles... Je suis du peuple, moi!... /et je reste avec le peuple. Isabelle. — Alors, nous sommes perdus.
villon. — Nous sommes sauvés, au contraire.
Isabelle. — Je ne comprends pas.
VILLON. — VOUS Comprendrez plus tard. (Sept heures sonnent à une horloge publique.)
Isabelle. — Déjà sept heures! il faut que je vous quitte, mon ami... Mais je reviendrai demain... Tâchez de vous faire attendre un peu moins qu'aujourd'hui.
villon. — Croyez bien, chère Isabelle, qu'il n'a pas dépendu de moi... Isabelle. — Oh ! je crois tout ce que vous voulez... AJIons! adieu".. . je vais, comme d'habitude, me faire accompagner par une des servantes de
céans. (Villon accompagne Isabelle, qui sort par la gauche.)