Regnier fait dire à Macette
Celle qui par amour s'engage en ces mal heurs, Pour un petit plaisir à cent mille douleurs.
Œuvres (édit. Jannet, Paris, 1869, in-46), p. 109.
48 LOUIS THUASNE.
La poine en est desmesurée, Et la joie a corte durée. t :
Dans sa Double Ballade sur le mesme propos, Villon pour prou-
ver que Folles amours font les gens bestes,
cite un certain nombre d'exemples empruntés à l'ancien Testament et à la Fable :
| | Salmon en ydolutria ; Samson en perdit sex lunetes...
Orpheüs le doux menestrier, Jouant de fleustes et museles, En fut en danger de murtrier
Le chien? Cerberus à trois testes ; Et Narcisus, le bel honnestes,
En un parfond puis se noya, Pour l'amour de ses amouretes...
Bien est heureux qui rien n’y a. David le roy, sage prophetes, Crainte de Dieu en oublia, Voyant laver cuisses bien faites...
La Vieille cite à l'Amant l'exemple de Samson :
Dalila la malicieuse, Par flaterie venimeuse,
eee 0e + ne ee a et
1. Parlant de Lurure, Jean de Meun, dans son Teslament, s'exprime à peu près de même : | ‘
La paine en est sans fin, rt la joie est petite. CT. IV, p. 93, v. 1814.)
On connaît la romance de Florian, mise en musique par Martini :
Plaisirs d'amours ne durent qu'un moment.
Chagrins d'amours durent toute la vie...
2. Leçon du ms. I (Longon, p. 202). — Jean de Meun, Renaut de Louhans et Villon emploient toujours la forme latine « Orpheus » ; au contraire, Martin le Franc, dans son Champion des Dames, où il imite constamment Le Roman de la Rose, emploie la forme & Orphée » soit dans le vers, soit à la rime (fol. 40b, Sa), et aussi la forme « Orpheus » (fol. 79a).
A Sanson qui tant ert vaillans, Tant preus, tant fors, tant bataillans, Si cum et le tenoit forment Soef en son giron dormant, Copa ses chevex o ses forces, Dont il perdit toutes ses forces ; Quant de ses crins‘e depela, Et tous secrez li revela, , Que li fox contés li avoit, Qui riens celer ne li savoit...
Ailleurs, Anis raconte à l’Amant l'histoire d'Hercule, vainqueur des « douze orribles monstres », qui fut dompté par « Deyanira » ; et celle de « Sanson » qui | |
Fu par Dalila deceüs. (T. 2, p. 233, v. 9245.)
Enfio, dans son Testament, Jean de Meun, au chapitre Du pechié de Luxure cité l'exemple de David et de Salomon.
David et Salemon en furent deceù ... (T. 4, p. 92, v. 1792.)
« Orpheus » est nommé dans le Roman de la Rose (t. 3, p. 241, V. 19850) ; mais je croirais plutôt que Villon, en écrivant ce passage, se rappelait les vers de Renaut de Louhans, à qui, selon toute vraisemblance, il a emprunté le nom de Thaïs (cf. ci-dessus, p. 124).
Orpheus.....
Un tres gracieux menestriers (Bibl. nat, fr. 578, fol. 54b).
Car a la porte un chien demeure Que l’en appelle Cerberus.....
Car cilz mastins avoit trois testes !... (Jbid. fol. 40c).
1. Dans la traduction du De consolatione Philosophiae faile par Jean de Meun, on rencontre « le bel doulx Orpheus » : ms. fr. 1092, fol. 61r°. — Quant à la traduction du Boëce en vers par Renaut de Louhans du ms. fr. 518, il fournit certains rapprochements avec le texle de Villon qui ne sauraient être fortuits. C'est ainsi dans ce même ms. que Jacques de Cessoles, dans le chapitre VI de son Livre des Eschacs, montrant les effets pernicieux de l'ivresse, écrit cette phrase qui est comme le sommaire du début de l'étincelante ballade de Villon à la mémoire « du bon feu maistre Jehan Cotart » : « Noé quant il fu yvre, il se descouvri honteusement devant son fil. Loth qui estoit si preudomme, quant il fu yvre, il fut avec ses filles » (Le livre du jeu des eschacs traduit
50 LOUIS THUASNE.
Ce n’est pas à dire que Villon, poète essentiellement primesautier et de verve spontanée, soit descendu à ce travail de mosaïste (Rabelais pourtant procédait souvent ainsi); mais d'une lecture antérieure, lointaine où ces mots — pour lui des images — l'avaient frappé, le souvenir en avait jailli dans son esprit au moment où il composait, et ceux-ci s'étaient placés, comme à son insu, sous sa plume. Quant au vers :
Chien Cerberus à quatre testes, (Villon, Bibl. nat., fr. 12, 490, fol. 86).
lecon suivie dans l'édition de M. Auguste Longnon, je pense qu'on doit lui substituer celle du manuscrit I (Longnon, p. 202) :
Le chien Cerberus à trois testes.
Car malgré le droit concédé par Horace au poète comme au peintre d’obéir à toutes les suggestions de leur fantaisie, on ne voit pas pourquoi Villon, seul de tous ceux qui ont représenté Cerbère, lui attribuerait quatre têtes, alors que partout et particulièrement chez Jean de Meun, aussi bien daus le Roman de la Rose que dans le livre De Confort, « Cerberus » apparaît avec ses trois têtes légendaires *.
par J. Ferron, ms. fr. 578, fol. 924). Villon, qui prend la chose bien moins au tragique, commence ainsi :
Pere Noé, qui plantastes la vigne,
Vous aussi Loth, qui beustes au rochier.
Par tel party qu'Amours, qui gens engigne
De vos filles si vous feist approuchier
— Pas ne le dy pour vous le reprouchier... (G. T. v. 1238-1242.)
Dans le CXXXV huitain du Grant Testament, Villon cite Macrobe : Tu trouveras là que Macrobes. .. (v. 1547).
avec un s final, licence générale alors, et qu'il se permettait d'autant plus aisément qu'il en trouvait partout des exemples, et dans ce mème Livre des eschacs : « ...dont Macrobes racompte », fr. 578, fol. Toa (Cf., à ce propos, la remarque de G. Paris, Romania, t. XXX (1901), p. 368.) — De même, dans Le Roman de la Rose, mais à la rime, cette fois, on relève :
Ung acteur qui ot non Macrobes
Qui ne tient pas songes à lobes. (T. 4, p. 2, v. 6-7.)
Sans nier que Villon a pu connaître le commentaire de Macrobe sur le songe de Scipion, je croirais plus volontiers qu'il à pris Macrobe dans Le Roman de la Rose où il n'est cité qu’une fois.
1. « Cerberus le ribaut » (t. 111, p.218, v. 20007 et sqq ; p. 269, v. 20558) ;: de même « ses trois groins » (p. 248, v. 20018. « Le cruel Cerberus, le portier d'enfer qui a trois testes de chiens horribles... » Jean de Meux, traduction du De Consolatione
Quand à « Narcisus, le bel honnestes », Villon en a pris l’histoire peut-être dans Ovide, mais bien plutôt dans Jean de Meun où elle est rapportée tout au long”; Villon lui emprunte l'épithèle « bel, » « le bel Narcisus »,(t. 3, p. 271, v. 20610 ; « li biaus Narcisus », t. 1, p. 58, v. 1445); mais de cet épisode, il modifie, à sa fantaisie, le dénouement.
En effet, dans Ovide, Narcisse ne se noie pas, il meurt de Jangueur en se mirant dans la fontaine : de même dans Jean de Meun qui suit de près le poète latin. Quant à l’épithète « honnestes » c'est par ironie que Villon l’applique à Narcisse qu'il jugeait vraisemblablement fort sot d'avoir méprisé les prières de la nymphe. « Le bel honnestes » équivaut vraisemblablement à : le beau niais.
Ci dit l’Aucteur de Narcisus, Qui fu surpris et deceüs Pour son ombre qu'il aama Dedens l’eve où il se mira En ycele bele fontaine.
Cele amour li fu trop grevaine, Qu'il en morut à la parfin A la fontaine sous le pin.
Dans la Ballade contre les mesdisans de la France, Villon souhaite une fin cruelle à ces derniers : |
Ou soit noyé comme fut Narcisus Qui mal vouldroit au royaulme de France!
L'attribution à Villon, de cette ballade, a été. contestée*.
Philosophiae de Boëce, Bibl. nat. fr. 17,080 fol. 135vo. —« Cerberus, le portier à trois testes. » Martin Le Franc, L'estrif de Fortune et Vertu, Bibl. nat., fr. 14150, fol. ” 182 vo, etc.
1. L'histoire de Narcisse est rapportée et par Guillaume de Lorris et par Jean de Meun d’après Ovide. Cf. E. Lanauois, Les origines et les sources du Roman de lu Rose (Paris,1890, in-8e), pp. 119-127 ; 172 et sqq.
2. Romania, t XXI (1892), p. 427. Toutefois G. Paris estime que l'attribution à Villon de cette ballade contre les « ennemis » de la France « a un fondement assez Solide, » Romania, t. XXX (1901), p. 355, n. 8.
. ee + + 0% ee ee + + ee ee ee +
Qu'est ce à dire ? que Jehanneton Plus de me tient pour valeton.....
« Valeton » qui a le sens de « serviteur » d’ « amoureux » est employé de même par Jean de Meun, et aussi avec la signification
d’ « adolescent. »
Toutes herbes, toutes floretes Que valetons et puceletes Vont en printens es bois coillir...
Item, mon corps je donne et laisse - A nostre grand mere la terre...
De même Deucalion, dans Le Roman de la Rose :
Nostre grand mere, c'est la terre.
Rabelais se rappelait sans doute le vers de Villon lorsqu'il écrivait cette phrase d’une beauté si haute : « Merveilles donc n’est si[le père] trouvant le ruftian, à la promotion du taulpetier, sa fille subornant, et hors' sa maison ravissant, quoy qu'elle en fust consentente,les peut les doibt à mort ignominieuse mettre, et leurs corps jetter en direption des bestes brutes,comme indignes de recevoir le doux, le desiré, le dernier embrassement de l’alme et grande mere la Terre’, lequel nous appellons Sepulture. » Pantagruel,